Le lendemain à l'aube, opération toute fraîche et douleur ou pas, sa douce humaine était debout et prête à partir à la chasse des mystérieux marcheurs noirs, mais il ne l'entendait pas ainsi. Il la connaissait et savait quand elle présumait de ses forces. Il ne savait aussi que trop bien qu'elle ne s'arrêterait que lorsque son esprit ou son corps la lâcherait à force d'abus. Et s'il y a avait bien une chose qu'ils ne pouvaient pas se permettre, c'était que sa compagne soit hors service pour quelques semaines.

« Allez Markus, debout ! » le morigéna-t-elle gentiment, grimpant sur le lit pour le secouer.

Avec un grondement joueur, il saisit son bras et roula sur lui-même, la faisant basculer dans un glapissement surpris.

« Quel empressement... Tu n'as plus de traceur, ma douce humaine... et crois-moi, il n'y a plus qu'un seul wraith à te chasser... » susurra-t-il, louvoyant avec un sourire prédateur au-dessus d'elle.

« Qui ? » demanda-t-elle naïvement et avec une sincère pointe d'inquiétude.

« Moi ! » siffla-t-il, lui pinçant délicatement le cou, effleurant sa fragile peau de ses dents sans la blesser.

Elle éclata de rire, le repoussant affectueusement.

« Markus ! Tu m'as fait peur ! » protesta-t-elle, riant toujours.

Il se redressa, feignant l'outrage.

« Je suis le plus dangereux traqueur de cette galaxie. Tu dois être folle de ne pas craindre d'avoir attiré mon attention, humaine ! » gronda-t-il d'un ton arrogant.

« Oh, ça pour être folle... je le suis. De toi ! » répliqua-t-elle, faisant une étrange grimace tordue.

Il sentit son cœur fondre, alors qu'elle éclatait à nouveau de rire, venant se blottir contre lui à la recherche de ses caresses. Que ces instants de simple complicité lui avaient manqués !

Il la serra contre lui, lui embrassant les cheveux avant de brusquement lui souffler dans l'oreille. Sa réaction ne tarda pas, et avec un grondement indigné, elle lui mordilla l'avant-bras.

En réponse, il fit de même sur son épaule, profitant de l'épaisseur de son manteau de cuir pour être un peu moins prudent que d'habitude.

« Hey, mes fringues ! » protesta-t-elle, tournant la tête pour intercepter sa seconde attaque de ses lèvres, le capturant d'un long baiser passionné.

S'appuyant contre la tête de lit, il se laissa absorber par le contact, ses mains comme douées d'une volonté propre se glissant sous le manteau de sa compagne, qui brisa soudain leur étreinte, descendant en chancelant un peu du lit.

« Allez, assez traîné ! » le défia-t-elle, les yeux brillants et le souffle court.

Avec un grondement possessif, il tenta de la capturer à nouveau, en vain.

« Rosanna, pourquoi ?! » gronda-t-il, frustré, alors qu'elle lui jetait ses vêtements.

« C'est le lit de Milena. Elle a déjà eu la bonté de nous le prêter, on va pas en plus y faire des trucs ! »

La remarque doucha complètement son désir, et c'est avec un soupir résigné qu'il se leva.

Pauvre Markus. Il endurait bravement épreuve après épreuve, toujours vaillant et toujours fier, mais elle sentait la tension de son esprit, sans cesse préoccupé et aux abois. Son monde ne cessait de changer, et ça l'effrayait. Durant la traque, il avait légitimement craint pour leur vie, mais il ne craignait pas de la perdre. A présent, non seulement il s'inquiétait pour sa vie, mais il redoutait de perdre son amour et la présence de son âme près de la sienne, enlevé par quelque devoir trop important.

Elle ne traversait pas tout cela seule et qu'elle le veuille ou non, ils étaient liés. La souffrance de l'un se répercutait immanquablement sur l'autre, tout comme les joies et les bonheurs.

Avec tendresse, elle ferma elle-même son long manteau, laissant ses mains reposer sur ses épaules alors qu'elle se hissait sur la pointe des pieds pour l'embrasser.

Il avait essayé de le lui cacher, mais il s'inquiétait pour elle et pour son bien-être, et même si elle répugnait à se l'avouer, ce n'était pas complètement à tort.

« Tu veux faire quelque chose avant qu'on aille sur Amaras ? » demanda-t-elle.

Sa proposition dut le surprendre, car il la fixa quelques instants en clignant des yeux avant de se ressaisir.

« Maintenant que tu le dis, ma douce humaine, oui, il y a quelque chose que j'aimerais faire. Je connais des grottes emplies d'immenses fresques laissées là par les anciens habitants. Je suis certain qu'elles te plairaient et je rêvais de te les montrer depuis des années. »

« Et pourquoi maintenant ? »

« Ces grottes sont sur Kettalis, un de nos mondes adorateurs. Il aurait été suicidaire de s'y rendre avant, mais aujourd'hui, nous en sommes les maîtres, plus rien ne m'empêche donc de t'y emmener. »

Maîtres, maîtres, c'était vite dit, mais la simple idée de découvrir des fresques millénaires lui donnait envie de sauter de joie.

« Va pour une visite culturelle sur Kettalis ! »

« Je me coiffe et on y va, mais j'aime autant te prévenir : ce sont des adorateurs de Silla, leur accueil risque d'être très... kitsch. »

« Je ne vais même pas essayer d'imaginer.» maugréa-t-elle, imaginant bien malgré elle.

Le terme « kitsch » convenait assez bien à l'accueil qui leur fut réservé. Kettalis était un monde verdoyant à la chaleur presque étouffante, et c'est en une longue procession sous un grand dais de lourdes tentures bleu nuit qu'ils furent accueillis, des enfants jetant des pétales parfumés devant eux, tandis que quatre femmes splendides agitaient de vastes éventails pour rafraîchir Markus, qui se vit offrir dans une coupe de cristal un liquide doré tandis qu'on lui tendait bien plus sobrement un gobelet de terre empli d'eau fraîche.

Elle manqua de s'étrangler avec la boisson, lorsqu'elle remarqua la discrète mais néanmoins évidente verdeur des joues du wraith face à toutes ses effusions.

Avec un sourire en coin, elle observa encore son compagnon se faire installer sur un grand siège matelassé, un essaim de serviteurs obséquieux lui demandant s'il désirait un massage, ou qu'on brosse ses cheveux, un cirage pour ses bottes peut-être ?

Il y eut un grondement furieux, et telle une nuée de moineaux effrayés, les natifs s'écartèrent de lui précipitamment.

Un homme, qui semblait avoir un statut quelque peu supérieur aux autres, s'avança, tremblant de peur.
« Monseigneur, par pitié, pardonnez-nous de vous avoir courroucé. Si tel est votre bon plaisir, nous vous offrons avec joie quelques années de nos insignifiantes vies. » implora-t-il, entrouvrant servilement sa chemise.

Markus lui jeta un regard, verdit à nouveau, puis avec un rugissement furieux qui fit pousser quelques cris terrifiés aux adorateurs, se releva d'un bond, jetant au loin la vaste cape argentée dont on l'avait drapé avant de se diriger droit sur elle, son long manteau claquant sur ses talons.

« Ce cirque a assez duré ! On y va.» siffla-t-il dans son esprit, repoussant d'un grognement mauvais l'homme qui tentait à nouveau de l'approcher en suppliant.

D'une main ferme, il la poussa vers la sortie de l'espèce de palais dans lequel ils avaient été emmenés.

« Et toi, cesse de rire, ce n'est pas drôle ! » ronchonna-t-il télépathiquement alors qu'elle pouffait en remarquant qu'il avait une plume - sans doute échappée d'un éventail - coincée dans les cheveux.

« Au contraire, je crois que je n'ai pas vu quelque chose d'aussi hilarant depuis très longtemps ! Tu es le pire seigneur que ces gens puissent servir. » ricana-t-elle.

« Je ne suis seigneur de rien du tout ni de personne ! »

« Je croyais que tu étais un wraith, un des seigneurs de cette galaxie... » le titilla-t-elle gentiment.

Un sifflement grincheux lui répondit alors qu'ils descendaient les marches de pierre du palais pour s'enfoncer dans la jungle toute proche.

Dès qu'ils furent hors de vue de la ville et de ses encombrants habitants, elle l'arrêta du bras.

« Markus, merci. Je sais combien tu détestes ce genre de choses, et tu savais comment ça se passerait ici, pourtant tu m'y as emmenée. Ça me touche. » le remercia-t-elle, tout en se hissant sur la pointe des pieds pour récupérer la plume qui battait toujours fièrement au vent tel un étendard duveteux.

« Je peux bien supporter une bande d'humains stupides pour te montrer des œuvres d'art... et si en plus ça te fait rire. » maugréa-t-il, mi-figue, mi-raisin.

Elle lui sourit, plus encore qu'avec ses yeux, avec son cœur, laissant ses sentiments déborder par leur lien.
« Merci, Markus. »

« De rien, Rosanna. »

Assis sur une pierre au bord du la rivière qui jaillissait dans la vaste cavité, envoyant des lueurs turquoise se refléter sur les parois de pierre blanche, il observait sa compagne aller d'une fresque à l'autre, les yeux brillant de cet éclat extraordinaire qui semblait irradier de tout son être, alors que d'étranges petits sons d'émerveillement sortaient de sa gorge tandis qu'elle découvrait les vestiges laissés par ceux qui avaient vécu en ces lieux bien des millénaires auparavant.

« Regarde là ! La représentation de cette ville est superbe. Ce vert, et là, ce bleu ! C'est magnifique ! Oh, et les habitants sont peints. On distingue mêmes les adultes des enfants ! Un enfant qui joue avec un animal ! Là, il y a un enfant avec un animal! » s'extasia-t-elle, semblant danser d'une image à l'autre, tellement fascinée qu'elle en oubliait la douleur lancinante qu'il sentait, par le lien, pulser dans sa nuque à chaque instant.

Pour lui, ces fresques n'étaient que des pigments appliqués sur les parois de cette grotte par des humains redevenus poussière bien avant sa naissance, mais pour elle, elles étaient aussi vivantes sinon plus que ce qu'elles représentaient. Il percevait presque l'étrange lien qui unissait son humaine aux créateurs des peintures. Il sourit. Peut-être que dans des millénaires, lorsqu'elle ne serait plus que poussière, un humain découvrirait une de ses œuvres, et par ses yeux, un peu de sa compagne revivrait, éclat vif de choses oubliées. Les humains étaient mortels, mais certains, par une magie étrange, touchaient l'immortalité du doigt, peut-être bien plus que les wraiths ne le feraient jamais.

D'un mouvement souple, il se redressa.

« C'est une très belle ville, je te l'accorde, mais ça, c'est sensé représenter quoi ? » demanda-t-il, désignant un amas de lignes multicolores qui ne faisaient guère de sens pour lui.

« C'est un jardin, voyons ! Regarde là, c'est des bosquets de fleurs jaunes et rouges, et là, le grand machin violet, c'est un arbre à Ballus, avec ses fruits qui pendent en dessous et dans ce coin-là, à moitié caché derrière la petite cascade, il y a deux amoureux qui s'embrassent. »

« Comment peux-tu voir deux amoureux derrière une cascade, c'est juste des tâches brun rosâtre au dessus d'une grosse masse bleue... et d'abord, comment sais-tu qu'ils sont amoureux ? » grommela-t-il perplexe.

« Parce que c'est évident, voyons ! »

« Pas pour moi... »

Il sursauta quand d'une pensée, elle captura son esprit, l'emmenant dans un jardin resplendissant, frémissant sous une douce brise d'été, au bord d'une fraîche cascade née tout droit de son imagination, et derrière laquelle il découvrit effectivement deux jeunes humains occupés à s'explorer très assidûment.

D'une griffe, il effleura une grosse fleur rouge, dont les pistils laissèrent une traînée de pollen éclatante sur sa peau.

Les fentes respiratoires frémissantes, il huma l'air, empli de la saveur sucrée des fleurs et du parfum entêtant des Ballus mûrs à point, autour desquels bruissaient d'élégants essaims d'abeilles bleues.

« Comment peux-tu imaginer tout ça à partir de lignes tracées sur de la pierre ?! »

« Je ne l'imagine pas, pas plus que tu n'imagines les mots quand tu lis un texte. Je lis l'image et je vois ce que l'artiste a voulu représenter, c'est tout. »

« Non, Rosanna, toi, on voit clairement ce que tu veux représenter, alors que ces fresques... c'est beau, mais ce sont des pigments sur de la pierre. »

« Comme mes aquarelles sont des pigments sur du papier. Notre vocabulaire, nos mots sont différents mais les créateurs de ces peintures ont raconté leur histoire, tout comme je le fais. »

« Et je ne comprends pas... »

« Ce n'est pas important. Ne cherche pas à comprendre. Ressens et profite, tout simplement. »

Oui, il ne pouvait vraiment comprendre, et ne le pourrait sans doute jamais, mais il pouvait profiter de ce monde qu'elle lui offrait.

Tranchant la délicate tige d'une liane aux minuscules fleurs jaunes, il confectionna une étrange couronne végétale qu'il posa délicatement sur la tête de sa compagne.

« Te voilà partie intégrante de ton œuvre.» déclara-t-il, s'éloignant d'un pas pour observer le résultat tandis qu'elle prenait obligeamment la pose pour lui.

« Presque » répondit-t-elle avec un sourire, tournant sur elle-même alors que le vieux manteau râpé qu'elle portait par défaut dans ses rêves se transformait en une courte robe d'un étrange tissu scintillant et léger qui semblait presque être fait de feuilles cousues ensembles.

« Je doute que ces gens aient porté de tels vêtements. » nota-t-il.

« Sauf que, comme tu l'as fait remarquer, on est dans mon imaginaire. » répondit-elle, agitant la main dans sa direction avec un air mutin. « Et te voilà devenu Obéron, le roi des elfes ! »

Se penchant au-dessus de l'eau claire, il détailla son apparence.

Son manteau noir s'était transformé en un sublime vêtement de toutes les teintes de la forêt, tandis que sur sa chevelure, qui flottait à présent librement dans son dos, une étrange couronne de branches bourgeonnantes se dressait vers le ciel.

« Qui est cet Obéron ? » demanda-t-il, curieux.

« Le roi des elfes et seigneur des bois. Dans « Le songe d'une nuit d'été », une pièce de théâtre très célèbre d'un homme appelé Shakespeare, c'est une créature mythique qui règne sur un royaume de fées, d'elfes et de lutins. Par une belle nuit d'été, de jeunes gens viennent dans ses bois vivre leurs amours interdits, et il se sert de Puck, son fidèle serviteur pour que tout finisse pour le mieux .» lui expliqua-t-elle.

« Et donc toi, tu es ce Puck ? »

« Peut-être bien. Oui. »

« Et quel est le rôle du roi des elfes ? » demanda-t-il, se prenant au jeux.

« Je ne sais pas moi, faire des trucs d'elfes... faire fleurir les arbres avec sa magie, écouter des chorales d'oiseaux et combattre les terribles monstres qui essaient d'envahir ses bois ? »

Avant de s'en rentre compte, il avait joint sa propre imagination à celle de sa compagne, et ils se retrouvèrent à combattre d'atroces créatures poilues qu'elle désigna sous le nom de manticores sous le regard d'une petite foule d'elfes et de fées dont la peau d'une douce teinte d'un vert bleuté était presque aussi scintillante que leurs grandes ailes frémissantes.


Après avoir écrit ce chapitre, j'ai fait remarquer à Alastor que si j'avais le pouvoir d'emmener les autres dans mon imaginaire et de leur montrer et faire vivre tout ce que j'imagine, je le ferais, puis j'ai réfléchi. Je ne suis pas télépathe, à mon plus grand regret, mais en un sens, par mes mots et par mes images, je le fais déjà. Merci à vous de m'accompagner dans ce voyage dans les contrées pas toujours lumineuses de mon imaginaire. J'espère que moi et mes amis oniriques sommes de bons compagnons de route.