-Âtrefeu, 9e jour, 4E 201-
Par les portes ouvertes de Blancherive, entraient plusieurs cohortes de la Quatrième Légion. À leur tête, le légat Quentin Cipius avançait à cheval. Il précédait de quelques longueurs les cinq tribuns qui formaient son état-major. Ces officiers supérieurs portaient une cuirasse segmentée sur une tunique du plus beau rouge. Sur leurs protège-poignets, on discernait l'emblème de l'empire, un dragon dont les ailes formaient un losange. Ils avaient également un casque orné d'une crête métallique.
Ils devançaient un bloc compact formé par la musique militaire, avec buccins, trompettes et tambours. Seuls ces derniers jouaient, cadençant le pas des sept mille soldats qui sonnaient sur le pavé.
Au premier rang des joueurs, l'aqualiferi brandissait l'enseigne de la légion, un dragon d'or serrant la foudre entre ses pattes. Le vétéran qui assurait cette tâche sacrée se drapait dans la dépouille d'une panthère. Sa tête recouvrait son casque, et la peau des pattes étaient nouée sur sa gorge.
Enfin apparurent les légionnaires proprement dit. La Première Cohorte - sous les ordres du centurion primipile Hadvar - avançait en tête. Trois officiers : l'intendant, le sonneur de buccin, le signiferi (porteur de d'enseigne) précédaient les hommes en marche.
Chaque centurie formait un rectangle de quatre hommes de front sur dix-neuf rangs. Les légionnaires corsetés d'acier tenaient un grand bouclier en forme de diamant au bras gauche. En bois d'érable ce dernier se voyait renforcé par une applique métallique représentant un dragon. Dans chaque cohorte l'armement était homogène. La Première combattait avec une épée large dont la lame ressemblait à une feuille de laurier.
Les centurions marchaient à côté des 76 hommes dont ils avaient la charge, houspillant les traînards, sans hésiter à se servir du bâton noueux qu'il tenait en main. Ils faisaient régner une discipline de fer dans la Légion.
Il s'agissait d'un spectacle qui saisissait le cœur. La plus grande partie des habitants de Blancherive ne voulurent pas le manquer. Aussi, les citadins se rassemblèrent dans les venelles proches ou sur le pas des portes. On voyait deux types de visage dans cette foule. Certains acclamaient les légionnaires. Il y eut même des femmes pour leur jeter des fleurs. D'autres montraient colère, résignation ou inquiétude.
Si les jarls prenaient parti pour l'Empire ou les Sombrages, les opinions restaient divisées au sein de la population de chaque châtellenie.
- Pas à dire, c'est un sacré spectacle.
Appuyé sur la rambarde de la terrasse couronnant la caserne, celui qui venait de parler s'appelait Okulad, un garde portant un casque d'écaille à corne. Il semblait admiratif. Ce qui n'était pas le cas de son voisin. Il se vêtait de la même armure et du même plaid vert, mais avec un heaume complet.
- Dommage que ces buveurs de lait ignorent tout du vrai courage nordique. Sans leurs belles armures, ce ne sont que des commerçants...
Cela fit rire le troisième garde assistant au défilé impérial.
- Tu sais, Sirgar, la Quatrième Légion a été levée en Bordeciel. Au moins la moitié des légionnaires sont des Nordiques. D'ailleurs, presque tous les auxiliaires ont été recrutés localement.
L'homme désigna la cohorte suivante, une unité indépendante composée de recrues. Les hommes adoptaient la même formation que leurs prédécesseurs. Toutefois, seuls les officiers, les centurions et les Signiferi avaient des armures d'acier. Les autres devaient se contenter de tuniques de peau tannées, bien moins coûteuses. Les plus chanceux avaient reçu des armures munies de renforts d'épaules faits de mailles qui les protégeaient bien des coups de tranchant. Hélas, nombre de cuirasse en étaient dépourvues. Leurs boucliers comme leurs casques utilisaient aussi le cuir.
- Tsss... Quant on pense que toute la Légion Impériale était en armure d'acier avant la Crise d'Oblivion.
- Oui, Drogmar, mais à l'époque ce sont des gardes de ville qui ont livré et remporté la bataille de Bruma.
- ... dirigés par le prince Martin Septim et le Héros de Kvatch !
- Tout le monde sait cela ! Effectivement, on vit une époque bien petite. La lignée des Septim s'est éteinte, l'empire s'est réduit à quoi ? Cyrodiil... Haute-roche et la moitié de Bordeciel ?
- Et les deux dernières provinces sont en proie à des troubles..." Okulad baissa la voix " satanés Thalmors".
Sirgar n'avait pratiquement pas écouté Okulad et Drogmar. Radieux il montra les cavaliers qui entraient à présent. Munis de la même armure d'acier que les légionnaires vétérans, leurs visages restaient complètement invisibles sous le heaume complet qui les coiffait, ne laissant qu'une fente grillagée pour la respiration, et deux ouvertures pour les yeux. Un cimier de crins de cheval achevait de les rendre impressionnant. La cause de l'enthousiasme du garde chevauchait au premier rang, tête nue.
- Rikke !
Comme la foule reprenait son nom, le légat leva la main pour répondre aux acclamations.
- Voilà une authentique héroïne ! Couverte de gloire pendant la Grande Guerre et un vrai chef qui combat au premier rang. Exactement ce qu'il nous faut pour gagner la prochaine bataille.
- Sirgar, on a mieux ici, dans ces murs !
Le colosse nordique se tourna vers Drogmar d'un air vaguement septique... Bien que son heaume masqua ses traits.
- Qui ?
- Artoria Pendragon.
- Quoi, sérieusement ? ! C'est une petite fille !
- Mais un Enfant de Dragon !
- Non !
- Si !
Okulad s'interposa entre ses deux collègues.
- Quoi qu'il en soit, le jarl l'a fait thane et j'ai entendu notre seigneur discuter avec Hrongar et Iriileth de lui donner le commandement d'une section des murs.
Sirgar renifla de mépris.
- J'espère que je ne serais pas sous ses ordres.
- Pour la centième fois, je l'ai vu absorber l'âme de ce dragon à la tour de guet ouest, je l'ai aussi vu Crier et brandir une épée auréolée de lumière dorée. C'est un héros ! Et bien moi, je suis volontaire pour combattre une nouvelle fois à ses côtés.
Dans la salle du trône, le jarl Balgruuf siégeait entre Irileth - son huskarl- et le chambellan Proventus Avenicci. Il faisait face au légat Cipius qui venait d'arriver. Ce dernier frappa du poing sur son cœur.
- Salut à vous, jarl Balgruuf, je vous apporte les compliments du général Tullius.
Balgruuf le Grand se renfrogna légèrement, son antipathie pour le général impérial était un fait connu de tous.
- Bienvenue à vous, légat. J'espère que vos hommes sauront se rendre utiles.
- N'en doutez pas. J'ai déjà des instructions du général Tullius pour le positionnement de mes troupes.
Comme Proventus lui transmettait le rouleau de parchemin, le jarl y jeta un coup d'œil, avant de faire la moue.
- Vous n'entendez tout de même pas que nous appliquions ce plan sans discuter ?
- Bien sûr que non, jarl Balgruuf. C'est votre ville. Il s'agit juste d'une suggestion... faite par un grand tacticien. Le but est de limiter vos pertes, comme les nôtres.
- Vous assumez le commandement, à ce que je vois.
- Rikke tiendra la porte principale avec 2 400 hommes. Vous assurerez la défense des murs avec 3 400 autres, dont des légionnaires placés sous votre commandement. Je dirige les réserves générales - 4 500 hommes - depuis Fort-Dragon.
Balgruuf se tourna vers le Roi des Chevaliers, toujours entourée par Rin, Gawain et Lancelot.
- Thane Artoria vous tiendrez la section des murs entre Forgeciel et les troupes d'Irileth qui de leur côté feront la jointure avec celles de Rikke. Je commanderais les réserves locales, en retrait derrière vous.
Beaucoup de personnes présentes regardèrent la petite femme avec curiosité. Il était visible que certains s'attendaient à la voir paniquer ou montrer un enthousiasme juvénile. Au contraire, Gawain eut un mince sourire... Au cours de sa vie, le chevalier avait rencontré deux types de personnes : ceux qui respectaient son roi... et ceux qui avaient été forcés de le respecter.
S'inclinant légèrement, parfaitement calme, Artoria fit face à Balgruuf.
- Combien d'hommes seront placés sous mon commandement, mon jarl ?
- Une bannière, un millier d'hommes, plus une centurie d'archers de la Légion.
- Uniquement de l'infanterie ?
- Oui, je garde les cavaliers pour une contre-attaque éventuelle.
Artoria reprit la parole, sa voix douce gainait de l'acier.
- Je veux pouvoir rencontrer au plus tôt les officiers, pourriez-vous leur dire de me rejoindre à la Forgeciel ?
Comme le jarl acceptait, un peu surpris de recevoir des ordres au lieu d'en donner, le Roi de Bretagne posa une main sur sa poitrine, dans un geste reflétant une grande confiance en elle.
- Sur ce, permettez que je me retire. Le temps est notre ennemi. Je ne peux différer l'inspection de la section de rempart qui m'a été confiée.
Plusieurs des spectateurs clignèrent des yeux. Ils ne s'attendaient absolument pas à ça... Les questions précises de la "petite fille", son regard tactique, la rapidité de prise de décision, leur parfaite adéquation avec la situation... On aurait juré entendre un centurion vétéran !
La section de rempart, derrière la Salle d'Hydromel des Compagnons, comportait deux tours... Ou plutôt ce qui en restait : des squelettes sans toit ni planchers intérieurs, les murs ne s'élevant pas plus haut que le rez-de-chaussée. Comme ailleurs, les murailles entourant la ville étaient éboulées. Le chemin de ronde et les créneaux avaient disparu.
- Sire Gawain, notez qu'il nous faut des échelles, des troncs équarris, des liens de cuir, des clous et des outils. Hum ? On pourrait peut-être aussi installer des pièges sur la pente...
Le chevalier du soleil, à présent revêtu d'une armure de plate brétonne d'un beau rouge, nota scrupuleusement les instructions de son roi. Rin eut un de ces sourires maléfiques dont elle avait le secret.
- La sueur épargne le sang ?
- Exactement. Tu as lu La guerre des Gaules ?
- Non, mais tu penses au siège d'Alesia,
Artoria répondit d'un simple hochement de tête.
- Sauf que, cette fois, ce sont les assiégés qui vont semer des pièges.
Rin eut une mimique surprise.
- De ta part, je m'attendais plutôt à une charge de cavalerie épée au clair.
Son amie répondit d'un mince sourire, émulant celui de la magus, un peu plus tôt.
- C'est mal me connaître. Ma plus grande victoire, à Badon Hill, était en défense d'une place assiégée.
Des bruits de voix firent se retourner les membres de leur petit groupe. Dix hommes en armure de garde, et un centurion en corselet d'acier s'avancèrent vers eux. L'un des nouveaux venus prit la parole d'un air maussade.
- Nous sommes à vos ordres, thane Artoria.
Les yeux de la femme chevalier parcourent les officiers qui venaient de lui être assignés. Elle avait commandé de nombreuses troupes, souvent rétives, mais savait comment gagner leur pleine attention.
- Très bien, ceux qui ne me pensent pas capable de diriger peuvent avancer d'un pas... ou se taire et obéir.
Trois des Nordiques quittèrent les rangs. Artoria leur sourit et désigna les épées de bois autour des mannequins d'entraînement, derrière la Salle d'Hydromel des Compagnons.
- Très bien, attaquez moi tous ensemble. Si vous gagnez, je vous cède le commandement.
Rin regarda le trio se jeter sur le Roi des Chevaliers pour... ne rencontrer que le vide. Le premier nordique roula au sol, frappé à la tête et au ventre. Artoria bougeait si vite que l'instant d'après le second adversaire s'effondrait à son tour, proprement assommé. Le dernier survivant prit son arme à deux mains et se jeta en avant dans un grand cri... qui s'acheva dans un gémissement comme le chevalier lui envoyait un coup de pied en plein ventre.
Comme aucun membre du tiercé ne montrait plus la moindre réactivité, Artoria sourit en balançant l'épée entrainement sur son épaule.
- Voici mes premiers ordres, sire Gawain va vous transmettre une liste d'équipement à aller chercher. Vous allez me construire une plateforme avec des escaliers pour pouvoir atteindre le sommet du mur. Elle servira de base à une palissade qui protégera nos tireurs de l'ennemi.
L'homme qui se tenait l'estomac eut encore la force de glapir, d'une voix étranglée :
- Nous sommes des guerriers, pas des ouvriers...
- Vous n'avez pas le choix. Comment comptez-vous défendre les murs sans vous tenir à leur sommet ?
Le centurion impérial approuva.
- Dans la Légion on apprend autant à manier la hache du charpentier que l'épée. J'ai l'habitude de ce genre de travaux.
- Dans ce cas, vous et vos hommes vous chargerez de cela. Prenez également des volontaires parmi les gardes de Blancherive. Presque chaque village de Bordeciel a une scierie, il doit bien y avoir des gardes qui y ont travaillé.
- À vos ordres !
- Vous !
Elle désigna un garde.
- J'ai besoin, de six grands chaudrons, d'huile, de bois de chauffe, de sable et de plomb. Vous ! Il faut faire fabriquer vingt fourches à deux dents, avec des hampes de deux mètres. Vous ! Il faut faire tailler des pieux de bois de la taille d'un avant-bras, il faudra durcir les pointes au feu. Vous ! Allez voir Adrienne, à la forge, commandez lui un maximum de pieux de fer de la longueur d'une main.
Les hommes désignés s'égayèrent pour exécuter les ordres qu'ils avaient reçu.
- Tu vois, je te l'avais dit Drogmar, un héros.
Lequel eut un sourire peine en passant devant Sirgar, qui se tenait toujours le ventre. Ce dernier releva la tête comme une ombre tombait sur lui.
Gawain s'inclina une main sur le cœur.
- Mon roi a eu la bonté de vous montrer votre erreur, vous devriez vous efforcer d'y remédier, plutôt qu'écouter votre orgueil. Il n'y a aucune honte à être vaincu par meilleur que soi. Par contre, refuser de l'admettre est une indignité.
Comme tout le monde s'affairait, Rin se sentit inutile... Se frottant le menton, elle réfléchit. Oh... bien sûr.
- Artoria, je pense pouvoir t'aider.
Le Roi des Chevaliers la considéra en instant.
- Merlin m'a appris que la magie était rarement utile dans une bataille... à par la divination, pour prévoir les mouvements ennemis.
- La magie... non je pensais à l'alchimie.
Comme Artoria levait un sourcil interrogateur, Rin lui fit son sourire le plus innocent.
- Tu n'as jamais entendu parler de feu grégeois ? Si je peux enrôler Farengar et Arcadia, à nous trois on devrait pouvoir produire des mélanges incendiaires qui feraient merveille.
-Âtrefeu, 11e jour, 4E 201-
Groupés autour d'un plan de Blancherive, les officiers chargés de sa défense écoutaient attentivement le légat Cipius détailler l'état actuel des défenses.
- ... donc, nous avons terminé d'élever une palissade à l'ouest et au nord de la barbacane pour remplacer la muraille effondrée. Une barricade de pieux ferme les portes. Dame Pendragon, de votre côté ?
Artoria suivit du doigt les contours de la ville.
- Il est impossible d'attaquer la ville à l'est ou entre le nord et le nord-ouest. Le rempart s'élève au sommet du rocher sur lequel est bâtis Fort-Dragon. À part à proximité des portes, on a entre quatre et quinze mètres de falaise à pic. Ce n'est qu'ci, entre l'avant-porte et la Forgeciel, à l'est et au sud-est, que l'ennemi peut nous assaillir. Irileth et moi avons renforcé d'une palissade les murs éboulés de la ville et rehaussés les tours d'ouvrages de bois. En avant, nous avons semé des pièges.
Balgruuf haussa un sourcil :
- Des pièges ?
- J'ai fait planter trois séries d'obstacles sur les pentes de la colline de Blancherive. Le cercle le plus à l'extérieur est constitué d'aiguillons. Il s'agit de courtes pointes de fer dissimulées dans les hautes herbes. Ensuite, il y a de classiques chausse-trapes, des trous coniques agrémentés d'un pieu. En dernier lieu, nous trouvons les ceps. Nous avons tout simplement replantés des arbustes au pied de la muraille. Toutefois, toutes les branches ont été taillées en pointes. Vu la pente, nous n'avons à nous attendre ni à l'utilisation de tours de siège, ni à celle de béliers. Les Sombrages devront prendre les murs avec des échelles... cette forme d'assaut est très coûteuse.
Balgruuf se tourna vers Cipius.
- Combien d'hommes Ulfric a-t-il rassemblé ?
- Près de quarante mille.
- Ils sont presque quatre fois plus nombreux que nous !
Cela n'impressionna pas le légat.
- Il s'agit d'un rapport de force classique dans une guerre de siège.
La discussion se trouva interrompue par un légionnaire à bout de souffle. Il avait probablement couru depuis les remparts.
- Chef ! Je... J'ai...
Privé de souffle par l'ascension des longs escaliers, il semblait bien en peine de parler. Agacé, le légat Cipius lui fit signe de patienter. Son arrivée inopportune troublait le conseil de guerre, il leur restait beaucoup de points à régler.
- Prenez le temps de reprendre votre souffle, soldat.
- Mais... chef...
- Respirez !
Le jarl Balgruuf s'appuya des deux mains sur le plateau de la table, considérant la carte.
- Les murs extérieurs sont résistants, si nous pouvions les contenir là-bas...
Cipius secoua la tête.
- Ils ont des catapultes.
Le jarl de Blancherive considéra un instant son vis-à-vis avec horreur, avant de se mettre à rugir :
- Bon sang. Où ont-ils trouvé des catapultes ? Les murs de la ville sont déjà assez fragiles comme ça.
Rin, debout derrière Artoria, sourit de la contradiction de Balgruuf. On ne le surnommait pas "Le Grand" à cause de sa taille, mais du fait de son arrogance. La réalité se chargeait bien trop souvent de lui faire ravaler ses forfanteries. Les murs extérieurs "résistants" que venaient de vanter le jarl consistaient en fait en un rempart victime de siècles d'abandon...
Au contraire, le Roi des Chevaliers ne souriait pas, trop consciente que Tullius avait largement sous-estimé les Sombrages. Quarante mille hommes et des catapultes... elle se demanda si le général pensait encore avoir affaire à une simple "opération de police".
- D'après mes éclaireurs, ils les chargent de feu.
Cela rendit au jarl sa capacité de réflexion.
- Alors, Ulfric veut s'emparer de ma cité intacte.
- Je comprends, intervint Artoria.
Comme ses deux chefs la considéraient avec curiosité, elle mit un doigt sur le plan.
- Les Sombrages ne peuvent faire durer le siège car ils offriraient l'occasion au général Tullius de les frapper à revers. Ils ne peuvent pas non plus se permettre de détruire les remparts. Car, sans eux, Blancherive deviendrait indéfendable. Ils vont donc bombarder la ville pour nous affoler et nous disperser. Pendant que les gardes quitteront leur poste pour mettre à l'abri leurs familles, les Sombrages attaqueront, en force, la porte et les murs.
Cipius montra des nerfs d'acier.
- Mes hommes combattront dans les flammes.
De son côté, Balgruuf afficha son habituelle suffisance.
- Mes hommes n'ont peur de rien. Ce sont ces Impériaux buveurs de lait qui m'inquiètent.
- Si vous préférez, je peux partir avec mes hommes.
- Non. Bien sûr que non. C'est juste que... je compte sur vous, Cippius. Nous devons mettre en place des brigades de combattants du feu.
- C'est déjà réglé.
- Les Impériaux sont efficaces, je dois l'admettre. Combien de temps avant leur arrivée ?
Cette remarque sembla rappeler à l'estafette pourquoi elle avait couru jusqu'ici :
- Chef !
Cipius négligea son intervention.
- Pas longtemps, ils se cachent dans la campagne.
Une nouvelle fois, Balgruuf éclata de colère.
- Bon sang, qu'est-ce qu'Ulfric attend ?
- chef !
Cette fois, Cipius se tourna vers le soldat :
- Quoi ?
- Chef, ils sont en marche. Ils seront aux portes d'un instant à l'autre !
- Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de suite ?!
- J'ai essayé, chef.
Balgruuf sourit. Il s'agissait d'un vrai Nordique, et la passion de la bataille l'habitait déjà.
- Le moment est venu, nous allons voir ce que valent ces Sombrages.
- Les hommes sont déjà rassemblés aux portes.
Cipius se retourna vers le messager :
- Allez Soldat. Passez le mot. Allez. Allez.
Artoria s'approcha du légat pour demander ses ordres. Ce dernier la considéra avec gravité.
- Les Hommes de Sombrage sont venus en force. Rendez-vous sur le front. C'est le moment décisif. Nous devons protéger la ville. En avant !
Alors qu'elle courait dans les escaliers, la jeune femme entendit encore Balgruuf jurer : "Qu'Oblivion les emporte. Tous, jusqu'au dernier".
Dans les rues de Blancherive régnait la panique la plus totale. Des habitants courraient en tout sens au milieu de soldats impériaux et de gardes de la ville, épée en main. Des boulets de pierre recouverts de poix enflammée s'abattaient par instant parmi les maisons, communiquant le feu aux toitures de chaume. Des chaînes humaine composés de légionnaires s'activaient à puiser de l''eau aux fontaines et la jeter sur les incendies qui s'élevaient déjà de toute part.
- Les rebelles seront là d'une minute à l'autre, rentrez chez vous !
Arrivée près de la statue de Tiber Septim, Artoria s'aperçut que Rin Tohsaka l'avait suivie. Elle lui posa une main sur l'épaule.
- Rin, tu ne dois pas m'accompagner plus loin. Un magus n'a pas sa place sur un champ de bataille. Tu n'es pas une guerrière, et je ne souhaite pas que tu t'exposes. Tu as déjà fait ce que tu pouvais pour nous aider, je t'en suis reconnaissante.
Au cours de sa préparation aux Guerres du Graal, la jeune mage avait appris la même chose. Lorsque les Servant se battaient, le rôle des Master se résumait aussi au soutien.
- Je... d'accord. Mais... tu... tu... reviens... après.
Comprenant qu'elle se donnait en spectacle. La Japonaise s'empourpra et s'éloigna pour masquer sa gêne. Elle se retourna cependant, arrivée aux premières marches de l'escalier conduisant à Fort-Dragon :
- Tu as intérêt à revenir, car sinon, je te jure que je te retrouve dans l'autre monde et que je te tue une seconde fois !
Le pire était que le Roi des Chevaliers ne jugeait pas la chose impossible. Il s'agissait de Tohsaka, après tout.
Les épaules d'Artoria tressautèrent, à la plus grande surprise de Gawain qui se demanda ce qui arrivait à son roi. Ce ne fut qu'en entendant un son étouffé qu'il comprit... elle riait. Depuis combien de temps ne l'avait- il pas entendu rire... il réfléchit comme ils pressaient le pas. Et soudain, il réalisa... jamais... jamais le roi Arthur n'avait ri... ou dansé...
Gawain sentit une profonde gratitude l'envahir.
Les gardes de Blancherive arrêtaient les petits voleurs, ils combattaient parfois les brigands, les loups... Ils n'avaient pas signé pour participer à une guerre. Sur le chemin de ronde, à l'abri de la palissade, ils serraient convulsivement leurs armes, les phalanges blanches. Certains tremblaient.
En contrebas, les archers légionnaires tenaient leurs arcs en main, prêts à tirer.
Les murmures qui parcouraient la troupe montèrent d'une octave comme Artoria franchissait leurs rangs, encadré par les deux impressionnants chevaliers qui l'accompagnaient partout.
Elle gravit l'escalier conduisant au sommet du rempart puis se retourna, contemplant ses hommes.
- Soldats ! Du sort de cette bataille dépend plus que vos vies. Vous êtes l'épée et le bouclier qui protège les habitants de la châtellerie... et l'Empire. Si nous perdons, Ulfric s'emparera des ressources de Blancherive. De ses forges et de ses mines pour fabriquer des armes, de ses champs pour nourrir ses soldats. Il pourra obtenir de nombreux ralliements parmi la population. Depuis, Blancherive on peut aisément frapper au cœur de toutes les châtelleies loyales à l'Empire, exception faite d'Haafingar. Partout ailleurs, plus personne ne sera plus en sécurité. La guerre s'invitera dans les foyers et les légionnaires impériaux ne seront pas assez nombreux pour défendre chaque village, chaque ville, chaque place-forte. Si vous laissez passer les Sombrages... la guerre sera perdue. Regardez !
Du doigt, Artoria désigna un boulet incendiaire qui vint s'écraser sur une maison proche.
- Voilà Ulfric. Il attaque une ville peuplée de femmes, d'enfants, de vieillards, en semant la mort et l'incendie parmi les innocents. Vous ne voyez pas là un accident malheureux, mais bien sa stratégie. Lorsque j'ai rencontré Ulfric Sombrage, pour essayer de trouver une issue diplomatique, il a défendu sa position en disant "On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs". Les "œufs" vous l'avez compris, ce sont vos familles. Quel est leur crime ? Vivre dans la pacifique Blancherive où le culte de Talos reste prêché jusque dans les rues, en violation du traité de l'Or Blanc ? Résider dans une ville qui voulait rester neutre dans ce conflit qu'Ulfric lui a imposé ? Alors croyez-vous vraiment qu'Ulfric mène sa rébellion pour protéger les Nordiques et les fidèles de Talos ? !
Un concert de protestation lui répondit.
Artoria acquiesça et dégaina Caliburn, la pointant vers les lignes ennemies.
- Bien, ce n'est pas moi que vous devez convaincre, mais bien l'ennemi. Les mots ont déjà échoué avec eux ! Alors que vos armes deviennent vos arguments. À la bataille !
Un formidable cri lui répondit, poussé par plus de mille gorges.
On sous-estimait souvent la compétence "charisme". On la voyait comme un simple moyen d'obtenir le soutien, ou de convaincre. Artoria Pendragon la possédait au rang B. Dans la bataille, elle lui permettait d'insuffler courage et résolution... mais aussi une véritable adulation pour sa personne. En un court discours, le Roi de Chevalier venait de créer une troupe prête à mourir pour elle.
On entendait un formidable martèlement. Des milliers d'armes que l'on frappait sur des boucliers. Des chants de guerre planaient sur le champ de bataille. On entendait des fragments :
" Fils de Bordeciel, combattez sans répit.
Jusqu'à ce que Sovngard vous accueille en sa nuit.
Aux jours à venir, à ceux qui ne sont plus.
Le temps de l'oppresseur est bientôt révolu.
Nous chasserons l'Empire, nos droits reprendrons
Par le fer et l'acier, chez nous reviendrons
Gloire à toi Ulfric, gloire à toi haut-roi... "
C'était une véritable marée humaine qui s'avançait vers Blancherive, un océan sur lequel battaient des étendards bleus ornés de la tête d'ours d'Estemarche. Réunis en un vaste arc de cercle, ils montaient vers les remparts; ici et là, on discernait des équipes portant des échelles.
- Attendez !
Aroria fit signe aux archers de rester calme, de ne pas céder à l'impatience.
- Attendez !
Il fallait attendre le bon moment. Artoria avait fait des tests de tir et trouvé la portée maximum des arcs.
- Archer... paré à tirer.
Elle leva son épée.
- À mon commandement... feu !
Comme Caliburn sifflait dans l'air, un bloc compact de flèches s'éleva vers le ciel, atteignit l'apex de sa trajectoire pour retomber en pluie. Là bas, les Sombrages avaient arrêté de chanter et tous ceux qui avaient des boucliers les levèrent pour arrêter le vol mortel de plumes d'oies grises qui leur retombait dessus. Des brèches sanglantes apparurent dans les rangs ennemis.
- Seconde salve... Feu !
Des cris de douleur et de terreurs retentirent... Une des échelles tomba à terre et plusieurs dizaines de guerriers se précipitèrent pour remplacer les morts et les blessés.
Il y eut quelques tirs de riposte mais... les arcs des Sombrages étaient inférieurs à ceux des Impériaux. De plus, ces derniers se trouvaient en hauteur, ce qui augmentait encore leur portée. Il fallut attendre la troisième salve pour que des tirs commencent à frapper les créneaux et les tours, se fichant le plus souvent dans le bois des palissades.
Les Sombrages entraient à présent dans la zone piégée et des soldats s'effondrèrent lorsqu'ils posèrent le pied sur un pieu acéré.
La situation était terriblement démoralisante pour les assaillants. Ils avaient déjà perdu beaucoup d'hommes et les défenseurs n'avaient eu quelques poignés de blessés. Il fallait accentuer la panique par mi eux.
- Feu grégeois !
Sur les tours, les ingénieurs de la légion avaient construits de petits pierriers. Ces machines de guerre pouvaient lancer une pierre de 50 kg jusqu'à 200 m. Pas vraiment une arme de siège, mais contre un groupe d'hommes compact, elles pouvaient faire de gros dégâts. Surtout quand on jetait autre chose que des pierres...
Et là, les servants plaçaient dans le sac d'envoi des boules de verre fruit du génie maléfique de Rin Tohsaka. À l'intérieur, on pouvait voir une sorte de... mayonnaise pâteuse ? Battant un briquet, un artilleur alluma un chiffon imbibé d'essence qui plongeait dans le mélange.
Les sphères filèrent dans l'air, retombèrent, et se brisèrent au milieu des rangs ennemis, aspergeant les Sombrages de leur contenu collant. Un instant plus tard, tout prenait feu... les changeant en torches. Affolés, certaines d'eux eurent le réflexe de courir vers la rivière. Sauf que le feu grégeois (ce qui veut dire feu grec, en vieux français) avait la particularité de brûler même sous l'eau ! Sur Terre, cette redoutable invention des alchimistes byzantins avait garanti l'invulnérabilité de leurs flottes pendant plusieurs siècles. Jusqu'à ce que son secret soit perdu...
Le courage des Nordiques ne faisait pas figure de vain mot. En dépit de l'emploi de cette arme épouvantable, peu de guerriers paniquèrent. En trois points du secteur sous le commandement d'Artoria, on commença à dresser des échelles.
Des sortes de fourches à long manche servaient à les culbuter. Un défenseur, tenant l'outil, capturait le dernier barreau de l'échelle puis poussait pour la faire retomber. Cela n'empêcha pas une douzaine d'entre elles de se retrouver en position. Leurs boucliers levés au-dessus de la tête pour dévier les pierres que les assiégés leur jetaient, les Sombrages montaient l'un après l'autre. Nonobstant qu' Artoria conservait encore quelques atouts.
- Le sable, le plomb, l'huile.
Depuis le début du combat plusieurs grandes marmites chauffaient. Leur contenu avait de quoi infliger des cauchemars.
Lorsqu'un des chaudrons fumants fut renversé sur la tête des assaillants, des cris horribles s'élevèrent. Plomb fondu et huile bouillante brûlaient horriblement.
Le sable se voyait plus rarement utilisé. Porté au rouge, chaque grain dans la main du vent pouvait enflammer les vêtements ou infliger des cloques douloureuses.
Pièges, feu grégeois, flèches et huile bouillante n'empêchèrent pas les Sombrages d'arriver en haut des murs et de sauter au milieu des défenseurs. La grande tuerie commença alors réellement.
Blancherive se trouvait noyée dans des écharpes de fumées. L'air sentait l'incendie. Les combattant toussait, leurs poumons irrités, leurs yeux larmoyants. Les Sombrages avaient pris la barbacane et on se battait férocement autour du pont-levis criblé de flèches. Qu'il s'abaisse et la cité tombait...
Les combats duraient depuis des heures, indécis.
Dans le secteur d'Artoria. Un pan de mur avait un temps était capturé par les Sombrages avant d'être reconquis par une attaque soutenue par les archers de la Légion. Ces derniers avaient tiré sur les ennemis sur le chemin de ronde tandis que les alliés, conduits par sire Gawain contre-attaquaient aux deux extrémités.
Quant au Roi des Chevaliers, il combattait avec sa dextérité habituelle. Toute tête qui se présentait au-dessus des remparts sautait des épaules de son propriétaire. Entre ses mains, Caliburn semblait avoir été plongé dans la peinture rouge jusqu'à la garde. En dépit de son endurance, la femme chevalier haletait.
Un cri s'éleva de la section de muraille voisine :
- RRRrrrrrrrrrRRRRrRR !
Une grappe de Sombrages hurlant retomba dans le vide comme une échelle explosait. La présence de sire Lancelot terrifiait les ennemis... comme les alliés. En conséquence, il combattait le plus souvent seul... de toute façon, il n'avait pas l'esprit d'équipe, ni le besoin de partenaires.
Sa section de mur tenait, même si sa bannière avait subi de lourdes pertes depuis le début de la bataille. Balgruuf ne lui avait envoyé que deux cent hommes de renfort. Il faut dire qu'une importante tête de pont sombrage s'étendait lentement dans le secteur d'Irileth. Le jarl consacrait tous ses efforts à la contenir.
Du point de vue des assiégés, le carnage avait sombré depuis longtemps dans une sorte de routine. On tuait, on s'abritait des flèches, on tuait et on recommençait. Pourtant, de manière insensible, la bataille tournait en leur faveur. La raison ne pouvait être plus simple... les Sombrages mourraient plus vite et en plus grandes quantités que les alliés qui leur faisaient face. Lentement, la masse sur un des plateaux de la balance diminuait...
Souvent, il suffisait d'une action décisive pour que la bataille soit remportée.
De tous les chefs des deux camps, Rikke portait le poids le plus lourd : Défendre la porte.
Depuis la capture de la barbacane, pratiquement au début de la bataille, la situation avait tourné au bras de fer. Les Sombrages ne pouvaient attaquer que sur un périmètre réduit que quelques hommes suffisaient à défendre.
Les uns succombaient en montant à l'assaut. Les autres périssaient sous les flèches oui par le glaive en protégeant le corps de garde où se trouvait le treuil qui commandait au pont-levis. Un simple levier à abaisser suffirait à faire perdre la bataille aux Impériaux...
La raison du légat la poussait à défendre coûte que coûte ce levier ridicule. Toutefois, alors que les heures passaient, une idée irrationnelle avait germé.
Plus de gens mourraient pour ce maudit levier et plus la tentation de l'abaisser elle-même la taraudait.
Et les Nordiques écoutaient leur cœur...
Lorsque le pont-levis s'abattit bruyamment, les Sombrages eurent un instant de joie... un bref instant, parce que la sonnerie des trompettes l'éteignit.
À la tête de sa cavalerie, le légat Rikke tentait une sortie !
La surprise se révéla total, les Sombrages de la barbacane se retrouvèrent balayés en un instant, disparaissant sous les sabots des chevaux, transpercés par les lances d'arçon de leurs cavaliers. Sans s'arrêter en si bon chemin, le légat pressa l'attaque, frappant là, jetant les Sombrages dans la panique et la déroute, puis ici où elle écrasa une troupe qui se portait à sa rencontre.
De la porte ouverte, sortaient à présent les soldats d'Hadvar, en armure lourde, ils massacrèrent les survivants des troupes écrasés par Rikke, suivant leur cheffe alors qu'elle chargeait la bannière suivante.
Dans une bataille, l'élément primordial est de nature psychologique.
Tant que les combattants croient pouvoir l'emporter, ils se battent, ils montent à l'assaut. Dans le cas contraire, ils fuient ou se rendent.
Là, on avait une forteresse qui résistait opiniâtrement. Les cadavres s'empilaient en pur perte sans que l'on arrive à avancer. Cependant, les Sombrages gardaient l'espoir que leur ennemi souffrait au moins autant qu'eux et que leur persévérance finirait par se voir récompenser.
Sauf que la charge de Rikke venait de bouleverser la donne.
Non seulement, les Impériaux ne cédaient pas mais il leur restait une force suffisante pour contre-attaquer !
Un premier Sombrage lâcha ses armes et se mit à courir et - ici et là- d'autres le suivirent... puis en instant, le phénomène se transforma en hémorragie, se répandant jusque parmi les unités non engagées. Galmar Rudepoing fit alors sonner la retraite. Le seul ordre auquel ses ses troupes épuisées et démoralisés pouvaient encore obéir.
Il fallu encore plusieurs heures pour nettoyer les poches d'irréductibles sur les remparts, cependant la victoire fut accueillis par un formidable cri de délivrance.
Pour beaucoup d'historiens, la bataille de Blancherive fut le tournant de la guerre. Onze mille impériaux et gardes avaient réussi à tenir tête à quarante mille Sombrages. Plus, après l'affrontement, les pertes furent estimées à 3 000 hommes (morts et blessés graves) dans le camp impérial, contr 000 dans le camp d'Ulfric, sans compter 1 800 prisonniers.
La victoire fut essentiellement attribuée à la sortie du légat Rikke, mais l'excellence de la défense orchestrée par le légat Cipius avait réussi à épuiser l'ennemi jusqu'à ce qu'une seule contre-attaque décidée provoque la déroute des assiégeants.
