Chapitre XX
S'ACQUITTER
« Mieux vaut s'acquitter, même médiocrement, de son propre devoir plutôt que du devoir incombant à d'autres, fut-ce à la perfection. »
Bhagavad Gîtâ.
- « Je suis vraiment désolé de t'avoir frappé, » s'excusa Suzeno. « Je vous ai pris pour des voleurs… Je ne t'ai pas reconnu tout de suite. Tu assistais au feu d'artifice, c'est ça ? »
Je ne sais pas exactement ce qui se passait à l'intérieur du salon. Ken et Kojirô étaient-ils en colère ? Je ne l'entendis pas répondre – peut-être s'était-il contenté d'acquiescer ?
- « Je vais te chercher des glaçons pour ta mâchoire, » reprit Suzeno. « Encore une fois, je suis désolé. »
Je l'entendis s'approcher. Quand il est passé devant moi, il eut l'air plus contrarié.
- « J'avais dit de m'attendre dans la voiture, » grommela-t-il en secouant la tête.
- « A qui ? » répliquai-je. « Je ne devais pas être encore consciente. »
- « Tes amis sont là. »
J'acquiesçai sans rien rajouter. Il fila dans la cuisine tandis que je regardai vers le salon, inquiète. Je n'avais pas du tout envie de me confronter à eux, une fois de plus. J'étais fatiguée de devoir les repousser – surtout Kojirô – et je savais que cette fois-ci serait une fois de trop. Avec un soupire, je m'avançai lentement à l'intérieur de la place, me tenant au mur pour soulager ma cheville droite le plus possible. Je vis tout d'abord Ken, assis sur le canapé, une main posée sur sa mâchoire endolorie. Il leva les yeux vers moi et se redressa, visiblement surpris. Je savais que je n'étais pas à proprement dit présentable.
- « Bordel, qu'est-ce que s'est passé ? »
La voix grave de Kojirô me fit tourner les yeux vers lui. Debout à côté de la télévision, il me regardait intensément. Je voyais dans son regard une pointe d'inquiétude.
- « Et ne me réponds pas qu'il ne s'est rien passé, » m'avertit-il d'une voix plus menaçante.
Je soupirai. « Tu es impossible… » Et comme il m'observait toujours avec insistance – tout comme Ken. « Bon, d'accord. Je vais tout vous dire, asseyons-nous. »
Je m'avançai pour m'asseoir à côté de Ken. Celui-ci me laissa passer, et je m'installai, ravie de me poser de nouveau. Mes muscles endoloris ne supportaient plus le poids de mon corps et ma cheville, bien que je ne l'ai pas foulée, sembla apprécier d'être libérée de sa charge. Kojirô partit s'asseoir en face de nous tandis que Suzeno revenait avec une serviette remplie de glaçons qu'il tendit à Ken avant de s'asseoir à son tour à mes côtés. Kojirô toisa Suzeno, sûrement encore fâché du coup de poing de celui-ci. Il ne détourna le regard que lorsque je repris la parole. Je leur relatai alors mon entrevue avec Himejima, son projet un peu bizarre de détrôner les populaires, l'attitude protectrice de Gentsuo Moshizumo, mes doutes. A côté de moi, Suzeno écoutait patiemment, je lui avais déjà raconté tout ça. Je vis Kojirô levé un sourcil alors que je continuai de parler. Ils ne m'interrompirent pas mais je sentais que les questions fusaient dans leurs esprits. Je poursuivis en leur rappelant un détail : la provenance des photos prises de mon passé.
- « Au début, j'ai pensé que Yokohama les avait eu en proposant un marché avec le chef des Otsayus, qui s'appelle Etsuko Miyeno… mais à bien y réfléchir, c'est peu probable. Comment aurait-elle pus avoir que Etsuko et moi nous connaissions ? Qu'il fut le premier… » Je m'arrêtai. Je n'avais pas vraiment envie de trop parler de mon passé. « Bref. Elle ne pouvait pas savoir qu'il avait gardé des photos compromettantes… »
- « Attends une seconde, pourquoi avait-il ces photos ? » me coupa pour la première fois Kojirô dont le visage avait pali. « Est-ce lui sur… »
Je laissai un blanc, détournant le regard alors que je sentais la honte m'envahir. Qu'importe le temps passé, qu'importe mon état d'esprit, je ne pourrais jamais effacer la honte qui pesait sur mon passé. Jamais.
- « C'était… un piège, » déglutis-je. « Je ne savais pas qui il était… à l'époque, je venais à peine d'apprendre comment fonctionnait les clans à Tôkyô… Mais lui en tout cas m'avait reconnu et avait tout prévu… »
Je frémis à l'évocation de ce souvenir. Les images revenaient à ma mémoire, soudain si réels…
- « Peu importe, » intervint Ken en posant sa main sur la mienne pour me soutenir. « Continue, s'il te plait. »
Je hochai la tête, tentant d'écarter les visions d'horreur de mon esprit.
- « J'ai donc su que ce n'était pas Yokohama qui avait contacté les Otsayus la première… J'ai ensuite supposé que les Otsayus avaient fait le premier pas en contactant Yokohama, mais là encore, ça ne collait pas. Comment pouvaient-ils savoir que j'étudiais à la Tôhô alors que mon frère et moi faisons très attention à ne rien dévoiler de nous ? Très peu parmi les clans savent nos noms. Tout le monde m'appelle Katsu, comme ils appellent mon frère Yuki. En fait, il n'y a que Matsu et Segun… »
- « Matsu ? Matsu Hiromoto ? » demanda Ken.
Je le regardai, étonnée. Comment pouvaient-ils connaître Matsu ? Ce fut Kojirô qui répondit à ma question silencieuse.
- « On l'a rencontré dans le quartier la dernière fois qu'on t'a rendue visite. »
- « Ah bon !... » Je restai cependant perplexe. Qu'ils se rencontrent, d'accord… mais cela n'expliquait pas comment ils connaissaient son nom, entier qui plus est !
- « Et Segun… Qui est-ce ? » s'enquit Ken en revenant sur le sujet.
- « Le chef du clan auquel appartient Matsu. Je ne connais pas son vrai nom, si c'est ce que tu demandes. A dire vrai, son clan et nous – j'entends mon frère et moi – formons souvent une alliance quand les choses vont mal… Ca a été le cas quand les Otsayus et nous étions, disons, en froid. »
- « Et qu'est-ce qui s'est passé ? » demanda Kojirô.
- « Ils n'ont pas apprécié de me voir traîner dans leur territoire… »
- « Quelle idée d'aller se promener dans un terrain ennemi, » commenta Ken d'un ton plus léger.
- « Si tu ne m'y avais pas traîné, ça ne serait pas arrivé, » répliquai-je sans reproche.
Il me regarda surpris.
- « Le stade de football de la ville. C'était ça leur territoire, ou du moins une partie. »
Sa bouche forma alors un « o » alors qu'il se rappelait m'avoir amenée là-bas de force.
- « Je ne savais pas. »
- « C'est de l'histoire ancienne, » l'excusai-je en souriant. « A présent, le stade est sous notre garde – au clan de Segun et nous – de ce côté-là, il n'y a pas de problème… Mais je pense que c'est la raison pourquoi Miyeno a utilisé son atout contre moi avec les photos. »
- « N'as-tu pas dit qu'il ne savait pas où tu étudiais ? » demanda Kojirô. « Comment en est-il venu à prendre contact avec Yokohama ? »
- « Une tierce personne, » répondit Ken, à ma place.
J'acquiesçai. « Ce devait être quelqu'un du milieu et qui était également liée à l'école. Pourtant, avec les réunions, j'ai l'occasion de voir la plupart des professeurs et ce n'était aucun d'eux. Surtout que je doute que quelqu'un de cette profession puisse être lié aux gangs… et puis quel intérêt avait-il à faire ça ? Le plus probable, c'était parmi les élèves. Et avec ce que Himejima complotait, j'avais de quoi cogiter sur elle. Si elle était liée aux clans, elle pouvait très bien jouer les intermédiaires. Leurrer Yokohama et proposer le marché avec les Otsayus. Restait encore à savoir comment elle s'y était prise. »
- « C'est pour ça que tu traînes avec Yokohama ? » demanda Ken.
- « Plus ou moins. On s'est parlées à plusieurs reprises avant qu'on nous voie officiellement ensemble. Ca a été dur de l'approcher et de lui parler calmement… Vu qu'elle ne déteste et qu'en retour, je ne l'aime pas vraiment après ce qu'elle a fait car, malgré tout, c'était elle qui a décidé de publier cet article. Elle aurait pu refuser, après tout, mais bref ! J'ai pu tirer elle la confirmation qu'Himejima était bien l'intermédiaire. C'est elle qui a dévoilé l'existence des photos à Yokohama. Apparemment elle ne lui aurait pas dit de quoi il s'agissait, seulement que c'était suffisamment important pour que je sois, je cite encore, « hors jeu » par la suite. Car, oui, elle lui a expliqué ce qu'elle avait pour but de détrôner les populaires mais qu'en échange de ma perte, elle laisserait Yokohama tranquille. En gros, elle s'est présentée comme un intermédiaire entre les Otsayus et Yokohama et a procédé au marchandage. Apparemment, Yokohama ne savait pas que les Otsayus avaient demandé une telle somme d'argent, Himejima ne lui ayant été plutôt vague sur les termes de l'échange avant que les photos ne soient publiées et que le clan réclame son du… » Je pris une petite pause. « Je sais, c'est un peu compliqué tout ça mais Himejima n'est pas vraiment très saine d'esprit… Donc, les Otsayus voulaient être payés et les choses sont devenues plus difficiles pour Yokohama qui refusait de payer autant d'argent – comment expliquerait-elle à son père la raison de cet endettement ? »
- « Elle t'a vraiment expliquée tout ça ? » s'étonna Ken.
- « Je ne lui en ai pas vraiment le choix, » répondis-je. « Je sais comment procède les gangs. Avoir des dettes envers un clan n'est vraiment pas conseillé, vraiment pas… Comme je savais exactement ce qu'elle devait subir, je lui ai proposé un marché. »
- « Un marché ? » répéta Kojirô.
- « Oui. Je lui ai plus ou moins dit que j'étais du milieu… »
- « Quoi ! Mais… »
- « Je l'ai également prévenue que si, par un quelconque hasard, je venais à apprendre qu'elle a trahi ce secret, ce serait à mon gang qu'elle aurait affaire. »
Ken et Kojirô réagirent à peu près de la même façon : ils n'étaient pas convaincus que ce soit suffisamment. Apparemment, il ne me voyait pas comme une grande menace. S'ils savaient…
- « D'autant plus qu'elle a besoin de moi pour se sortir de là, » rajoutai-je en ignorant leurs réactions. « Les gangs traquent les personnes qui ont une dette envers eux. La pression qu'ils effectuent va du harassement à l'agression même. Yokohama a déjà eu des problèmes. Encore heureux que son chauffeur était toujours présent avec elle puisqu'elle n'utilise pas vraiment les transports publics. Elle ne peut pas refuser une protection supplémentaire. »
- « C'est pour ça que tu l'accompagnes au lycée ? »
- « En partie. L'autre étant que je veux que Himejima me voie avec Yokohama et qu'elle s'inquiète un peu. Jusque-là, elle était plutôt prudente. Je l'ai suivie durant plusieurs soirées… »
- « C'est ça que tu faisais le soir ! » s'exclama Ken. « Désolé, continue. »
- « Ca n'a rien donné, » continuai-je. « Mais je savais déjà qu'elle était plus ou moins reliée à un gang. Elle me l'a pratiquement dit elle-même. »
Je leur sortis un papier griffonné que j'avais par chance garder avec moi. J'attendis qu'ils terminent de la lire avant d'expliquer la suite.
- « Elle me l'a donnée le jour où on a récupéré le stade… C'était pendant un de vos matchs, je ne sais plus contre quelle autre équipe, le week-end qui a précédé mon retour à l'école. »
- « C'était donc toi qui te battais ! » se rappela Ken. « On a vu qu'il se passait des choses dans les tribunes mais on a d'abord pensé que c'était des hooligans… Et comme le match n'a pas été interrompu… »
- « Oui mais comment ça se fait que Himejima ait été impliquée ? » le coupa Kojirô. « Des problèmes avec les gangs ? »
- « Avant la confrontation – et c'est ce qui l'a provoquée d'ailleurs – Himejima avait des problèmes avec Miyeno, je pense à cause des photos et du refus de Yokohama de payer. C'était culotté de la part d'Himejima de traîner là-bas… Je ne savais pas encore qui elle était et j'étais loin de me soucier des raisons de tout ça… alors quand je l'ai vue brutaliser une fille, j'ai voulu intervenir. En fait, j'avais aussi besoin de me battre à ce moment-là… Enfin bref,» soupirai-je. « Ce n'est pas le sujet. »
- « Et qu'est-ce qui s'est passé hier soir ? » questionna Ken. « Parce qu'on a vu Yokohama et elle n'avait pas vraiment l'air très heureuse… Apparemment, elle voulait à tout prix te parler. Elle est même allée menacée le directeur ! »
Suzeno pouffa à mes côtés tandis qu'un sourire se glissait sur mes lèvres au doux souvenir…
- « Et bien, avant-hier, Matsu m'a avertie qu'il avait réussi à filer Himejima jusqu'à un recoin où elle a rencontré plusieurs personnes. Apparemment, il s'agissait d'un clan auquel on ne s'était jamais confronté encore puisque l'endroit où ils étaient se situe à l'extrême opposé de Tôkyô par rapport à mon quartier. Donc, hier on a décidé d'aller y jeter un coup d'œil, voir même d'engager la… hum, conversation. »
- « Une conversation, » répéta Suzeno qui intervenait pour la première fois, amusé. « Jolie description. »
- « Et donc Yokohama aurait été… »
- « Un vrai boulet de plus, » commenta Suzeno.
- « …de trop, » conclus-je malgré tout. « En cas de confrontation violente, ç'aurait été difficile de se battre et de la protéger en même temps… »
- « …Personnellement, les laisser faire ne m'aurait pas posé beaucoup de problèmes, » continua-t-il.
- « …Du coup, » continuai-je en l'ignorant. « On a décidé qu'il valait mieux qu'on la laisse quelque part. »
- « Disons que on l'a fait descendre dans la voiture près du territoire de Segun, » expliqua Suzeno à ma place. « Un entrepôt un peu à l'écart de la ville… Comme ça, elle ne risquait pas grand-chose, les gars de Segun la protégeaient sans se montrer. Enfin, je pense… De toute façon, il était peu probable qu'on vînt la chercher là. »
- « Les gangs ne s'aventurent jamais dans le territoire principale d'un autre, » rajoutai-je.
- « Pourtant… L'endroit que Matsu a vu devait être leur repaire, non ? » interrogea Ken.
- « C'est vrai, » approuvai-je. « Ca devient presque une habitude… Mais j'allais là-bas seulement pour trouver des réponses, malgré les risques. C'est pour ça que j'ai averti le gang de Segun. Je savais depuis longtemps que c'était un risque à prendre… S'il ne s'agissait que de moi, je m'en moquerai. Mais Himejima ne s'arrêtera sûrement pas là. Elle s'en est prise à Temi Masu et ça, je ne peux pas l'accepter. »
- « Et donc, tu t'es battue… ? »
- « Malheureusement, c'était inévitable… On n'obtient pas de réponses si on ne se montre pas persuasif… »
Il y eut un silence. Pendant toute cette conversation, les expressions de Ken et de Kojirô avaient varié de la surprise, l'inquiétude, la frustration… mais là, c'était autre chose. Je ne saurais le décrire exactement. En leur racontant tout ça, j'affirmai mon appartenance à l'univers des gangs. Jusque-là, c'était quelque chose qu'ils savaient mais dont nous ne parlions jamais. Peut-être ne réalisaient-ils pas vraiment ce que cela signifiait, mais à présent, ils y étaient obligés. Pourtant, ce n'était pas si grave que ça puisque Suzeno et Matsu m'avaient accompagné durant tout ce temps. Je n'étais pas seule à me battre. Sinon jamais je n'aurais pu y arriver.
- « Et… qu'est-ce que tu as appris ? » demanda-t-il.
- « Des choses bien intéressantes, crois-moi. »
Yokohama ne manqua pas de monter sur ses grands chevaux mais je la calmai vite en lui dévoilant tout ce que j'avais appris. Finalement, je tenais bel et bien ma parole. Une fois satisfaite, elle déclara qu'il était temps qu'on mette les choses au clair avec Himejima. J'acceptai mais apposant une condition. Pas d'article. Une confrontation directe. Mais d'abord, il y avait une dernière chose à arranger. On attendit la fin de la semaine pour passer « aux choses sérieuses ». A présent, Himejima savait que j'avais confirmé mes doutes. Et elle allait probablement agir tôt ou tard, alors mieux valait pour nous d'agir v
Les cours de la matinée venaient de se terminer. Comme convenu, je suis allée chercher Himejima dans sa classe. Quand elle me vit l'attendre devant la porte, elle se raidit. Gentsuo, bien sûr, ne traînait pas très loin.
- « Il faut qu'on te parle, » lui dis-je d'une voix sec.
- « Et pourquoi ? Moi, je n'ai rien à te dire, » répliqua-t-elle.
- « Pourtant tu vas devoir le faire, » continuai-je sans me soucier de son regard noir. « Je n'hésiterai pas à employer la force si tu refuses. Ou alors on peut parler là, devant tout le monde, mais je ne pense pas que ce soit dans ton intérêt. »
Elle jeta un coup d'œil autour d'elle. Il n'y avait pas à chercher bien loin pour trouver des oreilles tendues, des regards curieux, une attention concentrée sur nous. Se reprenant, elle afficha un sourire – que je trouvai bien hypocrite – et s'avança vers moi.
- « Ne sois pas si dure, bien sûr que je te suis ! Tu viens, Gentsuo ? »
Son attitude me rebutait. Elle était vraiment dérangée… Je la conduisis cependant sans prononcer un mot jusqu'à l'escalier menant vers le toit.
- « C'est interdit de monter là-haut, » remarqua-t-elle, cette fois acerbe. « Tu manques à tes devoirs, déléguée. »
- « Pour le moment, tu te contenteras de m'appeler Katsu, » déclarai-je en la toisant du regard.
Elle eut un mouvement de la tête, signe qu'elle comprenait ce que je voulais dire. J'entamai les escaliers.
- « Tu veux qu'on se batte ? » demanda Gentsuo.
Je me retournai de nouveau vers elle.
- « Me battre ? » répétai-je avant de sourire. « Mais, je l'ai déjà fait. » Puis, sans sourire. « Allez ! Dépêchez-vous, je n'ai pas que ça à faire… »
Ils finirent par me suivre jusqu'en haut des escaliers et finalement, sur le toit. L'air froid parcourut mes poumons, vivifiant. Quand ils aperçurent que Yokohama également les attendait, la surprise et la méfiance flottèrent dans leur regard.
- « C'est quoi cette histoire ? » demanda Himejima. Malgré ses efforts, elle ne put empêcher l'inquiétude perler dans sa voix.
- « Ca me semble plutôt évident, non ? » demandai-je en me tournant vers Yokohama.
Celle-ci acquiesça d'un geste de la tête, les yeux rivés vers Himejima.
- « Je vais être claire, Himejima, » repris-je en me tournant vers elle. « Tu as tenté de nous berner mais ça a échoué… »
- « Je ne vois pas de quoi tu parles, » se défendit-elle.
- « De un, tu t'es servie de Yokohama pour m'atteindre avec ces photos, » commençai-je à énumérer. « Et ensuite, tu as fait pression sur elle pour payer les Otsayus… »
- « Les Otsa-quoi ? Je ne sais pas qui ils sont… »
- « Oh donc, tu ignorais que tu avais affaire à eux… ? » repris-je en fouillant dans ma poche pour en tirer sa lettre. « Tu as pourtant écris ici que tu avais des problèmes avec eux. Si tu ne les connais pas… qu'est-ce que ça pourrait bien être ? »
- « Je n'ai pas… »
- « Et puis, c'est difficile à croire que les Otsayus aient su d'eux-mêmes que j'étais inscrite à la Tôhô et Yokohama n'a pas besoin de fricoter avec des clans… C'était impossible qu'elle sache que Miyeno avait ses photos... »
- « Et pourquoi, moi, je l'aurais su ? » répliqua-t-elle.
- « Bonne question, Gentsuo ? Tu pourrais peut-être répondre à cette question, quand on sait que tu faisais partie de leur gang ! »
- « Mm. » Celui-ci jeta un coup d'œil à Himejima.
- « Ca n'est pas une preuve ! » s'emporta celle-ci.
- « Des… preuves ? » réagit Yokohama en souriant. « Si c'est ce que tu veux… »
Elle fouilla dans son sac et en sortit une pile de photos qu'elle jeta à terre, devant Himejima. Dessus, on voyait clairement la jeune fille traîner avec les membres du groupe « Kazane ».
- « Arrête donc de jouer l'idiote, j'ai interrogé certains gars du clan et ils ont été assez… coopératifs. »
Himejima avait blanchi. « Comment… ? »
- « Ce n'était pas très difficile après tout le charabia que tu m'as fait, » répondis-je en haussant les épaules. « Tu m'as pris pour une imbécile et tu t'es lourdement trompée. »
- « Ce n'est pas terminé ! » rugit-elle en déchirant les photos.
- « C'est inutile, » lui dit Yokohama. « J'ai les négatifs. »
- « Je te préviens que si c'est une guerre de clan que tu veux, on est déjà prêt, » menaçai-je. « Je suis même certaine que les Otsayus seraient ravis d'occuper une partie de votre territoire en échange de leur aide… Ce n'était pas très intelligent d'envoyer tes propres gars harasser Yokohama alors que je t'ai clairement fait savoir que je la protégeai. »
- « Ne prends pas la grosse tête ! Tu crois que tes menaces me font peur ?! » grogna Himejima, dont le visage avait viré aux rouges. « Gentsuo ! »
- « Tu veux que ton chien se batte pour toi ? » ricanai-je. « Ce sera avec grand plaisir ! »
Je bluffai. Même si je pensais être à la hauteur de Gentsuo, je ne voulais pas me battre alors que mon poignet et ma cheville restaient encore douloureux. Heureusement, Himejima devait être suffisamment inquiète à l'idée d'engager une guerre de clan - ses faveurs auprès de Kazane ne devait pas aller jusqu'à pardonner un tel écart.
- « Tu es quand même assez stupide pour donner à Yokohama une autre raison qui la pousserait à te faire expulser, » railla Himejima.
- « Je pense qu'elle n'est pas assez conne pour voir où le vrai danger est. » Encore du bluff. Jamais je ne pourrais agresser Yokohama, même pour ce secret-là.
- « Hin ! » Himejima renifla avec mépris. Elle non plus n'en était pas sûre.
- « J'ai conclu un marché avec elle, » rajouta Yokohama d'un ton glacial. « Et je le tiendrai quoiqu'il me coûte. Par contre, j'ai un compte à régler avec toi. Tu as essayé de m'escroquer et ça, tu vois, je ne le pardonne pas. »
- « Et tu crois faire quoi ? » ricana Himejima. Son visage était déformé par la haine. Gentsuo, à côté, ne disait rien. Comme je le pensais, il agissait en chiot docile, attendant les ordres. C'était tellement typique…
- « Je peux vous faire expulser, » répondit Yokohama froidement. « Toi et ton… copain. » Elle toisa Gentsuo qui la foudroya du regard en retour.
- « Comme tu l'as fait expulser, elle ? Laisse-moi rire ! »
- « Il y a des personnes contre lesquelles je ne peux pas lutter. »
Je ne m'attendais pas à cette phrase-là. De quoi parlait-elle ?
- « J'ai moi aussi mené une enquête sur toi. Je crois savoir que ton père travaille à l'entreprise des Ashibishus ? C'est bien parce que mon père a de très bons contacts partenariaux avec elle… »
- « Quoi ? Qu'est-ce que tu comptes faire… ? » Son teint devint livide.
- « J'ai entendu dire que les Ashibishus avait besoin de revoir ses effectifs… Après tout, ton père n'est pas indispensable… »
- « Non mais pour qui tu te prends ?! C'est ce que je déteste le plus chez vous, cette arrogance ! Tout ça parce que ton père est haut placé ? »
- « Non, tout ça, parce que mon père est à la tête de son entreprise et qu'il ne serait pas très ravi de savoir que des membres de clans fréquentent mon école et qu'un d'entre eux me pose problème. »
- « Dans ce cas, ça la concerne elle aussi ! » Elle me pointa du doigt vulgairement. « Si tu y réfléchis bien, tu y gagneras beaucoup plus en l'excluant elle, que moi ! Et je te promets de te laisser tranquille après ! »
- « Je ne marchande plus avec toi, c'est terminé, » répliqua Yokohama. « De toute façon, mon père n'est pas obligé de savoir qu'elle en fait partie. Après tout… je n'ai aucune preuve que ce soit vrai !... »
- « Il suffira que j'en témoigne… »
- « Tu es bornée ! » s'impatienta Yokohama. « Mais tu n'as pas intérêt à dire quoi que ce soit, ou je te promets que ta famille va en pâtir ! Ne sous-estime pas l'importance de l'argent et de l'influence, ce serait une grossière erreur. Une de plus. »
- « A ta place, je l'écouterai, » l'appuyai-je. « Si vous vous calmez, vous pourrez continuer vos études et obtenir vos diplômes. Si vous êtes ici, c'est que vous devez un minimum vous en soucier, n'est-ce pas ? »
- « Plus d'entourloupe, » précisa Yokohama.
- « Aucune et à personne, » conclus-je.
- « Alors ? »
Il y eut un long moment de silence qui me parut interminable. Pourtant, il était clair qu'elle n'avait pas le choix. Son regard était haineux et elle se mordait les lèvres, de rage. Finalement, c'est avec la voix légèrement suraigu qu'elle accepta avant de quitter les lieux, suivie de près de Gentsuo qui me jeta un dernier regard mauvais. Quand ils eurent disparu dans les escaliers, je respirai enfin normalement. Malgré tout, j'étais restée tendue du début jusqu'à la fin. Mais ça c'était mieux passé que je ne l'espérais.
- « Bon, » reprit Yokohama à côté de moi. « Voilà, c'est fait. »
- « Oui, c'est fait. »
C'était étrange de faire équipe avec elle. Je devais pourtant la détester après ce qu'elle m'a fait. Après qu'elle ait publié ces photos. Pourtant… Je ne ressentais rien de négatif. Rien de positif non plus. Je n'avais aucune estime pour elle mais je ne la détestais pas. Sans doute parce que cela me fatiguerait trop de la haïr. Peut-être parce que j'avais finalement tourné la page.
- « Je pourrais te dénoncer, toi aussi, » continua Yokohama sans me regarder.
Ca ne m'étonnait pas. Elle avait publié ces photos, me dénoncer à la police serait une chose facile pour elle.
- « Et tu vas le faire ? » lui demandai-je calmement.
Elle ne répondit qu'après un court silence.
- « Non. »
- « Très bien. »
- « Mais que ce soit clair entre nous, je ne te dénonce pas seulement parce que je sais que tu t'en vas. »
- « Je ne m'attendais pas à autre chose. »
- « Alors… On est quitte. »
- « Ouais, on est quitte. »
Après ça, Yokohama me devança dans les escaliers, d'un pas assuré, presque triomphant. Je restais un peu plus longtemps, pensive. Tout ça me faisait réfléchir. Jusque là, j'avais toujours pensé être une exception. Faire partie d'un clan et pourtant avoir la chance de travailler dur dans un très bon lycée pour s'en sortir, s'élever dans la hiérarchie et enfin quitter le monde des bas quartiers. Mais je devais me tromper. Après tout, Himejima, Gentsuo, eux aussi avaient du bosser dur pour en arriver là, à la Tôhô. Peut-être avaient-ils le même projet que moi, réussir et s'en aller. Chacun possédait sa propre histoire, ces propres raisons. Peu entraient dans l'univers des gangs par hasard ou spontanément. Il fallait vraiment être dérangé pour ça ou complètement perdu. A cause de mon enfance difficile et le manque de chance qui pesait sur ma famille, je m'étais mise en tête que nous étions unique, en quelque sorte. Notre passé sortait tellement de l'ordinaire. A présent, je réalisai que je m'étais lourdement trompée.
Finalement, je n'étais pas si différente.
J'observais les environs de l'école avec un nouvel œil. La rue, bondée de monde à cette heure du déjeuner, voyait circuler autant d'individus que d'histoires. Les hommes et les femmes qui se croisaient sembler d'ici identiques. Un flot de têtes et de corps qui s'entremêlaient avec empressement, encadré par des alignements d'immeuble et séparé en deux par une route où des voitures au modèle différent semblait pourtant les mêmes. Du toit, tout semblait d'abord égal. Et puis, on y regardait plus attentivement, on voyait des détails ressortir. Un téléphone à la main, une cigarette à la bouche, une écharpe de couleur unie ou mélangée à d'autres, des manteaux noires, bleus foncés, blancs… Distinctifs. On apercevait quelqu'un se penchait vers le sol, à la recherche d'un objet perdu, et peut-être bientôt retrouvé ; un enfant s'élancer sur la route provoquant des cris, des émois, un crissement de pneu, et un réflexe de sa mère qui le rattrapait tout aussitôt ; une vieille personne bousculée par la foule, fragile et pourtant résistante puisqu'elle tenait encore debout… Une différence s'imposait. Mais ce n'était encore que les apparences. Qu'est-ce qui s'agitait au fond d'eux en ce moment ? La faim ? La soif ? La colère ? La peur ? La joie ? le soulagement ? Le stress ? Un mélange de tout ça ? Qu'est-ce qui les composait ?
Et qu'est-ce qui me composait moi ? Etais-je heureuse ? Soulagée ? Ou bien, épuisée ?
Un ventre grogna dans les environs et je mis un certain temps à m'apercevoir que ce n'était pas le mien – je n'avais pas tellement faim après ce qui venait juste de se passer. Mon estomac commençait à peine à libérer les tensions du moment. Je me retournai et aperçus, non sans grande surprise, Kojirô et Ken qui se détachaient du mur derrière lequel ils s'étaient probablement cachés tout du long. Un peu exaspérée, mais aussi amusée, je m'avançai vers eux en même temps qu'ils venaient vers moi.
- « Vous… »
- « Ne nous frappe pas ! On est désolés ! » s'empressa de supplier Ken sur la défensive, les mains devant lui en signe de prière, la tête légèrement penchée.
Avec tout le stress emmagasiné, je ne pus m'empêcher de rire à en avoir mal à la mâchoire. C'était, au fond, tellement prévisible de ces deux-là !
- « On avait pas vraiment prévu d'écouter aux – hum – portes, » expliqua Kojirô, calmement, mais un sourire aux lèvres.
- « C'est bien tenté mais tu es un piètre menteur, tu le sais ? » continuai-je à rire. « Pour vous être inquiétés pour moi… Merci. »
Etrangement, je ne détachai pas mes yeux de Kojirô qui me regardait en retour… Intensément. Un frisson me parcourut.
- « Bien sûr qu'on s'est inquiétés ! » s'exclama Ken en me donnant une petite claque amicale sur l'épaule. « Mais, je t'assure qu'il dit vrai… Pas vrai les gars ? »
Il se tourna et je pus voir que Takeshi, Kazuki, Neji, Sadana et même Temi étaient présent, avec une certaine fierté sur leurs lèvres.
- « On a voulu changer d'endroits pour déjeuner, » expliqua Ken. « On s'est dit que le toit, ça pouvait être pas mal. Ce n'est donc qu'une coïncidence, tu vois ? »
Mon œil.
- « Et pourquoi Temi est là ? » lui demandai-je, amusée.
- « On la prit au passage, » répondit-il en haussant les épaules.
- « Oui, oui... »
- « Mais oui ! Puisque je te le dis… allez ! Tout le monde, c'est l'heure de déjeuner ! » Motivant sa troupe, Ken s'avança joyeusement de l'autre côté du toit, derrière l'entrée, accompagné des autres.
Temi m'attendit avant de les suivre également.
- « Tu n'étais pas obligée de faire ça, » me dit-il en souriant.
- « Peut-être pas, c'est vrai, » avouai-je. « Mais, je l'ai quand même fait. »
- « Merci. »
On se sourit. Depuis combien de temps étions-nous devenus de si bons amis ? Depuis combien de temps me souciais-je autant d'eux ? Je n'arrivais pas à fixer une date ou une période dans ma tête. Tout paraissait alors si confus…
- « On n'a pas vraiment entendu ce que Yokohama t'a dit à la fin, » remarqua Kojirô derrière moi. « Elle t'a menacée ? »
- « Mm. Non. Elle m'a affirmée qu'avec ça, nous étions en quelque sorte quitte et que, donc, elle ne dirait rien. »
- « C'est tout ? »
- « Oui… C'est tout. »
Non, ça ne l'était pas. Pas tout à fait encore…
