Zoro avait décidé ce matin-là que si on ne voulait plus de lui, lui non plus ne voulait plus des autres. Il n'avait besoin de personne, après tout. Il saurait très bien se débrouiller tout seul ! Mais cette fois-ci, il s'en irait avant qu'on essaye de se débarrasser de lui, une fois de plus. Il était temps qu'il parte, de toute façon : il avait déjà vaincu tous les gamins du voisinage et cherchait de nouveaux défis. Il avait décidé qu'il deviendrait l'homme le plus fort du monde ! Et quand il serait célèbre, peut-être que son père viendrait le supplier de lui pardonner, et qu'il pourrait alors…
Le grondement de son estomac interrompit le fil de ses pensées. Huuum. Il devait bien être le milieu de l'après-midi, et il n'avait rien mangé depuis le matin. Curieux, il pensait qu'il sortirait de la ville beaucoup plus vite que ça – ce n'était pas censé être une si grande ville, après tout, et pourtant il n'en sortait plus de ce dédale de rues, de places et de ruelles toutes similaires les unes aux autres ! Avisant une taverne non loin de là, il entra d'un pas décidé.

- Eh, vous là ! Je vous défie ! Si je vous bats, vous me donnez un verre de lait et un sandwich !

Le tavernier, une espèce de colosse hirsute, se retourna alors qu'il était en train d'essuyer des verres.

- Pardon ? gronda-t-il d'un ton menaçant.

- Oh, fais pas ta mauvaise tête, Terry, tu vois bien que ce n'est qu'un gamin ! rigola un client accoudé au comptoir. File-lui ce qu'il a demandé et mets-le sur mon compte.

- Faudrait déjà que t'aies de quoi payer tes propres consommations, grogna le barman en s'exécutant malgré tout.

Zoro hésita à se vexer en voyant que son défi n'allait pas être relevé, mais quand son ventre gargouilla à nouveau, il préféra s'asseoir gentiment et attendre qu'on le serve.

- Tiens, gamin, mais t'as de la chance qu'on soit sympas, fit le tavernier en posant son verre et son assiette devant lui.

- Oh, allez Terry, t'avoueras que c'était hilarant, la manière dont il est rentré ! Si déterminé ! Tout à fait nous à son âge ! Tu te souviens quand… ?

Laissant les deux amis à leurs souvenirs, Zoro préféra s'éclipser discrètement quand il eut fini. Et c'est ce qu'il s'apprêtait à faire, quand un geste inattendu le figea sur place : le client avait soudainement tendu le bras pour caresser la joue de Terry du bout des doigts, à peine, tout en souriant avec une telle affection que Zoro eut l'impression de les avoir surpris en train de s'embrasser. Le tavernier, qui affichait un timide sourire lui aussi, darda son regard vers Zoro, comme pour le défier de dire quelque chose. L'enfant bondit et courut vers la sortie sans demander son reste. Tout en vagabondant dans les rues, le cœur battant, il se remémorait encore et encore ce geste intime entre deux hommes. Cette image lui procurait une curieuse chaleur dans tout le corps.
Le soir, voyant que la nuit tombait, il décida de chercher un endroit où dormir. Il était désormais dans les faubourgs de la ville, où les maisons se faisaient plus rares et étaient remplacées peu à peu par des granges et des petites fabriques artisanales, séparées entre elles par des champs. Il avisa une charrette de foin et décida que ça ferait l'affaire.
Le lendemain matin, il fut réveillé brusquement par le fermier.

- Désolé, désolé, je ne faisais que dormir ! glapit Zoro en sentant qu'on l'empoignait et qu'on le secouait sans ménagement.

- Je sais bien, gamin, mais moi je dois partir livrer mon foin, fallait bien que je te réveille, fit le fermier en se grattant le crâne, comme gêné d'avoir tiré Zoro de son sommeil.

- V-vous allez où ? demanda aussitôt l'enfant.

- Je vais jusqu'au village suivant, pourquoi ? répondit le fermier en fronçant les sourcils.

- Je peux venir avec vous ?

- Dis donc, gamin, tu ne serais pas en train de fuir de chez toi ?

- Je n'ai pas de chez moi, rétorqua Zoro, le visage fermé.

Le fermier le regarda un long moment, les sourcils froncés et les poings sur les hanches, avant de finalement hocher la tête.

- C'est bon, gamin, grimpe. Je t'emmène !

L'équipage des Chapeaux de Paille, plus Ditwin et Harding, avaient passé toute la soirée et une bonne partie de la nuit à réfléchir ensemble à l'endroit où Sanji pouvait bien se terrer, tout en essayant d'ignorer les propositions de plus en plus macabres de Robin. Finalement, ils avaient décidé qu'ils retourneraient en ville le lendemain et utiliseraient cette fois l'odorat de Chopper pour tenter de le repérer. Luffy avait invité Ditwin et Harding à rester dormir sur le Sunny, et dormait à présent avec eux, Usopp et Chopper sur le sol de leur cabine, tous complètement emberlificotés dans les membres extensibles du capitaine. Zoro grogna en imaginant la joie que ce serait, le lendemain matin, de devoir les démêler. Mais pour l'instant, il passa à côté d'eux et se dirigea vers la cuisine, dans l'intention de se prendre une bonne petite bouteille de saké. Il haussa un sourcil, néanmoins, en voyant que la pièce était déjà éclairée.

- Vous n'arrivez pas à dormir, Sabreur-san ? lui demanda Robin dès qu'il poussa la porte.

- Je ne suis pas le seul, on dirait, grogna Zoro en se dirigeant directement vers le placard où Sanji rangeait les bonnes bouteilles.

Robin était attablée, les mains entrelacées autour d'une tasse de thé fumant.

- J'étais plongée dans une lecture passionnante, et je n'ai pas su m'arrêter avant de finir le livre, expliqua l'archéologue avec un sourire. Comme j'avais soif, j'ai songé à faire du thé pour Brook en vigie, et m'en servir une tasse également.

- Vraiment palpitant, grommela Zoro en arrachant le bouchon de la bouteille avec les dents.

- Et vous, Sabreur-san ? Tracassé par ce que notre capitaine a dit sur vous et Cuistot-san ?

Zoro faillit recracher le saké qu'il avait en bouche. Il se força néanmoins à avaler avant de répondre.

- Qu'est-ce qui te fait croire ça ?!

- Oh, allons, Sabreur-san, fit Robin tandis que son sourire s'accentuait. C'est assez évident.

Zoro soupira, et finit par aller s'asseoir près de l'archéologue (en emportant sa bouteille, tout de même).

- Je me demande juste ce qu'il a voulu dire… Que je sois attiré physiquement par le Love-Cook, c'est une chose, mais l'aimer ? Ce type est un pervers, un idiot, et une vraie gonzesse par moments ! Et ses petites manies insupportables… et… Rah, il m'énerve même sans être là !

- Pourtant, ça ne peut pas être que physique, n'est-ce pas ? insista Robin en sirotant son thé. Vous êtes nakamas. Que vous le vouliez ou non, un lien plus fort vous unit. D'une part, ce que vous lui reprochez pourrait passer pour de la jalousie, et d'autre part je suis certaine que vous êtes aussi très conscient de ses qualités. C'est votre rival, ce qui veut dire que vous reconnaissez sa force. De plus, il est généreux, digne de confiance, il a de l'esprit…

- Il s'évanouirait de bonheur s'il t'entendait, ricana Zoro en prenant une gorgée au goulot. Tu es sûre que ce n'est pas toi qui as un faible pour lui ?

- Moi ? Oh non, répondit tranquillement Robin. Son attitude à mon égard m'a toujours parue… exagérée. A vrai dire, quand j'ai intégré cet équipage, celui que je trouvais le plus attirant était vous.

Cette fois-ci, Zoro s'étrangla bel et bien. Robin sourit, amusée, et fit pousser une main sur le dossier de la chaise du sabreur pour lui tapoter le dos tandis qu'il reprenait son souffle.

- Je vous rassure, je n'imaginais rien qui implique des sentiments. Seulement, une femme a aussi des besoins… Mais j'ai renoncé en voyant la façon dont vous regardiez Cuistot-san. Je n'aurais pas voulu m'immiscer entre vous.

- Sauf qu'il n'y a rien entre nous, grogna Zoro. Même si j'avais des… sentiments pour lui, ce qui est ridicule, ils seraient à sens unique. Il a été suffisamment clair à ce sujet : je le dégoûte.

- Il me semble que Cuistot-san s'est excusé pour ces paroles, non ?

- Oui, mais… Comment tu sais ça ? s'interrompit Zoro en fronçant les sourcils.

- Je parle avec Franky-san, vous savez, répondit Robin en jouant avec sa tasse, désormais vide.

- Qu'est-ce que Franky vient faire là-dedans ? ronchonna Zoro en reprenant une rasade.

- Malgré son aspect mal dégrossi, Franky-san est un fin observateur. Nous avons souvent parlé de vous deux, et nous avons même parié sur lequel se déclarerait en premier. Hélas, ignorant le passé de Sanji, nous n'avons pas pu prendre cet élément en considération.

- Lequel se… déclarerait ?! Ce n'est pas parce ce crétin m'a fait ses excuses qu'il est amoureux de moi ! protesta Zoro.

- Pourquoi, sinon ?

Zoro médita ces paroles, le regard perdu dans le vide. Pourquoi, en effet ? Il avait été tellement échaudé par la réaction de Sanji à sa proposition qu'il n'avait même pas cherché à savoir pourquoi le cuistot s'était excusé. Tout au plus s'était-il dit « Ah, quand même ! » mais il ne lui avait pas pardonné pour autant, même s'il avait dit à Sanji que c'était oublié. Evidemment, il avait remarqué que par la suite, le blond avait tenté de se montrer amical à son égard, mais Zoro n'avait pas vraiment vu l'intérêt. Nakamas, puisqu'il le fallait. Rivaux, ok, c'était même plutôt amusant. Amants occasionnels, mmmh, toujours partant. Mais amis ? Lui et Sanji ? Ils passaient leur temps à se disputer ! Non, toute amitié avec cet imbécile était exclue. Pourtant… Est-ce que Sanji ne voulait vraiment que de l'amitié ? A l'époque, il n'avait pas envisagé autre chose, persuadé que le cuistot était hétérosexuel à tout crin. Mais maintenant… Est-ce que Zoro avait laissé passer une chance d'avoir autre chose avec son nakama ?

- Je me suis déjà dit que si Sanji m'avait repoussé, c'est parce qu'après ce qu'il a vécu, il doit être terrorisé à l'idée qu'un autre homme le touche. Qu'au fil du temps, il s'est mis à détester ce qui lui faisait peur, à savoir les homosexuels… et donc lui-même. S'il recherche l'amour avec tant d'acharnement, c'est d'abord pour se prouver qu'il est encore digne d'être aimé, mais aussi pour montrer au monde entier (et à lui en premier lieu) qu'il est capable d'être heureux avec une femme, qu'il est normal.

- C'est une réflexion plutôt profonde de votre part, Sabreur-san… et sans doute correcte, répondit Robin, les coudes appuyés sur la table et son menton sur ses mains.

- Dans ce cas-là, il n'aurait jamais admis qu'il était gay, même pas à lui-même. Et encore moins qu'il était amoureux de moi ! Qu'est-ce qui lui a fait changer d'avis ?

Robin sourit, avant de se lever pour se servir une autre tasse de thé.

- Vous savez où Sanji a passé les deux ans de séparation, Sabreur-san ?

- Pas vraiment… Il n'a jamais voulu en parler, ni à moi ni à personne.

- Il en a parlé à Franky, pourtant. Sanji a passé deux ans sur une île entièrement peuplée d'okamas. Ils n'ont pas réussi à le convertir définitivement, néanmoins, leur contact a permis à Sanji-san de remettre en question plusieurs choses qu'ils tenaient pour acquises… comme son point de vue sur les homosexuels.

- Je vois, répondit Zoro, abasourdi. Deux ans à vivre avec des okamas ? J'aurais… J'aurais voulu voir sa tête ! Oh, ça a dû être hilarant ! AhahahHAHAH !

Robin resta appuyée au comptoir, savourant son thé, tandis que Zoro essuyait quelques larmes et reprenait son sérieux.

- Une seconde… Qu'est-ce que tu entends par « le convertir définitivement » ?