On a pris un taxi pour aller jusqu'à l'aéroport - mon père nous a bien proposés de nous y accompagner, mais notre avion décollait assez tôt le matin et puis, j'avais cette impression qu'il subsistait un petit esprit de rivalité entre Sabo et lui. Nous avons donc fait notre vie tous seuls.
Le vol n'a pas duré très longtemps, et dès notre arrivée, nous avons commencé par aller déposer nos affaires à l'hôtel...
Dans un premier temps, j'étais partie sur l'idée que seul Sabo irait dormir là-bas, et que moi, et bien...je disposais toujours de ma chambre à la cité. Mais j'ai dû capituler quand Sabo a commencé à faire la tête en me disant qu'il n'était pas un sauvage et qu'il ne me sauterait pas dessus sans mon accord préalable (précisant au passage, avec son humour bien à lui, que je n'omette surtout pas de le tenir au courant dès l'obtention de l'accord en question).
Bref, la matinée étant déjà bien entamée, je me suis dépêchée d'aller d'abord à la fac. Nous avions prévu de nous retrouver ensuite pour le déjeuner, suite auquel j'irai retrouver mes copains, tandis que Sabo, les siens.
Il s'avéra rapidement que l'administration universitaire ne s'était malheureusement pas améliorée en l'espace de quelques jours. La preuve : alors que je me trouvais en chair et en os devant la secrétaire avec tous les documents possibles et imaginables, afin de compléter et boucler mon dossier, je devais, pour des raisons non-négociables, me pointer à nouveau, même endroit, même heure, le lendemain.
Au moins, le repas du midi, lui, s'est déroulé agréablement...sans imprévu. J'en ai profité pour rapporter à Sabo toutes les tracasseries inutiles que le système croyait bon de nous infliger. Il m'a alors écoutée avec une jolie compassion.
C'est l'après-midi que les choses ont pris une tournure inattendue. Alors que Sabo filait à son rendez-vous avec son ami, j'ai rejoint un peu stressée mes amis pour leur re-confirmer (l'ayant déjà fait une première fois par téléphone la veille au soir) que je ne partirai pas avec eux. À ma grande surprise, il n'y eut que Nami (mon interlocutrice attitrée) de présente sur le lieu du rendez-vous. J'ai alors espéré que les autres n'avaient pas boudé la rencontre en signe de mécontentement face à mon désistement de dernière minute...
Nami m'attendait dans le petit parc près de la fac, là où nous avions pris l'habitude d'aller manger nos sandwiches ou autres salades composées qui nous tenaient lieu de frugal repas tous les midis. Elle était assise sur un banc et feuilletait un magazine en m'attendant.
- Hello ! ai-je lancé à la cantonade en l'apercevant.
- Hé ! Salut ! m'a-t-elle répondue avec un grand sourire, en agitant la main.
Je l'ai rejointe et ai jeté un œil aux alentours.
- Les autres ne sont pas venus ?
- Non, z'avaient autre chose à faire..., m'a-t-elle répondue d'un ton dégagé.
Mais je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander si :
- Ils sont fâchés après moi ?
Elle m'a alors fixée avec des yeux ronds.
- Mais non voyons ! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer ?
- Ben je ne sais pas, ai-je avoué crispée. Au dernier moment, je vous fausse compagnie...Alors ce n'est pas que j'ai envie de me faire battre, mais même si ça me faisait de la peine qu'ils m'en veuillent, je le comprendrai...
Elle m'a sourie avec tendresse.
- Mais nooon, t'inquiète ! C'est surtout qu'on est tous plus ou moins occupé de la même manière avec le transfert de nos dossiers - et en plus, on a le séjour à boucler...
J'ai soupiré discrètement, rassurée.
- Bon. Et toi alors, ai-je enchaîné ragaillardie, comment ça vas ?
- Très bien. Mais dis-moi plutôt : toi, comment vas-tu ?
Elle a eu un drôle de regard en me posant cette question - comme si elle attendait quelque chose venant de moi. En tout cas, si j'avais pu décrire son comportement en terme canin, j'aurais dit qu'elle avait soudain eu l'œil vif et la truffe frémissante.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? n'ai-je pu m'empêcher de lui demander.
Ce n'est pas que son état m'a inquiétée, mais bon, elle semblait avoir piqué une crise d'euphorie soudaine et assez inexplicable. Quoique...inexplicable, c'est vite dit...
- Tadam ! s'est-elle subitement écriée en me mettant sous le nez le magazine qu'elle était en train de potasser quand je suis arrivée.
J'ai jeté un œil curieux à la couverture : ça parlait d'un chanteur de rock (et ouais, toujours eux, désolée) qui avait, semble-t-il, sombrer dans la drogue et l'alcool (ben ça alors !).
- Oh pitié Nami ! me suis-je exclamée consternée. Tu sais bien que ces trucs ne m'intéressent pas !
- « Ces trucs » en général, peut-être, mais certainement pas ça !
Et elle m'a fourrée sous le nez une double page dudit magazine entièrement consacrée à...à quoi ?
« LA NOUVELLE CONQUÊTE DE L'EMPEREUR »
Non mais c'était une blague ?
Sans ménagement ni autorisation, j'ai littéralement arraché l'hebdomadaire des mains de Nami pour lire l'incroyable article.
Il y avait des photos de nous. De nous ! Celle-là à gauche, main dans la main : c'était le samedi soir en ville – on ne sortait même pas encore ensemble ! Et l'autre, tellement « zoomée » qu'on y apparaissait flou : c'était le bisou qu'il m'avait donnée en se penchant au-dessus de la table... Mais ça datait de la veille ce truc !
En voyant ma réaction effarée, Nami s'est abstenue de commenter et a surtout compris que je ne tirais aucune gloire de tout cela. Bien au contraire, je me suis sentie...violée dans mon intimité.
De quel droit ? De quel droit avaient-ils fait ça ? A cet instant, je ne pensais même pas à des futilités du genre : « va-t-on me reconnaître en ville ? » ou « comment vais-je gérer tout ça maintenant ? ». Oh que non ! Et je n'avais même pas à me poser ce genre de questions parce que je refusais tout simplement d'apparaître ainsi comme de la nourriture à des lecteurs...heu...plutôt lectrices, assoiffées de potins et de ragots - qui plus ils seraient indiscrets et crades, plus elles s'en délecteraient.
Je voulais une vie normale moi ! Avec un amoureux normal ! Qu'il soit célèbre sur un terrain de basket ne me posait aucun problème. Mais qu'on étale sa vie privée - notre vie privée - comme ça, était hors de question !
Et Sabo au fait ? qu'est-ce qu'il allait en penser ? Comme j'espérais qu'il se montrerait aussi outré, choqué, en colère que je ne l'étais !
Optimiste ? Moi ? Pourquoi optimiste ?
Honnêtement, je ne pensais pas que Sabo ait jamais tiré une fierté particulière d'apparaître ainsi exposé. D'accord, il ne semblait pas avoir déjà demandé l'interdiction de tels articles ou clichés par le passé, mais je pensais surtout qu'il n'en avait simplement jamais rien eu à faire. De plus, il n'avait pas besoin de ce genre de...comment ils les avaient qualifiés déjà ? ah oui : de « torchons », pour se faire de la pub !
Mais peut-être que sans être outré - ou au contraire, s'en réjouir - il s'en foutrait royalement et me conseillerait d'en faire de même. Il devait être habitué à la longue...mais pas moi.
Tiens, d'ailleurs, histoire d'enfoncer un peu plus le clou, quand ils parlaient de moi, ces crétins m'appelaient la « belle inconnue » - comme c'était gentiiil ! Et là, un peu plus bas, sous la photo : « ...ce véritable bourreau des cœurs semble avoir pris une nouvelle proie dans ses filets... ». Et encore, là : « ...combien de temps la belle parviendra-t-elle à garder auprès d'elle cet insatiable amoureux ?... »
J'enrageais. Tout simplement : j'enrageais. Vue de l'extérieur, j'avais peut-être l'air sidérée, sans voix, les jambes coupées et tout ce qui va avec, mais à l'intérieur, c'était pire que le Mont Saint-Helens !
Malgré cela, j'ai tenté de conserver mon calme. Après tout, Nami n'y était pour rien et je n'avais pas à me lâcher sur elle. Bon, ceci-dit, sa surprise était très loin d'avoir produit l'effet souhaité - mais elle m'aura au moins permise d'être tenu au courant de tout ça (car ne lisant pas cette presse et n'étant plus entourée de telles lectrices au quotidien, ça m'aurait été difficile de le découvrir toute seule).
J'ai soudain eu une monté d'adrénaline : mon père ! Il avait beau ne pas lire ce genre de magazine...sa sœur, oui ! Il y avait cependant le petit espoir que cette peau de vache ne m'ait pas reconnue sur les photos (car seul l'œil expert de Nami était capable d'un tel prodige).
Et puis, après tout, mon père était quand même au courant que je sortais avec Sabo, et les photos prises ou le texte les accompagnant n'avaient rien de scandaleux à proprement parlé (bien entendu, il ne fallait alors pas considérer le fait de me traiter de « dernière conquête en date qui n'allait pas tarder à gicler » comme quelque chose d'insultant).
- J'y crois pas...j'y crois pas...
C'est tout ce que j'ai trouvé à marmonner au fur et à mesure que mes yeux découvraient cette horreur. Le sourire malicieux de Sabo avait fondu comme neige au soleil et elle me regardait à présent désolée.
- C'est bien toi alors...? m'a-t-elle demandée un peu craintive.
Mais qu'est-ce qu'ils avaient tous à poser des questions débiles ? Bien sûr que c'était moi ! Je n'aurais jamais fait une tête pareille ou marqué un tel intérêt pour cette fichue double-page sinon ! Mais j'ai cependant su me montrer plus pondérée avec ma copine que ce que mon instinct me le dictait.
- Ouais, c'est bien moi, ai-je marmonnée en lui rendant son...torchon.
Son problème, c'est que du coup, pour venir me dire maintenant qu'elle était contente pour moi, ce n'était pas évident. De toute façon, je n'avais plus envie d'en parler. Ce qui m'importait désormais, c'était de retrouver Sabo et d'avoir son avis sur la question.
Ainsi, double-bide pour Nami ! Non-seulement elle n'a pas pu me soutirer - dans la bonne humeur, ou dans n'importe quelle humeur d'ailleurs - des détails croustillants qui auraient échappé aux « journalistes », mais en plus, j'étais tellement mal, que j'ai abrégé nos retrouvailles.
Donc, après lui avoir souhaitée de bonnes vacances, un bon séjour en Bavière, une bonne rentrée dans sa nouvelle fac et tout ce que l'on peut souhaiter à quelqu'un qu'on est content de quitter, j'ai passé un coup de fil à Sabo et l'ai retrouvé à l'hôtel...ou j'ai explosé lorsqu'il est arrivé.
