0.9 – Izaya.


Quelques mois après la Nuit.

Partie 2

Il avait passé la nuit dehors, à marcher sans cesse, le ventre vide et les jambes en coton. Son endurance était devenue quasiment inexistante au cours des derniers mois, et son nouveau style de vie – à savoir changer de famille d'accueil tous les deux mois environ – n'était pas réellement propice à une activité physique quotidienne. Seule la pensée de ses sœurs qui l'attendaient quelque part lui donnait le courage et l'envie de continuer.

Il était passé par toutes les petits ruelles possibles, par tous les chemins détournés, et avait finalement atteint son objectif aux abords de l'aube.

Lorsqu'Izaya arriva dans la zone pavillonnaire, son estomac gronda une nouvelle fois alors que des sueurs froides lui coulaient dans le dos. Son front était trempé et il devait se forcer – se pincer le bras – afin de garder les yeux ouverts. Il fourra sa main dans la poche arrière de son jean afin de saisir le petit papier qui se trouvait là. Bien qu'il avait appris ce qui y était écrit par cœur, l'avoir sur lui lui donnait l'impression que tout était bel et bien réel. Il inspira pour se donner du courage et commença à arpenter les rues. Toutes les maisons semblaient identiques jardins bien entretenus, portails peints récemment, murs unis et propres, mais il régnait pourtant une atmosphère qui lui faisait froid dans le dos. Lorsqu'il passa devant l'une des habitations, le brun n'eut même pas besoin d'essayer de se souvenir du numéro pour savoir qu'il était arrivé.

Des mauvaises herbes, une pelouse haute de plus de cinquante centimètres, des murs défraîchis et des objets abandonnés dans le jardin Izaya s'approcha, la boule au ventre. Il fit le tour, passant au dessus du grillage, retombant lourdement de l'autre coté. Des orties lui piquèrent les jambes et il grimaça. En levant la tête, il vit qu'une fenêtre restait accessible depuis l'arbre d'en face. Il aurait pu essayer de pénétrer par le bas – après tout, il était parfaitement capable de déverrouiller une porte de l'extérieur – mais il avait fini par apprendre que souvent, les gens ne plaçaient pas d'alarme aux fenêtres de l'étage.

Se frottant les mains, il commença à grimper à l'arbre en grimaçant décidément les activités extérieurs n'étaient pas son point fort. Il lui fallut plus de dix minutes pour arriver en haut, et même assit sur sa branche, le souffle court, il transpirait tellement que le brun avait l'impression que l'évanouissement lui pendait au nez. Il s'essuya le front avec sa manche et débuta sa progression en équilibre sur le petit bout de bois qui s'arrêtait à quelques mètres de la fenêtre. Étrangement, il n'avait aucun doute quant au fait d'être assez léger pour ne pas briser la branche.

Une fois au bout, il sauta afin d'arriver sur le garde corps, les muscles douloureux, et blanchit lorsqu'il réussit à se réceptionner de justesse. Izaya grogna sous l'effort, puis se pencha afin d'arriver à voir à travers la vitre. À l'intérieur, il arriva à distinguer deux lits placés côte à côte, des meubles, une porte fermée, puis deux formes indistinctes sous les couvertures...

Il toqua à la fenêtre et pria pour ne réveiller que ses sœurs.

Izaya les vit bouger, remuer, puis il recommença.

Cette fois-ci, la tête de Kururi se releva et il la vit écarquiller les yeux. Presque aussitôt, elle rabattit les couvertures et se leva en trébuchant. La brune alla réveiller sa sœur, agitée comme Izaya l'avait rarement vu, puis se précipita vers lui afin d'ouvrir la fenêtre.

Sa bouche s'ouvrit en grand et elle s'écria – ce devait être la première fois qu'il entendait aussi nettement le son de sa voix – :

– Nii-san – !

Il posa sa main sur la bouche de sa sœur, les yeux écarquillés.

– Chuut ! Moins fort sœurette, il ne faut pas qu'ils nous entendent.

Il la regarda quelques secondes, puis retira sa main. Elle le tira par le bras afin de le ramener à l'intérieur, puis le serra contre elle. Le brun fut sur le point de pleurer lorsqu'une voix ensommeillée résonna dans la pièce.

– Nii...

Deux bras l'enserrèrent et il tapota la tête de Mairu.

– Je suis content de vous voir, les filles.

Il vit des larmes couler sur les joues de sa sœur et il les essuya du bout des doigts. Leurs cheveux étaient exactement de la même couleur – une teinte de miel –, bien plus clairs que les siens, et leur douceur faisait remonter en lui un sentiment agréable et nostalgique.

Lorsqu'ils se séparèrent, il parvenait à peine à croire qu'ils les avaient enfin retrouvé.

– Comment tu as fait ? murmura Mairu.

– Peu importe, je suis là maintenant.

Il lança un regard dans la pièce.

– Vous êtes seules ? Il y a d'autres enfants, ici ?

Elles secouèrent la tête en rythme.

– Il n'y a que nous. Et eux.

Izaya soupira de soulagement.

– Comment sont-ils ? demanda t-il en les regardant dans les yeux.

Kururi détourna le regard.

– La femme est très gentille. Elle est douce et nous achète souvent des bonbons sans que son mari le sache. Mais lui...

– Il ne nous a jamais rien fait, précisa sa sœur. Mais il la bat quand il s'énerve. Il ne boit pas, mais il est très colérique. Et s'emporte facilement.

Elle baissa la tête.

– Et elle l'aime, même nous on peut le voir. Elle nous dit sans arrêt de ne pas nous en faire mais...

Mairu prit la main de sa sœur et cette dernière se rapprocha, collant son épaule contre la sienne.

– Et toi, lui demanda Kururi. Tu es tout mince. Encore plus que d'habitude.

Elle posa sa main contre sa joue froide.

– Tes pommettes sont saillantes, lui dit-elle de sa petite voix.

Le brun les regarda, ses petites sœurs jumelles, et se demanda ce qu'il pouvait bien faire pour les sortir de là, pour qu'ils soient réunis, ensemble tous les trois. Comme avant.

Mais alors qu'il touchait distraitement le collier autour de son cou, il vit sous le chambranle de la porte une lumière s'allumer dans le couloir.

Izaya eut à peine le temps de sursauter et ses sœurs de se retourner que déjà elle s'ouvrait avec fracas et qu'une voix cria :

– Qu'est-ce que vous faites – Tu sors d'où toi ?

Le brun se releva immédiatement, les muscles tendus. L'homme était grand et large, et il pouvait apercevoir ses muscles saillants à travers le fin tissu de son t-shirt. Izaya frissonna.

– Qu'est-ce que tu fous là, morveux ?

Il voulut répondre quelque chose mais rien ne sortit il ne pouvait que regarder le géant s'approcher de lui avec un visage peu avenant, des sueurs froides lui coulant dans le dos.

Il déglutit avec difficulté et bégaya quelque chose. Mais presque immédiatement, le poing de l'homme entra en contact avec sa joue et il gémit. La terre se mit à tourner et du sang coula le long de son menton. Le brun soupçonna que cela avait un rapport avec la douleur qu'il ressentait dans sa lèvre.

Il tenta d'éviter le coup de pied qui s'apprêtait à suivre, mais alors qu'il fermait les yeux d'expectation, il entendit un gémissement qui résonna à ses oreilles avec horreur.

Kururi s'écroula au sol en toussant très fort.

– Arrêtez, s'écria Mairu en se jetant auprès de sa sœur. C'est notre frère. Il est avec nous.

Mais l'homme ne semblait même pas l'entendre.

– Dégage de chez moi, morveux !

Il tenta de lui envoyer son pied dans le visage, mais Izaya recula au dernier moment et il atterrit dans son estomac. Une pique de douleur remonta le long de son corps et il eut envie de vomir.

La terre tourna de plus belle puis il entendit la voix de Mairu crier :

– Nii-san, vite pars d'ici !

Il releva la tête et vit qu'elle s'accrochait de toutes ses forces aux jambes de l'homme. Derrière lui, sa femme se tenait devant le chambranle de la chambre, les mains plaquées son expression horrifiée.

Izaya planta ses yeux dans l'expression si triste de Kururi, puis dans celle de Mairu.

Il fit volte-face, s'appuya sur l'embrasure de la fenêtre, puis sauta à l'extérieur. Sa chute ne dura quelques secondes, mais l'arrivée fut brutale. L'air se bloqua dans ses poumons, et il sentit une craquement effrayant remonter de sa cheville. Des larmes lui montèrent aux yeux, et il mit quelques secondes avant de pouvoir bouger à nouveau.

Mais lorsqu'il entendit une porte s'ouvrir au rez-de-chaussé et des pas venir vers lui, le brun prit sur lui et détala aussi vite que sa cheville le lui permettait.

Il devait sortir ses sœurs de là, et le plus vite possible.

C'est avec cette pensée tournant en boucle dans son esprit qu'Izaya disparut dans la faible lumière du soleil levant, blessé et tremblant.