L'ombre de Dol Guldur

Chapitre 20: « But in dreams, I still hear your name »


Elladan ouvrit les yeux avec difficulté. Les rayons de soleil qui filtraient au travers des branches lui faisaient mal. Tout son corps, en réalité, le faisait souffrir. Appuyé de travers contre l'écorce rugueuse d'un saule, il prit le temps de se laisser remonter doucement à une conscience plus totale. Il devait faire un effort de volonté pour ne pas laisser ses paupières se refermer d'elles-mêmes. Il pensa fugitivement à Legolas – le temps d'une brève sensation d'abandon.

Après quelques minutes d'immobilité, il parvint à tourner précautionneusement la tête sur le côté. Puis il bougea un bras. Le leva lentement pour se frotter les yeux. Par tous les dieux, qu'il se sentait faible ! Cette simple pensée le mit en rogne, et il s'obligea à bouger les jambes.

Les minutes s'écoulèrent. Des pensées décousues allaient et venaient dans son esprit fatigué ; et chacune de ces pensées le ramenait peu à peu à la conscience. Le temps passa. Encore. Et l'elfe se redressa, lentement, difficilement ; pestant intérieurement contre ce corps mou et sans force qui lui résistait. Pas l'habitude des courbatures. Pas l'habitude de marcher pieds nus pendant des jours sans manger ni boire ni dormir ni se réchauffer et puis sans feu et, ô, dieux, qu'il était fatigué ! Il commença de pencher sur le côté sans pouvoir se redresser – trop de pensées tourbillonnantes et décousues – et il s'abandonna à son épuisement. Il ne rouvrit même pas les yeux quand il s'affala dans un buisson de ronces.

Le temps passait sans qu'il s'en rende compte. Le soleil laissa son trône à sa soeur la lune, et la nuit se pencha sur le corps de l'elfe pour le couvrir de sa mante noire.

Enfin, à l'aube, il s'éveilla pour de bon – non sans difficultés, mais pour de bon. Après s'être roulé dans l'herbe dans tous les sens pour s'étirer, il resta allongé à plat ventre pendant quelques minutes ; et il finit par avoir le courage de s'agenouiller pour aller à quatre pattes manger les mûres noires du buisson de ronces. Il se restaura tranquillement, la tête vide, uniquement préoccupé de satisfaire ses besoins vitaux. Lorsqu'il se fut enfin rassasié – et cela prit du temps – il se traîna jusqu'à un tas de feuilles baigné de soleil et s'y vautra comme dans un lit de plumes. Encore une fois, il s'endormit.

Après ces deux journées de repos presque total, l'elfe avait repris quelques forces. Il s'était levé déjà dans la journée ; et quand enfin il se remit en marche vers l'ouest, ses jambes ne tremblaient plus. Il n'avançait pas vite, non, mais il se rapprochait des Monts Brumeux, et des Monts Brumeux, il prendrait l'une des passes dans les montagnes, et de cette passe il retrouverait la vallée de Fondcombe... Il marchait maintenant d'un pas plus alerte, sans oser courir pour autant, écartant les branches de son chemin hasardeux. La fin de l'après-midi lui offrit les couleurs magnifiques des soirs d'automne ensoleillés et seul, il souriait comme un enfant.

La nuit lui apporta toutefois quelques frayeurs : des animaux grondants et soufflants l'observaient d'un peu trop près à son goût ; et il ne s'arrêta pas une seule fois pour vérifier si quelque chose le suivait. Pas envie de le savoir. Il avait accéléré le pas et parvint à soutenir la cadence toute la nuit ; mais quand l'aurore ramena les couleurs dans la forêt assombrie, l'elfe regrettait déjà de n'avoir pas ménagé ses forces. A bout de souffle malgré sa faible cadence de marche, il se laissa encore une fois tomber à genoux, les larmes aux yeux ; puis il s'allongea et laissa couleur ses larmes. Enfin, il s'endormit, épuisé.


Legolas gisait sur le sol boueux, à moitié conscient, divaguant le plus souvent, proche de la folie et épuisé jusqu'au plus profond de lui-même. Il grogna en sentant une forte odeur émaner d'une grande chose qu'il devinait tout proche de lui, et il ouvrit les yeux. Un cheval décharné l'observait avec ce qui semblait être de la perplexité. Relevé sur un coude, il leva un bras et tendit la main pour caresser maladroitement les naseaux de l'animal qui se rapprocha de lui. Il se leva précautionneusement ; le cheval recula. L'elfe, étourdi par la fatigue, marmonna quelques mots elfiques sans aucun sens pour tenter de lui faire comprendre qu'il ne devait pas s'enfuir ; à bout de force, il parvint à agripper la crinière du cheval et posa la tête sur son encolure. Les mains crispées et nouées dans les crins rugueux, respirant bruyamment alors que le sang battait à ses tempes, il sentait ses jambes trembler sous lui et le monde tourner sans fin autour de son esprit. Soudain, des mains le saisirent aux épaules, une voix appela son nom, et il se laissa tomber dans les bras qui se tendaient alors que la nuit tombait comme un voile sombre derrière ses yeux déjà clos.

Les secousses lui firent reprendre connaissance. Il ouvrit les yeux à demi et remua la tête. Il était assis sur le garrot du cheval, son dos reposait contre le torse du cavalier dont les bras enserraient fermement sa taille. Les mains qui tenaient les rênes étaient fines, couvertes de blessures et de boue. Il tourna légèrement la tête : le visage du cavalier était pâle, couvert d'une fine pellicule de sueur malgré le froid. Des cheveux d'ébène s'éparpillaient en tresses défaites sur les épaules voûtées. Lorsqu'il sentit Legolas bouger, Elrohir baissa les yeux sur lui :

- Tu en as mis, du temps...

Legolas ne réussit qu'à esquisser un sourire avant de glisser dans la nuit sans étoiles à laquelle il était désormais accoutumé.


Estel observait Legolas avec circonspection : l'elfe gisait comme une poupée de chiffon dans les bras d'Elrohir. Ils l'avaient allongé sur ses couvertures, près d'une bonne flambée ; mais la peau du jeune prince restait froide. Il n'avait pas repris conscience depuis qu'ils l'avaient retrouvé, et Elrohir tentait de le frictionner avec sa cape pour lui faire reprendre vie. Peine perdue, Legolas ne réagissait pas. Le petit garçon se tenait près de lui, une de ses mains entre les siennes, et le dévisageait : il était maigre et crasseux, sans plus aucune grâce, et seule la beauté de ses traits d'elfe subsistait sous la couche de saleté qui couvrait son visage. L'enfant abandonna la main glacée de ce qui ressemblait bien trop à un cadavre à son goût. Elrohir leva les yeux sur lui et lui fit un triste sourire :

- Va dormir.

Estel ne se fit pas prier et se leva avec raideur pour se détourner des elfes. La mâchoire crispée, il s'installa pour la nuit ; et c'est seulement quand il se fut roulé en boule sous sa couverture, hors du périmètre chaleureusement éclairé par les flammes, qu'il laissa éclater le trop-plein d'émotions qui l'étranglait. Il pleura en silence, durant de longues minutes ; et Elrohir le vit. Il regardait avec peine et culpabilité les épaules du petit garçon tressauter sous la grande cape; mais Estel avait choisi de lui-même de partir à la recherche de Legolas et Elladan. Il avait été choqué de découvrir l'elfe dans un état si pitoyable, ses convictions d'enfant avaient été profondément chamboulées. Malgré lui et malgré le fait qu'il sache très bien que les elfes pouvaient aussi se montrer faibles, la situation le perturbait trop pour qu'il reste aussi calme qu'il le désirait. Pour lui, ce n'était tout simplement pas possible que Legolas puisse être dans un tel état, qu'il puisse se montrer aussi faible et à la merci du moindre prédateur. Il avait toujours vu l'elfe comme... comme un elfe. Fort et grand, rieur, intouchable. Guerrier accompli. Prince elfe, jeune mais déjà majestueux de royauté quand il accomplissait ses devoirs. Estel l'avait vu couronné, il l'avait vu chasser les grands cerfs, il l'avait vu vaincre ses propres guerriers dans les tournois. Il ne l'avait jamais vu à terre, recroquevillé comme un enfant dans les bras de quelqu'un qui aurait pu ne pas être un ami. Et lorsqu'il se tourna vers son frère, il le vit penché sur Legolas. Leurs fronts se touchaient et les larmes d'Elrohir coulaient sur le visage exsangue aux yeux révulsés.