Chapitre 20.
Après deux jours où Neal n'avait pas quitté son chevet, Ari était assez fort pour qu'on puisse retirer le tube. Le jeune homme n'avait manifesté aucune impatience, il s'était docilement plié à tous les examens médicaux et autres questionnaires. Il pouvait passer des heures, tenant la main de Neal, à ne rien faire d'autre qu'à regarder le plafond.
Cette passivité commençait à inquiéter Peter qui, même s'il était heureux de voir son frère se rétablir aussi vite, s'alarmait des possibles conséquences de ses deux arrêts cardiaques. Il s'en ouvrit au médecin avant que celui-ci n'entre dans la chambre d'Ari.
-Peter, il est possible que nous ne soyons pas encore conscient de tous les effets secondaires de l'agression subie par votre frère. Les examens que nous avons pu mener jusqu'à présent n'ont révélé aucun problème neurologique. Mais il peut y avoir des conséquences psychologiques plus importantes.
-Par exemple ?
-Le choc émotionnel provoqué par le retour de ses souvenirs et cette nouvelle agression peuvent avoir de multiples conséquences au niveau psychologique. Il ne semble pas avoir refouler ses souvenirs mais il peut avoir occulter certains épisodes pénibles.
-Mais il est si…immobile…Je veux dire, je n'ai pas l'habitude de la voir comme ça.
-Il est encore très faible, Peter.
Les deux hommes entrèrent dans la chambre. Neal était assis au bord du lit parlant à Ari de la prochaine expo qu'il l'amènerait voir. Ari le regardait mais Peter n'était pas certain qu'il l'écoute vraiment. Depuis qu'il avait repris connaissance, Ari semblait observer de très loin ce qui se passait autour de lui. Encore une fois, Peter sentit son cœur se serrer d'appréhension.
-Bonjour, messieurs. Ari prêt à retirer cet horrible tube ?
Ari ne prit pas la peine de répondre. Le médecin s'approcha du lit et, avec l'aide de l'infirmière, il retira le tube qui avait aidé Ari à respirer ces derniers jours. Après avoir tousser à plusieurs reprises, Ari prit le verre d'eau que Neal lui tendait.
Le médecin positionna une canule dans son nez.
-Je pensais qu'il pouvait respirer seul maintenant ?
-Il va encore avoir besoin d'un peu d'aide pendant quelques jours. Il respire seul, la canule est juste là pour soulager un peu ses poumons et les aider à faire leur travail.
Comment vous sentez-vous, Ari ?
Le jeune homme regardait le médecin comme s'il ne l'avait pas entendu.
-Ari ?
Neal commença à s'inquiéter quand il n'obtint pas de réponse non plus.
-Qu'est-ce qui se passe, docteur ?
-Il est probablement un peu confus.
Le médecin s'approcha, prit le pouls de son patient, examina ses pupilles.
-Il n'y a toujours aucun signe de traumatisme.
-Alors pourquoi ne répond-il pas ?
-Laissons-lui un peu de temps.
Le médecin fit signe à Peter de le suivre dans le couloir.
Une fois la porte refermée, l'inquiétude sur le visage du médecin se fit plus nette.
-Est-ce que vous m'autoriseriez à prendre contact avec le médecin qui l'a soigné quand il est sorti du coma il y a dix ans ?
-Oui bien sûr, si ça peut l'aider. Qu'est-ce qui lui arrive ?
-Difficile à dire pour le moment. Certains patients, après un grave traumatisme, un coma ou un arrêt cardiaque prolongé, ont du mal à se sentir vivant. C'est un phénomène assez étrange. Ces personnes sont présentes physiquement, elles peuvent entendre ce qui se passe autour d'elles mais elles sont incapables d'agir par elle-même.
-Je ne comprends pas. Ari a répondu à vos questions quand il a repris connaissance ?
-Oui mais seulement parce que je lui ai donné une consigne simple à exécuter. Je vais contacter un collègue psychiatre pour qu'il vienne le voir.
Peter hocha la tête et revint dans la chambre de son frère. Neal s'avança vers lui.
-Que t'as dit le médecin ?
-Il va contacter le médecin qui l'a aidé après son coma et un psy va venir le voir.
-Peter, c'est comme s'il n'était pas vraiment là. Il me regarde mais il ne semble pas me voir.
-Crois-moi, Neal, je pense que tu es la seule personne qu'il voit vraiment. Le docteur Lévine a parlé du sorte de mutisme…On en saura plus après la visite du psy.
-Qu'est-ce qu'on fait en attendant ?
-On reste près de lui et surtout, continue à lui parler.
Neal poussa un profond soupir. Peter comprenait sa frustration. Il avait eu peur de le perdre. Avait suivi la joie de le voir ouvrir les yeux. Maintenant, ils avaient peur qu'il ne soit plus tout à fait le même homme.
-Neal, il t'a entendu et il est revenu pour toi. Il va avoir besoin de temps pour remonter la pente mais il y a une chose dont je suis sûr, c'est qu'il n'y arrivera pas sans toi.
-Je n'ai pas l'intention de baisser les bras mais je n'aime pas le voir comme ça.
-Je n'aime pas ça, non plus, Neal.
Peter s'approcha du lit et repoussa une mèche de cheveux sur le front de son frère. Le jeune homme ne bougea pas, il se contenta de lever les yeux vers lui. Peter essaya de lui sourire mais la tristesse qu'il vit dans les yeux de son frère l'en empêcha. Il s'assit sur le lit et posa une main sur le bras d'Ari.
-Qu'est-ce qui ne va pas, Ari ?
La réponse du jeune homme fut un rapide clignement de paupières qui fit couler une larme le long de sa joue. Neal s'approcha à son tour et se plaça de l'autre côté du lit.
-Ari, on est là pour t'aider mais il faut que tu nous aides un peu.
Ari ouvrit la bouche mais aucun son ne sortit. Pour la première fois depuis son réveil, Peter vit de la colère et de la frustration dans son regard. Il y vit un bon signe. Ari essayait de communiquer. Même si ce n'était pas parfait pour le moment, c'était déjà mieux que la passivité dont il avait fait preuve ces derniers jours.
-Vas-y doucement, « petit homme ». Tu as été plutôt secoué ces derniers temps. N'en demande pas trop à ton corps.
Le regard exaspéré que lui lança Ari, fit rire Peter. Il semblait lui dire « il faudrait savoir ce que tu veux. Il faut que j'essaie de parler ou pas ».
-Ok, on essaie encore une fois. Mais si tu n'y arrives pas, on laisse tomber pour aujourd'hui.
Neal n'avait rien dit. Il laissait les deux frères retrouver leurs marques. Neal n'avait, que très rarement eu l'occasion de voir Peter si tendre et attentionné, à part avec Elisabeth.
Ari se concentra de longues secondes, essayant de calmer un peu sa respiration. Les yeux fermés, il prenait de profondes inspirations, aussi profondes que le lui permettaient ses blessures.
-C'est bien, Ari. Est-ce que tu peux essayer de nous expliquer ce qui ne va pas ?
Le jeune homme rouvrit les yeux et fixa son frère.
-Froid…
-Tu as froid ?
Peter commençait à regarder autour de lui à la recherche d'une couverture supplémentaire lorsque la main d'Ari saisit son bras. Quand il se retourna vers lui, Ari lui fit un signe négatif de la tête.
-Ok, tu n'as pas froid…Qu'est-ce qui est froid, alors ?
-Moi…dedans…
Evidement, il allait être bien plus difficile de résoudre ce problème-là. Une couverture ne suffirait pas. Une nouvelle larme glissa le long de la joue du jeune homme. Peter ne pouvait même pas commencer à imaginer ce qu'il était en train de vivre, pour la seconde fois. Comment répondre à ça ? Comment aider son frère à réaliser qu'il était encore en vie ? Comment réchauffer son cœur ?
Alors que Peter en était encore à se poser des dizaines de questions, Neal semblait, lui, avoir trouvé une réponse. Il détacha puis ôta ses chaussures avant de s'allonger délicatement dans le lit aux côtés d'Ari.
Après quelques grimaces de douleur, Ari sembla trouver une position confortable. Neal passa son bras gauche autour de la taille du jeune homme, son bras droit au-dessus de sa tête.
Peter n'avait pas bougé malgré l'envie de stopper Neal à chaque grimace de son frère. Il sut qu'il avait eu raison de le laisser faire quand il vit le sourire timide sur le visage d'Ari.
-Mieux…
-A votre service, Monsieur.
Ari essaya de répondre mais il fut stoppé par une quinte de toux. Il lui fallut de longues minutes pour reprendre son souffle et pour que la douleur le laisse tranquille.
-Tu devrais essayer de dormir un peu…
Ari serra plus fort la main de Neal. Le jeune homme se redressa et vit la peur dans les yeux d'Ari. Il pouvait comprendre son appréhension face au sommeil. Ses rêves n'étaient probablement pas peuplés d'anges et de gentilles fées.
Si le lit avait été plus large, Peter se serait bien glissé à son tour à côté de son frère mais il devrait se contenter de la chaise.
-Neal et moi ne bougerons pas de là jusqu'à ce que tu te réveilles.
Ari se tourna vers son frère.
-Promis ?
L'hésitation et l'angoisse dans la voix du jeune homme, serrèrent le cœur, pourtant endurci, de l'Agent du FBI. A ce moment, s'il avait pu avoir Patel sous la main, il ne se serait pas contenté de lui lire ses droits. Il se promit, à cet instant, de le faire payer, d'une manière ou d'une autre.
-Promis, « petit homme »…
Ari finit par fermer les yeux et il ne fallut pas longtemps pour plonger dans un sommeil agité. Neal succomba à son tour à la fatigue et Peter attrapa le magazine posé sur la table de chevet. Evidement, un magazine qui parlait d'art. Il sourit en pensant à toutes les expos et musées où ces deux-là allaient le traîner dans les prochains mois. A deux contre un, il ne pourrait plus avoir le dernier mot. Il pourrait cependant avoir sa revanche, Ari adorait le baseball et Neal serait bien obligé de les suivre voir quelques matchs.
-On peut savoir ce qui te fait sourire comme ça ?
Peter n'avait pas entendu Elisabeth entrer.
-Chérie…Je pensais juste au prochain match de baseball où je pourrais emmener Ari…
-J'aurais dû y penser.
La jeune femme regardait tendrement les deux hommes endormis.
-Comment va Ari ?
-Il a réussi à nous dire quelques mots.
-Qu'a-t-il dit ?
Le sourire de Peter s'effaça quand il pensa à l'angoisse de son frère. Elisabeth s'approcha et s'assit sur la chaise à côté de lui.
-Il a dit qu'il avait froid…à l'intérieur…
-Mon Dieu…J'ai du mal à imaginer ce qu'il peut ressentir. En tout cas, je suis heureuse de voir que Neal a trouvé une solution pour le réchauffer…
-Ils se sont bien trouvé tous les deux…
Le sourire malicieux d'Elisabeth inquiétait Peter.
-Je pense que les prochains mois risquent d'être amusants…
-Je ne suis pas certain de trouver ça très drôle.
-Mon pauvre chéri, je te promets de te soutenir quand ils seront vilains avec toi. Maintenant, tu as deux petits frères dont il va falloir t'occuper.
-Ne m'en parle pas. J'ai déjà des maux d'estomac rien qu'en pensant à ce qui pourrait arriver…
-Je te connais bien, Peter et ce sourire sur ton visage ne trompe pas. Tu es heureux de les voir aussi proches…
Peter prit la main de sa femme et y déposa un léger baiser.
-Je ne peux rien te cacher. Le bonheur de retrouver Ari a été une expérience indescriptible. Au début, j'ai eu un peu peur quand j'ai vu Neal et lui se rapprocher. Pour être honnête, je n'avais pas confiance en Neal et je ne pouvais supporter l'idée qu'il puisse faire du mal à Ari.
-Et maintenant ?
-C'est plutôt le contraire. Les voir ensemble et voir la manière dont Ari le regarde…ça non plus, ça ne trompe pas. Regarde-les…Ari n'a probablement pas dormi aussi paisiblement depuis des semaines.
Elisabeth caressa doucement la joue de son mari.
-Quand on a cru qu'il était mort…j'ai…
Peter baissa la tête essayant de ne pas se laisser submerger par les émotions que ravivait ce douloureux souvenir.
-J'ai cru…El, je ne sais pas si j'aurais pu surmonter ça. Le perdre une deuxième fois, c'était au-dessus de mes forces.
La jeune femme avait beau ne pas aimer les mots de son mari, elle était conscient qu'il ne faisait qu'énoncer la stricte vérité.
-Quand Neal a commencé à lui parler, j'ai cru qu'il avait perdu la raison. J'ai failli le faire sortir de force. J'étais prêt à le frapper pour qu'il le laisse tranquille.
-Je crois que j'aurais frapper plus fort.
La voix de Neal lui fit lever la tête. Ni lui, ni Elisabeth ne s'était rendu compte que le jeune homme était réveillé et les écoutait attentivement.
-Je suis désolé, Neal. Mais j'avais l'impression que tu lui faisais mal. Je sais que c'est idiot mais je crois que j'étais un peu perdu à ce moment.
-Je comprends, Peter. Je n'étais pas vraiment conscient de ce que je faisais mais une chose est sûre, tu n'aurais pas réussi à me sortir de cette chambre.
Neal avait les yeux fixés sur Ari alors qu'il parlait. Elisabeth tenait toujours la main de Peter, elle pouvait sentir la pression rassurante de ses doigts. Elle laissa couler les larmes le long de ses joues.
-Je devais le ramener, Peter…Je ne me suis même pas posé de questions…
-Que lui as-tu dis ?
-Je ne me souviens pas vraiment de tout.
Peter savait quand Neal mentait mais cette fois, il n'insista pas. Il pouvait accepter que le jeune homme veuille garder pour lui les mots qui avaient ramenés Ari à la vie.
Ari ouvrit les yeux quelques minutes plus tard. Neal n'avait pas bougé et, comme promis, Peter était toujours sur sa chaise. Elisabeth était repartie travailler.
-Bien dormi ?
Ari hocha la tête en réponse à la question de Neal et son regard fit le tour de la pièce.
-Je suis là, Ari.
Peter se leva, s'approcha du lit et prit la main de son frère dans la sienne.
-Comment tu te sens ?
Le jeune homme sembla réfléchir sérieusement à la question.
-La réponse est si difficile à trouver ?
-Je sais…pas…vraiment…
-Ça peut se comprendre.
Une grimace de douleur plissa le front d'Ari et Peter le sentit serrer sa main. Neal comprit qu'Ari avait besoin d'un peu d'espace et essaya de s'extraire délicatement du lit. Ari semblait souffrir de plus en plus.
-Peter, tu devrais peut-être aller chercher le docteur Lévine.
L'agent du FBI n'eut pas besoin de plus d'encouragements. Il sortit de la chambre à la recherche du médecin.
-Ari, où as-tu mal ?
-Quand…je respire…brûle…
Neal ne savait pas quoi faire et il commença à se demander si Peter était parti chercher un médecin dans un autre hôpital. Il avait bien conscience que son ami n'avait quitté la pièce que quelques secondes auparavant. Mais dans ce genre de situation, les secondes devenaient des heures.
Il se pencha, posa son front contre celui d'Ari.
-Je suis là, mon amour. Ça va aller. Peter est allé chercher le docteur…
Ari ferma les yeux, se concentrant uniquement sur la voix de Neal. Cette voix qui l'avait sorti de l'obscurité. Cette voix qui l'avait ramené alors qu'il était prêt à tout abandonner.
Les deux hommes ne se rendirent compte de la présence de Peter et du médecin que lorsque celui-ci posa une main sur l'épaule de Neal. Le jeune homme se redressa, surpris de voir qu'Ari s'était rendormi.
-M. Caffrey, je vais finir par vous embaucher à plein temps. Nous avons bien besoin d'un faiseur de miracles dans cet hôpital.
-Désolé, Docteur, mais ça ne marche que pour une seule personne.
-Je pense que je peux remballer mes médicaments pour le moment. Comment avez-vous fait ?
-J'avais l'impression que Peter était parti depuis une éternité. Ari avait du mal à respirer. J'ai juste essayé de le rassurer.
Le médecin sourit et entraîna Peter dans le couloir.
-J'ai contacté les médecins qui l'ont soigné il y a 10 ans. Ils m'ont confirmé ce que je soupçonnais. Il lui a fallu des mois avant de réussir à entrer en communication avec eux. Il répondait aux sollicitations mais il ne parvenait pas à parler ou à exprimer ses souhaits ou désirs.
-Des mois ?
-On connaît certains patients restés « muets » pendant des années suite à un traumatisme violent.
-Ari nous a parlé. Il a du mal à s'exprimer mais il a dit quelques mots.
Le rire du médecin surprit Peter.
-Après avoir vu ce que Neal est capable de faire, je ne doute pas qu'il réussisse à le faire parler et retrouver toutes ses capacités rapidement. Je ne devrais peut-être pas dire ça mais les médecins ne peuvent pas tout. Dans le cas de votre frère, nous n'avons fait qu'arrêter une hémorragie et recoudre des plaies. Mais nous ne pouvons nous attribuer le mérite de son spectaculaire rétablissement.
Le Docteur Lévine repartit d'un éclat de rire devant le regard interrogateur de Peter.
-Vous allez dire que je suis un incorrigible romantique mais je suis persuadé que c'est l'amour qui a sauvé votre frère…l'amour de sa famille et surtout celui que lui porte ce jeune homme…
Peter resta quelques secondes à méditer sur ce que venait de lui dire le médecin. Il y a seulement quelques jours, il avait été prêt à tout faire pour éloigner Neal de son frère. Et aujourd'hui, il lui devait probablement de pouvoir encore serrer son frère dans ses bras.
