IL EST LÀ \O/
Le beau chapitre de LPDCN qui marque le retour de nos bras cassés préférés. J'espère qu'il vous plaira, et n'oubliez pas de laisser une review pour me dire ce dont vous en avez pensé !
Disclaimer : aucun des personnages n'est à moi, et l'image de couverture est la création de Nanishimie.
Chapitre 20 | Soupçons
Mathieu ouvrit un œil dans la pénombre, sentant une présence à ses côtés bouger. Au début, il pensa qu'il s'agissait d'Antoine – il avait remarqué pendant l'une de ses nuits blanches que son capitaine s'agitaient souvent dans son sommeil – avant de se raviser en voyant un éclair rouge passer au-dessus de lui. Surpris, il se retint de relever la tête pour ne pas attirer l'attention de la personne réveillée, et à la place, il tenta de garder un rythme respiratoire paisible.
Ce qui s'avéra assez difficile au vu des Six qui commençaient lentement à s'éveiller, un par un.
« Bob se lève déjà après son tour de garde ? » demanda naïvement une voix d'enfant.
« Ça, gros, c'est pas le pyrobarbare… » lui répondit un ton légèrement gondolé.
Mathieu se désintéressa un instant de son espionnage pour relever l'étonnant surnom donné à son camarade :
« Pyrobarbare ? »
Il pouvait presque voir le sourire apaisé du Rêveur en face de ses prunelles :
« Ouais, j'trouve que ça sonne bien, gros. »
« … Si tu le dis. »
« Techniquement, le terme barbare ne s'emploie que pour désigner des étrangers ou des truands, et notre ami enflammé n'est ni l'un, ni l'autre. Même si je salue l'emploi du préfixepyro néanmoins », intervint un timbre nasillard.
« Tu la sens ma branlette intellectuelle, Science Infuse ? » répliqua narquoisement une voix rauque et graveleuse.
Mathieu put entendre le bruit de mécontentement du Rationnel dans un coin de son esprit, et il tenta d'en faire abstraction en se rappelant ce pour quoi il s'était initialement réveillé. En se reprenant, il lorgna du mieux qu'il put vers le feu de camp, et observa la scène sans un bruit.
Judith était debout – c'était sûrement son tour de garde – et contemplait les flammes sans rien dire, poings serrés comme si elle s'empêchait de faire quelque chose. Elle était de dos, son grand manteau rouge cachant une partie de la vue du changeur d'âme, mais bientôt, elle se détourna pour lui faire face.
Ce geste le surprit, et le pirate s'empressa de fermer les yeux en priant pour que leur guide ne l'ait pas repéré. Puis, il sentit qu'elle se déplaçait, et il rouvrit les paupières avec toute la discrétion dont il était capable pour constater qu'elle n'était plus là. Le feu de camp était désert, et la place à sa gauche l'était tout autant.
« Où elle est passée ? » demanda avec angoisse le Gamin, la panique faisant monter sa voix dans les aiguës.
Déstabilisé, le changeur d'âme se releva sur un coude pour observer les alentours, et il vit du coin de l'œil un éclat pourpre s'enfoncer dans les bois non loin de leur bivouac. Intrigué, il s'assit, avant de se lever complètement au bout de quelques secondes en époussetant ses habits sales par réflexe.
« La vraie question, c'est de savoir pourquoi elle est partie », répondit suspicieusement sa facette sombre qu'il imaginait parfaitement bien froncer des sourcils en ce moment-même.
Mathieu fit un pas hésitant, ne sachant pas s'il devait restait auprès du feu pour surveiller le reste de l'équipage, tandis que les soupçons de sa personnalité faisaient écho à sa curiosité. Puis, en entendant la marche de Judith s'éloigner petit à petit, un brusque instinct le poussa à la suivre tout en marchant sur la pointe des pieds.
Il marcha dans les hautes herbes que les pas de leur guide avaient déjà couchées, et rapidement, le campement ne fut plus qu'une fleur rouge dans la nuit. D'après la position de la lune, il devait être une ou deux heures du matin. Encore plus poussé par la curiosité, le changeur d'âme s'avança dans les fougères qui marquaient l'entrée de la forêt, et en quelques secondes, il se trouvait surplombé par le couvert des arbres.
Mathieu n'avait jamais vraiment été repoussé ou effrayé par ce type de situations, où tout était noir et où la nature était reine des lieux. Il ne comptait plus les fois où ce genre de bois lui avait sauvé la vie, quand il vagabondait dehors – en compagnie d'autres gamins paumés ou tout seul – et qu'il grimpait plus vite que son ombre en haut des troncs pour se cacher dans les feuilles. La forêt l'avait aidé, et alors qu'il se tenait sur son seuil, il eut l'impression de se retrouver face à la porte de la maison d'une vieille amie. N'hésitant plus beaucoup, il continua d'avancer, craignant de perdre la trace de Judith qu'il pouvait entendre un peu plus loin.
« Si personne ne gardait le camp à part elle… Ça veut dire qu'elle est restée éveillée tout ce temps sans demander la relève à personne ! » réalisa soudainement le Gamin d'un air illuminé.
Cette révélation étonna le changeur d'âme tout comme ses facettes – il était peu habitué à de tels élans d'ingéniosité de la part de sa personnalité enfantine – avant qu'il n'hoche la tête tout en écartant les fougères sur son chemin.
« J'vous l'ai dit, cette fille n'est pas nette », renchérit une voix rauque légèrement teinté d'amertume.
« Pas besoin de tirer de conclusions trop hâtives », rétorqua le Rationnel, analytique.
« Mais elle est partie alors qu'elle devait nous accompagner jusqu'à Rennes ! Qui nous dit qu'elle n'est pas en train de fuir ?! » s'emporta subitement le Primitif comme s'il voulait lever le poing.
« Calme, gros, faut pas juger les gens sur des apparences », philosopha le Rêveur d'un ton calme.
Tout en marchant, le pirate se rendit compte qu'une facette ne s'était toujours pas manifestée, et celle-ci sentit aussitôt qu'elle était pointée du doigt – tout comme les autres, qui semblèrent se taire pour la laisser parler. Un silence passa, et puis, la Fille articula d'une voix douce :
« Vous ne comprenez pas. Vous oubliez tellement de choses… J'ai l'impression que vous épongez le fait qu'on était exactement à la même place qu'elle. »
« Comment ça ? »
« Est-ce qu'on avait des comptes à rendre à Buscarron, quand on partait en pleine nuit pour traîner sur les docks sans aucune raison valable ? Est-ce qu'il nous suivait quand il savait très bien qu'on n'était plus dans le bar ? Il avait mille et une raisons de nous soupçonner d'aller faire des choses louches, et pourtant, il nous a toujours laissé faire. Je sais bien qu'on ne sait pas grand-chose d'elle, mais Judith s'est engagée à nous conduire à bon port, et je lui fais confiance. Pas parce que c'est une femme. Mais parce qu'elle veut respecter le contrat qu'on lui a offert. Pourquoi voudrait-elle nous abandonner, et jeter ses futurs papiers d'identités à la poubelle par la même occasion ? Je ne comprends pas… Ça n'a aucun sens, et vos accusations sont infondées ! »
Le plaidoyer de la facette féminine de Mathieu les laissa muet, et le changeur d'âme s'arrêta même un moment avant de reprendre sa progression. Dans la nuit, le monde était comme enchanté, figé dans l'instant présent, seulement troublé de temps à autre par le bruissement du vent dans les arbres.
« Je… Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu'on peut lui faire confiance. S'il vous plaît… Retournons au campement, et oublions tout ça. Ce ne sont pas nos affaires. »
« Bien sûr que si ce sont nos affaires, grognasse. Au cas où tu aurais oublié, c'est elle qui doit nous ramener sur le rafiot, et si elle ne respecte pas notre accord, c'est nous qui en subiront les conséquences ! »
« Tu n'es qu'un imbécile alors ! Pourquoi ne peut-on pas laisser les gens avoir leurs secrets, pour une fois ?! Elle avait l'air complètement perdue quand on lui a parlé de son équipage ! Ça ne nous concerne pas ! »
Le pirate marqua une pause dans sa marche une nouvelle fois, et leva soudainement le regard vers les arbres au-dessus de lui. Une légère brise le fit frissonner, et il sentit ses facettes se taire face à son inactivité – la Fille qui le suppliait de faire demi-tour, l'autre qui le poussait à avancer, et le reste qui attendait simplement sa décision. Puis, après un long moment, il soupira et déclara intérieurement :
« C'est vrai. Ça ne nous concerne pas. »
« T'as perdu la tête, gamin ?! C'est notre seule chance d'en savoir un peu plus, et tu vas laisser tomber à cause d'une morale ?! »
« Oui. Parce que, reprit-il en baissant les yeux tout en plongeant la main dans sa poche, désormais, nous avons des principes. »
Il fit rouler la pièce d'Anne dans sa main en se rappelant le sourire de la vieille femme, si heureuse qu'ils l'aient aidée, faisant écho à celui de Buscarron.
« Depuis quand avons-nous des principes ?! »
« Nous sommes des pirates. On doit respecter le code de la piraterie, maintenant. »
Il put presque entendre l'incrédulité de son côté sombre dans un coin de sa tête :
« … Pardon ?! Tu te fous de ma gueule ? »
Mathieu afficha malgré lui un sourire, ne s'offusquant pas en voyant la silhouette confuse de Judith sortir entièrement de son champ de vision – la dernière chose qu'il vit fut les fougères qu'elle agita sur son chemin en disparaissant au loin.
La Fille souriait aussi.
« T'as jamais pu lire un seul bouquin sans l'aide du binoclard, me fais pas croire que t'as lu ce putain de texte à la con ! »
Le Rationnel cilla, mais ne fit aucune remarque.
« Non, mais je crois ce qu'Antoine me dit. Entre membres du même équipage, on se doit de se faire confiance et de s'épauler, coûte que coûte. »
Le Rêveur sourit à son tour.
« Depuis quand cette mégère est-elle de notre côté ?! Ce que tu dis n'a aucun putain de sens ! Elle n'est que de passage ! »
« Pour l'instant, elle fait partie de l'équipage. »
Le Gamin et le Primitif étaient confus, et le changeur d'âme pouvait presque les imaginer se lancer des regards déboussolés ; afin de conclure la conversation, il déclara d'un ton ferme :
« Donc, je refuse de l'espionner. Si Judith a quelque chose à nous dire, elle le fera. Le reste… Ce ne sont pas nos affaires. »
Le pirate sentit la colère de l'autre résonner contre son esprit, mais il l'ignora du mieux qu'il put. Finalement, une seule phrase fut lâchée, d'un ton glacial :
« Dans ce monde, y'a pas de morale gamin, et tu le sais. On en est la preuve. C'est ce genre de principe qui nous tuera. »
Mathieu cilla mais n'effaça cependant pas son sourire. À la place, il fit complètement demi-tour, et marcha jusqu'au tronc d'un arbre non loin. Il passa distraitement la main sur l'écorce, avant de se pencher pour ramasser un caillou sur le sol afin d'en examiner le tranchant. Dans sa tête, plus personne ne parlait depuis l'intervention austère de sa facette noire, et il brisa le silence en posant la lame du roc contre le tronc :
« Quelque chose à dire, les gars ? » demanda-t-il d'un ton qu'il espérait détaché.
Il perçut l'interrogation des autres, qui se questionnaient sûrement sur le pourquoi d'une telle question. Peut-être pensaient-ils qu'il parlait de leur dispute, et il se sentit obligé de préciser en insistant un peu plus avec le caillou sur l'écorce ; le Gamin fut le premier à comprendre, et lâcha doucement :
« Changeur d'âme. »
Le susnommé ne perdit pas de temps. En hochant la tête, il s'appliqua à silencieusement graver dans le bois les mots douloureux qui le qualifiaient depuis sa naissance, s'aidant de la lumière de la lune qui perçait à travers les feuilles. Au bout de quelques secondes, il recula d'un pas pour observer l'écriture tremblante et maladroite sur l'écorce, mais il se sentit fier du résultat. Mathieu n'avait jamais appris à écrire ou à lire, mais il avait tant de fois vu et entendu ces mots qu'il pouvait les épeler par cœur, sans que le Rationnel n'ait besoin de lui venir en aide.
Soudainement inspiré par ce qu'il venait d'inscrire, le changeur d'âme s'approcha de son épigraphe et grava à nouveau quelque chose. Trois croix au-dessus des mots, et trois croix en-dessous, avant d'expliciter à ses facettes :
« Ça, c'est vous. »
Puis, il ajouta en traçant un cercle englobant les croix et les mots :
« Et ça, c'est nous. »
Il ne dit rien d'autre, mais les émotions qu'il ressentait de ma part des autres lui suffirent largement. Il pouvait sentir une pointe de fierté, du soulagement, de la nostalgie… Un peu de dédain de la part d'une certaine personnalité, aussi. Mais cela ne le vexait pas vraiment.
Décidé à rejoindre pour de bon le campement, Mathieu se retourna.
Avant de se faire plaquer au tronc qu'il avait écorché par une poigne vive.
Paniqué, il laissa échapper un cri de panique, faisant tomber le caillou au sol, et il eut du mal à distinguer son agresseur dans la nuit malgré la lumière de la lune ; ce ne fut qu'après avoir cligné des yeux qu'il reconnut le visage crispé de Judith :
— J'peux savoir ce que tu fais, bras cassé ? demanda-t-elle froidement.
— Ce n'est pas ce que tu crois, je le jure ! bégaya-t-il précipitamment en sentant la prise autour de son col se resserrer sous la colère.
— Ah oui ? Tu dois avoir une très bonne raison de me suivre, alors, répondit-elle sans baisser le ton.
Paniqué, le changeur d'âme leva les mains pour prouver sa bonne foi tout en essayant de calmer sa respiration chaotique :
— Je ne te-
— Garde tes mensonges pour toi, veux-tu ?! le coupa-t-elle sèchement. Je ne suis pas aveugle, et tes bruits de pas sont d'un manque de discrétion total.
Un silence passa pendant lequel Mathieu entendit ses facettes hurler et se mélanger sous la peur dans une cacophonie assourdissante :
— Alors, qu'est-ce que tu fiches ici ? répéta leur guide d'une voix menaçante.
Submergé par l'anxiété, le pirate ferma soudainement les yeux pour se couper du monde et serra les poings en fronçant des sourcils. Tout autour de lui se brouillait, et il sentait une force cogner contre son esprit pour en prendre le contrôle ; sachant exactement ce qui en découlerait s'il le laissait faire, il se concentra sur la seule leçon de Kriss qu'il ait jamais reçue.
Il devait respirer.
— Oh, qu'est-ce qui se passe ?
La question de Judith lui parvint avec difficulté. Il percevait sa perplexité face à son changement soudain d'attitude, et il fit de son mieux pour se raccrocher à sa voix. Il ne devait pas lâcher prise, il ne devait pas succomber à la panique, pas si facilement, et surtout, ne pas laisser les commandes à sa facette.
Surtout pas.
Pas en face d'elle, en tout cas.
— Hé, tu m'entends ? J'te parle !
Pas comme sur le Vol-au-Vent, pas comme avec François, pas comme à chaque fois qu'il voulait prendre le contrôle…
« Putain gamin, laisse-moi passer ! »
Non.
Ce mot tournoya sous ses paupières fermées, et il serra douloureusement les dents, tandis que Judith le secouait un peu plus par le col :
— Réponds-moi !
Tout d'un coup, il rouvrit brutalement les yeux pour voir ceux de leur guide le fixer d'un air inquiet, alors qu'il prenait une bruyante inspiration pour se calmer. Peu à peu, le monde lui revenait, les formes cessaient de tanguer, et désormais, seul son Écho se faisait entendre dans sa tête – lui ôtant le souci de sa facette sombre.
— Qu'est-ce qui te prend ?! s'exclama Judith en relâchant sa prise sur sa chemise. Ça t'arrive souvent, ce genre de trucs ?!
Il ne répondit pas, trop occupé à reprendre son souffle. La vagabonde le lâcha alors complètement, et le changeur d'âme fut soulagé de savoir que sa gorge n'était plus enserrée par le tissu alors qu'elle continuait en endurcissant son ton :
— Peu importe… Maintenant, tu vas répondre à mes questions, et ne pense même pas à t'enfuir !
Un silence passa pendant lequel il était encore occupé à respirer de nouveau, et sans prévenir, une phrase lui fit remonter un frisson :
— … Attend, c'est quoi ce truc derrière toi ?
Avant même qu'il ne puisse l'arrêter, Mathieu fut poussé négligemment sur le côté, révélant l'inscription qu'il avait gravé dans l'écorce quelques minutes plus tôt. Avec horreur, il vit Judith s'avancer vers l'épigraphe en fronçant les sourcils, afin de déchiffrer ce qu'elle avait sous les yeux.
Perplexe, elle tourna la tête, et son regard voyagea entre la phrase maladroitement écrite et sa personne.
— « Changeur d'âme » ? Qu'est-ce que cela veut dire ?
Mathieu eut l'impression que l'arbre en question lui tombait sous la tête. Ébahi, il écarquilla les yeux, et chercha tout indice sur le visage de son interlocutrice qui aurait pu lui indiquer qu'elle plaisantait.
Mais non.
Judith ne plaisantait pas le moins du monde.
— Tu… Tu ne sais pas ce qu'est un changeur d'âme ? réalisa-t-il, soufflé.
C'était impossible. Impossible. Ce mot tournoyait dans les eaux confuses de son esprit avec certitude ; personne ne pouvait ne pas être au courant de l'existence des changeurs d'âme. Ils étaient traqués. On apprenait aux enfants à se méfier d'eux dès le plus jeune âge. Ils n'étaient pas le bienvenu dans cette société qui n'était pas faite pour les accueillir.
Et pourtant, Judith regardait le signe avec une réelle incompréhension peinte sur son visage. Exaspérée par sa réaction, elle serra soudainement les poings :
— Oui, et alors ? Qu'est-ce que c'est ? Explique-moi !
— Je…
Le pirate prit une grande inspiration ; ce n'était pas le moment de tout faire valser. Le sujet était bien trop grave pour qu'il puisse se permettre d'échouer sur une simple explication…
— Un changeur d'âme est une personne possédant plusieurs âmes en lui-même. Ça se manifeste sous forme de voix dans sa tête, et chaque voix représente une âme. Des fois, les âmes peuvent prendre le contrôle de la personne sans son autorisation, et cela peut conduire à des situations… Instables.
Il jeta un coup d'œil à leur guide afin de s'assurer qu'elle suivait toujours son explication, mais celle-ci hocha la tête :
— Je vois. Et c'est tout ?
— Non, pas vraiment… Les changeurs d'âme sont considérés comme dangereux vu qu'ils ne peuvent pas se contrôler. Et le gouvernement a déclaré que chaque personne trouvée ainsi est passible de peine de mort. C'est pour ça qu'on doit sans arrêt se cacher pour éviter de se faire prendre… Et qu'on ne peut pas faire confiance à tout le monde.
— Donc t'es un changeur d'âme toi aussi ?
La question le déstabilisa un moment, avant qu'il ne prenne en compte ses derniers mots avec stupeur. Il s'était laissé emporter par les émotions, encore une fois…
— Oui, avoua-t-il en tentant de se reprendre.
Judith ne rajouta rien. Elle se contenta de le fixer en fronçant les sourcils ; mais Mathieu eut l'impression qu'elle ne le voyait pas vraiment, qu'elle regardait à travers lui en laissant ses yeux errer dans le vide tandis qu'elle réfléchissait intensément.
Il tenta de la ramener sur Terre en reprenant maladroitement la parole, une question lui brûlant les lèvres sans vraiment les franchir :
— C'est pour ça, que… Euh… Je pensais que tu savais ce qu'était un changeur d'âme, vu qu'on est hors-la-loi… Tu sais ?
Alors qu'il pensait attirer son attention, il eut la surprise de voir la détresse se peindre peu à peu sur les traits de leur guide, qui releva brutalement le regard – une lueur d'incompréhension dansait au fond de ses prunelles.
Pour la première fois, le pirate entendit sa voix manquer d'assurance et vaciller, telle une chandelle laissée dans le vent :
— Je ne comprends pas… Quelque chose ne va pas…
— Euh…
Mathieu ne sut pas vraiment comment faire ; il avait repoussé sa facette sombre auparavant, et les autres s'étaient tus par la même occasion. Aucun conseil du Rationnel ou même du Rêveur, seul le remous intérieur de son Écho, et la sensation désormais écrasante des arbres au-dessus d'eux, enveloppés dans la pénombre.
Judith passa ses mains sur son visage, et laissa échapper un long soupir las, avant de redresser la tête pour lâcher froidement :
— Rentrons au camp.
Le changeur d'âme remarqua le léger tremblement dans sa phrase, mais ne dit rien, se contentant d'opiner du chef. Il fit un pas pour avancer, mais fut brutalement stoppé par une dague qui vint se plaquer contre sa gorge. Surpris, il sursauta, jetant un coup d'œil effaré à Judith qui lui répondit d'un air impassible après avoir dégainé son arme :
— Personne n'a besoin de savoir ce qui s'est passé ici. Me suis-je bien faite comprendre ?
Mathieu hocha la tête pour la suivre en silence quand elle eut rengainé sa dague.
Derrière lui, il sut que l'inscription de changeur d'âme allait rester gravée dans l'écorce pendant longtemps.
Le lendemain, ils ne furent pas réveillés par l'aurore, mais par un juron poussé particulièrement fort. Surpris, Mathieu ouvrit les yeux, se rappelant vaguement la soirée d'hier et ses découvertes avant de se redresser. En face, Bob somnolait encore, et Victor possédait des cernes impressionnantes sous ses yeux animés d'un éclat sombre. Ginger semblait s'être réveillée avant eux, et aiguisait sa hache avec nonchalance ; quant à Antoine, il s'étirait comme un chat après sa sieste – un chat dont la fourrure hirsute s'était ébouriffée encore plus pendant la nuit.
Il jeta un bref coup d'œil à Judith, qui croisa son regard en gardant une expression fermée. Quand ils étaient rentrés, leur guide avait accepté de se coucher, donnant son tour de garde à Links pour les heures restantes, tandis que le changeur d'âme s'était contenté de se recoucher sans mot dire.
Et leur navigateur, justement, assis devant le feu qui se mourrait petit à petit, contemplait le ciel avec une lueur effarée dans le regard. Intrigué, la dernière recrue suivit son regard, ayant peur de voir un signe de la Marine flotter à l'horizon, avant de se détendre aussitôt en reconnaissant la silhouette caractéristique d'un oiseau, volant sous les premiers rayons du soleil levant.
Puis, une question le fit froncer des sourcils.
Pourquoi Links était-il si ennuyé par la venue d'un volatile ?
Il n'eut pas à attendre longtemps.
Le dit-oiseau piqua droit sur leur navigateur, qui se releva brusquement pour se camper sur ses deux jambes, mains raidies de chaque côté de son corps. On eût dit que le cartographe s'apprêtait à encaisser un choc violent, et ce dernier ne détachait pas ses yeux de l'animal qui volait sur lui.
Mathieu ne savait pas comment réagir, et resta perplexe face à un tel comportement. Links avait étrécit les yeux, et une grimace déformait ses traits crispés, mais personne ne l'interrogea sur son action. Seule Judith semblait partager sa confusion, leur guide retroussant le nez face à la réaction du navigateur ; Bob avait ouvert un œil curieux pour observer la scène au-dessus de lui, et Ginger rengaina sa hache en relevant un sourcil. Antoine haussa les épaules avant de bâiller en replaçant ses lunettes, et Victor eut l'air de s'en battre complètement les couilles.
Mathieu sursauta face à cette description, avant qu'une voix rauque ne se fasse entendre :
« Désolé mais c'est vraiment la seule définition qui me vient en tête là gamin. »
Il oublia cette divergence pour se concentrer sur l'oiseau… Qui continuait de foncer droit sur Links.
Sans ralentir une seule seconde. Voire même en accélérant de plus en plus.
Et le navigateur ne cilla même pas.
Alors que le volatile allait s'écraser contre lui à une vitesse vertigineuse, Links leva la main gauche, et d'un geste d'une précision incroyable, il dévia au dernier moment la trajectoire de l'oiseau bariolé pour l'envoyer violemment au sol. Ce dernier s'abattit cruellement par terre dans un bruit sourd, à quelques centimètres de la tête de Bob encore couché, et qui sursauta brutalement en se redressant d'un bond. Le pyrobarbare laissa échapper un cri de stupeur, les yeux écarquillés, et tous contemplèrent l'oiseau qui avait roulé sur quelques longueurs au vu de la puissance de son envol avant de s'immobiliser.
Mathieu crut un instant qu'il était mort sur le coup, et un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale tandis qu'il fixait résolument l'animal sans un mot.
Puis, un croassement étouffé retentit contre terre, et Links se frotta les mains, un éclat médisant dans ses prunelles. Rapidement, le volatile se redressa avant d'ébouriffer ses plumes. Le changeur d'âme fut cloué sur place en voyant que celui-ci n'avait aucune séquelle de son atterrissage d'une violence inouïe, et son regard voyagea entre le navigateur et l'oiseau avec incrédulité. À ses côtés, Judith semblait tout aussi soufflée, et Bob était figé sur place, le visage blanc, avec l'air de quelqu'un ayant vu sa vie défiler devant ses yeux. L'herbe, à côté de l'endroit où se trouvait sa tête auparavant, avait été brutalement arrachée par l'impact du voyageur ailé.
— Pitoyable, lâcha Links en affichant un rictus exaspéré.
Mathieu reconnut soudainement l'animal, qu'il identifia comme étant un perroquet.
Un perroquet jaune et vert, possédant deux cercles noirs autour des yeux, donnant l'impression qu'il portait des lunettes et rendant son regard encore plus méchant que d'habitude.
