Reflets- Alienor

Chapitre 19 : Une bataille dans Triet

Au moment où l'ex-élue de Sylvarant et sa compagne arrivaient sur le lieu du combat, Emi, Karim, et le Reflet de Colette prenaient juste le temps de se cacher derrière le mur d'une taverne à première vue délaissée par son propriétaire à en juger par la saleté du bâtiment.

Le jeune homme soupira :

« Nom de nom, on a eu chaud. Une minute de plus et on finissait en brochette de la tête aux pieds ! »

Il eut soudain un petit couinement.

« Oh, p… ! Emi ! Ton bras…

-Laisse tomber, gueule virile, ça va aller. Un petit pansement et on en parle plus. Faut trouver un moyen de se tirer de ce guêpier.

-C'est vrai que ce genre de truc n'était pas vraiment prévu dans le plan. »

Il poussa un juron, et dit :

« Bon, d'accord, je réfléchis pour deux : Soit on attend et on cherche à savoir d'où viennent ces foutues flèches, ce qui ne sera pas de tout repos, soit on cherche une issue, qui comme par hasard, par nos précautions, n'est pas présente. Je sais pas qui nous en veut à ce point, mais il a choisi le bon moment pour nous tenir dans notre propre piège…

-Link a des ennemis, et des rivaux, mais généralement, lorsqu'ils ont le malheur de défier l'un d'entre nous, on le leur fait bien vite regretter… »

Laissant les deux complices converser, Colette chercha un moyen de s'échapper. Or, c'était impossible : si elle se jetait en terrain découvert, ce qui était plus un acte suicidaire que stupide, elle se ferait empaler par les volées de flèches sorties d'on ne sait où sur place. Dans le deuxième cas, elle n'avait d'autre choix que de rester avec ses ravisseurs.

Une douleur soudaine dans la poitrine la prit au dépourvu. Elle écarquilla les yeux et eut la nausée, tellement c'était atroce. Elle porta une main à son ventre et s'affala à même le sol, souffrant le martyre. Les deux lurons interrompirent leur dispute pour la regarder avec étonnement. La douleur se fit soudain si forte que l'adolescente se vit contrainte de rendre tout son repas du dîner. Un bruit ignoble s'échappa de sa bouche tandis qu'elle vomissait tout le contenu de son estomac. Détournant les yeux en réprimant une grimace, Karim fit remarquer :

« C'est mauvais. Très, même. Si notre captive se comporte comme ça, ça veut donc dire que… »

Sa compagne blessée poursuivit :

« L'autre est dans le coin. »

Nouveau juron de la part de l'homme.

« Ca non plus, c'était par prévu. »

Puis soudain, il s'élança. Sa voisine cria après lui, mais il continua de courir sans l'écouter, en plein champ de bataille.

« Quel idiot ! Il va se faire empaler ! Tu vas voir qu'en même pas cinq minutes il va finir avec un de ces fichus machins dans les fesses… Ah, et mon bras qui me fait un mal de chien ! »

Colette, qui n'avait plus rien à rendre, dut s'essuyer avec la manche de sa veste et se tourna vers la jeune fille. Elle se retint de vomir à nouveau, lorsqu'elle vit le bras d'où le sang s'échappait d'une plaie béante, dévoilant des tendons endommagés au niveau du coude. Le spectacle n'était pas très attrayant au regard et la fille blonde se serait bien passée de ce genre de vision. Les flèches devaient être puissantes pour causer une blessure aussi profonde !

« C'est pas très beau à voir, pas vrai ? grimaça sa ravisseuse, à son adresse. C'est drôle, non ? Quelques instants plus tôt, je faisais semblant d'être une victime, et voilà que justement, je me fais prendre à mon propre jeu. Le hasard fait les choses bizarrement.

L'adolescente se prépara à lui faire une remarque lorsqu'une autre nausée la prit brusquement. Le teint virant au verdâtre, elle porta une main à sa poitrine, et ouvrit la bouche d'où provint un son inarticulé.

« Eh, si tu dois gerber fais-le pas sur moi. J'ai déjà suffisamment de chats à fouetter alors si je dois nettoyer mes vêtements en plus de mes blessures, je crois que je resterai traumatisée pour le reste de ma vie… »

Après plusieurs hoquets, Colette releva la tête, avec l'impression d'avoir un horrible mal de crâne. Elle regarda le champ de bataille. Elle ne savait pas si elle délirait à cause de ses mystérieux malaises, ou alors si elle rêvait, ou bien les deux, mais elle entraperçut brièvement, dans le tumulte et le vacarme, des cheveux longs et dorés comme les siens. Mais peut-être était-ce une illusion, car le flot noir des flèches couvrait le ciel comme une nuit noire. L'une d'elles vint se planter dans le sol, et avant qu'elle ne réagisse, Emi l'avait elle-même attrapé de son bras intact. Examinant la hampe et la pointe d'un regard, une ombre passa soudain dans ses yeux, et elle se leva brusquement sans paraître se rendre compte de l'état de son bras en criant le nom de Karim.


Karim, lui, se mouvait gracieusement dans la lutte comme s'il était fait d'air. Rien que la concentration persistait dans ses yeux noirs. Il n'avait pas peur de ces flèches, il n'avait aucune raison d'avoir peur, lui. Mais cela ne l'empêchait pas de se précipiter dans la mêlée.

Il avait vu d'autres personnes entrer dans le champ de bataille, et cela l'avait mis dans un état de frustration. Rien de tout ceci n'avait été prévu, alors pourquoi…

Alors qu'il évitait une dernière flèche avec habileté, un cri le déstabilisa soudain, et il ne vit pas le long trait noir qui filait en ligne droite tout droit sur lui. Il aurait pu être grièvement blessé sur le coup si quelque chose ne s'était pas interposé entre lui et la flèche mortelle. Un bruit métallique se fit entendre, et la flèche tomba sur le sol, sectionnée en deux, avec seulement un filament d'écorce qui reliait les deux parties.

Il leva le regard vers son sauveur, ou plutôt sa sauveuse, pour voir de qui il s'agissait. Et il poussa un autre juron silencieusement.

« Vous allez bien ? » demanda la fille aux longs cheveux blonds, armée de deux chakrams dans chaque main.

Le jeune homme n'émit aucune réponse, son regard se durcit, et en deux temps trois mouvements, il avait disparu en un battement de paupières.

Perplexe, Colette regarda l'endroit où l'homme s'était trouvé un instant auparavant, en se demandant comment il avait fait pour disparaître aussi vite, lorsque soudain un sifflement retentit derrière elle. Elle se retourna juste à temps pour esquiver une flèche et repartit au combat contre un ennemi invisible, ayant perdu de vue ses autres compagnons, qui eux n'étaient armés que de simples bâtons.


Courir, courir. De toutes ses forces. Zélos ne pensait qu'à ça. Son épée battant à la hanche, à peine essoufflé, le jeune homme roux, accompagné de Yuan et de ses soldats, courait vers le hangar à ptéroplans, avec pour unique but de se rendre à Triet le plus vite possible. Sans demander son avis au chef des Renégats, il avait volontairement laissé tombé l'idée d'aller se reposer pour aller voir aussi ce qui se passait dans la ville. D'après les explications de Yuan, une attaque d'origine inexpliquée aurait eu lieu sur une place peu fréquentée de la ville. Le soldat qui l'avait prévenu avait été de garde à Triet et s'était dépêché de sauter sur un ptéroplan pour aller faire son rapport. Il n'avait pas traîné. D'après Yuan, l'attaque ne datait seulement que d'une heure.

Entré dans le hangar après plusieurs et interminables enfilades de couloirs (mais quel architecte le demi-elfe aux cheveux bleus avait-il embauché pour construire un labyrinthe pareil ?), plusieurs soldats se précipitèrent vers les ordinateurs de commande, activant le fonctionnement électrique de la salle. Le sas s'ouvrit et une dizaine de véhicules apparurent par l'ouverture, prêt à accueillir leur pilote

Tohrû, Lucinda, Link, Bastian, et les autres soldats s'empressèrent de monter les ptéroplans qui se présentaient devant eux. Zélos et Yuan prirent ceux qui restaient, tandis que les renégats qui avaient activé l'ordinateur de contrôle empruntaient les derniers qui restaient. Ainsi, ils étaient nombreux, mais il valait mieux emporter un régiment de soldats expérimentés afin d'être sûr de réussir une bataille qui se présentait.

Bientôt, chaque machine se mit à vrombir et à s'élever dans les airs en battant l'air de leurs ailes de métal. Link fut le premier à partir, suivi de près par ses compagnons qui n'attendaient que ce signal. Yuan et Zélos démarrèrent avec tout autant d'empressement, escortés par leur garde rapprochée. C'était la première fois que le rouquin voyait l'ancien ange conduire un ptéroplan, et il put constater avec contentement, que, finalement, l'autre n'était pas si vieux que ça. Il maniait les commandes avec dextérité et il savait clairement où il allait. Ainsi, ils prirent la direction du Nord-Ouest.


« KARIM ! » continuait d'appeler Emi.

Le visage rougeaud, elle finit par se rasseoir, exaspérée, et, Colette le crut-elle, avec une lueur d'inquiétude dans son regard. La jeune fille grommela :

« Mais quelle inconscience franchement ! Il faut qu'il revienne, il y a quelque chose de très important et de grave. Ces flèches… »

Elle esquissa une grimace de douleur lorsque son bras recommença à l'élancer, et Colette se précipita pour l'aider.

« Tu es vraiment bizarre, tu sais ? fit remarquer Emi, lorsque la fille blonde arracha des pans de sa tunique afin d'en faire un bandage pour son bras. Tu veux toujours venir en aide aux autres, même à ceux qui t'ont fait du mal. Qu'as-tu dans la tête ? Une once de gentillesse ou alors une inconscience telle qu'on peut facilement t'abuser ? »

Colette ne répondit rien à cet instant, prise de court. Ses doigts continuaient machinalement de nouer un pansement autour du bras de la blessée et elle réfléchissait à la question. Pourtant, la réponse était si claire :

« Pour moi, tout le monde est au même pied d'égalité, qu'il ait de mauvaises intensions ou soit bienveillant envers moi. »

La fille aux couettes l'examina avec scepticisme.

« Je n'ai jamais vraiment fait la différence entre les gentils et les méchants, mais ta question demande maintenant à ce que je me la pose une fois de plus. Et bien, voilà la réponse… »

Colette enchaîna, sur le coup de l'inspiration :

« Je n'aime pas voir des gens qui souffrent, et je ne souhaite pas qu'il y ait des personnes qui vivent ce que moi j'ai vécu avec mes amis, pas même mes ennemis… En fait, sans me vanter, j'ai l'impression de comprendre mieux les autres que personne d'autre. Et même dans des situations insolites comme celle-ci, je reste comme je suis. »

Emi fit la moue.

« Tu crois comprendre les autres, idiote, mais en réalité, tu sais que c'est une illusion, n'est-ce pas ? Il y a beaucoup de monde qui cachent des choses que tu ne sais pas, moi la première. Tu ne vas pas me dire que tu es capable de lire dans mes pensées ? Après tout, il y a tout juste assez de niais pour être aussi crédule sur la compréhension… Et toi, y a-t-il des choses que tu as peur de montrer ? Une chose qui te tient à cœur mais que tu n'as encore jamais dévoilé à personne ? »

Colette ne répondit rien, continuant de nouer les bandages, l'air paisible. Mais dans sa tête, une autre bataille, très différente de celle qui se déroulait, était en train de se livrer. C'était vrai… Après tout, elle n'était pas le monde, et soudain, elle se trouvait naïve…

« ATTENTION ! » hurla soudain Emi, et avant qu'elle n'ait pu relever la tête, la fille dégageait son bras tout juste bandé et se jetait sur sa compagne en la plaquant contre elle. L'oreille contre la poitrine de l'autre, Colette pouvait entendre les battements irréguliers de son cœur qui martelait le poitrail de son hôte. Elle eut tout juste le temps d'apercevoir une dernière flèche qui alla se ficher dans le sol un peu plus loin, puis une lumière éblouissante…


Tout semblait figé, soudain. Plus un seul bruit, un seul mouvement. Juste cette éblouissante lumière… D'où venait-elle ? Que se passait-il ? Les flèches ténébreuses avaient laissé la place à ces rayons lumineux… en pleine nuit ! Si tôt ? Ce n'était absolument pas normal. C'était si soudain…

Colette ferma les yeux, aveuglé par ce « jour » intervenu si brusquement. Mais même en faisant cela, les rayons réussissaient à entrer entre ses paupière closes. Avec un effort contrôlé, elle entrouvrit ses yeux et eut beaucoup de mal à ne pas les refermer. Ce n'était pas le soleil qui brillait, c'était beaucoup trop éblouissant. Elle avait plutôt l'impression de se retrouver dans du rien. Elle sentait tout juste la pression du sol sous ses pieds. Lentement, elle lâcha ses chakrams, et croisa les bras devant les yeux, tout en s'agenouillant. C'est à ce moment-là que le murmure retentit, si cristallin que nul ne pouvait ne pas l'entendre à moins d'être sourd. C'était comme un souffle froid et atrocement doucereux.

« C'est terminé… »

Et là, une énorme bourrasque souleva les robes et fit voler les cheveux avec une telle violence que certaines personnes tombèrent. Mais Colette ne voyait plus rien d'autre, n'entendait même pas les cris effrayés et les litanies désespérées. Comme hypnotisée, elle n'apercevait que la fine silhouette fantomatique qui se détachait dans la lumière éclatante.


Karim se cacha la vue de ses mains lorsque les rayons vinrent lui griller la rétine des yeux. Cette lumière si soudaine, Karim ne mit que trop peu de temps à comprendre ce que c'était.

Nouveau juron.

Aveuglé, il tenta en vain de tâter et de marcher vers une destination précise, espérant ainsi retrouver Emi et le Reflet de l'Elue. Mais c'était impossible. Il était comme figé sur place, il ne pouvait même plus bouger de sa place. Les seuls mouvements qu'il pouvait s'accorder étaient de bouger les bras et de tourner la tête, rien de plus.

Plissant ses yeux noirs, il fit l'effort d'abaisser sa main et tenta de discerner le paysage autour de lui. Cà et là, les silhouettes de personnes arboraient des mines effrayées et craintives, et d'autres essayaient de partir en catimini. Qu'ils sont bêtes, pensa Karim, ils sont comme moi, ils ne pourront plus bouger tant que cette lumière n'aura pas disparu.

Pourquoi il le savait ? Parce qu'il ne connaissait que trop bien la cause de cette lumière éblouissante. Et il savait aussi que ce n'était pas bon signe. Il fallait être vigilant.

Et c'est à ce moment-là que la chose apparut, comme il s'y attendait. Et à cet instant même, un tremblement de terre intense fit trembler les bâtiments et tomber quelques cheminées…


Le tremblement de terre en question s'étalait sur des kilomètres, et bien entendu, il ne passa pas inaperçu aux yeux et aux oreilles du petit groupe qui sillonnait le ciel en direction de Triet. La terre tremblait partout, ça crevait les yeux.

« Regardez ça vous autres ! s'exclama Bastian. Qu'est-ce que c'est que ça encore ?

-Ce n'est pas du tout bon signe, dit Link, le front plissé et le visage soucieux. D'abord, cette « bataille », ensuite ça… Il ne peut s'agir que d'une chose… Tohrû ? »

Tous les regards convergèrent vers la jeune femme brune. Elle était plus blanche que d'habitude, et elle aussi plissait les yeux, comme pour se concentrer.

« Je sens… des pulsations. Un cœur qui bat… Je reconnais cette chose… »

Elle écarquilla ses yeux noirs et devint plus pâle que jamais. L'expression de son visage était assez floue, on ne savait pas s'il s'agissait de surprise ou de peur. En tout cas, il y avait de quoi égayer les interrogations.

« De quoi parlez-vous ? » demanda Yuan.

Link tourna la tête vers lui, et dit :

« Pour comprendre cela, mieux vaut ne pas s'approcher davantage. Déposons-nous, et regardons. »

Il fit un mouvement du menton en direction de la forme sombre de l'oasis, où des lumières dansaient. Zélos crut qu'ils s'agissaient de lampadaires. Mais alors que les ptéroplans descendaient peu à peu vers le sol, il vit que ne s'agissait pas que de ça.

La ville était entourée d'un halo lumineux…


Au moment où elle le vit, Colette ne sut quoi dire. En tout cas, la chose qui était apparue devant elle avait tout de surnaturel. De la transparence de sa « peau » lumineuse à la profondeur de son regard. Fascinée, la jeune fille blonde le détailla sous les moindres recoins.

La créature avait une apparence bien humaine, et elle aurait pu passer comme telle si seulement il ne s'était pas dégagé d'elle cette impression de toute puissance et de pureté. Elle avait des yeux d'un or profond, l'apparence d'un jeune garçon et des cheveux blonds presque blancs, lumineux. La beauté exceptionnelle de ses traits s'harmonisait parfaitement avec l'impression de transfiguration qui saillait sur son visage. On aurait dit une divinité, mais il y avait quelque chose chez cet « ange » qui n'allait pas, qui était beaucoup trop familier à son regard, mais elle ne savait quoi. Elle eut la réponse quasiment floue lorsqu'un appel retentit au loin, inattendue et brisant l'impression de flottement qu'éprouvait l'ex-Elue de la Régénération. C'était un cri où se mélangeait surprise, soulagement et crainte, un cri à la voix terriblement familière aux oreilles de Colette, car il s'agissait de la sienne :

« Akim ! »


Les yeux écarquillés, la jeune fille blonde s'était relevée brusquement. Elle eut juste le temps de crier avant d'être rattrapée par Emi qui la força à se ragenouiller. Néanmoins il était trop tard, la créature, si elle était humaine, avait cessé d'avancer pour balayer de son regard incandescent les alentours qu'elle seule semblait distinguer. Puis ses yeux s'arrêtèrent sur le mur de l'auberge, où se cachaient Emi et la jeune fille. Ses sourcils furent animés d'un soubresaut imperceptible et elle darda de son regard brillant l'endroit en question. Aussitôt prise d'un frisson, Colette eut l'impression de flotter un moment avant d'atterrir brutalement sur une surface dure. Elle regarda autour d'elle, tout était blanc, elle ne distinguait plus les contours flous. A côté d'elle, Emi fit un mouvement qui la fit se rendre compte qu'elles n'étaient pas seules.

L'être lumineux les observait avec une expression dure, mais paisible. Ses yeux d'un or pur regardèrent tour à tour les deux filles, avant de s'approcher, faisant reculer les deux spectatrices affolées. Mais elles eurent plus l'impression de faire du surplace que de bouger, en tout cas, elles ne pouvaient plus avancer ni reculer.

L'ange, pour la première fois, eut un sourire moqueur, et il continua de progresser. On aurait dit qu'il frôlait à peine le sol (peut-être était-ce le cas ?).

Une fois à quelques centimètres des deux jeunes filles, il tendit le bras. Figées sur place, elles ne purent qu'attendre. A ce moment-là, le « garçon » remua les lèvres en un ordre bref, et Emi, tremblante, leva son bras ensanglanté, comme si elle ne le contrôlait plus. Il prit la main de la jeune fille dans sa main blanche, et d'un geste doux, il effleura la plaie qui cicatrisa aussitôt. Néanmoins, il eut le temps de cueillir une goutte de sang sur son doigt de lumière et leva sa main, faisant couler le sang par terre, murmurant des incantations. La goutte, ayant aussitôt touché le sol, se transforma en calice rempli d'un liquide violet. Il se baissa pour le prendre et se tourna ensuite vers Colette, laissant une Emi médusée devant son bras entièrement guéri.

« Tu te méprends, Reflet, put-elle l'entendre dire, dans un murmure, je ne suis pas Akim. Je suis la Volonté de Niflheim. »

Puis il leva les deux bras tenant la coupe et renversa le liquide par terre, aux pieds de Colette. La mixture violette se répandit alors et recouvrit tout, le paysage éblouissant, et une obscurité effrayante remplaça la lumière. Elle comprit alors qu'elle était revenue dans la réalité. Le temps ne semblait pas avoir continué sans elle, mais lorsque la fille blonde regarda en direction d'Emi, elle vit celle-ci qui contemplait son bras intact, visiblement stupéfaite.

Et lorsqu'elle regarda dans la direction de l'être, son halo avait disparu, mais il continuait quand même à illuminer la place à lui tout seul. Mais cette fois-ci, la haine avait pris place sur son visage. Ses traits avaient perdu toute beauté. « Il » ouvrit alors la bouche en un long cri et laissa échapper un son cristallin, comme sorti tout droit des enfers :

« Qu'on les fasse disparaître ! Tous ! »

Il y eut alors comme une explosion, et de nouveau une nuée de flèches noires s'abattit sur les combattants et les gens apeurés. Des cris retentirent partout et plusieurs bâtiments explosèrent, avec, au centre du tumulte, le fantôme qui fixait tout cela d'un air impassible

Karim revint à ce moment-là, parant habilement certaines attaques, et se précipita vers elles. Bien qu'il paraisse impitoyable et invincible, elle vit quelques éraflures sur sa peau noire et des déchirures sur son vêtement souple, au niveau du torse. C'en était effrayant.

Sans attendre, il prit Colette par le bras et une Emi ébahie par le sien et se précipita dans la mêlée, criant quelque chose à sa camarade. La jeune fille le trouva fou de s'élancer dans la mêlée, au milieu de ces nuées de flèches noires. Mais elle s'aperçut vite que curieusement, rien ne les touchait. Et alors elle comprit que c'était Emi qui érigeait un bouclier autour d'eux. A moitié remise de son choc, elle débitait d'une voix tremblante un chant très étrange, qui semblait creuser un cercle dont ils étaient le centre. Son mana était si concentré que Colette devina que son sort devait être d'une grande puissance. Au rythme où ça allait, elle allait littéralement être vidée de son énergie. C'était le risque quand on était mage. Mais au fait… comment cela se faisait-il qu'elle maîtrisait la magie ?

A ce moment-là, quelque chose claqua chez elle, et il n'y eut plus de flèches. Elles avaient disparu aussi soudainement qu'elle étaient apparues. Ne sachant plus où se mettre, Colette se stoppa. Elle n'était pas la seule. Karim aussi s'était arrêté et Emi avait cessé son étrange chant. Leur bouclier n'était plus. Tous les gens autour d'eux paraissaient paralysés.


Zélos atterrit en catastrophe en plein milieu de la place publique de Triet, sans se soucier de réveiller les dormeurs dans leurs maisons. Son ptéroplan aurait dû faire un vacarme du diable, mais lorsqu'il descendit, aucune lumière n'était allumée, aucun visage à moitié endormi ne pointait son nez en se demandant ce qui se passait. Le calme était inquiétant.

« On dirait une ville fantôme, »dit-il, à voix haute.

Un autre véhicule atterrit à côté du sien et Yuan, tandis que tous les autres ptéroplans stationnaient, descendit et accourut à côté de lui, l'air renfrogné.

« Tu n'as vraiment changé. Toujours aussi têtu. Evidemment monsieur a trouvé bon de décoller sans demander l'avis des autres. Un jour, ton entêtement causera ta perte. »

Zélos ne répondit rien à cette réprimande. Il avait d'autres chats à fouetter. Se fiant à ses sens d'Ange, il put percevoir un léger bruissement venu d'une direction, seul bruit qui ait pu bouleverser le silence inquiétant des alentours.

« Par là, fit-il, en pointant le doigt dans ladite direction. J'ai entendu des bruits, mais c'est étrange, il n'y a aucun bruit de combat.

-Une fausse alerte alors ? s'enquit Yuan.

-Non, intervint soudain Link. Tohrû dit qu'elle entend aussi des bruits, et les pulsations qu'elle ressent sont de plus en plus proches. »

Il avait l'air sûr de son coup.

« Il faudra que vous nous donniez des explications, lorsque tout sera terminé. Vous m'avez l'air de plus en plus étranges, vous tous, avec vos idées… » murmura Yuan, d'un ton pas très rassurant.

Link lui jeta un regard éloquent mais le chef des Renégats ne fit plus attention à lui. Il se tourna vers Zélos.

« Allons-y, dans ce cas. »

Ils se précipitèrent dans une ruelle, et suivirent leur chemin au pas de course jusqu'à se trouver sur une place vide. Au fur et à mesure qu'ils approchaient de leur but, Tohrû avait le visage de plus en plus contracté comme si elle était tourmentée par quelque chose et une lumière éblouissante se faisait de plus en plus intense. Au bout d'un moment, ils durent plisser les yeux pour se protéger des rayons. C'était insupportable, Zélos l'admettait.

Enfin, ils arrivèrent au cœur du tumulte, et ils durent tous fermer définitivement les yeux. Ils n'arrivaient plus à rien voir. Et c'est à ce moment-là qu'une voix, tel un chant angélique, s'éleva, brisant le silence de la ville, et provoquant un frisson sur tous les corps…


Colette était la seule à garder les yeux ouverts, comme subjuguée. Elle n'arrivait pas à détacher son regard du spectre qui s'élevait dans le ciel. De là où elle était, elle pouvait voir clairement qu'il ouvrait la bouche, se préparant sans doute à parler. Mais ce fut un chant, comme un poème, qu'il émit et qui caressa les oreilles de tous ceux qui semblaient enclins à écouter. La jeune Ex-élue était persuadée qu'on l'entendait aussi, à l'autre bout de la ville. En tout cas, il n'y avait aucun bruit, juste cette voix mélodieuse. Elle en avait même oublié sa propre voix qui avait retenti dans le silence, sans pour autant qu'elle ne vienne d'elle. Plus rien ne comptait que ce chant :

Enfants du pouvoir qui vivaient sur cette terre,

Une nouvelle ère s'apprête à envelopper vos corps meurtris,

Je suis la Grandeur, séparée du Pouvoir,

Et je suis la Volonté qui vous fera av ancer,

Sur la tombe de votre civilisation,

Je pose le pied et balaye poussière, mort et trahison,

Je suis revenu à la vie,

Et depuis des lustres j'attends ce moment,

Je suis votre salut, vous êtes Poussière,

A cette course sans limite,

Il y aura des sacrifices,

A jamais et pour toujours,

Enfants du Pouvoir,

Vous redeviendrez Cendres,

Ma Lumière enveloppera le Monde,

Votre sort est tout tracé, désormais.

Et à ce moment, le fantôme se tut, et une violente bourrasque suivie d'un autre tremblement de Terre s'abattirent sur eux et les firent se coucher afin de tenter de se protéger. Puis tout redevint silencieux. Le spectre avait disparu, et le paysage résonna des bruits familiers de la nuit, comme si rien ne s'était passé.