Lorsque, avec une vibration sourde, la ruche sortit d'hyperespace, Delleb ressentit une joie sauvage a être assise dans le haut trône, tous les écrans de la salle royale illuminés de rapports techniques et autres plans tactiques.
Jû'reyn, qui pour une fois pilotait lui-même la ruche depuis la salle de contrôle principale, lui indiqua d'un bref contact télépathique que les six croiseurs étaient tous arrivés à bon port et prenaient position autour de la ruche.
Devant eux, en orbite haute autour de la planète dérivaient trois gros vaisseaux, qui comme l'avait indiqué le guerrier étaient composés de bric et de broc. L'un d'eux avait visiblement été abandonné par son équipage, son flanc déchiré par une explosion qui l'avait privé d'une bonne partie de son atmosphère et de toute son énergie. Les deux autres tentèrent des manœuvres défensives, mais avec un succès plus que mitigé vu les dégâts déjà subis.
« Noble régente. L'un des vaisseaux a encore une hyperpropulsion et quelques canons actifs. Le second n'a plus ni arme ni hyperpropulsion, et ses réacteurs de manœuvre sont hors service. Que faisons-nous ? » demanda un officier.
« Combien de signes de vie à bord ? » s'enquit-elle.
Le wraith étudia ses écrans.
« Six cent trente-neuf sur le plus petit, et mille trois cent cinquante-et-une sur l'autre. Ce qui est beaucoup trop pour ce vaisseau. »
« Ils ont dû récupérer l'équipage du troisième.» devina-t-elle.
L'alpha acquiesça.
« Ouvrez un canal de communication. »
Trente secondes plus tard, un technicien lui faisait signe de la tête, et jetant un regard impavide à l'écran de communication encore noir, elle sourit, d'un sourire cruel mais indulgent.
« Humains, vous vous êtes attaqués aux Ouman'shii, et ce malgré nos avertissements. Nous ne pouvons rester sans réagir face à un tel affront. Possibilité de vous rendre vous a déjà été offerte, nous ne vous laisserons donc pas repartir. Mais nous ne désirons pas massacrer inutilement des humains fertiles. Nous vous laissons donc un quart d'heure pour évacuer vos vaisseaux, après quoi nous les détruirons. » déclara-t-elle, ordonnant d'une pensée au technicien de couper la communication.
« Détruisez l'hyperpropulsion encore intacte.» exigea-t-elle ensuite.
Il y eut un instant de flottement, puis la confirmation vint d'un des croiseurs.
« Madame, le plus gros vaisseau a activé son téléporteur. »
« Très bien, laissez-les faire. A la fin du décompte, qu'il y ait encore des troupes à bord ou pas, feu à volonté. »
« Le second entame une manœuvre de combat. »
« S'ils nous attaquent, répliquez sans pitié. »
« A vos ordres. »
Elle se leva.
« Je serai dans mes quartiers. » déclara-t-elle avec détachement.
Un salut général lui répondit.
Dix minutes plus tard, elle était de retour dans la salle du trône, Azur sur ses talons.
« Alors ? » demanda-t-elle.
« Le premier vaisseau n'a plus qu'un seul signe de vie à bord. Le second n'a évacué personne et à tenté en vain de nous tirer dessus, mais ses armes sont hors service. » résuma un officier.
Pourquoi l'avoir laissé intacte si il avait tenté de les attaquer ?
Une alarme déchira l'air.
« Jû'reyn, que se passe-t-il ? » exigea-t-elle de savoir dans l'Esprit.
« Les deux vaisseaux ont entamé une trajectoire suicide droit sur nous, noble régente. »
« Hé bien, faites bouger cette vieille carne et détruisez-les ! »
« Je m'y emploie, Majesté.» grinça le commandant, à moitié plongé dans une transe de pilotage.
Elle sentit l'esprit rétif de la ruche protester, et appuya les efforts du commandant et des pilotes auxiliaires pour la faire bouger plus vite pendant que les croiseurs disposés en arc de cercle autour d'eux faisaient pleuvoir un déluge de tirs sur les vaisseaux ennemis.
Impuissante, elle regarda les deux vaisseaux foncer sur eux, la ruche trop lente pour les esquiver efficacement. Une explosion ébranla la coque millénaire, la forçant à s'agripper aux accoudoirs du trône, suivie un instant plus tard d'une seconde qui la jeta à terre, les alarmes hurlantes de la ruche lui déchirant les tympans.
La lumières faiblit, puis s'éteignit tout à fait, ajoutant à la confusion qui régnait à bord.
Elle sentit les appels télépathiques et le froufroutement de manteaux de cuir l'effleurant, puis une petite main froide se posa sur la sienne, la serrant un bref instant.
« Maîtresse, vous allez bien? » demanda Azur qui, toujours à quatre pattes, l'avait cherchée à tâtons.
Elle siffla un assentiment, prenant appui sur les épaules de l'adolescente pour se relever.
La servante la laissa faire, se relevant à son tour alors que la lumière revenait dans un clignotement.
Captant au vol des rapports d'avarie, elle exigea des réparations immédiates, puis époussetant son manteau, se rassit dans le trône.
Ce ne fut qu'une fois installée qu'elle remarqua sa servante, toujours plantée là où elle était tombée, chancelante sur ses jambes, fixant d'un air vide sa main qu'elle avait instinctivement porté à sa tête pour la retirer ensanglantée. Elle soupira. Humaine fragile. Il avait suffi que sa tête heurte une des marches de l'estrade pour qu'elle soit au bord de l'évanouissement.
Elle communiqua son agacement aux officiers en poste, puis avec un grognement mauvais, voyant qu'aucun d'entre eux n'allait bouger pour empêcher sa servante de se fracasser le crâne pour de bon sur le sol, elle se jeta en avant, la rattrapant à peine du bout des griffes par le dos de sa tunique. Son geste sembla glacer la salle, et durant un instant, il n'y eut plus que les alarmes qui déchiraient l'air et les rapports d'avarie défilant sur les écrans pour en troubler l'ambiance. Puis ce fut une véritable bousculade, tandis qu'on lui retirait l'humaine inconsciente des bras pour l'allonger sur le côté, tout en lui présentant mille excuses et flatteries, le tout assorti de profondes courbettes et sourires.
Avec un rugissement furieux, elle renvoya les mâles à leurs postes, ordonnant d'une pensée à deux gardes d'emmener Azur et de s'assurer qu'elle reçoive les meilleurs soins possibles.
La cohue persista encore un instant, puis l'ordre revint tandis que chacun reprenait sa tâche et retrouvait sa concentration.
Durant deux parfaites minutes, tout se déroula comme devrait être chaque après-bataille, puis le technicien des communications, qui restait obstinément planté au bas des marches, brisa définitivement la douce harmonie et elle se tourna vers lui avec un rictus mauvais, lui signifiant d'une pensée qu'il avait son attention.
Le mâle s'inclina profondément.
« Maj... Grande et sublime Régente, un message prioritaire de votre commandant.» déclara-t-il, lui tendant une tablette, qu'elle prit avec un air soigneusement détaché.
La nouvelle la fit se lever d'un bond.
« Depuis quand a-t-on reçu ce message ? »
Le technicien déglutit, s'inclinant encore plus bas.
« La sortie d'hyperespace, Grande Régente. »
« Alors pourquoi ne suis-je prévenue qu'à présent ?! » hurla-t-elle, jetant la tablette au visage du wraith qui n'osa pas même essuyer le sang coulant de sa lèvre fendue.
« Je... Pardon, incommensurablement sublime et puissante souveraine.» bafouilla-t-il.
Elle lui siffla dessus, se dirigeant vers la console la plus proche, de laquelle elle délogea d'un revers l'officier trop lent à s'écarter.
« Ici la régente Delleb. Jusqu'à nouvel ordre, il est strictement interdit de ponctionner tout humain se trouvant à bord. Si des humains ont été transféré sur les croiseurs, l'interdiction vaut aussi pour eux.» ordonna-t-elle.
Elle se tourna ensuite vers Trel'kan qui, malgré son poste de garde royal, aidait un technicien à réparer une console qui avait surchauffé.
« Guerrier, on vient de me signaler que des atlantes ont été capturés accidentellement par un de nos chasseurs et se trouvent actuellement dans nos cocons. Milena Giacometti devrait se trouver parmi eux. Retrouvez-les et amenez-les moi immédiatement. »
« A vos ordres, Madame... » acquiesça l'alpha, mais sentant son hésitation, elle lui enjoignit de continuer.
« Quels sont vos ordres s'ils ont déjà été ponctionnés ? »
« Retrouvez leurs corps, même si pour cela vous devez descendre vous-même dans les gaines d'évacuation. Les humains portent une valeur irrationnelle à leurs morts, alors leur rendre les cadavres devrait limiter les dégâts, mais je préférerais trèèèès nettement qu'ils soient en vie et indemnes. Me suis-je bien fait comprendre ? »
Le mâle acquiesça avant de s'esquiver prestement.
Elle se rassit, soudain bien lasse, tendant négligemment la main pour que sa servante vienne la masser, avant de se rappeler que cette dernière était actuellement absente et incapable de la servir.
Avec un feulement hargneux, elle arrêta d'une pensée un officier qui passait.
« Vous, trouvez-moi un serviteur tout de suite ! »
Moins d'une minute plus tard, un mâle humain s'inclinait bien bas au pied de l'estrade.
« Tu sais masser ? » lui demanda-t-elle.
« N-Non, Majesté. »
« Alors à quoi sers-tu, stupide créature ? »
« Je nettoie et entretiens les vêtements de mes seigneurs, noble reine. »
Elle siffla, frustrée. N'y avait-il donc personne de capable sur cette ruche ?
« Est-il au moins possible d'avoir un verre de vin bleu ? Et pas chaud ! » lança-t-elle à la ronde.
Trel'kan ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter. Si les atlantes n'étaient pas retrouvés indemnes, c'était sa tête qu'il risquait.
Il ne doutait guère que Delleb n'aurait aucune vergogne à le donner aux atlantes en guise de compensation pour la perte de leurs guerriers, et il avait entendu assez d'histoires pour n'avoir aucune envie de goûter à leur hospitalité en tant que prisonnier.
Avec Râ'kan et deux autres Ouman'shiis, ils étaient en train de fouiller méticuleusement les cocons, sortant chaque humain de sa gangue pour s'assurer qu'il ne portait ni uniforme atlante, ni ce que les terriens appelaient des « dog tags », qui les identifiaient immanquablement.
Râ'kan fut le premier à découvrir un atlante. D'après son uniforme, il s'agissait d'un scientifique, que son frère déposa précautionneusement au sol avant de continuer sa fouille.
Lulymn trouva ensuite presque côte à côte un second mâle et une femelle un peu plus âgée.
Râ'kan l'appela pour le quatrième, un grand mâle à la peau sombre, que le venin du cocon n'avait qu'à moitié endormi et qui essayait vaguement de se débattre.
« Lâchez-le, sales têtes d'endives mal cuites ! » protesta faiblement une voix provenant de la rangée opposée.
Il faudrait qu'il en touche un mot aux techniciens, il n'était pas normal que des proies restent conscientes dans les cocons.
« Espèces de sales lâches. C'est facile de faire les fiers contre des prisonniers sans défense ! Libérez-moi, et on verra si vous êtes toujours les rois de la galaxie ! »
Il sourit. Il n'y avait que trois personnes dans l'univers pour oser insulter ainsi des wraiths tout en étant enfermé sans défense dans un cocon.
« Moi aussi je suis content de vous voir, capitaine Giacometti. » la salua-t-il en ouvrant le cocon.
L'humaine s'effondra dans ses bras, son poids plus soutenu par la solide membrane.
« Trel'kan ?! Vous foutez quoi ici ? »
« Je vous cherchais, vous et votre équipe, Milena Giacometti. On en a récupéré quatre de Terriens ont été capturés ? »
« Y avait Pérotaz, et Gullam, et Deloyes... Samson aussi, euh... et moi... » bafouilla-t-elle, toujours vautrée dans ses bras.
Il se tourna vers son frère.
« Je vais déjà ramener ceux-là. Finissez de vérifier les cocons. »
Un peu de prudence ne ferait pas de mal.
« Je vais vous porter, Milena Giacometti. » signala-t-il avant de la soulever, lui arrachant une protestation molle.
« Et les autres ? Il faut les libérer aussi... C'est des innocents... » baragouina-t-elle.
« Non, mes ordres sont de vous ramener vous et votre équipe et personne d'autre. »
« Me ramener ? »
« A la régente, afin que l'on puisse vous... rendre aux vôtres. »
«Mais les autres... » s'obstina-t-elle en s'agitant, malgré l'abrutissement induit par la drogue.
« Non, Milena Giacometti. » siffla-t-il, la serrant un peu plus fort que nécessaire.
« Sale wraith. » marmotta-t-elle sans plus se débattre.
Il lui répondit d'un grondement amusé.
Ils les avaient récupérés, tous sains et saufs. Quelques heures dans une chambre sous la surveillance des serviteurs de bord, et leurs organismes avaient purgé l'anesthésiant. Ils étaient fin prêts à rentrer, mais aussi fin prêts à protester. Du moins Milena Giacometti, qui n'avait plus peur d'eux depuis longtemps. L'humaine avait farouchement plaidé la cause des autres humains jusqu'à ce que Delleb ne la distraie en lui annonçant que l'Utopia avait été attaquée - les représailles expliquant les secousses et explosions que l'humaine avait pris pour les siens venant les sauver - et que sa larve adoptive avait été gravement blessée.
Elle avait alors dû répondre à ses questions inquiètes, mais au moins l'humaine n'avait plus remis en question leurs méthodes millénaires, et elle avait pu contacter les atlantes pour leur remettre leurs troupes saines et sauves sans avoir à fournir trop d'explication.
Un chapitre bonus « 19.5 » attends dès samedi dans les « Eros Pegasus », intitulé Grain de sable dans les rouages.
