" Je suis née dans l'une des plus grandes familles de Panah. Ayant vu le jour avant ma sœur jumelle, Astrid, je fus désignée héritière, comme le veut la tradition qui suit les dix grands dirigeants. Dès mes premières secondes, mon avenir était déjà tout tracé. "

- Où est Olympe ? tonna la voix d'un homme à travers l'immense maison qu'il habitait.

Salvin de Mauboir était un grand homme au corps élancé et au visage creusé par le temps, reflétant à lui seul toute l'autorité dont faisaient part les dirigeants de Panah. Ses cheveux châtains, coupés très courts, avaient été soigneusement coiffés et contrastaient avec ses yeux d'un marron foncé perçant. La haute figure de Panahpolis entra dans le salon de sa demeure en affichant un air furieux.

- La jeune héritière est sortie, maître. répondit humblement une servante en baissant la tête.

- Comment ?! Mais c'est incroyable ! C'est au moins la huitième fois en deux semaines ! Trouvez-la moi. Et vite. ordonna-t-il sèchement en repartant vers son bureau.

- Bien.

Assise sur une grosse branche d'un chêne vert, une petite fille âgée de neuf ans balançait joyeusement ses pieds dans le vide en chantonnant une mélodie que lui avait enseigné sa mère. À moitié cachée par les branchages, elle se plaisait à écouter les divers sons de la nature et à observer les oiseaux dont le nid avait été construit près de la cime de l'arbre. Depuis qu'elle avait trouvé cet endroit, l'enfant aimait venir s'y réfugier et découvrir un peu plus le vaste jardin de sa maison.

- Mademoiselle Olympe ! l'appela une voix lointaine. Par Din, descendez vite avant de vous faire mal !

La fillette souffla de mécontentement et ne bougea pas d'un centimètre.

- Votre père demande à vous voir ! Il s'impatiente...

La domestique, qui répondait au nom d'Ysoir, arriva en courant et lança un regard presque suppliant à sa jeune maîtresse. Olympe fit la moue avant de se résigner à descendre. Elle savait très bien quelle était la raison de cet appel, elle n'avait aucune envie d'y faire face. L'enfant suivit Ysoir avec désinvolture jusqu'au bureau de son père. Cette pièce était le lieu de son travail, regroupant d'innombrables bibliothèques et armoires où avaient été disposés de multiples dossiers sur le pays. Des piles de feuilles se dressaient sur le bureau d'un noir ébène, quelques statues occupaient les coins vides de la pièce et rendaient paradoxalement l'ambiance austère.

Quand Olympe passa la porte, elle trouva sa jumelle assise face à son père qui croisait sévèrement les bras. Leur mère, Clémence, se tenait dignement en retrait et gardait le silence.

L'aînée vint rejoindre sa sœur puis prit place à ses côtés en évitant le regard dur de son père. Elle n'aimait guère ces moments : Olympe savait qu'elle se ferait sermonner. Quant à Astrid, elle patientait, bien droite dans son fauteuil. Sa ressemblance avec sa sœur était telle qu'elle fut obligée de couper ses cheveux pour marquer une véritable différence. Leurs yeux, leurs cheveux, leur taille, leur morphologie étaient les mêmes. Seul le timbre de leurs voix pouvait être légèrement différencié par leur mère.

- Tu es en retard, Olympe. Je n'aime pas que tu sortes sans prévenir. Combien de fois vais-je devoir te le répéter ? s'écria Salvin de Mauboir, en frappant le bureau de ses mains. Une jeune fille de bonne famille n'a pas à quitter sa demeure !

La petite châtaine se renfrogna en croisant à son tour les bras.

- Regarde-moi quand je te parle !

Olympe sursauta avant de plonger ses yeux dans ceux de son père. Il était si furieux qu'elle en eut des frissons.

- Mon amour, calme-toi... le pria d'une voix douce sa femme. Ce n'est pas pour la sermonner que tu lui as demandé de venir.

Clémence était une femme de taille moyenne, au corps frêle ravagé par la maladie. Ses longs cheveux noirs avaient été noués sur le côté et tombaient le long de sa poitrine, ses yeux verts témoignaient d'une réelle fatigue qu'elle essayait pourtant de cacher. La maîtresse de maison portait dignement une longue robe rouge, couleur nationale, qui soulignait les quelques courbures de son corps.

Son mari soupira et reprit son calme rapidement.

- Mes filles, vous savez quel est le futur qui vous a été choisi. Il est temps d'en prendre la voie que nous vous avons préparé. Astrid, tu es libre de décider de ton avenir. As-tu réfléchi après notre discussion, la semaine dernière ?

- Oui, père. répondit-elle en se levant. Je veux intégrer l'école militaire. Laissez-moi y entrer !

Elle s'inclina devant son père pour montrer sa détermination quant à devenir un soldat servant son pays. Depuis toute petite, Astrid aimait manier les épées de bois et se battre contre les petits garçons de son rang.

- Tu as mon autorisation, Astrid. Je suis fier de ton choix. Tu honores ta famille. À ta majorité, tu seras libre d'effectuer le voyage de la Marcation. Quant à toi...

Il fixa durement Olympe, qui déglutit difficilement. Elle savait ce qui l'attendait. Depuis l'âge de raison, elle connaissait son avenir, si souvent répété par ses deux parents.

- Tu suivras une éducation approfondie avec le précepteur que je t'ai choisie. annonça son père. Tu apprendras tout ce qu'il faut savoir sur ton Etat, sur sa gestion, mais aussi sur les devoirs d'une épouse. Le jour de tes dix-huit ans, nous te présenterons ton futur mari afin de poursuivre la tradition. En tant qu'ainée, c'est à toi que revient ce devoir.

- Oui, père... souffla l'enfant en baissant la tête.

- Ta mère t'enseignera tout son savoir. Tâche d'être rigoureuse.

o0o

" Aussi étonnant que cela puisse paraître, j'ai toujours accepté le futur que m'avait choisie mes parents. J'étais même fière de poursuivre la tradition. Le mariage et la lourde éducation imposée n'étaient pas un problème."

- Olympe ! s'exclama sa sœur en courant derrière elle dans le couloir. Tu viens, on va jouer à la princesse capturée ! Moi je serai le soldat qui tue tous les monstres.

L'aînée se retourna et lança un regard désolé à Astrid.

- Tu sais bien que je n'ai pas le temps... Je dois suivre mon cours de mathématiques.

- Ah... Juste après, alors ?

- Non, mère doit m'apprendre à coudre.

Olympe s'excusa tristement puis partit rejoindre son précepteur qui l'attendait dans sa chambre. Depuis plusieurs jours, elle n'avait plus de temps à consacrer à sa sœur. Elles ne pouvaient se voir qu'aux repas, et le soir avant de se coucher. Cette séparation fut difficilement vécue par les deux sœurs, d'autant plus quand Astrid dut partir pour loger à l'école militaire. C'est ainsi que les deux sœurs ne purent se voir qu'une seule fois par mois. Parfois, c'était durant de longues semaines qu'elles ne purent se parler.

o0o

- Tu sais, Olympe, tu dois dévouer ta vie à ceux qui t'entourent. lui dit sa mère, une main posée délicatement sur sa tête. Tu dois faire passer les intérêts des autres avant les tiens.

- N'est-ce pas ce que je fais tous les jours ? Je vous aide du mieux que je peux, je participe à certaines tâches de nos domestiques, je...

Clémence posa un doigt sur la bouche de sa fille et lui adressa un fin sourire.

- Je suis au courant, ma fille. Mon devoir en tant que mère est de te le répéter jusqu'à ce que tu sois une femme. Et à ton tour, tu l'enseigneras à tes enfants.

La petite châtaine hocha vigoureusement la tête avant d'attraper ses mains dans son dos.

- Est-ce que je peux aller dans le bois, derrière la maison ? lui demanda-t-elle, les yeux brillants. Mon maître ne peut pas me donner un cours car il a eu un empêchement !

- Olympe... soupira Clémence en fronçant les sourcils.

- S'il vous plaît ! Oncle Norbert a promis de m'emmener à la cérémonie du pacte !

Les yeux de sa mère s'écarquillèrent à sa dernière phrase et une vague d'inquiétude passa sur son visage.

- Je ne sais si ton père appréciera de savoir que tu t'es liée avec un elvësch...

- Je vous en supplie... Je veux participer à cette tradition ! Vous qui êtes si attachés aux coutumes...

La porte s'ouvrit soudainement et laissa entrer un petit homme au ventre fort rebondi, et chauve. Un grand sourire se dessina sur le visage de l'enfant, qui se précipita vers cet être qu'elle affectionnait tout particulièrement.

- Oncle Norbert !

Le frère de Clémence prit la fillette pour la serrer chaleureusement dans ses bras. Le regard d'incompréhension que lui jeta sa sœur le fit rire fortement.

- Pardonne moi, Clémence. Je ne devrais pas écouter aux portes mais ta fille parlait si fort que mon attention a été attirée.

- Que... Que fais-tu ici ?

Il tapota le dos d'Olympe.

- J'ai préféré venir chercher ta fille. Ce n'est pas parce qu'elle est l'aînée d'un dirigeant qu'elle n'a pas le droit de nouer un pacte devant la déesse.

- Mais s'il lui arrivait quelque chose... gémit sa mère, très inquiète. Ce sont les plus gros animaux que nous connaissons...

Norbert en avait pleinement conscience. Seulement, les elvëschs ne sont pas les prédateurs des hommes, par conséquent ils ne sont pas si dangereux. À part s'ils se sentent directement menacés. Il tenta de rassurer sa sœur en lui promettant qu'il avait les choses en main, puis Olympe put s'éclipser discrètement avec lui en se dissimulant sous une longue cape grise. En effet, elle ne pouvait se montrer explicitement en public de peur d'être reconnue, voire attaquée par des ennemis du peuple. Son oncle, lui, ne dirigeait pas le pays. Il n'était qu'un orfèvre dont le commerce marchait très bien. Étant né après Clémence, il eut le choix de choisir son avenir.

Norbert conduisit sa nièce non pas dans les bois derrière sa maison mais dans l'immense forêt à l'orée de la ville. Sur leur route, d'autres enfants et jeunes adolescents se pressaient pour rejoindre une plaine sur laquelle devait avoir lieu la cérémonie. L'oncle se baissa vers la fillette puis lui chuchota :

- Ta sœur sera aussi présente. Je l'ai déjà avertie de ta venue. Si vous voulez vous revoir, vous allez devoir être discrètes.

Olympe en eut des frissons. Cela faisait maintenant un an qu'elles ne dormaient plus sous le même toit et qu'elles se manquaient. Cette annonce mit la châtaine de si bonne humeur qu'elle se mit à tournoyer sur elle-même en riant pour exprimer sa joie. Quand ils arrivèrent enfin sur le lieu, le cœur de l'enfant rata un battement dans sa poitrine : devant elle se tenait une vingtaine de grands animaux aux pelages clairs et aux longues ailes majestueuses. Leurs corps étaient semblables à ceux d'un guépard sans taches, leurs queues étaient composées d'une multitude de longues plumes presque blanches ressemblant à celles d'un paon. Deux autres, presque aussi longues que leurs corps, partaient de l'arcade sourcilière. Leurs cous étaient légèrement plus allongés que ceux des félins ordinaires.

Olympe fut si émerveillée qu'elle resta figée au milieu du chemin durant plusieurs secondes.

- Allons, jeune fille ! rit son oncle en la prenant par la main. Ne tardons pas.

Un fort rugissement fit hérisser ses poils ; elle était vraiment captivée. Deux mains vinrent alors lui cacher la vue pour la surprendre.

- Devine qui je suis ! la défia une fois familière.

Olympe se retourna d'un coup et prit sa sœur dans ses bras avant d'éclater en sanglots. Astrid, pourtant endurcie par les éprouvants entraînements qu'elle suivait, se mit à son tour à pleurer en murmurant le prénom de sa sœur. Leur oncle fut lui aussi touché par ces retrouvailles. Mais les lourds regards soupçonneux qui pesaient sur elles l'obligea à les séparer.

- Il est temps d'y aller. La cérémonie va commencer.

Les jumelles acquiescèrent et le suivirent docilement jusqu'à la prêtresse qui organisait l'événement.

- Mon groupe est là. lui montra discrètement Astrid. Pour passer en année supérieure, nous devons avoir une monture.

La grande majorité des apprentis soldats étaient des garçons. Il n'y avait que quatre ou cinq filles. Astrid portait un petit équipement léger qui imitait celui des guerriers de Panah. Son aînée en fut admirative. Tous les enfants présents se réunirent autour de la prêtresse : ce rituel du lien, le plus important de tous, ne pouvait se faire qu'à l'enfance car c'était la seule période où les elvëschs acceptaient de nouer un pacte d'égalité. En effet, pour le peuple d'Olympe, tous les êtres vivants étaient considérés comme égaux à l'homme. Toutes les vies se valaient. Toutes les vies étaient importantes. La prêtresse expliqua rapidement ce que les enfants devaient faire : ils marcheraient jusqu'aux animaux puis attendraient qu'un elvësch les choisisse. Seulement, ils devaient y aller chacun à leur tour. Olympe décida donc de se porter volontaire pour rassurer les autres.

Courageusement, la petite châtain se dirigea vers le groupe conséquent des créatures et les observa alors que ses mains tremblaient. Certaines la regardaient avec méfiance, d'autres grognaient... D'autres encore ne lui prêtaient même pas attention. Astrid, de son côté, priait de toutes ses forces les déesses afin que sa sœur s'en sorte indemne. À côté de ces créatures immenses, la fillette ressentait bien à quel point sa présence n'était qu'insignifiante. Un petit elvësch, qui l'avait remarquée bien avant qu'elle ne vienne vers le groupe, la suivait attentivement du regard, baissant, relevant la tête sans arrêt pour l'inspecter sous toutes les coutures. Visiblement, cette frêle humaine l'intéressait, sans qu'il ne sache pourquoi. L'instinct le poussa pourtant à grogner faiblement puis à courir vers l'enfant avant de bondir devant elle.

Olympe recula d'un coup en retenant un cri étouffé de frayeur puis elle s'immobilisa face à cet animal d'un blanc éclatant qui mesurait plus de six mètres de long. Il était encore jeune. Elle aussi sentait une force l'attirer vers lui. Machinalement, la châtaine tendit la main en sa direction, la retira légèrement quand il montra les crocs, puis réussit à lui effleurer le museau. Une faible décharge électrique eut lieu, et le cou de l'elvësch se courba aussitôt.

- C'est lui ! souffla Norbert, absorbé par cette scène extraordinaire.

Olympe passa alors une main sur son museau, une autre sous sa mâchoire, puis ferma les yeux pour formuler le serment qu'elle avait appris :

- Devant la déesse Maurdrid, je jure de te considérer comme mon égal, de te protéger, de veiller sur toi et de te venir en aide si tu en as besoin.

Elle posa un genou à terre.

- Accepte que je devienne ton maître comme j'accepte que tu deviennes le mien.

La créature émit un fort bruit s'apparentant à celui d'un ronronnement.

- Je réponds au nom d'Olympe. Toi, tu te nommes Elzier. À présent, et pour toujours, nous sommes liés par la déesse.

L'elvësch se dégagea de l'emprise d'Olympe et vint la lécher pour lui témoigner son affection. La plus jeune sœur fut encore plus émerveillée et dut se retenir d'hurler le prénom de son aînée. Plus tard, son tour vint et put aussi se lier à une créature répondant au nom d'Eldry.

Quand Salvin de Mauboir apprit ce qu'avaient fait ses filles, il entra dans une colère telle qu'Astrid manqua de revenir vivre dans la maison familiale. Quant à Olympe, sa relation avec son père ne fit que se dégrader davantage.

o0o

Allongée dans son lit et prête à s'endormir, Olympe écoutait l'histoire contée par sa mère. Cette dernière s'était assise sur le rebord du matelas et caressait tendrement les cheveux de son enfant.

- Il existe un royaume, par-delà la mer, qui se nomme Hyrule. Quand j'avais ton âge, ma grand-mère me racontait toujours la même histoire. Elle me disait qu'un grand mal s'était abattu dessus et avait ravagé presque toutes les terres, tuant la famille royale et laissant derrière lui une région en ruines.

Le souffle de l'enfant se coupa en s'imaginant un tel pays.

- Mais... Il ne viendra pas ici, hein ? Le Mal ... bredouilla Olympe en se faisant plus petite.

Clémence secoua la tête.

- Ne t'inquiète pas. Ton père et les autres dirigeants ne le laisseraient jamais approcher. N'oublie pas qu'une vaste étendue d'eau nous protège. Mais l'histoire ne s'arrête pas là !

La petite châtaine se redressa sur son lit, prête à entendre la suite, mais sa mère la força à se rallonger.

- Ma grand-mère me disait que quelqu'un le retenait sceller. Je ne sais pas par quel miracle, mais elle paraissait sûre d'elle.

- Je n'irai jamais là-bas... frémit l'enfant en se tenant un bras.

Cela fit rire Clémence.

- Pourquoi penses-tu à ça ? Après tout, c'est un bel avenir qui s'offre à toi, ici.

- Oui !

La maîtresse de maison déglutit puis se leva après avoir soufflé la bougie sur la table de chevet. Elles se saluèrent et Clémence quitta sa fille en cachant son air désolé.

o0o

Les cheveux flottant à cause de la vitesse, le corps penché en avant pour se protéger, Olympe volait rapidement au-dessus de la forêt de Panahpolis sur le dos d'Elzier.

- En piqué, Elzier ! s'exclama-t-elle en levant un poing vers l'avant.

- Accroche-toi bien !

L'immense créature rugit bruyamment puis plongea vers le sol en rabattant ses ailes. Olympe poussa un cri de joie en sentant l'air lui fouetter le visage. Elle tenait solidement les barres argentées reliées à sa selle, et ses pieds reposaient sur ses étriers pour avoir un appui. La jeune adolescente avait maintenant douze ans et profitait d'un jour sans cours. Elle aimait tant voler sur l'elvësch... Elle se sentait si libre, à l'écart des contraintes que lui imposait sa condition d'héritière.

Elzier se mit brusquement à planer puis vint se poser près du lac constamment gelé de Panahpolis. En cette période d'été, la lumière du soleil se reflétait joliment dessus. Olympe sauta à terre puis courut vers la glace avant de se laisser glisser dessus.

- Viens, Elzier !

- Ce n'est pas une bonne idée. Je suis bien trop lourd...

- Mais non, tout ira bien. Mère m'a dit que ce lac était gelé depuis des générations ! Il résiste même à l'été.

L'animal émit un faible soupir, posa avec hésitation une patte sur la glace, puis s'approcha lentement de son amie en examinant chaque parcelle sous lui.

- Tu vois ! Il n'y a aucune crainte à avoir.

Lorsqu'elle fit un pas en avant, un craquement se fit entendre et lui donna la chair de poule.

- Olympe ! paniqua sa fidèle monture. Ne... Ne bouge surtout pas !

Le visage de la châtaine se décomposa d'un coup et sa peau pâlit rapidement.

- Je vais m'envoler pour retirer mon poids de la glace !

- D'ac... d'accord... murmura Olympe d'une voix tremblante.

Elzier déploya ses ailes de part et d'autre, fléchit les pattes puis se donna une grosse impulsion pour s'envoler. La glace se fendit sous les pieds de l'adolescente qui sombra inexorablement dans l'eau glaciale du lac. Aussitôt, ses muscles se crispèrent, son souffle se bloqua et elle fut lentement entraînée vers les profondeurs.

- OLYMPE !!!

o0o

Salvin de Mauboir traitait un dossier très important quand un puissant tremblement l'arracha de sa concentration. Il se précipita vers sa fenêtre et découvrit un elvësch tenant dans sa gueule le corps inconscient de sa fille. Ysoir, la servante, accourut en hurlant d'horreur et prit dans ses bras l'adolescente. Quelques instants plus tard, Clémence arriva en appelant désespérément sa fille.

- Elle respire, madame ! l'informa immédiatement la domestique. Mais elle est en hypothermie...

- Emmenez-là vite devant la cheminée !!

La servante courut dans la maison et déposa l'adolescente près d'un grand feu. Elle mit une grosse couverture sur elle puis la frotta pour réchauffer le plus rapidement son corps. La maîtresse de maison se tourna vers la créature blanche et la remercia grandement, les larmes aux yeux.

Quatre ans plus tard...

Astrid finit ses études cette année-là et devint lieutenant dans l'armée de Panahpolis. Bien entendu, elle fit la fierté de son père et de toute la famille. Mais cet heureux événement annonçait aussi autre chose : son retour dans la maison familiale jusqu'à qu'elle puisse s'établir et devenir totalement indépendante. Un soir d'été, elle vint rejoindre sa jumelle sur le balcon de sa chambre afin qu'elles puissent passer encore un peu plus de temps ensemble.

- Tu as vu ? Il y a cette étonnante étoile qui brille encore, cette année. lui dit remarquer Olympe, accoudée contre le garde-fou.

- Quoi, tu penses qu'elle représente une âme ? se moqua Astrid. Tu n'es plus une enfant. Les histoires d'oncle Norbert, c'est du passé.

L'aînée roula des yeux. Elle aimait tant ce que lui racontait le frère de sa mère. Un discret soupir s'échappa de ses lèvres.

- Dis, Astrid.

Sa sœur fronça les sourcils en venant à son tour s'appuyer sur la rambarde.

- Qu'y a-t-il ?

Le regard d'Olympe se posa sur les quelques réverbères allumés de la ville.

- Tu vas le faire, le voyage traditionnel ? Je veux dire... tu veux être marquée ?

Le vif éclat de rire du jeune lieutenant la déstabilisa vraiment. Astrid balaya l'air de sa main pour se donner un peu de fraîcheur et se calmer.

- J'ai dévoué ma vie à notre nation. Je ne peux pas la donner entièrement à quelqu'un.

- Tu... Tu veux finir vieille fille ? s'écria Olympe, presque choquée.

Sa sœur arqua un sourcil avant de répliquer :

- Je ne vois pas où est le problème. Il n'y a aucune honte à avoir.

- Mais...

- En vérité, tu es bien trop attachée aux traditions, Olympe. déclara Astrid sur un ton froid.

L'ambiance s'était brusquement alourdie entre elles. Souvent, leurs avis divergeaient et créaient de petites tensions.

- Cela te portera tort un jour ou l'autre.

- Es-tu en train de dire qu'accepter mon futur mariage est une faute ?

Son ton monta un peu plus à chaque mot. Astrid se sépara de la barrière, tourna les talons puis se dirigea vers la porte.

- Il n'y aura que toi pour le savoir. ajouta-t-elle avant de la quitter définitivement pour la soirée.

Olympe l'observa durement s'éloigner à travers les vitres. Elle n'aimait guère que sa sœur se mêle de son futur, car seule l'aînée devait en être concernée. Une des seules choses auxquelles elle aspirait, c'était le bonheur. Et par la même occasion, rendre les autres heureux.

o0o

Au beau milieu de la rue commerçante de Panahpolis, un vieil homme traînait péniblement un lourd sac de blé qu'il devait livrer à un boulanger non loin de là. Seulement, personne ne lui prêtait attention, ne se préoccupait de ses difficultés à porter sa marchandise. Il ahanait sous l'effort et était contraint de marquer souvent des temps de repos.

- Puis-je vous aider ? lui demanda une voix avec bienveillance.

Essoufflé, le vieillard tourna la tête vers une jeune fille dont les habits était dissimulés sous un long manteau, et sa tête camouflée sous une élégante capuche.

- Ce serait avec grand plaisir, mademoiselle... lui dit-il en se sentant soulager.

Olympe attrapa à deux mains le sac, le cala sur sa hanche puis sourit au livreur.

- Où devez-vous l'amener ?

- Chez Paulus, mademoiselle. C'est le boulanger en face de la bijouterie.

Elle hocha la tête puis ils allèrent ensemble livrer le produit. Quotidiennement, c'était dans dans des situations semblables qu'elle aimait aider les autres et rendre leur journée meilleure.

o0o

- Nous y sommes, ma fille... murmura Clémence en prenant ses mains, émue. Demain, tu auras enfin dix-huit ans et tu rencontreras ton mari. Comme moi, il y a de cela plus de vingt ans.

- Mère... prononça Olympe en souriant doucement. En êtes-vous heureuse ?

La brune hocha la tête en se tamponnant les yeux de son mouchoir. La maîtresse de maison avait l'impression que ces dix dernières années n'en furent qu'une seule. Ses enfants avaient grandi si vite... Les voilà presque des femmes. Et l'une d'elles prendrait la relève. L'une d'elles recevrait l'héritage de plusieurs générations.

- Tu as essayé ta robe ? lui demanda Clémence en marchant à travers toute la chambre. La première impression est la plus importante.

Elle vit Olympe déglutir.

- Tu as peur ?

- Je suis effrayée... avoua la châtaine en baissant la tête. Et si je n'étais pas à la hauteur ? Après toutes ces années...

Sa mère la prit soudainement dans ses bras et l'étreignit avec tendresse.

- Tu ne seras jamais assez prête pour affronter ce que le destin te prépare. Mais tu arriveras à le surmonter, comme tout humain de ce monde.

Olympe passa ses bras derrière son dos pour la serrer plus fortement contre elle. Le surlendemain, elle ne vivrait plus chez ses parents. Elle aurait la charge d'une maison, de ses domestiques... Et bien plus encore. À son tour, elle aurait des descendants et perpétuerait la tradition.

o0o

Le cœur battant à tout rompre, les doigts entrelacés à cause de l'anxiété, Olympe attendait craintivement l'arrivée de son futur fiancé dans le salon, au côté de sa mère et de sa sœur en uniforme militaire. L'héritière portait une robe rouge, couleur de son peuple, et raffinée, serrée à la taille par une large ceinture en cuir joliment gravé. Ses cheveux furent attachés en une tresse qui formait une couronne derrière sa tête. Sans aucun doute, Olympe était très jolie. Elle ne cessait de se demander comment serait son mari, quels seraient ses goûts, son caractère, ses passions...

Trois coups se firent entendre contre la porte, arrêtant net le cœur de la jeune femme avant qu'il ne reparte de plus belle. Tous ses muscles se tendirent et elle eut l'impression de pâlir à vue d'œil. La poignée se baissa puis son père apparut de suite après, le visage rayonnant qui troubla aussitôt sa fille. Elle ne l'avait jamais vu aussi heureux...

- Entre donc, Lancelin ! le pria Salvin de Mauboir alors qu'Olympe ne voyait toujours pas celui qui lui était promis. Ma fille t'attend.

Enfin... Elle allait enfin voir celui qui partagerait le restant de ses jours. Celui qui resta un inconnu jusqu'à ses dix-huit ans. Une main poussa un peu plus la porte pour permettre de passer, et le futur époux parut enfin. Le monde de la châtaine sembla s'écrouler autour d'elle, le temps s'arrêter et son sang cesser de couler. Elle crut que sa tête allait exploser sous la pression. Ce n'était pas un jeune homme de son âge qui se tenait devant elle...

- Lancelin, voici ma fille, Olympe. la présenta son père en guidant son hôte vers elle.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années.

- Je suis ravie de pouvoir enfin la rencontrer. avoua Lancelin d'une voix rauque.

Il n'était pas plus grand qu'elle : son visage aux traits sévères et ridé fit déglutir la jeune femme qui se sentit en détresse. Ses cheveux poivre et sel avaient été plaqués en arrière et brillaient à la lumière du soleil. Lancelin n'offrit pas un sourire à sa future femme. Il se contenta seulement de s'approcher d'elle en la toisant durement, finit par prendre sa main et y déposa un baiser qui donna un haut-le-cœur à Olympe. Cette dernière ne bougeait pas. Elle n'en avait pas la force.

- Lancelin de Foster, prétendant au poste de dirigeant. se présenta-t-il en se redressant.

Ce nom... Elle l'avait déjà entendu. Il y a quelques années, sa femme, Rose, était décédée suite à une violente pneumonie. Ils n'avaient jamais réussi à avoir d'enfants.

- Ma fille, dites quelques chose. lui ordonna Salvin en lui lançant un regard noir derrière son futur gendre.

- Je... je...

Elle baissa la tête alors que ses yeux commençaient à la piquer. Non, elle n'y arrivait pas...

- Pardonnez-la, je vous prie. lui demanda poliment Clémence en s'inclinant légèrement. Notre fille est troublée par votre présence. Elle sera plus ouverte lorsque vous ferez connaissance.

- Soit. Je l'espère bien.

Lancelin replaça correctement son costume bien qu'il soit très bien ajusté, puis se tourna vers le maître de la demeure.

- Pourrai-je m'entretenir seul avec elle ?

Le reste de la famille s'inclina avant de satisfaire sa demande. Olympe ne fut plus qu'en présence de cet homme qui lui donnait un fort sentiment de mal-être. Lancelin s'approcha un peu plus d'elle et vint enrouler une de ses mèches rebelles autour de son doigt. La châtaine, paralysée, déglutit en regardant ses pieds.

- Je ne peux que me réjouir de constater à quel point je vous trouve ravissante, ma chère. minauda-t-il avant d'humer profondément les cheveux sur son doigt.

Des frissons de dégoût lui parcoururent l'ensemble de son corps. Le prétendant au poste de dirigeant replaça la mèche derrière sa délicate oreille.

- Je vous prierais de ne pas seulement porter votre attention sur ma "beauté", monsieur. répliqua Olympe avec un semblant de dureté dans la voix.

Elle se devait de rester digne. Lancelin esquissa son premier sourire, dévoilant une dentition déplorable.

- Vous vous exprimez enfin. s'enthousiasma-t-il en posant son regard sur les lèvres de la jeune femme. Sachez toutefois que je n'ai que faire de vos capacités. Mes domestiques s'occupent parfaitement de l'entretien de ma maison, et je ne ressens pas le besoin d'être soutenu par votre culture.

Les yeux d'Olympe s'écarquillèrent et une vive envie de lui rétorquer une phrase cinglante lui prit. Malheureusement, il fut plus rapide qu'elle.

- Ne vous indignez pas de la sorte ! Il faut bien que vous appreniez à me connaître.

- Il suffit. Ce court moment avec vous m'a déjà prouvée que vous n'êtes pas quelqu'un de fréquentable. argua la châtaine en le contournant, outrée d'avoir eut affaire à un tel homme.

Lancelin la rattrapa par le poignet, la fit pivoter soudainement et vint écarter le tissu qui cachait pudiquement l'une de ses épaules.

- Il est bien dommage que la tradition m'interdise de vous marquer le jour de vos dix-huit ans. grogna-t-il avec mécontentement. Ne pensez pas pouvoir me résister. J'utiliserai la force s'il faut vous faire plier.

Il la lâcha alors en affichant un sourire arrogant puis quitta la pièce pour retrouver son futur beau-père.

- Monsieur, je fus ravi d'avoir rencontré votre fille. Je suis persuadé qu'elle sera une épouse à la hauteur. Je reviendrai demain avec l'alliance.

- Tout le bonheur est pour moi, Lancelin. C'est un grand honneur de pouvoir donner la main de ma fille à un futur dirigeant tel que vous.

Olympe se mordit l'intérieur de la joue, ses lèvres se pincèrent. Sa sœur, un genou posé à terre depuis l'arrivée de son futur beau-frère, regarda son aînée et décela le trouble qui la rongeait. Elle le savait... Astrid savait que la désillusion serait semblable à la foudre d'un éclair : brutale et irrémédiable.

o0o

- Je vous en prie, père ! s'exclama Olympe dans le bureau de celui-ci. Je pensais épouser une personne de mon âge !

Le reste de la journée, elle l'avait passé dans sa chambre sans voir personne. Ce ne fut qu'au soir qu'elle eut le courage d'aller voir son père, seule. Salvin observait l'averse à travers les fines vitres de sa fenêtre, les mains dans le dos.

- Je t'ai choisie le meilleur parti. répliqua-t-il fermement. Tu n'as pas ton mot à dire. Contente-toi d'assumer ton rôle, maintenant.

- Ce... Cet homme est bien trop âgé, père ! Je ne peux accepter... Laissez-moi choisir celui qui partagera ma vie ! Vous ne serez pas déçu !

- Tu oses remettre en cause la parole de ton père ? demanda-t-il d'une voix si froide qu'Olympe frissonna.

Salvin lui fit face et la foudroya du regard, si bien qu'elle se fit encore plus petite. Si elle voulait obtenir ce qu'elle souhaitait, la châtaine allait devoir se montrer insistante.

- Je vous en prie... Revoyez votre choix... Je ne peux épouser un homme qui a trois fois mon âge... Je ne pourrai jamais être heur...

- SILENCE ! la coupa-t-il dans un cri puissant qui obligea Olympe à cacher ses oreilles.

Elle n'eut le temps de se reprendre que son père traversait en un éclair la pièce, parcourant les quelques mètres qui les séparaient, et lui donna une gifle si violente que sa fille perdit l'équilibre et tomba lourdement au sol. C'en fut trop pour elle.. La jeune femme ne put retenir plus longtemps ses larmes et des sanglots emplirent alors la pièce.

- Pathétique. cracha son père en la fixant, les bras croisés. Tu n'es bonne qu'à faire ton devoir d'épouse et à enfanter. Comment oses-tu croire que tu puisses t'opposer à moi ?! Ton destin est entre mes mains, ne l'oublie pas ! Tu épouseras Lancelin, que tu le veuilles ou non !

Les pleurs d'Olympe s'amplifièrent mais il n'en tint même pas compte. Au contraire, le dirigeant de Panah finit par soupirer de lassitude et revint derrière son bureau.

- Regarde-toi. reprit-il sèchement. Tu es si faible, une incapable qui ne sait qu'accomplir des tâches de domestiques et qui se dit " cultivée". Ta sœur vaut bien mieux que toi. Pourquoi a-t-il fallu que tu naisses en premier ?!

Seuls les spasmes de sa fille lui répondirent. Une main posée au sol, Olympe se tenait la joue avec celle de libre et fixait vaguement sa jolie robe rouge.

- Sors de cette pièce immédiatement. ordonna Salvin. Je ne veux plus te voir.

La châtaine avala difficilement sa salive, se leva avec difficultés, puis quitta silencieusement le bureau avant d'aller s'enfermer une nouvelle fois dans sa chambre pour y pleurer à chaudes larmes. Ce n'était pas ce qu'elle voulait... Tout ce qu'elle souhaitait, c'était avoir une vie heureuse et tranquille qui lui apporte le moins de regrets possibles. Mais elle sentait qu'en épousant cet homme, rien de ce qu'elle désirait ne se produirait. Devenir sa femme la révulsait. Elle refusait. Elle refusait, elle refusait ! Tout ce qu'elle avait fait jusqu'à présent... Était-ce en vain ?! Tous ces efforts pour finir malheureuse... La voie qu'elle avait prise était-elle la mauvaise ? Olympe n'arrivait pas à l'accepter. Ce n'était tout simplement pas acceptable. Et son père... Depuis bien longtemps il savait qui serait son gendre.

Elle envia si intensément sa sœur qu'elle dut se gifler une seconde fois pour ne pas se laisser dévorer par de noires pensées. Astrid avait encore la possibilité de faire le voyage de la Marcation. Mais Olympe, elle n'en avait pas le droit. La tradition...

Olympe attrapa avec rage son oreiller puis hurla toute sa colère et sa tristesse contre le tissu. Pourquoi ? Pourquoi se sentait-elle autant aliénée ? Elle haïssait ce sentiment. Elle n'était donc libre de rien ?! N'était-elle qu'un objet ?! La jeune femme se figea d'un coup, avant de lentement laisser le coussin s'échapper de ses mains. L'idée la plus insensée de sa vie lui traversa l'esprit.

- Je... peux partir... Je... Je le dois. bégaya-t-elle alors que sa tête se tournait machinalement vers un sac à dos de voyager, dans un coin.

Celui que lui avait offert son oncle à ses dix ans. Oui... Elle pouvait s'enfuir. Pour ne plus jamais revenir. S'enfuir pour enfin trouver la liberté qu'elle aimait tant. La précédente n'était qu'une illusion. Depuis sa naissance, elle portait des chaînes invisibles. Des chaînes qu'elle se devait de briser. Olympe s'empara du sac, le jeta d'un coup sur son lit puis courut vers son armoire qu'elle ouvrit à la volée. Avec précipitation, elle chercha les vêtements les plus adaptés à son voyage, les jeta sur son lit, et se dirigea ensuite vers sa coiffeuse. Elle tira brutalement les tiroirs pour prendre avec elle tous ses bijoux ; ils lui serviraient de monnaie d'échange. Sans tarder plus, elle sortit une grosse boîte cachée sous son lit, retira le couvercle et attrapa avec délicatesse le glaive qui s'y trouvait. Lui aussi avait été offert par son oncle pour ses dix-sept ans. C'était une arme faite pour décorer plutôt que pour se battre.

Seulement, Olympe ne pouvait fuguer sans être armée. Elle était consciente des dangers que cela pouvait représenter. La jeune femme retira avec brusquerie sa robe qu'elle jeta à l'autre bout de la pièce et la remplaça par un pantalon presque noir et une tunique gris clair. Par-dessus, elle mit un corsage de cuir accompagné d'une ceinture à laquelle elle accrocha le glaive et une petite bourse. Son sac étant prêt, elle éteignit toutes les bougies de sa chambre puis ouvrit silencieusement la fenêtre que la pluie martelait. Aussitôt des gouttes vinrent lui fouetter le visage et tacheter ses habits. Mais Olympe resta figée. Si elle passait l'ouverture, elle ne reviendrait plus jamais en arrière. Elle ne reverrait plus sa sœur, ni sa mère, ni même son oncle... Elle perdrait son unique foyer, ceux qu'elle aime... Seulement, pour une fois... Ce n'était pas les intérêts des autres qu'elle servait. C'était les siens. Uniquement les siens.

Quelqu'un frappa à sa porte.

- Olympe, tu dors ? lui demanda fortement Astrid dans le couloir pour se faire entendre.

Le cœur de l'aînée se serra si brutalement que de nouvelles larmes lui montèrent aux yeux. Elle pouvait encore renoncer... L'ouïe était le sens le plus développé de Panah, les murs des maisons étaient extrêmement bien insonorisés pour ne pas que le quotidien soit trop dérangeant. La foudre frappa, à quelques kilomètres de là. Olympe ne savait que faire... Sa raison lui hurlait de partir. Mais son cœur saignait en la suppliant de rester auprès de sa jumelle.

- Je vous ai entendu, papa et toi...

Des perles d'eau salée rejoignirent celle de la pluie sur les joue d'Olympe. Quand elle posa un pied sur le rebord, sa poitrine sembla se déchirer. Quand elle fut entièrement entre l'ouverture, un grand vide s'empara d'elle et la força à se mordre le bras pour ne pas hurler.

Si je reste là, je ne serai jamais moi-même...

Ses jambes fléchirent et Olympe bascula sur le toit au-dessus de la porte d'entrée. Ses pieds dérapèrent sur les tuiles mouillées lorsqu'ils les heurtèrent, faisant glisser la jeune femme qui tomba au sol en gémissant. Mais la douleur physique n'était rien face à la douleur psychologique qu'elle éprouvait. La châtaine serra les dents puis se mit à courir à travers les rues de la ville malgré l'heure tardive. Les quelques passants furent surpris de voir une jeune femme passer désespérément devant eux, en pleurs. Elle ne devait pas se retourner... Cela lui ferait encore plus mal. Olympe se précipita vers la plaine.

- Elzier !! hurla-t-elle d'une voix brisée.

Quelques instants plus tard, la majestueuse créatures blanche atterrit devant elle, paniquée.

- Olympe ?? Mais qu'est-ce que tu fais dehors par une heure et un temps pareils ?!

Elle bondit sur son aile, courut vers son dos puis s'accrocha à la selle avant de lui crier de s'envoler. Elle était à bout... L'elvësch obéit malgré une certaine réticence. Lui qui ressentait toutes les émotions de son amie... Il ne comprenait pas ce qu'il se passait depuis le matin, et il était terriblement inquiet.

- Vole vers l'ouest. Il y a une mer... Traverse-la.

Olympe ne pouvait pas fuguer dans son propre pays, ils la retrouveraient trop vite. Mais... Qui aurait l'idée de venir la chercher dans un royaume détruit, ravagé ? Hyrule... Là-bas, peut-être pourra-t-elle effectuer le fameux voyage... Peut-être trouvera-t-elle la liberté à laquelle elle aspire tant. Elle prendrait les risques nécessaires pour y parvenir.

- Explique-moi, Olympe ! Pourquoi y a-t-il un sac de voyage sur ton dos ? Et cet accoutrement... Qu'est-ce que cela signifie ?!

Fouettée par la pluie glaciale, le voile d'une immense tristesse passa dans le regard de la jeune femme qui finit par éclater en sanglots, une nouvelle fois. C'était bien trop dur pour elle... Partir à la hâte, sans préparation psychologique...

- Je... je ne peux pas rester ici... gémit-elle, ses épaules s'affaissant. J'ai été victime d'une illusion et... et de ma...

Son emprise se resserra sur les manches de sa selle.

- Naïveté. prononça-t-elle avec un profond dégoût envers elle-même.

- Mais tu ne peux pas tout quitter comme ça ! s'emporta son grand ami. As-tu songé aux conséquences ? As-tu oublié que fuir ton devoir, c'est trahir ta patrie ?!

Olympe secoua la tête avant de se pencher en avant pour hurler toute sa désolation :

- JE LE SAIS TOUT ÇA !

Un éclair frappa un arbre à plusieurs kilomètres de là.

- Olympe... souffla Elzier doucement. Si tel est ton choix, je ne m'y opposerai pas. Partout où tu iras, je te suivrai et je te protégerai.

Grâce à sa vitesse inégalable, l'elvësch parcourut Panah et l'océan en moins d'une heure, mais il survola ensuite un désert, peu accueillant. La nuit leur permit de passer inaperçus. Finalement, ils dépassèrent un petit massif montagneux et Olympe pria à sa monture de se poser sur une plage qui bordait un océan. Elle posa pied à terre et vint se blottir contre Elzier pour se réchauffer. Ce fut la première nuit qu'elle dormit dehors, à des kilomètres de ses parents, et dans des conditions déplorables. Sa détresse ne fit que croître. Elle pleura de longues heures.

o0o

Les joues caressées par une agréable chaleur, Olympe se réveilla lentement, accablée par une lourde fatigue. Lorsque ses yeux s'ouvrirent, ses pupilles se rétractèrent et elle dut les refermer rapidement pour ne pas être aveuglée par le soleil levant. Lentement, elle se redressa, une main sur son front, et papillonna quelques instants des yeux pour s'habituer à la chaleureuse luminosité. L'aube lui réchauffait le cœur, sans qu'elle ne sache pourquoi.

- Comment tu te sens ?

- Tu le sais très bien...

L'animal de quinze mètres se mit sur ses pattes, secoua sa tête puis scruta les environs.

- Où sommes-nous ? demanda-t-il, intrigué.

- Au royaume d'Hyrule. Enfin ce qu'il doit en rester...

Le cœur d'Olympe se serra et elle se prit le bras, malheureuse.

- Tu dois partir, Elzier. Ils découvriront bientôt que j'ai disparu... Ta trace est facilement retrouvable. Si tu restes avec moi...

Elle se laissa tomber sur les genoux puis s'assit sur ses pieds, le visage contracté.

- Ils viendront me chercher.

- Sûrement pas !! s'indigna la créature en frappant le sable de sa patte avant. C'est bien trop dangereux ! Je ne te laisserai pas seule sur une terre inconnue. Laisse-moi te protéger !

Elle secoua la tête.

- Je t'en prie... Ne rends pas la situation plus compliquée qu'elle ne l'est déjà.

L'elvësch grogna.

- Il est hors de question que je parte !

- Ne m'oblige pas à rompre le lien, Elzier ! Tu sais ce qui arrive quand le pacte de la déesse est rompu.

Son ami se figea brusquement, les yeux écarquillés. Il lança un regard suppliant à la jeune femme.

- Olympe...

- Ne t'inquiète pas. Nous pouvons quand même communiquer malgré la distance qui nous sépare. Je te donnerai des nouvelles. Quand tu seras avec ton groupe, feins de ne rien savoir. J'imagine que tu n'auras pas beaucoup de mal à faire semblant d'être dévasté... Trouve n'importe quelle excuse pour ne pas qu'ils se servent de toi afin de me retrouver.

- Olympe... répéta Elzier en venant frotter son museau contre la châtaine.

Celle-ci le caressa sous la mâchoire.

- Peut-être nous reverrons nous un jour, mon ami. Adieu...

Tous les deux fermèrent les yeux pour profiter de ce dernier instant passé ensemble, puis Olympe se remit debout avant de le quitter, sans se retourner. Pourtant, il le sentait... Il sentait bien qu'elle se retenait de pleurer. L'elvësch émit un bruit rauque au font de sa gorge, déploya ses ailes puis s'envola contre son gré, le cœur lourd.

- Prends soin de toi, Olympe. S'il venait à t'arriver quelque chose, je ne m'en remettrai pas.

o0o

Olympe arpentant un petit chemin menant à une forêt qu'elle trouva immédiatement très jolie. En marchant entre les arbres, elle eut la joie de rencontrer deux voyageurs qui s'étonnèrent de la voir si fatiguée, mais elle les rassura. À la place, elle leur demanda des renseignements sur le royaume. Elle apprit donc l'histoire tragique des cinq prodiges, et l'arrivée d'un jeune guerrier qui accomplissait des miracles en délivrant des "Créatures Divines". Ils lui vantèrent son incroyable adresse à l'épée et tous ses exploits. En quatre jours, elle rencontra divers explorateurs, elle trouva deux relais où elle put dormir sans craindre pour sa vie.

C'est ainsi que plus tard, après être arrivée dans un troisième relais, d'autres voyageurs lui racontèrent les mêmes histoires. Elle fut soulagée de constater que le royaume n'était pas encore perdu. Peut-être avait-il une chance de retrouver sa beauté d'antan. Malgré la peine qui l'animait, Olympe se jura de rester fidèle à elle-même et de garder le sourire en restant positive, même si cela était très dur. Elle pensait constamment à sa famille. À son avenir. À ce qu'elle ferait. Un jour, sa mère lui avait évoqué un village de l'étrange nom de "Cocorico". Cela serait sa première destination.

En fin d'après-midi, alors qu'elle se reposait de son éreintant périple, elle croisa un jeune homme blond. Sur le moment, elle le trouva si attirant qu'elle oublia tout ce qu'elle avait pu vivre précédemment en se perdant dans ses yeux. Elle se dit que, si les garçons hyliens étaient aussi mignons, elle regretterait encore moins d'être venue à Hyrule pour effectuer le voyage de la Marcation. Elle était bien consciente que le physique n'était pas le plus important chez quelqu'un. Mais ce garçon qu'elle venait de voir... Il avait vraiment quelque chose en plus. Sans qu'elle ne sache quoi exactement.