Chapitre 20 : Instant de grâce

Le matin est venu, et avec lui le cortège de questions que la nuit – et les paroles de Kratos – avaient éclipsées. Je me sentais prête à les poser. Kratos semblait avoir veillé toute la nuit. J'avais l'impression, pour la première fois, qu'il ne cherchait pas à me dissimuler ce qu'il était. Je lui faisais confiance – il avait mis beaucoup de choses en jeu lorsqu'il avait révélé ses ailes. S'il avait voulu me mentir, s'il voulait me contrôler... Il aurait utilisé ses ailes dès le premier jour, il ne m'aurait pas laissée partir seule dans le vaste monde pour revenir me sauver ensuite. Il avait trop d'occasions de jouer les sauveurs, de s'attirer ma gratitude pour se couvrir avec une telle histoire. Non. Ses confidences étaient la preuve qu'il me faisait confiance. Du moins, c'est ce que je voulais parier – possiblement parce que je n'avais pas d'autres choix.

« As-tu une idée de comment commencer ?, ai-je demandé. »

Il m'a observée – espérait-il que je renonce à cette folie ? Je savais que ce n'était qu'inconscience de m'attaquer à une organisation qui régissait le monde. Je savais que nos chances de parvenir à quelque chose étaient minimes.

Mais j'avais besoin de cette folie. J'avais besoin, pathétiquement, désespérément besoin d'y croire. J'avais survécu à la ferme en refusant de regarder les autres mourir, en me renfermant sur ma colère afin d'assurer ma survie. C'était un égoïsme nécessaire, là-bas. Mais, maintenant que je m'en étais sortie, par miracle, seule survivante, je ne pouvais pas me pardonner cela. Je ne pouvais pas me pardonner de vivre quand ils mouraient.

J'ai regardé Kratos dans les yeux. Il ne les a pas détournés – nous avions dépassé cela. Il m'avait offert sa parole, je le sentais, sa loyauté pour la suite. Et il était la clef de tout cela, il était celui capable de rendre mes espoirs possibles.

« Je n'en suis pas certain, a-t-il répondu. Mithos a gardé beaucoup de choses secrètes et sans la technologie ni le savoir dont il dispose, il sera difficile de trouver les informations dont nous avons besoin. Je pensais aller à Asgard. Les dynasties de Balacruf datent du début de la séparation des mondes – ils n'avaient pas perdu tout le savoir sur le monde réuni.

-Et qu'est-ce que nous cherchons exactement ? Tu ne m'as jamais dit comment Mithos avait réussi à couper le monde en deux. »

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Anna posait les bonnes questions. Il en était secrètement heureux – si elle voulait se battre, être utile, elle devait comprendre ce qui se passait. Et, dans le même temps, il n'aimait pas ouvrir la porte à ce passé qu'il s'était efforcé d'oublier pendant des millénaires. Comme avant, il se raccrocha aux yeux d'Anna, pleins de cette détermination qui l'avait interpellé dès leur première rencontre à la ferme.

« Mithos a fait appel à ce que nous nommons les Esprits Originels – des sortes de divinités, si tu veux. Huit existent qui incarnent les éléments de notre monde – air et terre, feu et glace, foudre et eau, lumière et obscurité. Au dessus d'eux préside Origin – il a le titre de roi. Mithos savait comment former des pactes avec eux... En pactisant avec Origin, il a reçu le pouvoir de manier l'Épée Éternelle – c'est elle qui lui a donné le pouvoir de diviser les mondes et de les faire exister en parallèle. Je sais comment briser le pacte avec Origin, mais l'épée ne peut être utilisée par des humains. Nous devons trouver un moyen de contourner cette interdiction.

-Pourquoi les humains ne peuvent pas la manier ?

-Pour la même raison qu'un être humain normal ne peut pas utiliser la magie – leur corps n'est pas préparé à cela. Mithos m'avait dit que même pour lui, un Demi-Elfe, ce n'était pas toujours facile... »

Anna hocha la tête.

« Donc nous partons pour Asgard ?

-Voilà.

-Et si nous ne trouvons rien ?

-Nous tenterons de revenir à Palmacosta. Je sais que Mithos contrôle autant que possible les archives de l'Église, mais ce contrôle n'est effectif que sur les archives référencées...

-Et si nous ne trouvons rien non plus ? »

Kratos soupira et regarda vers le ciel.

« Alors je prendrai sur moi de contacter un vieil ami. Un Demi-Elfe. Je pense qu'il acceptera – mais pour être franc, je ne lui fais pas confiance. »

Et c'était vrai. Il était reconnaissant envers Yuan de l'avoir prévenu des découvertes de Kvar – mais il ne pouvait pas se permettre de lui faire entièrement confiance. Il jouait une autre partie que la sienne et la survie d'Anna passait avant tout.

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Il m'est impossible, aujourd'hui de me souvenir de tout ce que Kratos m'a dit pendant le voyage. Il a endossé avec beaucoup de grâce le rôle du professeur – certainement parce qu'ainsi, il n'avait pas à s'intégrer à ce qu'il me racontait. Il avait assez d'histoires pour ne pas rentrer dans la sienne, assez de paillettes et de diversions pour ne pas se révéler lui-même.

Je ne m'en rendais pas compte. Reprendre la route était un soulagement. Les projets de Kratos me portaient. J'étais pleine d'espoir. Le souvenir de la ferme s'était définitivement estompé avec cette promesse que nous avions faite de mettre fin au monde tel qu'il est. Je n'avais plus cette urgence d'être utile et de m'étourdir dans mes travaux pour faire taire le passé. J'avais l'impression que Kratos perdait de son mystère.

Le sixième jour, j'ai vu le contour de la Maison du Salut se dessiner à l'horizon. Kratos voulait s'arrêter là-bas pour la nuit et racheter des provisions. Je ne lui ai rien dit, mais l'idée de retrouver d'autres personnes me mettait mal à l'aise.

J'ai commencé à songer, pas aussi clairement au début, que je n'étais plus faite pour apprécier les gens. Je pouvais aimer l'humanité en elle-même, et j'étais prête à mourir pour être sûre que plus personne ne suive le chemin des fermes – mais c'était une masse sans visage que je m'imaginais, jamais une personne, jamais une individualité.

Et, comme un éclair, j'ai pensé que jamais je n'aimerais plus personne. Que c'était ça qu'avait brisé la ferme, que c'était ça qui m'avait bloquée avec Yvan lors de mon retour. Que, puisque j'avais pu survivre, c'était le prix que j'avais à payer, de vivre loin des hommes mais vouloir quand même les sauver.

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Les yeux d'Anna avaient couleur d'orage, mais elle ne lui dit pas ce qu'il l'inquiétait. Elle secoua simplement la tête, affirmant que ce n'était rien d'important. Il la crut et ils rentrèrent dans la maison du Salut pour savoir s'il restait des lits libres... c'était le cas. Ils décidèrent de monter immédiatement pour y installer leurs affaires. Anna se posa sur un lit, et soupira.

« Ils ne savent rien, hein ?, demanda-t-elle. »

Il sut immédiatement qu'elle parlait de Martel et du Cruxis.

« Non. Même parmi les Demi-Elfes, certains pensent qu'elle est véritablement une divinité. »

Elle hocha la tête en regardant par la fenêtre d'un air songeur.

« Je n'aime pas cela. J'ai – j'ai l'impression de salir leur foi.

-Pourquoi ? Ils savent que les gens qui passent ici ne sont pas tous croyants.

-Parce que j'en sais trop, je suppose. Je ne suis pas sûre. Peut-être aussi parce que je ne suis plus capable de croire ainsi... »

Elle avait l'air presque fragile en disant cela, et Kratos se souvint brusquement qu'elle n'avait pas encore vingt ans – il avait tendance à l'oublier tant sa perception du temps différait des mesures humaines. Mais quelques secondes plus tard, elle se tourna de nouveau vers lui, le visage résolu.

« Je suppose que passer la nuit dans un vrai lit est un attrait suffisant. Partons. Ils faut racheter de la nourriture, n'est-ce pas ? »

Il la suivit en se demandant vaguement quand est-ce qu'elle avait commencé à prendre les décisions les concernant. Et réalisa que cela ne le dérangeait pas tellement. Il n'avait jamais aimé se retrouver sans supérieur, après tout.

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Nous sommes repartis le jour suivant aux premières lueurs de l'aube. J'ai dit au revoir sans regret au petit village et à la Maison du Salut, qui me laissait un arrière goût amer dans la gorge. Kratos y semblait indifférent je me demandais comment il faisait. Il avait connu Martel, non ? Est-ce que ce n'était pas difficile pour lui de la voir déifiée, défigurée dans autant de temples ? S'y était-il habitué après tant de temps ?

Il m'a considérée un moment quand j'ai osé lui poser la question.

« Je ne sais pas, a-t-il répondu. Je n'y pense pas, généralement. »

Un silence se coula entre nous pendant que le sol défilait sous nos pas. Soudain, Kratos reprit :

« Ce que je sais, c'est que même avant que Mithos ne reprenne le mythe de Martel, certains avaient déjà commencé à l'honorer. Elle... C'était quelqu'un qui n'hésitait pas à venir en aide à son prochain quoi qu'il lui en coûte. Cela a laissé des traces dans la mémoire de certains... »

Je l'ai regardé de coin de l'œil. Son visage était toujours impassible j'avais appris à chercher l'émotion dans sa voix ou dans ses yeux.

« Je crois, conclut-il doucement, qu'elle aurait été heureuse d'apporter de l'espoir aux gens. Elle disait toujours qu'il fallait croire, qu'importe à quoi, parce que c'était le seul moyen d'espérer.

-Tu es d'accord ?

-Non. »

La réponse avait fusé sans hésitations. Je l'ai regardé avec surprise, et ses traits se sont adoucis.

« Martel était une idéaliste. Mithos en ces temps l'était encore plus... J'aurais aimé croire en ce qu'elle disait, mais je suis trop cynique pour cela. Mais elle tenait cette idée. Et c'est plus important que ce que je pense. »

J'ai souri, vaguement envieuse. Martel devait être une personne extraordinaire pour que Kratos en parle ainsi même aujourd'hui. J'aurais aimé la connaître – j'aurais aimé connaître la foi qui résonnait dans la voix de Kratos quand il parlait d'elle dont il n'était même pas conscient.

Noïshe a choisi ce moment pour me donner de petits coups de tête qui signifiaient qu'il voulait jouer avec moi. J'ai fermé les yeux une seconde et j'ai laissé derrière moi l'étrange mélancolie qui me venait.

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La nuit était tombée et il regarda Anna qui dormait près du feu. Le printemps arrivait à toute allure et le temps commençait à tiédir, mais Noïshe semblait prendre très au sérieux son rôle de peluche chauffante. L'animal s'était définitivement attaché à Anna. L'idée le fit sourire avec un brin d'amertume. C'était facile après tout – il avait été victime du même sentiment. Il était presque certain que, même sans savoir qu'elle était en danger, il aurait fini par quitter Mithos pour la rejoindre.

Il se demandait pourquoi. Il se souvenait de l'étrange sentiment qui l'avait pris à la voir – comme une décharge, comme une interrogation qu'il n'aurait jamais dû cesser de poser.

C'était la même qu'il avait ressenti, ce jour-là, quand Mithos et Martel étaient arrivés à Meltokio pour les prévenir de l'attaque imminente de Sylvarant. La même qui l'avait conduit à essayer par tous les moyens de faire entendre raison au Roi – mais qui croyait les Demi-Elfes ? Et pourtant – pourtant, ceux deux-là étaient désespérés à l'idée de voir la ville partir en flammes.

Le souvenir était encore amer aujourd'hui. Les lumières orangées dans la ville, les cris et les pleurs et le silence qui avait tout englouti étaient gravés dans sa mémoire. Meltokio avait été reconstruite et l'attaque oubliée – mais l'amertume de l'échec et de l'imbécillité des hommes restait...

Un mouvement brusque le détourna de ses pensées. C'était Anna qui rêvait... il relâcha la garde de Flamberge et se détendit quelque peu.

Peut-être que Martel avait raison, au final. Il avait besoin de quelqu'un pour lui tendre la main – et Anna était là (1).

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Lorsque je me suis éveillée, l'air avait une odeur de printemps qui me mit en joie. J'ai regardé autour de moi, et j'ai vu – chose rare – Kratos endormi contre un arbre.

Je l'ai observé quelque instant, presque fascinée. Quand il dormait, il perdait cette ride de soucis sur son front, et ses lèvres n'étaient plus aussi dures. Ses sourcils étaient encore froncés, mais il perdait cet air impénétrable qui l'accompagnait souvent. Il devenait, soudain, accessible – et non plus l'étranger qui m'avait sauvée sans que je sache pourquoi, l'homme âgé de quatre mille ans, dépositaire d'un savoir que nous avions tous oublié, dépositaire d'un passé à jamais perdu.

J'ai souri à cette idée, et je me suis étirée. J'aimais l'odeur du printemps, et j'entendais le bruit de l'eau à côté du campement. Sur une impulsion, certaine qu'il dormirait encore quelque temps, je me suis dirigée vers la rivière.

L'eau était glaciale et j'ai ri de ma surprise. Les glaces commençaient à peine à fondre, comment pouvait-il en être autrement ? Mais j'avais envie de me baigner. Je n'étais pas assez à l'aise pour le faire à Palmacosta – je me sentais encore trop maigre, trop marquée par la ferme. Mais là... J'ai hésité, et j'ai couru vers le camp pour prendre la couverture qui m'avait protégée pendant la nuit – elle sécherait bien assez vite sur le dos de Noïshe. L'animal m'a d'ailleurs lancé un long regard avant de japper et de me suivre, devinant mon humeur joueuse.

J'ai passé un peu d'eau sur mes bras et ma nuque, savourant la chair de poule qui prenait mon corps. En cet instant, je me sentais vivante – et heureuse de l'être. Envisageant un trou d'eau un peu plus loin, j'ai pris une grande inspiration, avant de me déplacer dans cette direction. Quand l'eau a léché le haut de mes cuisses, j'ai retenu un cri – elle était froide ! C'est à ce moment que Noïshe a pris la décision pour moi, pataugeant dans la vase et me heurtant dans le dos. Avec un cri, je suis tombée dans le trou.

Lorsque j'ai ôté les cheveux de devant mes yeux, l'animal me regardait, trempé lui aussi, et si comiquement penaud que j'ai éclaté de rire.

La vie était belle.

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Sans doute avait-elle cru qu'il dormirait plus longtemps. Ou qu'il l'entendrait de loin et ne viendrait pas la perturber. Ou peut-être avait-elle simplement oublié qu'il pouvait venir.

Lorsqu'il s'était réveillé, il s'était inquiété de voir leur campement désert jusqu'à ce qu'il entende les joyeux aboiement de Noïshe en direction de la rivière. Rassuré, il s'était levé pour aller les rejoindre – et s'était immobilisé, caché par les sous-bois. Les vêtements d'Anna étaient étendus sur une branche au soleil près de la rivière. Elle s'amusait dans un trou d'eau avec un plaisir évident – Kratos savait qu'elle aimait se baigner, mais c'était la première fois qu'il la voyait sans qu'elle soit consciente de sa présence. Elle riait, innocente, adolescente, heureuse et le protozoaire semblait s'amuser avec elle. Il souhaita confusément qu'elle reste ainsi, qu'elle retrouve cette légèreté qui devait être celle de sa jeunesse et non pas l'acier dont elle semblait faite lorsqu'elle parlait de changer le monde avec lui.

Il devinait qu'elle était nue et ses sens d'ange surpassaient cette limite, lui permettaient d'entre-apercevoir l'eau briller sur sa peau. Elle semblait parfaitement à son aise, gracieuse, légère, portée par le courant, jouant avec lui, se jouant de lui. Brusquement, elle se rapprocha du bord et se hissa sur les rochers, Noïshe s'installant derrière elle pour qu'elle laisse le soleil la sécher. Kratos fit instinctivement un pas en arrière – reprit ses esprits et se détourna.

Il revint au camp ou veillait Noïshe et sortit les provisions pour le repas de midi. Il se concentra sur ses préparations et tenta d'ensevelir dans sa mémoire le moment où il s'était vu la rejoindre – oser toucher sa peau.


(1) Toutes ces informations sont tirées de la traduction de Tales of fandom en anglais disponible sur youtube, si quelqu'un se pose des questions. Il n'y a pas tellement plus de détails, mais c'est très intéressant quand même.


A/N : Oui, je sais... Cela fait quelques temps. La faute au chapitre suivant que j'ai peiné à rédiger. Mais enfin, j'ai pris mon courage à deux mains et... pfiou. Espérons que la suite ne soit pas aussi difficile, mais je ne fais pas de promesses.

Bref. Merci à Alienor et Marina pour leurs reviews et à Tetelle pour sa bêta-lecture. Comme toujours, j'espère que ce chapitre vous a plu !