Ça y est, c'est la fin. Le tout dernier chapitre, enfin, l'épilogue, quoi.
Avis aux éventuels profs de français adeptes des théories du complot (je ne vise absolument personne) : malgré une forte ressemblance avec le prologue, cet épilogue a bel et bien été écrit à la fin de l'histoire, et je n'en ai préparé le scénario qu'il y a deux semaines. Je ne l'avais absolument pas prévu quand j'ai commencé l'écriture de YOLT.
Je précise ça parce que l'an dernier, j'ai eu un prof de français qui nous avait fait lire le premier et le dernier chapitre d'un roman (les deux passages se ressemblaient d'ailleurs très peu), et nous a expliqué qu'il était évident que l'auteur les avait écrit en même temps : au début le protagoniste était un mec pauvre qui avait du mal à finir ses fins de mois, mais qui se prend pour le maître du monde, et à la fin il a grimpé dans l'échelle sociale et est devenu quelqu'un de super important (je crois que le bouquin en question était Bel-Ami, mais je me gourre peut-être).
Peut-être que l'auteur était effectivement un génie, peut-être pas (personnellement ça m'étonnerait), en tout cas ce n'est pas mon cas. Moi, j'ai juste eu une illumination soudaine pendant que je préparais les derniers chapitres.
Sur ce, bonne lecture !
Épilogue : Adieux et renouveau
Le soleil se levait doucement sur une banale matinée d'avril. Les oiseaux pépiaient, les bourgeons s'ouvraient, les fleurs commençaient à sortir de terre, la neige fondait, la nature revenait avec le printemps naissant, bref, la vie continuait.
Pour certains.
Pas pour d'autres.
La vieille femme se tenait dans la lumière s'écoulant de la fenêtre de sa petite chambre. Elle regardait fixement la silhouette endormie dans le lit devant elle.
« Cette fois-ci, c'est la bonne, on dirait, dit-elle à l'intention de l'autre personne debout à côté d'elle.
-Mmmh-mmh » fit cette dernière, songeuse.
Une troisième personne, assise à côté du lit, se leva et les regarda.
« Ah... vous étiez deux. Je m'en doutait depuis un petit moment, tu sais, Lila.
-Je n'en doute pas, répondit le fantôme. Après tout, vous êtes la meilleure sorcière des montagnes du Bélier, mademoiselle Patraque. C'est normal que vous remarquiez ces choses là.
-Il est un peu en retard, non ? Fit le deuxième fantôme, à l'apparence plus jeune.
-EXCUSEZ-MOI. C'EST NORMAL QU'IL Y AIT AUTANT DE MONDE, ICI ? AH... MADEMOISELLE PATRAQUE. MES RESPECTS. »
La Mort fixa les deux silhouettes vaporeuses qui attendaient à côté de la sorcière, puis il (*) sortit des replis de sa robe un large sablier, dont le sable était arrivé au terme de sa course.
(* ça étonne encore quelqu'un ?)
Sur son socle en bois était fixée une petite plaque, annonçant le nom Lila Delencre. Si on regardait bien à l'intérieur du sablier, dans l'ampoule supérieure, on remarquait un autre petit sablier qui semblait flotter dans le vide. Lui aussi avait écoulé tout son sable, depuis bien longtemps. La Mort le fixa avec intérêt, puis releva la tête vers les deux fantômes.
« MADEMOISELLE DELENCRE, JE NE M'ATTENDAIS PAS A VOUS TROUVER ICI. JE VOUS CROYAIS A ANKH-MORPORK...
-J'ai décidé de passer mes dernières années à Lancre, répondit Lila, dont le fantôme commençait déjà à rajeunir. J'avais toujours rêvé de visiter ce pays, et je ne l'ai jamais fait dans ma jeunesse. C'était le moment ou jamais.
-ET MADEMOISELLE VERI... NOUS NOUS RETROUVONS. »
La deuxième fantôme hocha la tête en silence. Tiphaine, la sorcière, se tenait dans un coin et ne pipait mot, observant la scène sans y participer.
Salomé finit par briser le silence. Elle se tourna vers Lila.
« Comme tu l'as dit, cette fois ci, c'est la bonne. Et pour moi c'est la dernière. J'ai déjà eu la chance de profiter d'une nouvelle vie, et aujourd'hui il est temps que je meurs vraiment.
-Qu'est ce que tu compte faire ? Demanda son amie, soucieuse. Disparaître ? Ne plus du tout exister ? »
Salomé secoua la tête en souriant.
« Non. Je quitte la vie, mais je ne veux pas quitter ce monde. Alors je vais faire comme les sorcières... me fondre dans la nature. Comme ça, je serais toujours présente.
-Tu va me manquer. »
Lila serra Salomé dans ses bras, une dernière fois.
« Merci pour tout ce que tu as fait pour moi, fit doucement la Globe-Mondienne. Je ne te l'ai jamais assez dit, mais sans toi rien n'aurait été pareil. Merci du fond du cœur. »
Elle se tourna ensuite vers la Mort.
« Et merci à vous, de m'avoir accordé cette chance.
-C'ETAIT LA REGLE. IL N'Y A RIEN A DIRE.
-Mais moi, je suis humaine, et je ne connais rien de ces règles. Donc je dois vous remercier. Mais... j'ai une dernière question, avant de partir.
-JE T'ECOUTE.
-Je crois avoir compris pourquoi le Disque continue de vivre. Même sans Pratchett pour continuer à écrire. Je n'ai jamais eu de certitude, mais avant de mourir... j'aimerais savoir. C'est ce qu'écrivent les lecteurs, n'est-ce pas ? Il n'existe pas qu'une seule version du Disque, et nous vivons ici dans celle inventée par un fan. Je l'ai compris quand l'histoire s'est terminée, et que j'ai continué à voire d'autres mots dans la structure du monde. Mais je n'ai jamais été fixée. »
Lila la regardait avec une expression de calme attentif. Elles en avaient discuté longuement, ce jour là, et avaient fini par décider de cesser de s'en soucier, et de profiter simplement de leur vie sans s'embêter avec des questions de libre-arbitre et de futur écrit. Mais Salomé ne changerait jamais...
« PEUT-ETRE QUE OUI, PEUT-ETRE QUE NON, fit la Mort. LA VERITE N'EST JAMAIS AUSSI SIMPLE. CROYEZ-VOUS QU'UNE SEULE ET UNIQUE PERSONNE PUISSE DECIDER DE TOUT CE QUI ARRIVE A CHAQUE SECONDE QUI PASSE DANS UN UNIVERS AUSSI VASTE QUE LE NOTRE ? IL FAUT FORCEMENT UNE TRAME D'HISTOIRE A CE MONDE POUR FONCTIONNER, MAIS CELA NE L'EMPECHE PAS D'EXISTER PAR LUI MEME ET DE FORMER SON PROPRE FUTUR.
-Donc ?
-OUI. ET NON. »
Salomé soupira.
« C'est tout le temps comme ça, la métaphysique. Je suppose que je vais devoir me contenter de ça. »
La fantôme se tourna à nouveau vers Lila, puis vers Tiphaine. Elle leur sourit à toutes les deux.
« Adieu. »
Puis elle s'effaça lentement, et ce fut comme si elle n'avait jamais été là.
Lila sentait qu'elle aurait dû être triste, pourtant elle ne l'était pas. Tout au plus ressentait-elle un léger regret pour toutes ces années passées ensemble et qui n'étaient plus désormais que des souvenirs, gravés dans sa mémoire.
« ET TOI ? »
Lila revint à la réalité du moment. Elle regarda la Mort en face, et déclara en souriant :
« Salomé m'a tellement parlé de son monde. J'aimerais pouvoir le voir de mes propres yeux. Je voudrais me réincarner sur la Terre. »
La lumière se refléta sur le sourire figé de la Mort. Il leva le sablier de Lila d'une main osseuse, et claqua des phalanges de l'autre.
Et tout disparut.
oOoOoOoOo
Paris, août 2015.
Cela faisait maintenant quinze ans que Lila vivait sur Terre. Enfin, vivait, c'est un bien grand mot. Dans un monde où la magie n'existait pas, les gens ne croyaient pas au surnaturel et leurs esprit étaient aussi refermés que des huîtres. La morporkienne en était donc réduite à observer le monde par les yeux d'une autre. Ce qui lui convenait d'ailleurs parfaitement : elle se sentait incapable de se débrouiller seule dans ce monde dont elle ne savait rien, même après quinze ans à l'observer. La jeune fille dont elle habitait l'esprit avait une famille aimante, une vie simple plongée dans une routine rassurante, des résultats satisfaisants à l'école, son avenir apparaissait radieux et sans problèmes. Tout ce dont Lila avait autrefois rêvé... jusqu'à découvrir la présence de Salomé. Mais ici, elle savait pertinemment que son hôte ne saurait jamais rien de son existence. Elle s'était donc résolue à observer ce monde fascinant, comme une spectatrice extérieure.
Jusqu'au jour où son hôte avait déménagé dans une grande ville, apparemment la capitale de son pays. Paris... Lila s'était retrouvée encore plus perdue dans cette environnement grouillant de vie, mais ce n'était pourtant pas ça qui avait tout bouleversé.
Son hôte avait une véritable passion pour la lecture, et raffolait des romans parlant de magie et de mondes parallèles. Elle avait néanmoins une fâcheuse tendance à relire des dizaines de fois les mêmes livres. Arrivée à Paris, elle s'était rendue directement à la bibliothèque de son quartier dès qu'elle avait eu du temps libre. Elle avait flâné dans les rayonnages bien plus étendus que ceux de sa bibliothèque de banlieue. Elle était allée voire une bibliothécaire, à la recherche de conseils de lecture. Oh miracle, la bibliothécaire en question partageait sa passion pour les récits fantastiques. Elle la mena donc à travers les rayons couverts de livres, donnant son avis sur divers ouvrages, jusqu'à ce qu'elles arrivent dans le rayon étiqueté P. La jeune bibliothécaire avait alors sortit un roman d'une des étagères.
« C'est mon auteur préférée, avait elle déclarée à la jeune fille. La série est assez longue, mais c'est super intéressant. En gros, il s'agit d'un univers complètement loufoque, dont le but premier était de parodier les clichés de l'heroic fantasy, mais l'auteur a continué à exploiter cet univers pour y parler de tout plein de thèmes différents. Tient, celui-ci par exemple... (elle sortit du rayonnage un deuxième volume), c'est sur le football. Lui... (elle en tira un troisième) c'est sur la poste. Ces tomes là (elle désigna plusieurs livres) ce sont des enquêtes policière.
-Excusez-moi, avait demandé la jeune fille, mais en quoi ce monde est ''loufoque'' ? »
La bibliothécaire avait fait un grand sourire.
« Eh bien, imagine une tortue immense, qui nage dans l'espace. Sur sa carapace, il y a quatre éléphants, énormes eux aussi, mais pas autant que la tortue. Et sur le dos des éléphants, il y a un disque, sur lequel tu trouve des sorcières terre-à-terre, des mages gloutons, un policier alcoolique et cynique, un tyran froid et génial, un nain d'adoption qui fait deux mètres de haut... toutes sortes de personnages hauts en couleurs. C'est ça, le Disque-Monde. »
La jeune fille était restée discuter longtemps avec la bibliothécaire, avant de rentrer chez elle chargée d'une pile de livres. Elle avait trouvé sa nouvelle passion.
Lila, elle, malgré l'incroyable coïncidence, avait cessé d'écouter dès qu'elle avait aperçu la bibliothécaire. Cette dernière était assez petite, rousse et avait un visage plutôt carré, avec grands yeux noisettes encadrés de lunettes arrondies à la monture en plastique bleue. Un visage que Lila n'avait vu qu'à trois reprises dans toute son existence.
Elle s'était sentie à nouveau déchirée quand son hôte était rentrée chez elle, l'éloignant ainsi de Salomé.
Depuis cette rencontre, la jeune fille en qui Lila vivait avait passé des heures à dévorer les romans que Salomé lui avait prêté. La fantôme en avait profité pour redécouvrir ces livres qu'elle n'avait lu qu'une fois, dans un autre monde. Son hôte semblait adorer les romans, et quand elle revint à la bibliothèque, deux semaines plus tard, elle en repartit avec une pile de livres deux fois plus grande.
Le temps passa, et elle se passionnait de plus en plus pour le Disque-Monde. Elle était entrée en contact avec d'autres fans via un forum, avait commencé à dessiner les personnages des romans, et tenté de faire connaître sa nouvelle passion à ses amis. Lila désespérait de pouvoir un jour communiquer avec elle. Elle qui savait tout de ce monde, puisqu'elle en était originaire !
La troisième fois où elle revint à la bibliothèque, Salomé était absente. Et la quatrième. Et la cinquième. Et toutes les autres... la jeune terrienne supposa simplement que la bibliothécaire avait déménagé, mais Lila savait pertinemment qu'elle était morte.
Et un jour, son hôte commença à écrire. Elle avait lu quelques autres histoires écrites par des fans, des fanfictions, comme on les appelait. Puis elle avait eu une soudaine inspiration, et s'était mise à rédiger elle même une histoire mettant en scène les personnages de ses romans préférés.
C'est là que le déclic se fit dans l'esprit de Lila.
« Il n'existe pas qu'une seule version du Disque, et nous vivons ici dans celle inventée par un fan. »
« IL FAUT FORCEMENT UNE TRAME D'HISTOIRE A CE MONDE POUR FONCTIONNER. »
« … Merci de m'avoir accordé cette chance. »
« Est-ce que c'est trop tard ? » s'était demandé Lila. Elle s'était ensuite répondu toute seule : « Non. Le temps entre nos deux mondes n'a pas de rapport. J'ai vu Salomé vivante ici alors que je la connaissais morte là-bas... il n'est jamais trop tard. »
Autrefois, Salomé avait influencé certaines des décisions de Lila, avant que la morporkienne ne découvre l'existence de la réincarnée. L'esprit des habitants du Globe-Monde était hermétiquement fermé à tout ce qui pouvait paraître paranormal ou magique. Mais Lila était sûre qu'en agissant de l'intérieur, il était possible de faire comprendre des choses à son hôte. De lui donner des idées. De la guider. Et elle croirait toujours que c'était elle qui avait tout décidé...
C'est ainsi que, environ huit mois après avoir découvert les Annales du Disque-Monde, l'hôte de Lila pris une feuille de papier, et commença à griffonner. D'abord quelques croquis, représentant des personnages qu'elle inventait au fur et à mesure. Puis des noms. Et une histoire.
« J'adorerais vivre sur le Disque-Monde. A Ankh-Morpork, en particulier. Et si... et si j'écrivais l'histoire de quelqu'un à qui c'est arrivé ? »
Le lendemain, elle s'installa devant son ordinateur. Elle l'alluma, ouvrit un logiciel de traitement de texte et, les mains suspendues au dessus du clavier, elle sourit.
« C'est partit... »
Les mots apparurent un par un à l'écran au fur et à mesure qu'elle tapait sur le clavier.
« You only live twice. Prologue : le Faucheur... »
Cachée au fond de son esprit, Lila sourit.
« Ce monde a besoins de mots pour exister. Je t'offre cette chance, Salomé... »
oOoOoOo
Voilà. Cette fois, c'est la bonne. YOLT est fini... après huit mois d'écriture, ça me fait bizarre de voir ce projet finalement achevé. Enfin, presque : il me reste encore à faire la relecture.
Peu après avoir écrit cet épilogue, je me suis dit : « Putain, mais si ça se trouve, c'est vrai, peut-être que Lila est dans ma tête et m'a forcé à écrire YOLT... » et puis j'ai été très déçue en me rendant compte que ce n'est pas possible : si c'était le cas, j'aurais déjà su toute l'histoire dès le début, je ne me serais pas creusé la tête pour trouver des noms à mes personnages, et Maïa ne ressemblerait pas à ma Karakutchi.
Dommage.
Ça me rend un peu triste de me dire que mes personnages sont morts, maintenant, et que toute l'histoire est terminée. Enfin... je pense réutiliser Lila et Salomé ultérieurement, peut-être dans des histoire alternatives de YOLT, ou dans les ellipses temporelles (entre le chapitre 14 et l'épilogue, par exemple...) durant lesquels j'aurais la possibilité d'inventer pleeeeein de trucs. Désolé les filles, mais vous n'allez pas encore pouvoir vous reposer.
Je posterais encore un dernier petit chapitre, qui sera juste un bilan et une liste de remerciements. Si d'ici là vous avez des question à me poser, je me ferais un plaisir d'y répondre (mais grouillez vous, parce que ça ne va pas tarder à être publié...)
A bientôt, et merci du fond du cœur d'avoir lu YOLT.
Et souvenez vous : « A man is not dead while his name is still spoken. » Terry Pratchett ne mourra jamais vraiment, il sera toujours vivant dans notre mémoire.
