Cette fois-ci, Severus ne reçut aucune lettre pendant les vacances d'été qu'il passa encore à Poudlard, seul. A présent qu'il était devenu son véritable foyer, le lieu qu'il avait eu tant hâte d'avoir pour maison ne lui semblait plus aussi accueillant que dans ses jeunes années... Dumbledore n'y fit que de brèves apparitions et Severus évita soigneusement de le croiser. Aussi étrange que cela puisse paraître, il n'y avait eu aucune discussion entre eux suite aux récents événements le concernant - ni pour la mort de sa mère, ni pour sa disparition d'une semaine et ni pour le duel avec Potter. Pourtant, même si rien ne le rebutait plus que d'avoir à subir les sempiternels sermons vides de sens de son tuteur, cette forme de désintérêt le contrariait.

Son ressentiment envers lui ne se dissipait pas au fil des jours, bien au contraire. Par dessus tout, Severus en voulait à Dumbledore de n'avoir rien tenté pour empêcher tout ce qui était arrivé à sa mère. Eileen, prise dans la toile sinistre du Seigneur des Ténèbres, subissant le courroux de celui-ci. Avait-elle été tuée de la main de son Maître pour avoir refusé d'obéir à ses ordres dans un dernier sursaut d'humanité ? Que sa mort soit du fait de Voldemort ou d'un de ses sbires, peu importait. Car même si cette seconde possibilité n'était que peu vraisemblable, il n'en restait pas moins que la décision de mise à mort venait à n'en pas douter du mage noir lui-même.

Non, il ne pouvait pardonner à Dumbledore de l'avoir maintenu à l'écart et de continuer à le faire. Car maintenant il se sentait bel et bien prisonnier à Poudlard. A présent, il ne redoutait plus d'être dehors et de se retrouver face au Seigneur des Ténèbres... Le trouver, l'affronter, et peut-être même le défaire : voilà ce qu'il souhaitait par dessus tout.

Severus consacra alors le plus clair de son temps à fomenter sa vengeance et à mettre au point, dans les moindres détails, une tactique lui permettant de retrouver le meurtrier de sa mère. Toute son énergie fut dirigée vers cette vengeance à venir, détournant alors ses pensées pour Lily, autant que faire se peut...

Pendant l'année qui suivit, leur sixième, elle et lui se croisèrent encore sans que plus jamais ils n'en viennent à s'adresser la parole - ni partager le moindre regard. Lily semblait s'être enfin résolue à l'oublier définitivement. L'autre indice significatif de cette indifférence fut l'intérêt tout particulier de Lily pour un autre garçon : James Potter.

Avait-elle jamais vraiment réussi à lui cacher son attirance pour Potter ? Était-ce plus facile aujourd'hui pour Severus d'admettre qu'il s'était complu à se voiler la face au sujet du Gryffondor ? Quoi qu'il en soit, Lily avait toujours clamé haut et fort qu'elle trouvait Potter affreusement prétentieux et immature. C'était d'autant plus surprenant - et douloureux - de la voir maintenant lui permettre de graviter autour d'elle. La possibilité qu'en fin d'année dernière Potter ait pu prendre une telle claque de la part de Lily que sa tête en vint miraculeusement à se dégonfler, lui traversa à peine l'esprit. La pensée qu'elle ait consciemment laisser son rival s'approcher d'elle, sachant pertinemment qu'il en souffrirait, l'obséda bien plus...
Mais quelles qu'en fussent les véritables raisons, Lily et Potter étaient en train de devenir amis, et même de très bons amis... Severus, impuissant, ne put rien faire pour empêcher cela - ne dût rien faire pour enrayer cette relation. Il se fit violence pour admettre que c'était la meilleure chose qui puisse leur arriver, à Lily et à lui : qu'elle s'éprenne d'un autre, quitte à ce que ce soit cet imbécile de Potter.

Au crépuscule du 9 janvier 1976, Severus se présenta dans le bureau de Dumbledore. Il fut accueilli avec l'habituel sourire exaspérant.

- Entre, Severus ! J'attendais ta visite !

Severus poussa un léger soupir et s'avança, sans mot dire. Au travers des hautes fenêtres, la lumière rougeoyante du soleil évanoui faisait miroiter les instruments argentés disposés un peu partout dans la pièce, la plongeant dans une ambiance étrange.

- J'imagine qu'un «Bon anniversaire» est de rigueur ! fit Dumbledore sur un ton enjoué tout en l'invitant à s'asseoir.

Severus lui assena un regard froid, ne répondant ni au souhait ni à l'invitation. Imperturbable, Dumbledore prit néanmoins place à son bureau.

- Je n'ai pas vraiment le temps pour de telles civilités, professeur, grommela Severus. Je suis là pour une requête bien précise et vous savez très bien de quoi il s'agit. Je viens vous demander de lever le sortilège qui me retient captif ici.

Le sourire de Dumbedore s'était estompé mais une lueur malicieuse persistait dans les yeux bleus.

- Mais il n'y a aucun sortilège, Severus.

Un éclair d'incompréhension teinté d'agacement traversa le regard noir. Cependant, Severus ne répliqua pas et continua de fixer son tuteur avec intensité. Celui-ci se leva et le pria alors de le suivre à l'extérieur du château. Sans un mot, ils parcoururent les couloirs ensemble, croisant quelques retardataires pour le dîner. C'est avec un pincement au cœur que Severus songea qu'il n'aurait peut-être plus jamais l'occasion de faire semblant de prendre un repas dans la Grande Salle...

Dehors, l'obscurité précoce de cette journée d'hiver commençait à envahir le domaine. De gros nuages sombres enflaient au loin. Dans le silence à peine troublé par le froissement de leur cape, ils remontèrent le long chemin jusqu'au portail encadré de deux piliers chacun surmonté d'une statue de sanglier ailé. Là, Dumbledore donna un petit coup de baguette magique sur le cadenas qui maintenait fermées les lourdes grilles. Les chaînes se tortillèrent comme des serpents avant de se détacher et les battants métalliques s'ouvrirent en grinçant. Dumbledore passa de l'autre côté du portail et, sous le regard interdit de son ex-pupille, se retourna pour l'inviter à le rejoindre d'un geste de la main.

- Severus, entre, je t'en prie... Entre dans le monde extérieur à Poudlard.

Cette fois Severus ne put masquer sa surprise et son visage descendit d'un ton dans la palette des blancs en réalisant la simplicité du stratagème mis en place.
En effet, son incapacité à sortir de l'enceinte du château était liée à sa nature même de vampire - un vampire ne pouvant pénétrer dans un lieu fermé qu'à la condition d'y avoir été invité au préalable. L'astuce de Dumbledore avait donc tout simplement consisté à perturber les notions « d'intérieur » et « d'extérieur » en les inversant. Des mois durant, Severus s'était acharné à essayer de conjurer des sorts complexes sans jamais avoir pensé à une solution si élémentaire et au demeurant très facile à contourner.

- Très habile, professeur, fit Severus d'un ton acerbe, une esquisse de sourire aux lèvres.

- Merci, continua Dumbledore en lui rendant son sourire. Les solutions les plus simples sont souvent les plus efficaces !

Severus souffla et passa le portail d'un pas assuré.

- Et voilà, Severus, déclara Dumbledore. Tu es libre à présent.

Le regard fuyant déjà vers l'horizon obscur, Severus songea à la portée de ce mot : « libre ». Il savait qu'il avait dorénavant un rôle à jouer, qu'il pouvait enfin faire ses preuves et aller jusqu'au bout des objectifs qu'il s'était fixés.

- Oui, libre de suivre ma propre voie... reprit-il, pensif.

- Es-tu seulement bien certain de cette voie à suivre ? questionna gravement Dumbledore.

- On ne peut être certain de rien, n'est-ce pas ? rétorqua Severus en lui faisant face. C'est vous-même qui me l'avez appris, professeur.

Dumbledore acquiesça en silence. Pour la première fois de la soirée, il semblait inquiet. Severus l'observa longuement, s'en voulant de réaliser qu'il n'éprouvait pas que de l'animosité pour le vieil homme... Au loin, des éclairs teintaient le ciel sombre de soubresauts argentés.

- Professeur Dumbledore, finit-il alors par ajouter d'une voix moins hostile. Je dois partir. Je dois le faire. Je sais que vous avez essayé de me protéger et je vous en remercie, mais mon temps est venu à présent.

Les yeux noirs et les yeux bleus se scrutèrent encore de longues secondes. Même s'il maintenait soigneusement fermé le fond de ses pensées, Dumbledore n'en paraissait pas moins extrêmement tourmenté.

- Severus, bien que tu n'aies jamais semblé accorder beaucoup d'importance à mes conseils, je tiens tout de même à insister sur une dernière chose avant que tu ne prennes ton envol.

Severus fronça ses larges sourcils noirs, cette fois peut-être plus par navrement que par agacement... Dans le lointain, les vibrations sourdes et saccadées de l'orage commençaient à se faire entendre.

- Ne juge pas hâtivement, poursuivit Dumbledore, en quelque circonstance que ce soit. Et surtout, ne laisse pas tes instincts dicter ta conduite...
Severus baissa la tête sans répondre - les paroles de Dumbledore sonnaient comme celles de sa mère... Un vent cinglant se leva, couvrant de son sifflement sinistre les grondements du tonnerre. Severus prit alors une profonde inspiration, lança un dernier regard en direction du château illuminé puis se mit en marche et disparut dans les volutes froides et sombres...

Dumbledore resta un long moment à contempler la course du vent dans les arbres, jusqu'à ce qu'il s'apaise, puis revint sur ses pas. Au moment où il refermait le portail, il vit une silhouette venir vers lui du château en courant. Elle s'immobilisa devant lui, hors d'haleine.

- Il est parti ?

- Oui, Lily, tu l'as manqué de peu.

- Ah... fit Lily, semblant déçue et préoccupée à la fois. J'aurais espéré que...

Elle marqua un temps d'hésitation et détourna les yeux pour regarder le livre qu'elle tenait fermement dans ses bras. Il s'agissait d'un exemplaire du Manuel Avancé de Préparation de Potions de sixième année.

- C'était son livre, précisa-t-elle tristement. Je viens de le trouver dans mes affaires. Il... Il me l'a laissé... J'ai compris ce qui se passait...

Elle demeura un long moment absorbée par ses pensées. Dumbledore respecta son silence. Puis ils prirent ensemble la route du château. Tandis qu'ils marchaient lentement côte à côte, Lily leva ses yeux brillants vers lui et murmura d'une voix peinée :

- Je tiens à m'excuser, professeur...

Surpris, Dumbledore s'arrêta.

- Je n'ai pas réussi... expliqua alors Lily. Je n'ai pas su l'aider à faire le bon choix... J'ai échoué.

Dumbledore posa sa main sur l'épaule de Lily et tous deux se remirent en marche.

- Peut-être pas Lily, répondit-il à voix basse, peut-être pas...