Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 20

Severus Snape fit légèrement tourner l'alcool ambré et leva le verre en direction de la cheminée, observant les jeux de lumière à travers le cristal et le liquide. Les occasions de se réjouir lors des réunions de Mangemorts étaient trop rares pour qu'il les dédaigne.

Il eut une pensée muette en direction de madame Goyle et absorba une tout petite gorgée de Firewhisky. Les Goyle ne faisaient pas partie des personnes qu'il fréquentait avec plaisir (pour être honnête, il n'appréciait pas grand monde) mais ils savaient faire les choses. Tout d'abord la sélection des invités : madame était des plus tatillonnes sur le pédigrée ce qui les avait délivrés de Greyback, elle avait de plus une conscience de classe assez forte (exit donc, les Carrow : pour Snape, cela équivalait à des vacances) et une conception assez conservatrice du rôle de la femme. Et là, Snape lui aurait érigé une statue : si la soirée comportait un nombre réglementaire de pimbêches et potiches en tous genres, Bellatrix Lestrange était absente.

Deuxième motif de satisfaction, on avait évité le grand dîner officiel et chacun allait se servir au buffet (somptueux, cela va sans dire) sans devoir supporter un voisin importun pendant des heures. Pour un espion, ces petits groupes dispersés dans l'immense salle de réception étaient une véritable opportunité d'apprendre les petits secrets des uns et des autres. Troisième raison de se détendre et de savourer l'instant, le paquet de remèdes et le flacon de potion Tue-loup qu'il déposait chaque mois dans la Cabane hurlante avaient disparu. Lupin avait pris son temps, mais il avait apparemment compris.

« Snape.

-Nott », répondit l'homme en noir en se retournant.

Ils avaient beau se connaître de longue date, avoir eu des intérêts communs, les deux hommes n'en étaient jamais venus à se saluer par leurs prénoms. Question de génération, peut-être, ou plus probablement, écho du statut inférieur de Snape, simple Sang-mêlé.

« Je te remercie de ton aide au sujet des affaires que j'ai confiées à mon fils. »

Snape eut un geste de la main qui pouvait signifier que cela ne valait pas la peine d'être mentionné, mais l'homme continua :

« Au moins, je suis assuré qu'il a les capacités de s'occuper de nos affaires, à défaut de pouvoir jouer un rôle politique ou actif.

-Il est doué en Mathématiques, Arithmancie et en Potions, cela…

-Oui, oui, coupa Saturnus Nott ses yeux gris luisant d'un éclat froid derrière les verres de ses lunettes : c'est au moins ça. Il parut se redresser encore et croisa les bras devant sa poitrine : je sais qu'il assimile parfaitement toute la théorie mais… il haussa les épaules : soit il n'a pas la force nécessaire, soit… »

Il ne finit pas sa phrase et Snape continua à dévisager l'homme pour lequel il réalisait un certain nombre de préparations de contrebande. Il devait bien avoir soixante-dix ans, si ce n'était pas plus, et ne payait pas de mine au premier abord, surtout à côté de sorciers qui semblaient considérer que les vêtements constituaient un légitime signe de richesse et de statut social. Plus paradoxal encore, il ne portait que des habits moldus, pantalon, chemise et pull ou chandail et Snape ne se souvenait l'avoir vu porter une robe que lors des réunions formelles en présence du Seigneur des Ténèbres, les seules auxquelles il daignait apparaître en temps normal. L'aspect inoffensif s'arrêtait là car Saturnus Nott était un sympathisant de la première heure et avait été régulièrement en charge des interrogatoires des opposants. C'était aussi le seul qui pouvait se targuer d'obtenir des aveux des plus endurcis. Beaucoup de rumeurs circulaient sur les méthodes du vieux Nott, la plupart vraies, jugeait Snape. Il ne participait jamais aux réunions grossières des autres Mangemorts mais n'avait aucune barrière morale : il ne frayait tout simplement pas avec des Moldus, pas plus qu'il ne l'aurait fait avec des animaux. Pour Snape, le dégoût se disputait à l'admiration de l'intelligence de Nott.

L'homme se retourna et désigna l'assemblée du menton :

« C'est un coup que de voir Goyle proposer son fils. Tu le soutiendras, j'imagine ?

-Nous avons besoin d'hommes, acquiesça l'homme en noir, sans enthousiasme, comme pour laisser pointer une possible désapprobation.

-Si tant est que l'on puisse qualifier ce gamin idiot « d'homme », railla Saturnus Nott : je ne suis même pas sûr qu'il connaisse le quart de ce que j'ai enseigné à mon fils. S'il a été formé par son père, je dirais même qu'il doit tout juste avoir entendu parler des Impardonnables… »

Snape retint sa respiration un instant et exhala doucement. Qu'avait-il au juste appris à Theodore Nott ? Si ce garçon avait réussi à convaincre son père qu'il n'avait pas encore les capacités d'un Mangemort sans pour autant éveiller ses soupçons, alors là, Severus Snape s'inclinait : c'était du très grand art.

« On dit qu'il est à l'étranger. »

Inutile de préciser de qui il s'agissait. Snape hocha la tête.

« Avec cette larve de Pettigrow, commenta Nott : on se demande…

-C'est un chien. Je crois qu'il l'amuse, au fond… répliqua Snape avec dédain.

-Il vaudrait mieux qu'il rentre et qu'on en termine avec cette mascarade : il y aura des opposants tant qu'il ne prendra pas le pouvoir en son nom. Qu'il vienne ! Azkaban est bien assez grand pour les Sangs-de-bourbe et si ce n'était pas le cas… »

Snape eut un petit sourire, mais pas pour la raison à laquelle Nott pensait. Non, si le Seigneur des Ténèbres n'avait pas encore balayé le Ministère de la Magie, c'était pour une bonne raison : tant qu'il ne mettait pas la main sur Potter, il avait peur. Tout ça à cause d'une prophétie. Une prophétie que lui, Severus Snape, lui avait délivrée sur un plateau d'argent. Juste retour des choses…

ooooo

Pendant que certains membres peu reluisants de la société sorcière s'empiffraient de mets délicats chez les Goyle, plusieurs sorciers activement recherchés par les autorités mettaient au point un plan, entourés de reliefs de repas racornis, de papiers gras et de tasses sales dont le fond abritait, pour un cas au moins, une culture de champignons plutôt dégoûtante.

« Beau travail, observa Kingsley Shackelbolt en parcourant une nouvelle fois la liste des yeux : et maintenant ?

-Il faut prévenir…

-Pas tout de suite, coupa Tonks : pardon, Dedalus, mais la nouveauté de cette liste c'est qu'elle nous révèle des noms que nous ne soupçonnions pas. Si nous la rendons publique maintenant, les suspects sauront que nous les connaissons.

-Et ? amorça Hestia Jones.

-Et ils s'empresseront de mettre en place des défenses. Tonks a raison, poursuivit Lupin en rougissant malgré lui en remarquant le sourire chaleureux qu'elle venait d'avoir : il faut d'abord attaquer, puis divulguer.

-Nous n'avons pas assez de monde pour une attaque simultanée.

-Non, constata Lupin en soupirant : mais peut-être que nous pouvons cibler les victimes ?

-Laissons de côté les « grands noms », ceux dont nous avons toujours su qu'ils soutenaient Vous-savez-qui, suggéra Hestia : mais choisissons des cibles dont la perte pourrait handicaper les Mangemorts. »

Après deux heures de débats, on en vint à retenir six Mangemorts avérés et deux sympathisants dont on était sûr qu'ils mettaient des fonds et des moyens à disposition de Voldemort et de sa clique.

ooooo

Il ne restait presque rien de la grande propriété des Lews, mais Snape nota que les bâtiments des communs étaient encore debout. Plusieurs Mangemorts écumaient les environs à la recherche d'hypothétiques retardataires, mais Saturnus Nott n'avait pas bougé, perdu dans l'observation de deux corps étendus à terre. L'un était méconnaissable car il avait en partie brûlé dans l'incendie après avoir été touché par plusieurs maléfices. Le Maître des Potions se forçait à emplir ses poumons au minimum, mais la puanteur des chairs brûlées était épouvantable. C'était bien sa veine : alors qu'il avait pu, pour une fois dans sa triste existence, profiter d'un excellent repas, dans une compagnie tolérable, sans avoir été contraint d'absorber un anti-vomitif avant, il risquait de devoir le rendre dans les minutes qui arrivaient, grâce au zèle de l'Ordre du Phoenix. Snape soupira, fit une tête encore plus sinistre que d'habitude et se décida à examiner l'autre victime. Le second cadavre portait des ecchymoses et le signe d'un traitement brutal infligé post-mortem, mais il s'agissait sans nul doute d'Harvey Lloyd, un Auror qu'il savait membre de l'Ordre du Phoenix et dont il avait mémorisé la fiche, ainsi que celles de tous les autres affiliés.

Nott se pencha un peu et fit pivoter le visage du cadavre du bout de sa semelle, puis il s'accroupit et examina les vêtements avant d'empocher la baguette de bois clair qui avait roulé contre l'une des jambes.

« Coupe de cheveux réglementaire, mais un peu longue. Les vêtements n'ont plus d'insignes, mais ce manteau m'a tout l'air d'avoir été taillé dans un lot de tissu des forces de sécurité. Un Auror, ou plutôt en ex… il s'arrêta, jeta un œil aux chaussures et se redressa en allumant une cigarette : chaussures de sécurité, et neuves. Pas de doute, c'est un Auror. »

L'homme tira sur sa cigarette et laissa tomber les cendres sur le corps étendu devant lui. Les restes de l'incendie et la petite lueur rouge de la cigarette mettaient en relief le cercle métallique des lunettes et se reflétaient dans les verres. Le froid transformait sa respiration en vapeur blanche. Un vrai démon, songea Snape.

Les cris se rapprochèrent.

« A-t-on des nouvelles de Scott et Glover ?

-Non, Lucius. »

Snape ne dit rien, conscient de l'haleine alcoolisée de Lucius Malefoy qui venait de s'arrêter près de lui. L'ancien dandy avait gardé sa prédilection pour le luxe et les belles choses, mais avait un petit air négligé qui trahissait le début de la fin. Il n'avait jamais été un Mangemort endurci et son séjour à Azkaban, suivi du contact presque permanent avec le Seigneur des Ténèbres qui semblait avoir élu résidence chez lui avait suffi à l'ébranler et le précipiter au bord du gouffre. Il n'aurait sans doute pas le temps de devenir un ivrogne, jugea Snape : il ferait certainement une erreur monumentale avant.

Un rire haut perché, puis un flot d'insultes retentit et l'homme en noir tourna un regard inexpressif vers Bellatrix Lestrange qui les avait rejoints, sitôt l'alerte déclenchée par deux Elfes. La femme s'approcha des corps et cracha sur le plus proche. Saturnus Nott exhala une longue bouffée de fumée directement devant son nez, puis lui tourna délibérément le dos.

« Yaxley, fais le tour des autres maisons attaquées et reviens avec un bilan. S'il y a des cadavres, je veux les voir, déclara-t-il avant de demander : avons-nous quelqu'un en place chez les Aurors ?

-Bernstein. Il ne porte pas la marque, mais il nous sera tout dévoué, surtout si je lui fais un peu peur, répondit Snape avec un léger sarcasme.

-Il est temps de nous débarrasser d'eux. »

Snape attendit que Nott reprenne la parole. Derrière lui, Bellatrix avait tenté plusieurs fois d'intervenir, mais il l'ignorait ouvertement et paraissait conduire une conversation privée qui n'englobait qu'eux : Nott et Snape.

« Dès que tu as les noms, prends Yaxley, Goyle et Dolokhov avec toi et rassemble tous ceux qui tu trouves. Si certains se défendent, tue les, mais je veux des prisonniers. Oh, ajouta-t-il presque après coup : prends Lucius avec toi aussi, bien sûr. »

Bellatrix le contourna et s'avança :

« Je viens aussi. »

Nott lui lança un regard méprisant et écrasa son mégot qu'il avait laissé tomber entre eux.

« Non, je ne pense pas », lâcha Snape avant de disparaître.

ooooo

Dans le petit appartement de l'allée du Minautore, Hestia Jones et Theophilus Hargrove contrôlaient leurs troupes et comptaient leurs morts. Il y avait toutefois une marge d'erreur qui énervait la petite femme replète jusqu'à la fureur, elle qui avait dirigé un service d'Aurors pendant plusieurs années : on connaissait les rangs de l'Ordre du Phoenix, mais pas l'ensemble des sympathisants. Dumbledore avait toujours caché une partie du nom des recrues et des effectifs, pour des raisons évidentes de sécurité et, elle le soupçonnait, pour satisfaire son propre désir maladif de manipulation. A présent que leur chef disparu, ils étaient vulnérables et à la merci du moindre coup du sort comme de vulgaires amateurs, tant qu'on n'arrivait pas à déterminer avec exactitude qui savait quoi.

Hestia retourna une feuille avec colère et la plaça sur une pile, échangeant un regard lourd de sens avec Remus Lupin. L'année dernière, le loup-garou avait tenté de persuader Albus Dumbledore d'éclater la direction de l'Ordre du Phoenix, sans succès : nul doute qu'il percevait autant qu'elle leurs graves déficiences.

Un Patronus qui ressemblait fort à une araignée, nota Lupin avec un léger dégoût, apparut dans ce qui avait été jadis un petit salon coquet et annonça, avec la voix grave d'un vétéran qu'il ne connaissait pas, les nouvelles d'un petit groupe d'opposants qu'il coordonnait.

« Comment voulez-vous qu'on s'y retrouve dans un tel… un tel… »

Tonks ne finit pas sa phrase, mais chacun l'avait conclu dans son esprit avec son injure favorite.

« On ne peut pas, trancha Hestia : c'est tout bonnement impossible, mais, vote ou pas vote, je vais reconstituer un cadre strict et des fiches dès demain. Il faut que nous donnions le moyen à deux ou trois personnes de reprendre l'action au plus vite si nous étions éliminés. »

Remus hocha la tête. C'était ce qu'il appréciait chez Hestia, qu'il n'avait vraiment appris à connaître que depuis la mort de Dumbledore : cette capacité à synthétiser, à diriger sans se comporter en tyran mais avec la fermeté nécessaire et cette honnêteté foncière, y compris quand il s'agissait d'évoquer sa défaite ou sa mort. Elle savait accepter un échec, mais aussi en tirer les leçons.

« Nous avons eu de la chance, jusqu'à présent, nota Tonks, ses cheveux courts pointant en tous sens et lui conférant l'allure d'une adolescente de quinze ans : treize tués, si on exclue les dommages collatéraux, ajouta-t-elle plus bas, et personne de capital. »

Theophilus l'examinait d'un œil circonspect, frappé de la différence entre la jeunesse de l'ancien Auror et la manière froide dont elle dressait le bilan des pertes.

« Qui n'a pas été retrouvé ? demanda Remus.

-Cinq personnes. Peut-être sept ou huit, si les autres n'étaient pas tout bonnement partis ailleurs de leur plein gré sans prévenir », compta Tonks en le regardant droit dans les yeux.

Le loup-garou baissa les siens et sentit ses oreilles chauffer un peu. Il se donna une gifle virtuelle et se força à se concentrer :

« Il faut craindre qu'on les fasse parler. Est-ce qu'on a une idée de l'endroit où ils ont été emmenés ? »

Tonks secoua la tête mais, songea Lupin, lancer une opération de secours aurait été de la folie pure : il y avait fort à parier qu'ils étaient détenus dans un endroit acquis aux Mangemorts et sous bonne surveillance. Ils n'auraient aucune chance de jouer la surprise et cela n'en valait de toutes façons pas la peine.

Il tendit la main vers les feuilles chargées de noms et de chiffres et frôla celle de la jeune femme. Malgré lui, il replia la main vers lui comme s'il avait été brûlé. Serrant un peu trop fort les parchemins entre ses doigts, il se dit qu'il faudrait qu'il prenne une décision, et rapidement, mais il n'osa pas regarder Tonks, incapable de savoir ce qu'il voulait vraiment et surtout terrifié à l'idée de faire un choix. Oh, il voulait Tonks, aucun doute à cet égard. Est-ce qu'il ressentait autre chose que du désir ? Il ne le savait plus, tant il avait réussi à embrouiller ses réflexions, ses sentiments et toutes ces bonnes ou mauvaises raisons qu'il ressassait sans cesse. Ce qu'il savait, c'est que la nature des sentiments que la jeune femme lui portaient lui faisait peur, une peur bleue. Elle ne jouait pas la comédie et ne cherchait pas à masquer grand-chose. Une fois encore, resurgit la vieille discussion sur sa lycanthropie, sa pauvreté… allons, qui voulait-il tromper ? Il craignait avant tout de perdre les pédales et de s'engager définitivement. Ce simple fait était l'unique réponse qui comptât.

Lupin avala péniblement sa salive et relut la liste. Il ne croyait pas au hasard, ni à la chance. Des témoins avaient identifié les voix de plusieurs Mangemorts et l'un d'eux avait mentionné Snape. Celui-ci savait parfaitement qui causerait le plus de mal à l'Ordre du Phoenix s'il parlait et aucun des noms auxquels pensait Lupin ne figurait parmi les disparus, ceux qu'on avait enlevés. Il y avait bien Bouassa, mais il avait été tué. Quelque chose attira son attention, mais il lui fallut plusieurs secondes avant de comprendre : Marcus, le comptable qui avait aidé Hestia et Tonks à rassembler toutes les données que possédait l'ancien bureau des Aurors sur les Mangemorts, avait été exécuté. Il était à la retraite et n'avait jamais participé aux opérations, ni été recruté officiellement dans l'Ordre du Phoenix.

« Hestia. »

Quelque chose dans la voix de Lupin alerta la petite femme qui se retourna, soudain crispée. Elle prit les feuilles des mains de Lupin et posa ses yeux à la hauteur des doigts du loup-garou.

« Ils vont éliminer tous les Aurors et tous ceux qui ont travaillé au bureau.

-Quoi ?

-La mort de Marcus n'a aucun sens, sauf si on imagine…

-Comment peut-on prévenir… la voix de Tonks était soudain devenue très aigüe.

-On ne peut pas, constata Hestia : que chacun contacte ceux qu'il connaît ! Elle fit surgir deux Patronus qu'elle envoya vers Kingsley Shackelbolt et Dedalus Diggle : espérons que l'information leur parviendra à temps ! »


Note de l'auteur : Excellente année 2015 à tous !