Chapitre 20
Une amère victoire
Il se passait quelque étrange événement. Quelques habitants, à la fois curieux et lève-tôts, observaient d'un regard perplexe des nuages de poussière éclaboussés d'eau scintillante monter dans l'air, à travers les premiers rayons du soleil rasant le plateau picard.
Effectivement, la lutte entre les Shinigamis et les Peones faisait rage. Et pour le moment, la situation était bien trop confuse pour savoir de quel côté irait la victoire.
Les capitaines et vice-capitaines sont au summum de leur pouvoir et la zone est suffisamment vaste pour ne pas que leurs attaques blessent leurs congénères dans un feu croisé involontaire.
Matsumoto a suivi Hitsugaya et le couvre, pendant qu'il déploie les plus mortels des coups de son bankai. La queue du dragon de glace qui recouvre son corps bat l'air humide ambiant qui gèle et grésille. Autour de lui, les Peones perdent l'effet de manipulation de l'onde et redeviennent de simples Hollows, Gillians ou Arrancars issus de ces derniers, agissant pour eux-mêmes et non plus dans un but commun. Aidé de son fidèle lieutenant, le capitaine de la dixième division n'a aucun mal à en venir à bout.
Agissant de concert, Byakuya et Renji offrent à tous un spectacle majestueux. Le terrain vient d'être dévasté par « les crocs blancs », le sort de glace le plus puissant que le capitaine maîtrise. Renji, le bras droit recouvert de la fourrure simiesque qui enveloppe également ses épaules en état de Bankai, s'est posté à côté de son commandant. Le grand serpent osseux à la crinière flamboyante et à la mâchoire pourvue de dents fines et acérées glisse à une vitesse prodigieuse le long des couches d'air pour s'entrelacer au cœur de Senbonzakura. Et ils enchaînent ainsi leur attaque conjointe, Renji distrayant à grand renfort de canines les gêneurs qui essaient d'interrompre Byakuya lorsque qu'il énonce l'incantation du sort de kidô.
Posté en aval et plus éloigné de la rive qu'eux, Shûhei profite d'une accalmie surprenante mais bienvenue pour les regarder. Même de loin il peut admirer le spectacle de l'indéniable puissance possédée par Byakuya. Celui-ci, toujours en Bankai, a fait prendre à Senbonzakura la forme d'un couloir constitué de milliers d'épées. Pendant qu'il psalmodie l'aria adéquate, un seul mouvement du doigt lui suffit pour faire fondre sur un Peón trop entreprenant une salve de pétales tranchants et précis. Toute en finesse, l'attaque en est d'autant plus impitoyable car elle cache la fatalité du coup porté.
La force animale de Renji, la maîtrise imposante de Byakuya, c'était à vous donner des frissons de voir ces deux-là s'allier de cette manière. Il paraissait bien loin le temps où capitaine et lieutenant s'étaient opposés et où l'incompréhension régnait entre eux.
Mais bientôt Shûhei n'a plus d'yeux que pour Byakuya. Dans l'interstice temporel de ce combat enragé d'où il est temporairement exclu par un caprice des Hollows, il retrouve le sentiment de sécurité dont Byakuya l'avait enveloppé lorsqu'ils s'étaient aimés pour la première fois. Comme si rien ne pouvait atteindre cet homme-là, comme si à ses côtés on était à l'abri pour toujours. Et le cœur de Shûhei s'émeut. Car aujourd'hui, au delà de cette solidité dont il est à nouveau témoin, c'est la tendresse qu'il remarquait dans les yeux de son amant. Tandis qu'avec la même attention, il désirait également le choyer...
« Non mais ! Ça va pas la tête ! Déjà que je dois me farcir toute cette mièvrerie sans rien dire lorsque vous vous retrouvez tous les deux, tu voudrais que je te laisse délirer et perdre ainsi le précieux temps pendant lequel je peux enfin m'éclater ? ».
Kazeshini, l'auteur de cette harangue, frémissait d'aversion envers les sentiments de son maître, trop sirupeux à son goût. Le rire de Shûhei retentit, unique écho de ce conciliabule, et précède la libération du zanpakutô :
« Fauche... Kazeshini ! ».
La chaîne retombe devant lui en un cliquetis familier qui a perdu sa sonorité angoissante. Shûhei croise les deux faux devant lui et regarde son arme. Il en jauge le poids et en appréhende la forme comme si c'était pour lui la première fois. Les tenant toutes les deux d'une seule main, il effleure la lame au tranchant inversé et poursuit par le côté affûté à l'opposé de la hampe. Un éclat de soleil se fait prendre au piège avant d'éclairer de sa lumière réfléchie la bataille toute proche. Le reiatsu de Shûhei pulse en lui, comme une décharge d'adrénaline. Reprenant l'arme en main, Shûhei ferme un court un instant les yeux, puis les rouvre sur un regard noir et menaçant. Il va mener son combat en solitaire à nouveau. Mais il porte en lui désormais les raisons qui le sauvegarderont de toute action inutilement téméraire et suicidaire.
Si tout semblait bien aller pour les Shinigamis au début de l'engagement avec les Peones, si il n'y avait pas de raison de penser que la puissance leur ferait défaut, il fallait cependant reconnaître que plus la bataille durait, plus l'issue en devenait incertaine.
Les Nécromanciens, vidés de leur reiatsu, se tiennent à l'extérieur du périmètre formé par les soldats de la seconde division. Ils attendent que les perturbations de l'onde et les fluctuations d'énergie s'apaisent pour pouvoir ouvrir le portail et rentrer.
Ses distorsions ont d'ailleurs empêché la quatrième division de rapatrier les blessés. Les quelques représentants de l'ordre médical présents s'affairent, débordés, aux premiers secours de ceux qui leurs sont amenés.
En périphérie, les escouades de protections luttent avec bravoure, alors que la fatigue se fait ressentir dans toutes les unités.
Soi Fon combat aux côtés d'Ômaeda, qui malgré son rôle de guetteur, s'était vu forcer de participer d'une façon beaucoup plus concrète. Elle a découvert que son talent propre alliant close-combat et kidô, le shunkô, est très efficace pour contrarier les effets de l'onde. Grâce à Geketsuburi, l'énorme boulet clouté de son lieutenant, ils contribuent à faire des ravages limités dans les rangs de l'armée des Hollows.
Au fur et à mesure, certains combattants ont repris leurs habitudes oubliant tout des recommandations stratégiques. Tels Ikkaku et Yumichika, qui affrontent en duel les Peones qui leur semblent les plus puissants. Ce n'était pas vain, loin de là, car cela désorganisaient considérablement la troupe que ceux-ci commandaient. Mais c'était loin d'être très efficace face aux nombre d'ennemis.
Les aléas de l'affrontement avait isolé Kira. Désavantagé par la spécificité de Wabisuke qui l'obligeait au corps à corps, il a renoncé au shikai pour préserver son reiatsu. Il enchaîne depuis sorts de kidô et coups de sabre, maniant avec dextérité l'un et l'autre, mais échappant de justesse aux contre-attaques.
Les seuls à encore employer la stratégie préconisée sont Rukia et Hisagi, qui au hasard des rencontres, se sont réunis. Rukia et son zanpakutô de glace. Hisagi et la force cinglante de Kazeshini. La combinaison amplifiaient leurs pouvoirs et ensemble ils anéantissaient leurs ennemis.
Byakuya et Kenpachi se retrouvaient tout à fait involontairement à lutter dos à dos et à se couvrir mutuellement, tout en rendant l'autre responsable de cette situation. À eux deux, ils forment l'unique pilier restant de l'offensive. Renji est sur le flanc, et peine à se redresser chaque fois qu'il est nécessaire. Matsumoto a été blessée et Hitsugaya, hors de lui, dépense bien trop vite l'énergie spirituelle qui lui reste.
Ils avaient sous-estimé le nombre, la force et la volonté des Peones. Les attaques combinées des Menos ont miné les rangs des Shinigamis insuffisamment préparés.
…
Shûhei se redresse et récupère sa faux, embourbée dans le rivage. Il se retourne pour signaler à Rukia la nécessité de changer d'endroit : ici, il n'y a plus personne à vaincre. Ses yeux s'agrandissent d'effroi. Il bondit. Parviendra-t-il à temps ?
…
« C'est mortellement ennuyeux. On en voit pas la fin... Tu parles d'un combat nul à chier.
— Décèlerais-je une pointe de défaitisme dans tes paroles ? dit Byakuya. N'aie crainte, il n'est pas encore venu le moment où je renoncerai.
— J'ai dis que je m'emmerdais... pas que j'abandonnais ! grince entre ses dents Kenpachi, énervé par le ton condescendant de l'aristocrate.
— Pour un Shinigami, le devoir passe avant son amusement.
— Raah ! Tu m'énerves encore plus que ces énergumènes-là. Je... Qu'est-ce que... »
Kenpachi se tait soudain, alors que venant des hauteurs, un couinement reconnaissable entre tous retentit. Les capitaines de la sixième et de la onzième division lèvent la tête pour apercevoir un gigantesque visage poupin de la bouche duquel se répand des volutes blanchâtres.
« Mais c'est le bankai de Mayuri ! Qu'est-ce qu'il a derrière la tête ? Nous tuer tous en même temps que les Peones ? »
C'est l'affolement général sur la zone de combat où les Shinigamis ne peuvent échapper au poison qui s'étend.
« Rappelle cette horreur que tu nommes bankai », ordonne Byakuya d'une voix froide et tranchante.
Byakuya a repéré en un éclair le capitaine Kurotsuchi et lui pointe son sabre à la gorge.
« Vraiment, ce ne sont pas des manières de traiter celui qui vient vous sauver, n'est-ce-pas Nemu ? » dit Mayuri en tournant la tête vers la jeune fille légèrement en retrait. Se faisant, le filet de sang coulant de la légère coupure due au tranchant de Senbonzakura lui procure un frisson de plaisir.
— Konjiki Ashisogijizô recouvre actuellement le champ de bataille d'une brume constituée d'une concentration élevée de particules salines. C'est inoffensif, capitaine Kuchiki.
— Le résultat de mes recherches sur les raisons de la préservation des esprits en Italie. D'une simplicité enfantine, vous avouerez... L'onde artificielle crée sous cette barrière, cette onde à la fréquence particulière, constituée des particules d'énergie concentrée présente dans les centres spirituels et qui se relayait de site en site, n'était pas présente en Italie. Pourquoi ? Qu'est-ce qui différenciait la Sicile des autres sites ? Une île... la mer... le sel. Les infimes cristaux de sel présents dans l'eau et dont l'air était saturé. Ces cristaux perturbaient le train d'onde et le repoussaient.
— Si c'était si simple, qu'est-ce qui vous a pris tout ce temps ? demande Byakuya en baissant son épée, alors qu'il s'aperçoit que les troupes de Peones sont désorganisées et perdues.
— Connaître la raison est une chose, en faire un outil efficace en combat en est une autre, capitaine Kuchiki. J'ai utilisé ce temps afin de trouver la fréquence oscillatoire qui dote mes cristaux de sel de la faculté non pas de repousser l'onde mais de la neutraliser. À vous maintenant de faire ce pour quoi vous êtes venus » continue-t-il en se tournant vers les capitaines Kyôraku, Ukitake et Komamura, qui viennent de franchir le portail.
Avec l'aide de ses renforts d'envergure, l'armée est rapidement éradiquée. Le passage vers la Soul Society à nouveau accessible, la quatrième division peut enfin intervenir.
C'était fini. Cette lutte qui durait depuis des heures et qui les avait menés aux limites de leur résistance était finie.
Sous le commandement de leurs chefs d'unité, les divisions se réorganisent et se regroupent. Chacun souffle et reprend ses repères, cherche les comparses perdus de vue dans les méandres des combats, soupire de soulagement aux retrouvailles, frémit d'inquiétude à l'absence qui perdure. Un peu partout, des petits groupes entourent les blessés.
Au centre de l'un d'entre eux, une chevelure aux épis noirs, un visage à la joue marquée de trois stries et au numéro 69 tatoué sur l'autre, d'une pâleur crayeuse. Shûhei est allongé, encadré par Renji et Rukia. Il tourne la tête, essaie de voir au loin Byakuya toujours affairé, et il se sent partir :
« Renji... Renji je... »
L'énergie de Shûhei le fuyait rapidement. Renji en sentait les pulsations diminuer. Cette hémorragie mettait en danger ses pouvoirs de Shinigami, et si elle ne s'arrêtait pas, son existence en tant qu'âme. Il comprend ce que Shûhei essaie de lui dire, une dernière fois :
« Je te pardonne, Shûhei... prononce-t-il d'une voix étranglée.
— Byakuya... dis-lui... »
Les mots suivants sont perdus dans le néant. Shûhei, les yeux fermés, a perdu connaissance.
Une ombre cache soudain le soleil. Byakuya est là. Rukia lève vers lui un regard désespéré :
« C'est ma faute, Nii-sama, il m'a protégée. C'est moi qui aurait dû...
— Ce n'est pas ta faute, Rukia, assure Renji, ne t'inquiète pas, ça va aller. »
Par le biais de son reiatsu, Byakuya sent un faible mais perceptible flux émaner de la forme allongée. Détaché, il demande : « Qu'est-ce-qui c'est passé ? ».
Rukia raconte, les larmes aux yeux. Alors que Shûhei et elle croyaient avoir vaincu leurs opposants, l'un d'eux s'était contre toute attente relevé et régénéré. Le temps qu'elle se retourne, sentant la menace, Shûhei s'était interposé et avait reçu le coup à sa place. Elle avait eu beaucoup de mal à se débarrasser définitivement du Hollow. À chaque fois, il puisait dans l'énergie spirituelle environnante, abondante en ces lieux, pour se reformer. Il plantait ses tentacules autour de lui et l'absorbait. Elle n'avait pu que trop tard trancher l'organe que le monstre avait introduit dans Shûhei, sans que cela arrête pourtant l'épuisement rapide de son reiatsu.
« Je vais chercher quelqu'un de la quatrième » dit Renji.
Byakuya secoue la tête. À genoux, il pose la main sur la poitrine de Shûhei, et ferme les yeux. Il évalue la gravité du mal qui le ronge : « Il est trop tard. Personne ne pourra plus rien y faire. » Et il s'en va.
Atterrés, Renji et Rukia le suivent des yeux, puis reportent rapidement leur attention vers Shûhei, duquel ne filtre plus qu'une infime aura.
« Capitaine, j'ai... Capitaine ? » s'étonne le troisième siège de la sixième division qui s'interrompt quand elle croit voir une larme briller au coin de l'œil du capitaine Kuchiki. Non, c'est impossible. D'ailleurs, le visage sans expression du Taishô se tourne vers elle : « Oui ? ». Suzuru Iwanabari se souviendra bien plus tard de ce qu'elle avait remarqué alors, lorsque l'état du vice-capitaine Hisagi sera connu, et regrettera de n'y avoir pas prêté plus d'attention.
Les Shinigamis avaient vaincu. Mais ils avaient aussi beaucoup perdu. Pour la Soul Society, pour les hommes et les femmes qui la composaient, le sacrifice n'était pas un vain mot.
NB : Ce chapitre est un peu court par rapport au précédent, mais j'ai du découper cette dernière bataille en deux et ce n'était pas facile de trouver le bon endroit. Et pour vous aider à supporter le suspens et attendre le dénouement du drame qui s'y déroule à la fin, je vous informe que le chapitre suivant est en bonne voie de correction. Une publication le week-end prochain est tout à fait réaliste.
Dernier point, ce sera le dernier chapitre. Oui, vous avez bien lu. L'histoire s'achemine vers sa fin et il va vous falloir dire au revoir à ce couple si attendrissant... Il sera suivi d'un épilogue qui sera publié en même temps.
Voilà, je n'en dirai pas plus. À bientôt.
