Chapitre 18.

Cet après-midi-là, allongé sur son lit, les yeux rivés sur le plafond, Sasuke attendait avec une fausse patience que Sasori vienne le chercher. D'ici une poignée de minutes, il se trouverait face à son géniteur. Malgré le calme dont il faisait preuve, une angoisse froide tenaillait son estomac. Son cœur battait à un rythme irrégulier et sa lèvre inférieure commençait à saigner à force d'être mordillée. Il avait passé la nuit à s'interroger sur la manière de l'aborder, la manière de le regarder, la manière de lui parler. Il appréhendait sa réaction, craignant de se laisser dominer par la colère une fois qu'il croiserait son regard. Il n'avait plus aucun contact avec son père depuis maintenant deux ans. Se retrouver confronté à lui du jour au lendemain l'effrayait un peu même s'il n'en laissait rien paraître, fierté oblige.

Le verrou s'ouvrit dans un cliquetis discret. Sasuke se redressa immédiatement, le teint livide. Sasori apparut devant lui, un sourire rassurant sur le visage. Il comprit. D'un signe de tête, le rouquin l'intima à le suivre. Il obéit sans rechigner, déambulant dans les couloirs bruyants du centre, ignorant les yeux curieux des autres détenus occupés à le scruter. La nouvelle s'était vite répandue dans la section D. Nul n'ignorait la rencontre entre Sasuke et sa victime. Sa victime, oui. Telle était la vision que le monde avait de Fugaku Uchiha. Une victime battue sans raison par un fils mentalement perturbé.

Sasori le conduisit face à un local isolé des sections où se trouvaient enfermés les délinquants. Avec douceur, l'éducateur posa une main sur son épaule et décréta :

-Madame Hozuki et Zabuza se trouvent à l'intérieur. Ton père est déjà là. Tu es sûr que ça ira, Sasuke ?

-Ca ira très bien, merci.

Sasuke inspira une bonne bouffée d'air avant de pousser la porte avec une certaine détermination dans le geste. Tous les regards se tournèrent vers lui. Trois paires d'yeux qui véhiculaient des messages différents. Les orbes onyx de Sasuke se posèrent immédiatement sur Fugaku qui, assis autour d'une table, le toisait avec un dédain clairement perceptible.

Son père n'avait pas changé. Son visage possédait toujours ces traits durs et sévères, ces yeux dépourvus de toute compassion, cette bouche fine capable de cracher des paroles acerbes et douloureuses, ces cheveux noirs qui rappelait leur lien de filiation. Sasuke s'installa en face de son géniteur, tentant de masquer le trouble en train de l'envahir lentement. Il pouvait sentir le regard inquiet de Karin vriller sa nuque mais il l'ignora, s'efforçant de garder son calme. Prostré dans un coin de la pièce, bras croisés sur sa poitrine, Sasori l'observait avec intérêt, aux aguets d'une quelconque perte de contrôle. Zabuza, quant à lui, se contentait de se ronger les ongles, indifférent et profondément ennuyé de se trouver là.

Le silence inconfortable planant dans la pièce engendrait chez Karin et Sasori un profond malaise. Sasuke, en revanche, s'en moquait comme d'une guigne. Ses perles noires ancrées dans celles de Fugaku, il oubliait le monde extérieur. Projeté dans le passé et prisonnier de souvenirs douloureux, il n'avait plus conscience du présent. Toute son attention se concentrait sur celui qui avait fait de sa vie un véritable enfer. Il réalisa alors que toute sa colère d'antan demeurait toujours présente. Sa rancune n'avait pas disparue malgré ses longs mois de détention. Il ne lui avait rien pardonné et sans doute n'y parviendrait-il jamais.

Pourtant Sasuke ne possédait pas un tempérament rancunier, au contraire. Mais comment passer l'éponge sur une enfance dévastée et sur une adolescence dépourvue de rêves ? Aux yeux du jeune homme, une vie entière ne suffirait pas à Fugaku pour se racheter. Comment pourrait-il un jour oublier le visage terrifié de sa propre mère ainsi que ses pleurs bruyants, versés à l'abri de tout regard ? Cependant, cette incapacité de pardon valait aussi de l'autre côté. Fugaku non plus ne pardonnerait pas son fils cadet. Il fallait dire qu'il avait tout perdu à cause de lui. Mikoto, Itachi, sa réputation… tout. Désormais, il vivait seul dans une maison un peu trop silencieuse. Sans parler ses maux de dos incessants dont il souffrait un peu plus chaque jour et qui l'obligeaient à se déplacer avec une cane, tel un vieillard.

Entre père et fils, il n'existait plus aucune affection, seulement de la colère et de la rancœur. Sasuke avait abandonné depuis longtemps l'idée d'être un jour aimé par son géniteur. Durant sa plus tendre enfance, il avait multiplié les efforts pour attirer son attention, attirer un regard compassionnel, attirer un sourire aimant. En vain. Il n'obtint rien de cela, juste les insultes et les moqueries, puis plus tard les coups.

Ses pensées vagabondèrent alors vers Naruto et la souffrance qu'il éprouvait par rapport à l'absence de son défunt père. Il se surprit à songer qu'il aurait mieux valu inverser les rôles, qu'il aurait préféré ne jamais connaître Fugaku plutôt que de supporter ce qu'il avait été obligé de supporter, ainsi ingrat que cela puisse paraître. En poussant un léger soupir, il secoua la tête de gauche à droite, cherchant à s'extirper de ses pensées sombres et à reprendre contact avec la dure réalité.

Fugaku le fixait toujours. Il paraissait fatigué. De larges cernes bordaient ses yeux d'un noir d'encre. Avait-il passé une nuit blanche, lui aussi ? Sasuke peinait à le croire, connaissant son caractère égoïste et désintéressé de tout. Leur duel visuel dura pendant des secondes, des minutes interminables. Père et fils s'affrontaient du regard, chacun fouillant les yeux de l'autre à la recherche d'une quelconque once de doute ou d'hésitation. Sasuke ne cilla pas. Pas une seconde. Il aurait préféré le trépas.

-Je ne vois toujours pas, souffla soudainement Fugaku. J'ai beau te regarder, je ne parviens toujours pas à me retrouver en toi.

Belle entrée en la matière. Un sourire narquois s'étira sur les lèvres de Sasuke.

-En voilà une bonne nouvelle, rétorqua-t-il, le jour où je commencerai à te ressembler, j'irai me jeter sous un train.

Fugaku garda le silence mais le dédain fulgurant dans ses pupilles trahissait ses pensées. Sasuke soutint son regard, nullement impressionné par la colère qu'il voyait se peindre sur ses traits. Après tout, le jeune homme y était habitué, à tel point qu'il n'aurait jamais pu imaginer son père avec une autre expression sur le visage. Lui non plus ne se retrouvait pas en Fugaku et il en était sincèrement heureux. La mort lui semblait être une issue plus favorable qu'une moindre ressemblance avec cet homme répugnant. Détester à un point tel celui qu'il lui avait donné, en quelque sorte, la vie l'effrayait presque.

-Tu sais, reprit Fugaku, ta mère a quitté la maison. Mikoto me manque beaucoup.

Alors là c'était le comble ! Il n'était tout de même venu pour lui raconter ses histoires de couple ? Sasuke frappa du poing sur la table, faisant légèrement sursauter Karin.

-Ne parle pas d'elle !

Fugaku ne broncha pas. Mâchoires serrées et sourcils froncés, Sasuke ne décolérait pas. Il n'avait certainement pas envie d'entendre Fugaku parler de sa mère, il ne le supporterait pas. Il avait l'impression que la voix sèche et rauque de son paternel souillait le prénom de Mikoto. Ce prénom, d'ordinaire doux à son oreille, devenait un véritable sifflement douloureux une fois prononcé par cet homme insupportable. En poussant un discret soupir, Fugaku joignit les mains sur la table. Le calme et la mesure dont il faisait preuve irritait Sasuke au plus haut point. Même dans un tel moment, ne serait-ce que par le biais de ses yeux perçants, il parvenait à rabaisser les autres, à se montrer supérieur à eux. Peu de personnes relevaient l'incroyable défi de soutenir le regard froid de Fugaku tant il se trouvait entaché de mépris et de dédain.

Après tout, comme l'écrivit Aristote, on ne dédaigne que ce qui n'a aucune importance, que ce qui est méprisable*. Ce qui est inférieur. Fugaku confirmait la pensée du philosophe grec : en un regard, en un sourire moqueur, il écrasait les autres, les faisaient se sentir inférieurs, comparables à de vulgaires déchets. Sasuke s'était toujours senti comme un vulgaire déchet à travers les yeux de son père. Si Itachi n'avait jamais recherché l'amour de son géniteur, Sasuke avait consacré une bonne partie de son enfance à essayer de se faire aimer de lui. Sans succès. Fouillant ses pupilles sombres en quête d'une quelconque considération, d'une quelconque chaleur, d'une quelconque empathie, il n'avait trouvé que dédain et mépris.

Malgré tout, avant qu'il ne connaisse la dureté de ses poings et la cruauté de ses mots, Sasuke l'avait aimé inconditionnellement. Certes, son père n'était pas parfait mais il ne l'était pas lui non plus. Personne n'est parfait, surtout pas les parents. Tous font des erreurs, la plupart restent pardonnables. Mais à l'âge de onze ans seulement, Sasuke connut la haine. La haine envers son père qui n'était en fait que l'écho de la haine qu'il éprouvait envers lui-même. Puisqu'il n'était qu'un déchet dans le regard de son père, que pouvait-il bien être à travers ceux des autres ? Si même son propre père ne l'aimait pas, comment pourrait-il espérer rencontrer un jour l'amour ?

Après son crime, une fois qu'il fut incarcéré, une fois sa mère disparue de sa misérable vie, Sasuke renonça totalement à l'amour et à l'amitié, n'espérant plus rien du genre humain, se méfiant de tout et de tout le monde, ne retenant que les mauvais côtés de la vie, ignorant les bons. Puis il y eut Karin Hozuki et son sourire lumineux. Puis il y eut Sasori et sa sympathie compassionnelle. Puis il y eut la chorale et son atmosphère presque enchanteresse. Puis il y eut Kurenai et sa foi en la musique. Puis il y eut Naruto Uzumaki, son amour authentique et son regard brillant. Enfin, il y eut eux, leur histoire d'amour si particulière. Une histoire d'amour au beau milieu d'une adolescence bouleversée par l'absence du père. Dans les yeux bleus de Naruto, Sasuke ne se sentit pas comme un vulgaire déchet, pas une seconde. Au contraire, il se sentait vivant et apprenait à s'aimer chaque jour un peu plus, détruisant l'image négative de lui-même léguée par son père. Il n'exagérait pas lorsqu'il disait que l'usuratonkachi lui sauvait quotidiennement la vie.

Fugaku se racla la gorge, arrachant Sasuke à ses pensées.

-Tu n'es pas maigre, observa-t-il en le détaillant de haut en bas, la détention ne doit pas être si difficile qu'on le laisse entendre. Ca m'a plutôt l'air d'un camp de vacances pour mineurs à problème.

Sasuke vit Karin serrer les dents, vexée par cette remarque déplacée. Une mine mécontente se peignit sur le visage de rouquine. Lèvres pincées, commissures abaissées, et sourcils froncés, elle semblait à deux doigts de sauter sur Fugaku pour l'étrangler. En la voyant ainsi, Sasuke eut envie de sourire mais se retint de justesse. Sa soudaine jovialité s'évanouit dès que son regard se posa de nouveau sur son père. Ce dernier trouvait sans doute que sa condamnation était trop légère. Sans doute imaginait-il que Sasuke s'amusait comme un petit fou derrière les murs du centre. Sans doute n'avait-il aucune idée des humiliations et des passages à tabac qui s'y déroulaient parfois. Sans doute ne savait-il pas qu'une fois la nuit tombée, certains adolescents se suicidaient par pendaison dans leur petite chambre, à l'abri de tout regard. Non, les cruautés de la détention ne lui effleuraient même pas l'esprit.

Sans doute ces jeunes le méritaient-ils, selon lui.

Pourtant, en dépit de la colère bouillonnant au creux de sa poitrine, Sasuke garda les lèvres scellées. Il connaissait son père par cœur pour avoir vécu sous son toit durant quinze ans. Il n'ignorait aucune de ses techniques de manipulation et de provocation. Fugaku était comme ça : il savait exactement cogner les zones les plus fragiles du cœur. Il savait exactement comment pousser quelqu'un à bout. Un an ou deux auparavant, Sasuke serait certainement tombé dans le piège : il se serait emporté bêtement sans réfléchir, adoptant le comportement que son père attendait. Mais il avait gagné en maturité et fêterai ses dix huit ans d'ici une poignée de mois. Il n'était plus un enfant et Fugaku ne parvenait plus à le faire entrer dans son jeu macabre.

Agacé par le silence de son fils, il attaqua sur un autre versant.

-Un gamin pas encore majeur qui tabasse son propre père, susurra-t-il, quel avenir espères-tu, Sasuke ? Si tu es déjà en détention à dix sept ans, tu seras en prison à vingt cinq. Ce parcours te poursuivras toute ta vie mon garçon. Tu me prouve décidément ce que j'ai toujours su : tu es un bon à rien.

Et voilà. Fugaku était venu pour lui dire toutes ces paroles pleines de bon sens. Avec de tels encouragements, Sasuke ne pouvait que s'en sortir, cela était évident. Son père avait toujours fait preuve de beaucoup de diplomatie envers ses enfants, comme la fois où il avait dit à Itachi qu'il ne voulait pas d'un fils employé dans une grande surface parce que cela ternissait l'image de la famille Uchiha réputée pour ses bonnes manières. Ce jour-là, Sasuke dut faire preuve d'un contrôle exceptionnel pour ne pas rétorquer que la seule honte des Uchiha restait la violence conjugale que sa mère subissait quotidiennement.

Avec un sourire narquois sur les lèvres, Sasuke se pencha vers l'avant et planta son regard embrasé de haine dans celui de cet homme ô combien détestable.

-Je n'ai absolument rien à te prouver, répondit-il sur le même ton doucereux que lui. Je me fiche de ce que tu peux bien penser de moi, je te méprise autant que tu me méprises, tu sais. Ton regard ne m'importe pas, tu ne vaux rien pour moi et à vrai dire, je préfère crever tout de suite plutôt que te ressembler.

Le même sourire s'imprima sur le visage de Fugaku… le même ou presque. Le sien possédait quelque chose de plus : la cruauté.

-Oh… et tu espères me blesser en disant ça, Sasuke ? Tu veux que je te dise la vérité ? Très bien alors écoute. Tu n'étais pas désiré. Dès le départ, tu n'étais pas désiré. Tu n'étais qu'un oubli de pilule, rien d'autre. Ta mère est tombée enceinte à l'improviste mais malgré tout, elle était heureuse de te porter et a voulu te garder alors que moi je la suppliais d'avorter. Il aurait dû n'y avoir qu'Itachi. Toi, tu n'aurais jamais dû naître et si cela n'avait tenu qu'à moi, tu ne serais jamais venu au monde.

Le cœur de Sasuke trembla dans sa poitrine mais il n'y laissa rien paraître. Seul son sourire disparut subitement. Cette confession n'en était pas vraiment une. Il avait toujours su que son père ne l'aimait pas, jamais il ne s'était senti désiré. Cependant, le savoir inconsciemment et l'entendre de vive voix restaient deux choses très différentes. Tant qu'on ne l'a pas entendu de ses propres oreilles, on peut nier l'évidence, se voiler la face. Mais une fois qu'on a reçu la vérité en plein visage, telle un violent coup de poing, on ne peut plus l'ignorer. On est condamné à vivre avec ça jusqu'à la fin de ses jours. Se savoir détesté par quelqu'un que l'on aime est une chose difficile mais se savoir carrément haï par l'un de ses parents censé nous aimer sans condition est une douleur sans nom. Sans nom parce qu'aucun mot n'est assez fort exprimer la souffrance que cela peut engendrer.

-Je comprends mieux, finit-il par articuler d'une voix étonnement rauque. Au final, tu m'as toujours détesté, pas vrai ?

En soupirant, Fugaku croisa les bras sur sa poitrine. Il venait de gagner et le savait.

-Ce n'est pas que je te déteste, Sasuke, répondit-il, c'est juste que je n'ai jamais voulu de toi. Pour moi, tu n'as toujours été qu'un accident. Demande à ton frère quel père j'ai été pour lui.

Les traits de Sasuke se crispèrent un peu plus. Fugaku n'avait jamais levé la main sur Itachi. Pas une fois. À l'inverse, il l'avait toujours beaucoup chéri et son aîné ne manqua de rien. Cela n'était pas un scoop : Itachi avait toujours brillé dans les yeux de leur père contrairement à lui. Du moins, jusqu'à ce fameux jour où il se fit embaucher comme technicien de surface dans un supermarché. Sasuke s'était toujours senti de trop et ce malgré les efforts et l'amour de sa mère. Parce que si Fugaku ne le désirait pas, Mikoto lui avait fait don de tout son amour. Et même si elle l'avait abandonné suite à son incarcération, Sasuke n'aurait jamais assez d'une vie pour lui rendre un peu du bonheur dont elle avait empli son enfance. Malgré tout, il n'avait jamais considéré Itachi comme responsable de son malheur et une relation presque fusionnelle s'était nouée entre les deux frères. En quelque sorte, Itachi avait joué un rôle de père au lieu d'un rôle de grand frère.

Les relations que Sasuke entretenait avec son père avaient toujours été compliquées. Autrefois, leurs seules conversations ne se résumaient qu'à des échanges polis et courtois, à des salutations conventionnelles. Ni plus ni moins. Certains jours, ceux où Fugaku se laissait submerger par sa rage folle, le ton montait entre père et fils. Puis les coups pleuvaient. Sasuke répondait parfois, pour se défendre, mais Fugaku restait plus fort. À ses yeux, Fugaku Uchiha n'était que son « géniteur ». Pas son père. Et il se demandait encore comment il avait pu se montrer naïf au point d'espérer recevoir un jour ne serait-ce qu'un stupide sourire de sa part. Néanmoins, entendre la vérité restait cruel et l'adolescent pressentait que le chemin menant à l'acceptation serait long et douloureux. Nonobstant, tout était clair comme de l'eau de roche désormais.

-J'ai essayé pourtant, tu sais, continua Fugaku. J'ai essayé de t'aimer mais je n'y suis jamais parvenu.

-Ce que je ne comprends pas, répondit Sasuke dans un souffle, c'est pourquoi tu t'es attaqué à maman. Elle ne t'avait rien fait. Si tu m'en voulais, tu aurais dû te soulager sur moi uniquement et la laisser en dehors de ça.

-Ta mère est la principale responsable. Elle n'a pas voulu avorter. Si elle l'avait fait, il n'y aurait jamais eu de problème.

Sasuke serra les poings et une haine froide fulgura dans les profondeurs de ses yeux. Ce genre de discours déresponsabilisant peupla son enfance. Après chaque acte de violence, Fugaku ne s'excusait pas puisqu'après tout, « rien n'était de sa faute » : Mikoto lui parlait mal ou ne cuisinait pas assez bien, Sasuke n'était qu'un incapable qui ne comprenait strictement rien à la vie, Itachi incarnait la honte des Uchiha puisqu'il n'était même pas apte à entrer à l'université pour poursuivre de longues études. Bref, sa violence n'était que la conséquence des actes de ses proches, lui n'y était pour rien. Evidemment.

-C'est toujours la faute des autres, hein ? Tu n'as décidément pas changé… « papa ».

Il avait prononcé le dernier mot sur un ton moqueur, proche du mépris. Fugaku ne releva pas, quelque peu lassé par cette discussion interminable. Sasuke baissa les yeux et parut réfléchir durant une fraction de seconde avant de se tourner vers un Sasori littéralement chamboulé par la tournure des évènements.

-J'en ai assez entendu, chuchota-t-il, ramenez-moi en cellule.

-Sasuke… commença Sasori.

-Ramenez-moi !

Il avait crié et son regard véhiculait une réelle détresse. S'il ne sortait pas de cette pièce dans la seconde, il allait exploser. S'il ne sortait pas de cette pièce dans la seconde, son père parviendrait à détruire le peu d'amour propre qu'il lui restait encore. La respiration saccadée et le front perlant de sueur, il était à bout. Déjà, il sentait la colère le gagner sournoisement. Il fallait qu'il sorte. Absolument.

Sasori leva des yeux interrogatifs vers Karin qui, d'un hochement de tête, l'autorisa à accomplir la demande de Sasuke. Ce dernier se leva vivement, renversant involontairement sa chaise sur le sol. En marmonnant une injure entre ses dents, il tourna les talons avec la ferme intention de quitter cette pièce et de s'enfuir loin de cet homme misérable. Cependant, la voix rauque de Fugaku le retint encore un peu, comme s'il souhaitait lui faire subir un ultime supplice.

-Sasuke ?

Le ténébreux regarda par-dessus son épaule et lui renvoya son regard méprisant.

-En réalité, expliqua Fugaku, je suis venu pour te dire que désormais, je ne veux plus rien savoir de toi. Tu n'es plus mon fils.

Sasuke se raidit sans le quitter des yeux. Un drôle de bruit bourdonna dans ses oreilles lorsque quelque chose se brisa à l'intérieur de lui. Une expression située à mi-chemin entre la colère et la tristesse se composa sur son visage livide.

-Ce n'est pas comme si je l'avais déjà été, répondit-il froidement avant de disparaître.

Un silence pénible suivit le claquement de la porte. Nerveusement, Karin se mordillait les lèvres. Le regard qu'elle lança à Fugaku frisait le mépris. Ses doigts fins pianotaient nerveusement sur la table. Fugaku ne lui prêta aucune attention, il ne daignait même pas la regarder. Elle s'était douté de la tournure que prendrait la confrontation et c'était pour cette raison qu'elle avait incité Sasuke à réfléchir quant à sa décision. Mais l'adolescent avait immédiatement accepté, ignorant ses prudentes recommandations. Sasuke s'y attendait. Il fallait croire que malgré son jeune âge, il restait beaucoup moins naïf qu'elle.

Itachi ne lui parlait jamais de sa famille et encore moins de son enfance qu'elle devinait difficile malgré les dires de Fugaku. Il s'efforçait de maintenir ce passé hors de son présent, ne s'attardant pas sur le sujet. Karin ne devait pas prendre parti, elle le savait. Mais cet homme avait atrocement fait souffrir l'homme qu'elle aimait ainsi que Sasuke. Elle non plus ne le pardonnerait pas. L'état d'esprit dans lequel était Fugaku ne lui permettait pas d'envisager une thérapie pour hommes violents. Il ne semblait pas réaliser l'ampleur de ses actes et tenait les autres responsables de son malheur. Mikoto était responsable parce qu'elle avait porté Sasuke durant neuf mois et l'avait mis au monde. Sasuke était responsable parce qu'il était né. Coupable d'être né. Dégoûtée, Karin dut se retenir pour ne pas gifler cet homme détestable avec toute la force dont elle était capable.

Lentement, elle se leva de sa chaise pour le toiser de toute sa hauteur.

-Pardonnez mon indélicatesse, lâcha-t-elle soudainement, mais laissez-moi vous dire que vous êtes une belle ordure. En à peine une heure, vous venez de foutre en l'air des mois de travail. Bravo.

Et sans laisser à Fugaku le temps de répondre, elle s'éloigna, décidée à imiter Sasuke. Zabuza la saisit par le bras alors qu'elle s'apprêtait à sortir.

-Karin… préluda-t-il.

-Oh vous, fichez-moi la paix ! cracha-t-elle d'un ton dédaigneux en se dégageant de son étreinte.

Et la porte claqua violemment.

Sasori sur les talons, la démarche traînante, Sasuke longeait le couloir menant à sa petite chambre. Les quelques adolescents qui y déambulaient lui jetèrent des regards curieux. Il les ignora superbement, l'esprit ailleurs. Il se sentait étrangement vide, comme démuni de toute émotion, de tout sentiment, comme si plus rien ne comptait soudainement. Dissimuler ses émotions n'avait jamais été si difficile.

De la salle de loisirs située au bout du couloir, occupé à battre pour la millième fois au moins Ichigo Mizushiro au baby-foot, Kabuto aperçut Sasuke. Il abandonna son adversaire sans accorder la moindre attention à ses railleries idiotes et accourut vers celui qu'il considérait comme son ami. Sasuke leva les yeux vers lui mais ne sembla pas réellement le voir. Il n'avait pas besoin de prononcer un seul mot : ses prunelles avouaient tout. Kabuto chercha quelque chose de gentil ou de réconfortant à dire mais sa gorge se noua. Sans savoir pourquoi, Sasuke lui envoya un faible sourire avant de pénétrer dans sa chambre et de refermer la porte derrière lui.

Pendant de longues minutes, Sasuke resta debout au milieu de la petite pièce, écoutant le souffle du vent qui se faufilait à travers les interstices de la fenêtre. Des bribes de conversation revenaient peupler sa tête et il songea à toutes les choses qu'il n'avait pas dîtes à son père et qu'il aurait dû lui dire. Il aurait voulu lui cracher sa rancune et sa colère en plein visage mais il aurait également souhaité lui demander pourquoi il le détestait autant, ce qu'il avait bien pu faire de mal pour être traité ainsi, ce qu'il aurait peut-être dû faire pour gagner au moins son affection à défaut de son amour. Ce qu'il aurait dû faire pour mériter un père.

De ses yeux éteints, Sasuke balaya l'étroite pièce et constata que même sa cellule possédait plus de chaleur que le regard de son père. Son regard contenait sans doute davantage de cruauté que ses paroles acerbes. Il était froid, insensible, dépourvu de sentiments. Un désagréable frisson secoua son corps. Il avait toujours connu ce regard dédaigneux alors pourquoi prenait-il conscience de son pouvoir destructeur aujourd'hui seulement ?

Le menton tremblotant et les yeux noyés de larmes, il s'assis sur son lit. Coudes en appui sur les genoux et tête basse, il laissait libre court à sa peine démesurée. Les joues rougies par la colère et le buste secoué de soubresauts, il détesta sa vie plus que jamais. Il resta de longues heures, recroquevillé sur lui-même, à verser larmes après larmes en essayant de se persuader qu'il n'avait de toute façon jamais eu besoin d'un père et qu'il s'en sortait parfaitement sans lui. Ses sanglots étaient silencieux, feutrés, dignes de sa grande fierté. Il ne pouvait s'empêcher de se maudire de pleurer ainsi pour la personne qu'il détestait le plus au monde, lui qui s'était juré de ne plus jamais faillir devant cet homme. Mais il fallait croire que malgré tout, les parents disposeraient toujours d'un certain pouvoir sur leurs enfants et ce quel que soit l'âge. Sa tristesse n'avait d'égal que sa rancœur et il savait pertinemment que jamais il ne pourrait le pardonner. Jamais, même avec toute la volonté du monde.

S'il avait pu, il aurait pleuré toute la soirée mais l'heure du repas approchait dangereusement et d'ici une poignée de minutes, il se retrouverait dans le réfectoire. Il pensa aux railleries et aux moqueries des autres adolescents si, au moment d'aller manger, ses yeux rouges trahissaient ses larmes.

Parce qu'en détention plus qu'ailleurs, un homme, un vrai, ne pleurait pas.


*Rhétorique, Aristote (Livre II). Aristote dit « Celui qui dédaigne méprise, car ce que l'on juge être sans aucune valeur, on le dédaigne or on méprise ce qui est sans aucune valeur. » Ma lecture (imposée) du moment.

Bonjour bonjour,

Chapitre beaucoup plus court que le précédent mais j'avais envie de plus me concentrer sur la relation père/fils. Enfin maintenant, on ne peut plus dire qu'il y ait une relation. Le chapitre suivant sera beaucoup plus long, je me demande même si je ne vais pas le couper en deux mais je n'en suis pas encore sûre... c'est le chapitre sur le procès de Sasuke, je me demande bien comment je vais m'en sortir cette fois x) J'espère que vous avez apprécié ce chapitre =)

Réponse aux reviews anonymes:

Réponse à Ethrenne: Coucou =) Oui, on aime tous Neji x) sérieusement, j'aime bien ce perso même si je ne sais pas trop ce que je vais en faire pour l'instant. J'aimerai bien lui donner une petite place pour la suite. Sasuke a une âme d'artiste, oui, je pense que c'est vrai. Il est très rêveur =) pas de problème, j'aime bien ce genre de review, ce sont les plus intéressantes à lire je trouve =) Sasuke me ressemble aussi je pense, enfin je suis un peu tous les personnages que je met en scène dans cette fic... un peu de Sasuke, un peu de Naruto, un peu de Karin... moi je trouve ça plutôt cool de s'identifier un peu à un personnage =) ça m'arrive souvent x)

Réponse à Sur un air de musique 4ever: Hello =) j'aime bien Mikoto aussi, d'ailleurs elle sera là au chapitre suivant. Non, Sasuke n'a rien de cassé, il était juste un peu sonné après s'être fait battre, ce qui est compréhensible.

Réponse à Hikari-chan: Coucou =) tu as pleuré ? Roh lala mais il n'y avait vraiment pas de quoi pourtant =) Everything est une belle chanson d'amour je trouve, c'est pour ça que je l'ai choisie. Neji n'a pas eu la vie facile, lui non plus. À croire que j'adore torturer tout ce petit monde. Ah bah c'est gentil de dire ça, merci =) perso moi je trouve toujours que ce que je fais est moyen mais bon si ça plait, je suis toujours contente.

Réponse à Celine: Coucou =) Kabuto est-il gentil ? héhé mystère (sauf pour moi bien sûr). Neji a des sentiments comme tout le monde, oui =) il n'a pas eu une vie facile et c'est sans doute ce qui l'a conduit en détention. Je ne sais pas encore ce que je vais faire de Neji par la suite, je verrai bien x) Fugaku n'a pas imploré le pardon de Sasuke comme tu as pu le lire, bien au contraire. C'est triste de penser que ce genre de situation existe réellement pour certains enfants...

Réponse à Tsukino: Hello =) j'aime bien aussi Neji, je me demande bien pourquoi les filles apprécient toujours le genre "bad boy, mauvais garçon" x) Ben disons que les paroles de Sasuke lui ont fait un peu mal car ça lui a rappelé son histoire. Et puis aussi, Neji est jaloux de Sasuke.

Réponse à Mimi-chan: Coucou =) j'aime tellement la cruauté, c'est ma marque de fabrique x)

Bisous tout le monde =)