Bonsoir! Voila le nouveau chapitre! J'espère qu'il vous plaira!
Merci pour vos reviews!
Merci à SBRocket et à LyraParleOr comme toujours!
Pov B
C'est en arrivant au poste de contrôle de Tchaïpin que j'avais senti les choses se compliquer. Mon laissez-passer n'était apparemment plus valide mais au lieu de m'interdire simplement l'accès au village on m'avait retenue là le temps qu'un supérieur se présente. Ensuite avait débuté un long interrogatoire, ils voulaient connaître chacun de mes déplacements au cours des semaines précédentes, ils étudièrent avec soin l'ensemble des permis qui m'avaient été délivrés. La chaleur était harassante et sous l'abri de taule elle était encore plus insoutenable. Je compris bien plus tard que l'interminable vérification de mon permis de passage n'était qu'un prétexte, j'avais été attendue à Tchaïpin, mon laissez-passer n'était pas invalide et puis même si il l'avait été cela ne justifiait pas ce long interrogatoire, ni mon arrestation au vague motif que j'avais bafoué une demi-douzaine de lois birmanes qui restreignaient les déplacements dans la jungle et les zones frontalières. Ils invoquaient la menace que je représentais soi-disant pour la sécurité du pays, formulation floue qui leur permettait de faire de moi à peu près ce que bon leur semblait.
Les autorités m'avaient tendu un piège, notre présence au cœur de la jungle dérangeait, je l'avais senti, j'avais senti la pression de la surveillance qui pesait sur nous devenir chaque jour un peu plus étouffante.
Garrett serait-il prévenu de mon arrestation? Je l'ignorais. Peut-être même avait-il déjà été arrêté. Et dire que ça devait être ma dernière mission en Birmanie... ironie du sort, je devais retourner en Amérique et retrouver Edward. Cette fois-ci je n'avais pas pris la fuite, mais le destin semblait prendre un malin plaisir à se mettre en travers de notre chemin.
Menottée, assise à l'arrière d'une voiture qui filait à toute allure sur les routes défoncées de la jungle, je ne pouvais penser à rien d'autre qu'au fait que je ne retrouverai pas Edward. Peut-être qu'on ne me garderait que quelques jours, le temps de vérifier mes activités sur le sol birman, de me faire suffisamment peur pour que je ne retourne pas dans les zones de rébellion et puis je serais libre de nouveau... J'essayais de toutes mes forces de m'accrocher à cet espoir.
La première nuit de ma détention je la passais dans une cellule obscure, dans une ville inconnue. Une natte de paille était disposée sur le sol moite d'humidité, on me servit un bol de riz et un verre de thé mais pas la moindre information sur mon sort.
Pourtant, j'avais la conscience tranquille et je n'imaginais pas qu'on puisse quelque chose contre moi. Pourtant je connaissais ce pays, ses lois changeantes et la façon brutale dont la Junte les faisait appliquer. Je connaissais le danger que représentait le fait d'être étranger dans ce pays d'oppression qui se méfiait de tout ce qui venait de l'extérieur de ses frontières. Je connaissais la Junte, sa paranoïa, sa suspicion, ses méthodes et pourtant enfant d'Amérique je me croyais encore intouchable, protégée par mon statut d'étrangère. C'est pourtant lui qui me valait d'être ici.
Le lendemain, je fuis conduite dans une pièce exiguë où deux nouveaux policiers m'attendaient. On me banda les yeux, un morceau de velours pourpre, ce fut le dernier détail que j'eus le temps de voir avant que la vue ne me soit ôtée. Troublant raffinement que cet épais tissu, et pourtant en dépit de la douceur du textile cela n'avait rien de rassurant, c'était dans un sac de velours rouge que les têtes des condamnés tombaient au temps de l'ancienne monarchie birmane. Privée de la vue mes sens étaient décuplés. Chaque son, chaque frémissement d'air prenaient des proportions démesurées, résonnaient longtemps en moi.
L'aboiement d'un chien, quelques ordres que je ne compris pas, le bruit grinçant de quelque chose de lourd , comme un portail puis la portière d'une voiture claqua et ensuite je n'entendis rien d'autre que le ronronnement sourd du véhicule sur l'asphalte. Les aboiements s'étaient tus. Ce voyage avait l'allure de celui d'un condamné à mort. Ce fut à cet instant que je sentis vraiment l'angoisse m'envahir. Jusqu'à ce moment je n'avais pas éprouvé de réelle peur mais alors qu'on me guidait hors de la voiture et qu'on ôtait le bandeau de mes yeux, la terreur déferla en moi comme un poison qui s'infiltrerait dans mes artères jusqu'à paralyser mon cœur.
Je compris ensuite qu'on me faisait monter dans la avion pour une destination inconnue. Le bandeau me fut ôté. J'étais encadrée par deux policiers. Mes mains menottées depuis la veille étaient engourdies et douloureuse. Je flottais dans une sorte de brume d'incrédulité, comme si j'avais du mal à réaliser que je n'étais plus libre de mes mouvements.
Le voyage dura un temps indéterminé. Ma conscience ne semblait avoir aucune prise dans la réalité. A ma descente, le bandeau encore, la troublante sensation de l'ouïe décuplée, puis une voiture filant sur une route sinueuse dont chaque cahot se répercutait longtemps dans mon corps éprouvé.
Nous arrivâmes dans une cours cernée de hauts murs où le bandeau de velours rouge me fut une nouvelle fois enlevé. Après une marche qui me parut interminable dans un couloir obscure, entourée de deux gardiens dont la prise me broyait le poignet, je fus jetée dans une cellules de la partie de la prison réservée aux femmes. Deux mètres sur trois, peut-être moins, la terre battue rougeâtre au sol paraissait suinter d'humidité, une natte de bambou et deux seaux sans couvercles faisaient office de toilettes... Ma cellule. Le bruit que les grilles de fer massives firent en se refermant résonnant longtemps dans le silence de la prison, comme une condamnation sans appel.
Autorisée à sortir 15 minutes par jour pour me laver, je n'avais en revanche ni savon, ni vêtement de rechange. On a coutume de dire que l'être humain s'habitue à tout et c'est peut-être vrai. A mesure que les heures, que les jours s'écoulaient, je perdais peu à peu la notion du temps. Enfermée entre ces murs humides et sales je me noyais dans le silence et oubliais peu à peu l'endroit où je me trouvais. Ou du moins je me forçais à l'oublier.
Mes journées étaient rythmées par la sortie quotidienne et par l'unique repas composé d'un peu de riz, de pain noir et d'eau. Pour dissiper le silence il n'y avait que le pas monotone des gardiens et les prières murmurées des autres détenues. Mélodie sordide qui pourtant m'évitait de basculer dans la folie.
Ne pas parler à un autre être humain, pendant des jours, des semaines, des mois peut-être, je n'avais aucune idée du temps que j'avais passé là. Rien que le silence et mes pensées pour seule compagnie. Rien d'autre que mes rêves qui me maintenaient dans cet état de léthargie qu'on ne pouvait qualifier de vie.
La faim me tenaillait, j'avais parfois la sensation de me dévorer de l'intérieur. Mes vêtements rêches et sales collaient à ma peau, la ménageait, la brûlait furieusement même. Je n'aspirais qu'à oublier mon corps et les sensations qu'il me renvoyait.
Les rêves étaient tout ce qui me restait. Alors que je laissais mes pensées s'envoler, l'oppressante sensation de claustrophobie se faisait moins forte, moins angoissante, ma respiration se tranquillisait. Je me rêvais près de lui, Edward... dans ma tête je lui parlais, c'était mieux que de se parler à soi-même. J'imaginais sa voix murmurer des banalités à mon oreille, elle protégeait ma raison.
Je l'imaginais dans sa grande maison, étendue à ses côtés à regarder les vagues se fracasser contre les falaises. Cette maison où je m'étais pourtant sentie si peu à ma place. Je rêvais de Seattle et d'Amérique, d'une vie banale à ses côtés. La normalité avec lui. C'était tout ce à quoi j'aspirais désormais. Une vie calme, tranquille, où il n'y aurait ni frisson ni aventure, juste le quotidien à ses côtés. Je voulais retrouver mon foyer, et mon foyer c'était lui.
A trop chercher le frisson je m'étais perdue, à fuir je m'étais emprisonnée. J'étais ici aujourd'hui, j'ignorais pour combien de temps, ni même si je sortirais un jour de cette cellule verrouillée d'épaisses grilles de fer mais je m'accrochais à l'idée de cette nouvelle vie avec lui.
Edward était tout ce qui me maintenait en vie.
Après plusieurs semaines, mon corps était devenu une prison, pire encore que ces murs gris, il emprisonnait mes pensées alors que je n'aspirais qu'à me fondre dans mes rêves. Je voulais me détacher de toute sensation terrestre et matérielle pour le retrouver lui. Le sommeil était une bénédiction, rares instants où je flottais loin d'ici, mais le sommeil à Insein était une chose précieuse qu'il était difficile de conserver, alors des heures durant je fixais les murs de ma cellule et je rêvais, méditation silencieuse qui m'entraînait loin d'ici, toujours plus près de lui.
Je voulais oublier, m'oublier.
Les gardiens ne me parlaient pas, ni en passant devant ma cellule, ni en apportant ce qui me tenait lieu de repas ou lors de ma sortie quotidienne. Aucune voix humaine ne s'adressait à moi, jamais... Je n'avais aucune idée du sort qui m'attendait, j'imaginais qu'il finirait bien par y avoir un procès, ne serais-ce que pour définir le temps de ma détention, mais je ne savais rien. J'ignorais si quelqu'un savait où je me trouvais, mais qui s'en serait soucié? Garrett était le seul sur cette planète qui chercherait probablement à savoir ce que j'étais devenue.
Edward ne saurait jamais rien de tout cela, les mois, les années passeraient et jamais il ne saurait ce que j'étais devenue. Ne recevant aucune nouvelle de ma part il finirait par se dire que je l'avais totalement oublié, ou que je m'étais définitivement installée en Birmanie. Peu à peu la colère qu'il devait éprouver se changerait en indifférence, puis en oubli. Il gardera peut- être le vague souvenir de cette femme rencontrée au Laos qui quelques années auparavant, avait préféré fuir plutôt que l'aimer, puis ce sera tout, je serai passée dans sa vie et en serait effacée. Et pourtant il était le seul sur cette Terre à qui j'aurais voulu laisser un souvenir, mais même pour la seule personne que j'aimais ma vie serait vaine. Pour ma famille j'avais depuis longtemps cessé d'exister. Alors à quoi bon? Je pouvais rester là des années, personne ne s'en soucierait, j'avais tout fait pour que personne ne s'en soucie.
Peu à peu j'avais la sensation d'être aspirée en dehors du monde des vivants. J'avais rejoint celui des ombres silencieuses. Même la faim j'avais finie par ne plus la sentir, mon corps était décharné, sale, ma peau aurait du me démanger de ne pas avoir été depuis longtemps lavée, mais je ne sentais plus rien de tout ça.
Chaque jour ressemblait au précédent, si ce n'était que chaque jour une nouvelle parcelle d'espoir mourrait en moi. Je m'enfonçais dans une spirale qui semblait ne jamais vouloir prendre fin. Incertitude, désespoir, remord... c'était ce dernier sentiment qui était toujours le plus fort. J'étais pétrie de remords et de regrets, plus que jamais je regrettais la décision d'être venue en Birmanie, elle m'avait privée de la seule chose qui avait vraiment comptée dans ma vie... Edward.
Toutes les décisions que j'avais crues bonnes s'étaient toujours révélées être les pires, celle-là était la pire.
Enfermée dans ma cellule j'aurais pu dresser le bilan de ma vie, mais je voulais l'éviter à tout prix, je préférais vivre dans mes pensées le futur que je nous rêvais plutôt que me concentrer sur le passé qui m'avait amenée ici. J'imaginais le petit sourire qu'il avait toujours au réveil alors que ses yeux étaient encore embués de sommeil, je repensais à ses longs doigts si fins qu'inlassablement il laissait courir sur son carnet à dessins. Jours après jours je laissais mes rêves m'absorber.
Je ne pouvais même pas blâmer la fatalité pour mon emprisonnement, j'avais été stupide en brisant le plus beau cadeau que la vie m'avait offert et je payais aujourd'hui le prix fort pour ça.
La folie me guettait et si je devais passer dix ans ici il ne faisait aucun doute qu'elle allait m'emporter, je ne pourrais pas lutter longtemps avec ce désespoir qui m'engloutissait tout entière.
Je sus que quelque chose changeait, allait se passer lorsque commencèrent les interrogatoires. Plus encore que le nom d'Insein ce mot faisait trembler tout le pays.
A chaque session je répondais méthodiquement à leurs questions, avec toutes les maigres forces qui me restaient. C'était toujours les mêmes et mes réponses ne semblaient jamais les satisfaire. J'expliquais les motifs qui m'avaient conduite en Birmanie, je leur donnais les coordonnées de mon agence, le détail de mes déplacements et de mes activités mais ça ne leur convenait pas, ils voulaient autre chose, ils attendaient quelque chose. Peut être une vraie raison de m'emprisonner.
Ce fut après la quatrième session qu'ils changèrent de méthode. Il y avait à Insein un chenil, tristement célèbre, on y enfermait les opposants politiques récalcitrants, dans les cages exiguës normalement destinées aux chiens de la prison. J'y passais ce qui me semblait être plusieurs semaines. Il était impossible de se tenir debout ou allongée, la seule position possible était recroquevillée, les genoux pliés. Au bout de seulement quelques heures mes articulations amaigries me faisaient déjà horriblement souffrir. Le chenil était dans une petite coure de la prison si bien que la journée le soleil dardait ses rayons brûlants sur les cages de fer, rendant la chaleur insoutenable, et lorsqu'il nous accordait un moment de répit, c'était la pluie drue de la mousson qui s'abattait sur nous. Nous étions cinq prisonniers dans le chenil au cours des semaines que j'y passais.
Nous n'avions pas le droit d'échanger le moindre mot alors nous apprîmes à nous parler avec nos regards. Se plonger dans les yeux sombres d'autres détenus qui vivaient le même enfer était une source indicible de réconfort. Lorsque je me perdais dans leurs yeux j'avais un peu la sensation de retrouver le monde des vivants. Je n'étais plus seule avec moi même, je n'avais plus l'impression d'être broyée par le silence et de n'entendre que mes pensées et les battements assourdissants de mon cœur à mon oreille.
Chaque jour je subissais un nouvel interrogatoire et j'en venais même à espérer ces moments où je pouvais me tenir debout, déplier mes jambes, soulager un peu la brûlure lancinante que faisait naître ma position dans la cage. C'était aussi les seuls moments où j'entendais une voix humaine s'adresser à moi et ça aussi c'était une source incompréhensible de réconfort. Et même si c'était des ordres et des questions lancés d'une voix agressive, c'était tout de même un moment de répit au silence.
Contrairement à la plupart des autres prisonniers, je ne murmurais pas de prières à voix haute, je ne priais même pas, alors en répondant aux multiples questions ma voix était un peu rauque, cassée faute d'être utilisée, elle me paraissait être celle d'une étrangère.
Dans le chenil on n'avait pas toujours droit à un repas par jour et l'approvisionnement en eau était restreint, mais avant chaque interrogatoire on me donnait un grand verre d'eau fraîche. Oui j'en venais presque à les attendre ces interrogatoires, à les espérer tout au long de la journée. J'étais si épuisée, diminuée et affaiblie que j'étais prête à leur dire tout ce qu'ils voulaient entendre, à inventer, à fabuler, tout pour que la douleur cesse, pour qu'on me fasse quitter la cage.
Même la pensée, les souvenirs et les rêves d'Edward n'étaient plus assez forts pour me faire supporter ça, je m'y accrochais pourtant de toutes mes forces, ils étaient ma seule source de réconfort mais je lâchais prise, je voulais juste que tout cela cesse, que ça disparaisse, que je disparaisse. De toute façon à quoi bon lutter? Personne ne m'attendait dehors, personne ne me chercherait, je ne manquerai pas. J'avais tout fait pour traverser la vie sans qu'on se souvienne de moi, alors je voulais juste que la douleur cesse. Que tout s'arrête.
Il y eut un dernier interrogatoire avant que je ne quitte le chenil. Je ne me souviens pas de ce que j'y avais dit mais je retrouvais les murs humides et sales de ma cellule. Dans l'obscurité il était plus facile pour moi de reprendre mes rêveries silencieuses. J'aurais voulu m'endormir et ne jamais me réveiller, parce que dans mon sommeil Edward était avec moi, nous étions ensemble dans son immense maison de verre, loin de cette cellule où je dépérissais, seule...
