Chapitre 20 : Un instant d'accalmie
Don Alejandro se tourna vers Bernardo, prêt à lui demander d'aller chercher Don Hernando, mais il se ravisa. Bernardo n'était pas au courant de la situation. Le serviteur remarqua le comportement de Don Alejandro et en demeura intrigué. Le vieil hidalgo lui fit signe de rester près de Diego avant de disparaître.
Lorsque Don Alejandro entra dans la chambre d'amis, il trouva Crescencia aux côtés de Salena, en train de la rassurer. Il est vrai que Salena n'avait pas de bons souvenirs de Don Hernando.
— Salena, comment vous sentez-vous ? demanda le señor De la Vega.
— Don Alejandro ! s'exclama-t-elle.
— Gracias, Crescencia, dit-il ensuite.
Cette dernière sortit de la pièce discrètement.
— Que se passe-t-il ? demanda Hernando devant sa mine sombre.
— Nous avons besoin de vos services au salon. Prenez vos affaires je vous prie.
Hernando se leva avec précipitation, inquiétant Salena.
— Don Alejandro ? dit-elle avec anxiété.
Le vieil homme détourna le regard pour ne pas trahir ses émotions.
— Reposez-vous, Salena, dit-il avec difficulté tout en faisant signe à Don Hernando de sortir.
Sitôt ce dernier hors de la chambre, Alejandro ferma la porte. Elle l'observa le cœur palpitant, quelque chose de grave était arrivé.
— Salena, je vous prie de bien vouloir rester calme quant à ce que je vais vous dire.
— Que se passe-t-il ? … Diego ? interrogea-t-elle la voix noueuse comme si elle avait deviné.
Le señor De la Vega baissa derechef la tête, brièvement.
— Diego a été blessé… J'ignore les détails. Le fait est que sa condition me semble préoccupante, expliqua-t-il luttant pour ne pas craquer.
Salena se redressa davantage. Hormis une douleur dans l'épaule, elle ne se sentait pas trop faible.
— Salena ! s'exclama Don Alejandro en la voyant se mettre debout.
— Je veux le voir, dit-elle avec émotion.
— Vous n'êtes pas en état de faire un tel effort, fit-il remarquer.
— Por favor, Don Alejandro, dit-elle implorante.
Il soupira et céda à sa demande, puis il lui offrit son bras pour l'aider à marcher.
Lorsqu'ils arrivèrent au salon, Don Hernando et sa femme étaient tendrement enlacés.
— Gracias, Don Alejandro, murmura-t-elle en relâchant son bras.
Elle s'avança vers Diego et les deux hommes à ses côtés lui firent place silencieusement. Quand elle posa son regard sur sa veste trempée, ce qui la frappa fut la tache rouge sur son chemisier blanc dont le col était visible.
— Señores, aidez-moi à lui ôter sa veste et sa chemise, je vous prie, dit-elle d'une voix mal assurée qui fit réagir Hernando.
La señorita De Castillos s'est levée ! réalisa le docteur en relâchant sa femme.
Après un échange silencieux avec elle, il ramassa son sac et se rapprocha du jeune De la Vega.
— Señorita ? interrogea-t-il.
— Diego… Il est blessé… Il doit être soigné, expliqua-t-elle une boule dans la gorge.
Toledano et Monastario venaient de lui retirer ses vêtements, mettant à nue sa blessure récente.
— Je ne pensais pas que Don Diego avait de telles cicatrices, s'étonna Toledano en remarquant les diverses marques plus ou moins anciennes.
— La marque de coupure sur son bras gauche et la plaie par balle du même côté, il me les doit. Autant la première est volontaire que la seconde est accidentelle, expliqua Monastario. Par contre ces deux autres marques…
Cet homme doit être le señor Monastario, réalisa la señorita De Castillos.
— Allongez-le sur le ventre por favor, demanda-t-elle. La cicatrice sur son côté droit est vieille de … huit mois… Diego a été blessé en me protégeant lors d'une audience. Quant à celle de gauche… Il s'est fait attaquer par des bandits, il y a trois mois.
La marque de gauche est vraiment vilaine… Ce n'est ni une lame ni une balle qui lui a laissé une telle cicatrice… Que s'est-il donc passé ? pensa Toledano.
Sitôt que Diego fut installé autrement, Salena s'empressa d'essuyer le sang sur son dos pour mieux localiser la plaie. Bernardo, à ses côtés lui avait fourni un linge propre et tenait maintenant une bassine d'eau.
— Santa Maria, murmura Hernando en remarquant finalement la plaie. Señorita De Castillos, surtout ne forcez pas. Vous avez-vous-même été grièvement blessée… Vous devriez retourner vous allonger.
— Je vous remercie de votre sollicitude, Señor, dit-elle avec amertume. Elle n'avait aucune confiance en lui.
— Salena, intervint Don Alejandro.
— Cela ne fait rien, Señor De la Vega, dit Hernando en ouvrant son sac.
Salena remarqua alors les divers instruments contenus dans celui-ci et écarquilla les yeux.
— Vous êtes médecin ? questionna-t-elle.
— Si…
Sans un mot, Salena recula et lui laissa la place pour le regarder faire.
— Sa blessure est nette… C'est un sacré coup de poignard qu'il a reçu, murmura-t-il.
Poignard ? Se pourrait-il que ? Non, ce n'est pas possible, ce ne peut être qu'une coïncidence. Zorro avait encore l'arme de Don Sebastián dans sa blessure et c'eût été folie de la retirer sans assistance. Pourtant… Sa blessure me semble être au même endroit…
Sous le regard attentif de chacun, Hernando traita la plaie de Diego et posa un bandage après l'avoir refermée.
— Doña Salena, retournez vous reposer, suggéra Don Alejandro en la voyant vaciller. Je viendrai vous avertir dès qu'il y aura du nouveau.
— Si, répondit-elle soutenue par le capitaine Toledano.
La señora De la Cruz se leva alors et s'approcha.
— Con su permiso, Don Alejandro, dit-elle en arrivant à côté de Salena.
Le vieil hidalgo hocha la tête positivement.
— Gracias, Doña Isabella, dit-il en s'inclinant la laissant raccompagner sa pupille dans la chambre d'amis ; le petit Diego, derrière elles, jeta un regard inquiet et triste sur le jeune De la Vega.
Don Alejandro se rendit soudain compte que ses invitées n'étaient pas vraiment à leur aise dans un tel environnement.
— Señoras, veuillez m'excuser, je manque à mes obligations. Je vais vous faire préparer un bain chaud et vous faire installer dans une des chambres, vous pourrez vous y reposer, expliqua Don Alejandro en tapant des mains. De plus, si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à faire appel à Crescencia.
— Señor, vous êtes tout excusé, répartit Angela qui frissonna bien malgré elle.
— Patron ?
— Crescencia, veuillez accompagner les señoras dans une chambre d'amis et préparez-leur de quoi se réchauffer et se changer.
— Si. Señoras, dit-elle les invitant à la suivre.
— Señor De la Vega, ma femme et moi-même vous remercions de votre offre mais nous allons retourner au pueblo sitôt que l'orage sera passé. J'irai avertir le docteur Avila de la situation… Mon confrère connaît certainement d'autres remèdes pour améliorer sa situation. Votre fils me semble endurant. Malgré la sévérité de sa blessure, il devrait se remettre rapidement… Si tout se passe bien.
— Dans ce cas je vous prie de bien vouloir aller attendre à la bibliothèque.
Hernando se leva et s'inclina.
— Gracias.
— Non, Señor, gracias, reprit Alejandro.
Angela suivit Crescencia en silence non sans avoir au préalable remercier l'hacendado.
— Señor Monastario, Capitán Toledano, vous devriez aller vous changer vous aussi… Suivez Bernardo.
— Señor De la Vega, nous ne… Arturo fut interrompu par Enrique qui posa une main sur son épaule. Gracias, dit-il en comprenant.
Don Alejandro fit signe à Bernardo, désignant les vêtements des señores et les siens. Bernardo approuva d'un hochement de tête et d'un mouvement de la main, il invita Arturo et Enrique à le suivre.
Seul, Alejandro laissa son cœur parler.
— Que diable t'est-il arrivé, Diego ? interrogea-t-il de vive voix et prenant place côté de son fils de nouveau allongé sur le dos.
…
Lorsque Toledano, Monastario et Bernardo revinrent au salon, vêtus simplement, Bernardo fit signe à Don Alejandro d'aller se changer. Le don hocha la tête et Bernardo remarqua alors les yeux rougis du fier hidalgo. Au moment où il se leva, Diego grimaça et gémit.
— Diego, souffla Don Alejandro tandis que l'orage s'éloignât.
— Salena, murmura le jeune don surprenant son père qui sourit de ce simple mot.
— Salena va bien, Fils. Ne t'agite pas trop… Señores, je reviens. Veillez bien sur lui, dit-il ensuite s'adressant aux deux capitaines.
— Nous n'y manquerons pas, soutint Toledano.
…
Lorsqu'elles entrèrent dans la chambre d'amis, Isabella aida Salena à s'installer sur le lit.
— Diego, assied-toi dans un coin, veux-tu ? dit la señora De la Cruz.
Surprise, Salena regarda l'enfant obéir à sa mère.
— C'est votre fils ? demanda-t-elle.
— Si, Diego est toute ma vie, souligna Isabella avec un sourire radieux.
— Diego ? ne put s'empêcher de répéter Salena.
— Oui… C'est en honneur à Don Diego… Il a toujours été présent en dépit des difficultés. Et vous, d'où le connaissez vous ?
Salena résuma ses souvenirs d'enfance et relata ses retrouvailles, cachant néanmoins la double identité de son ami.
— Diego n'a vraiment pas changé, dit Isabella souriante.
Salena réalisa que la señora De la Cruz en savait plus sur lui et l'interrogea à son tour.
Sans rentrer dans les détails, Isabella lui narra sa mésaventure avec El Diablo, débutant en Espagne pour finir en Californie.
— Quant à son autre lui, j'admets avoir usé de mon charme pour le démasquer.
— Que voulez-vous dire ? demanda Salena naïvement.
Le silence d'Isabella et ses joues rouges répondirent à sa place.
— Oh… Alors vous et Diego, commença Salena le cœur lourd.
— Oh non, Señorita… Ce fut ma façon de le remercier… Votre relation semble au contraire plus sérieuse.
Surprise, la señorita De Castillos rougit au commentaire. La señora De la Cruz s'assura que son fils était assez loin et la porte fermée pour continuer sur sa lancée.
— Lorsqu'il est venu pour vous délivrer, et malgré sa blessure, son comportement parlait pour lui… Je l'ai interrogé à ce sujet, mais sa réponse demeure énigmatique, murmura-t-elle.
— Qu'a-t-il dit ?
— Il m'a répondu, je cite : « je pense que mon père a raison. »
Salena rougit de plus belle, sachant pertinemment ce à quoi Diego faisait allusion et un sourire illumina son visage. Devant la réaction de la señorita, Isabella pensa comprendre et sourit à son tour. Mais soudain l'état de son ami lui revint à l'esprit et elle perdit son sourire.
…
Installée dans une chambre d'amis, Angela se sentait un peu perdue.
— Señora, avez-vous besoin d'autre chose ? demanda Crescencia.
— Serait-il possible d'avoir de l'encre, une plume et du papier, por favor ? J'ai un message à transmettre.
— Bien sûr, Señora. Je vais vous chercher le nécessaire… Vous me semblez bien fatiguée. N'hésitez pas à profiter du bain. L'eau est bien chaude, cela vous délassera.
— Gracias, Señora…
— Por favor, ne m'appelez pas Señora mais Crescencia, dit-elle mal à l'aise.
— Bien… Crescencia… C'est entendu. Mais en ce cas, appelez-moi Angela je vous prie.
— Si, Doña Angela, salua la servante avant de sortir.
Seule, Angela observa la pièce. La décoration était simple et de bon goût. La literie était luxueuse et semblait confortable. Un frisson la parcourut et elle s'approcha de l'eau. Une douce odeur lui chatouilla les narines.
La señora a raison, un bon bain me fera du bien, songea-t-elle en se déshabillant. Je me demande quand même qui était ce mystérieux cavalier noir ; peut-être Crescencia saura me répondre, pensa-t-elle en entrant dans l'eau.
Angela profita des bienfaits du bain puis, après s'être habillé, elle s'allongea sur le lit où elle finit par s'endormir.
Lorsque Crescencia revint, elle trouva la señora ainsi et posa le nécessaire à écriture sur le petit bureau à côté du lit. Puis elle déposa une corbeille de fruits et un pichet de limonade et récupéra les vêtements encore mouillés de la señora avant de ressortir silencieusement.
…
Au salon, Don Alejandro venait juste de quitter son fils. Ce dernier ressentit l'agitation autour de lui. Il s'attendit à trouver le Docteur Avila à ses côtés ; cependant la première personne qu'il vit ne fut autre que Bernardo. Ce dernier s'empressa de l'empêcher de lui parler, lui faisant comprendre qu'ils n'étaient pas seuls. Diego cligna des yeux et se redressa en grimaçant, une vive douleur dans l'épaule droite.
Le capitaine Toledano se rapprocha de lui tandis que Monastario demeura silencieux pour mieux observer. Qui du Renard ou du Capitaine sera le plus rusé ?
— Don Diego, salua Arturo.
Surpris, le jeune don se tourna vers lui et fut encore plus étonné de le voir vêtu avec un de ses costumes.
— Capitán ! dit-il perplexe.
— Que vous est-il donc arrivé ? demanda Toledano en prenant place à ses côtés.
— Je… Je me suis fait attaquer en voulant me rendre au pueblo, expliqua Diego la voix rauque et portant sa main gauche à son épaule droite. Il sentit le bandage sous ses doigts, il avait été soigné, mais par qui ?
— Avez-vous vu votre agresseur ?
— Hélas non… Après l'attaque, mes souvenirs sont vagues… Il me semble qu'un homme soit venu à mon aide… Je ne me souviens pas être arrivé à l'hacienda…
— Votre agresseur vous a aussi frappé à la tête, De la Vega ?
Cette voix…
— Capitán Monastario ? interrogea Diego encore plus surpris.
— Lui-même.
