43.

Torko ayant fait ses besoins dans le sable du cani-site, la promenade du matin s'achevait par un retour au petit trot à travers le parc. Le molosse ne s'arrêtant plus que de temps en temps pour lever encore la patte.

Décrassé par son jogging, Aldéran avait juste le temps de prendre une douche et d'avaler une partie de son petit déjeuner sur un coin du comptoir de la cuisine de l'étage inférieur de son duplex. Torko, lui ne mettrait que peu de temps à vider sa gamelle composée de grosses boulettes de volaille mélangée à du riz et à des légumes lyophilisés, le tout arrosé de jus de viande.

A présent, il avait à choisir entre sa berline et sa moto. La moto lui donnait une impression de liberté, lui faisait gagner du temps dans la circulation, lui rappelait aussi de nombreux souvenirs d'adolescence quand il chevauchait un semblable bolide sans permis ! Mais sa puissante voiture haut de gamme elle aussi était plus adaptée à son travail, le coffre contenant une partie de son matériel d'intervention.

A regrets, il opta pour l'imposante berline. Et Torko couché sagement sur la banquette arrière, il se dirigea vers le Bureau AZ37, empruntant les voies latérales, mais ne pouvant mal gré tout éviter les embouteillages quotidiens du matin.


Melgon était encore un peu pâle, avait perdu un ou deux kilos, mais ne cachait pas son plaisir d'avoir retrouvé le Bureau et ses Inspecteurs !

- Tu t'en es bien tirée, Jelka. Si ça continue, je vais pouvoir prendre une retraite anticipée et te laisser l'Unité !

- Pas question ! protesta-t-elle en riant. Supporter les enfantillages de ces gamins est au-dessus de mes forces !

- Merci pour le « gamin », taquina Darys. J'ai juste cinq ans de moins que toi !

- Aujourd'hui, nous n'en aurons qu'un sur le dos, remarqua Melgon. Soreyn m'a paru bien enrhumé encore. Je lui ai conseillé de se reposer au moins un jour. Malade, il ne nous est pas d'une utilité maximale !

- L'Unité Mammouth a récupéré deux de ses membres. Je suppose que Daleyna va en reprendre le commandement ?

- Je voulais le lui demander hier soir, mais elle ne m'a pas rappelé malgré mes messages.

Hormis ses deux derniers malades, l'Unité Mammouth était opérationnelle. Les quatre Inspecteurs étaient là. On n'atten-dait plus que la Lieutenante.

- Presque vingt minutes de retard, Aldie. C'est de mal en pis !

- Faudrait savoir, Melgon… Quand je déclenche sirène et gyrophare pour me frayer un passage, vous râlez encore plus !

- Pauvre petit garçon !

Aldéran haussa les épaules et s'installa à son ordinateur, déchirant le sachet de viennoiseries achetées sur sa route, étalant les croissants et autres brioches aux fruits et au sirop devant lui. Melgon s'approcha pour mettre la main sur un feuilleté à la crème moka.

- Au voleur !

- T'as qu'à porter plainte !

44.

Comme à son habitude, Gayron exhortait ses « troupes » afin de les rebooster pour les exactions à venir.

Il tombait des cordes mais il n'en avait cure, haranguant les motards qui faisaient cercle autour de lui, moteurs vrombissants.

- Gayron, un visiteur pour toi !

Abasourdi, Gayron s'interrompit. Tous les membres de sa bande étaient présents, ceux de bandes alliées aussi. Et il n'attendait bien évidemment aucune visite amicale !

Les bolides s'écartèrent pour laisser passer une moto au carénage vert métallisé qui s'arrêta à quelques mètres de lui.

- On t'a permis d'arriver jusqu'à moi… Comment as-tu fait ?

- Je connais quelques mots de passe. Et puis, je suis plutôt mignon moi aussi !

- Si tu enlevais ton casque, je pourrais en juger.

- Ce sera la dernière chose que tu verras, mais pas tout de suite.

Le motard coupa le contact de sa moto et en descendit, permettant aux Démons d'apprécier la superbe silhouette de la Sringa 5000.

- Tu m'intéresses, admit Gayron. Tu es certainement un Démon. De quelle bande donc fais-tu partie ?

- J'ai fait partie de celle de Wirkold.

- Il est tombé il y a longtemps, remarqua Gayron. Dans un guet-apens du SiGIP. Cinquante balles à ce que l'on m'a dit… C'était un héros, un exemple… Que veux-tu ce soir ?

- Je te propose un Duel.

- Es-tu qualifié pour me parler ainsi ? gronda encore Gayron.

- Le pilote de la Sringa 5000 releva la manche de sa veste pour faire apparaître le tatouage sur le dessous de son poignet, la tête de chauve-souris hurlante.

Cela suivait effectivement les lois qui régissaient les tensions entre les Démons de la Route. Les Démons présents, sur leur moto ou non, approuvaient bruyamment. Sans compter qu'un Duel entre la légende Gayron et ce nouveau venu leur donnait à espérer un beau spectacle !

- J'accepte, jeta Gayron – qui de toute façon n'avait pas le choix de refuser un Duel Mortel !

- Je n'en attendais pas moins de toi, rétorqua Aldéran en ôtant son casque.

Gayron sourit.

- Je te reconnais. Tu es du même Bureau que ma petite sœur ! Tu ne trouves pas que tu cumules un peu trop de casquettes pour le coup ?

- Démon, Inspecteur et j'ajouterais sigipste. J'aime assez le mélange que tout cela donne. Mais, en l'occurrence, ce n'est que mon tatouage qui est utile cette nuit.

- Tu as raison, ne nous dispersons pas. Une petite bouffe avant que je ne t'arrache le cœur, ça te dit ?

- J'en ai autant pour toi, Gayron. Bonne idée, fit Aldéran en exécutant un salut à l'antique de la main accompagné d'une courbette.

Et le jeune homme suivit Gayron au hangar qu'il occupait.


Melgon et le reste de l'Unité n'avaient rien perdu de l'échange.

Avec d'autres Unités, ils avaient cernés le campement et n'attendaient que le moment de l'investir pour mettre un terme aux exactions de la bande.

- Tu crois que Aldéran va pouvoir bluffer Gayron Progris ? interrogea Jelka.

- J'avoue que je n'ai rien compris quand il est venu me trouver pour me dire qu'il avait le moyen de faire tomber Progris ! J'avoue que là je ne sais toujours quoi penser… Tu sous-entends qu'il s'agit d'un faux tatouage ? rétorqua le lieutenant de l'Unité Anaconda. Avec quelqu'un du calibre de Gayron Progris, ce serait un coup idiot à jouer ! Et même un vrai tatouage, mais récent, ne pourrait pas le tromper…

- Tu veux donc dire qu'Aldéran a bel et bien été un jour membre d'une bande de Démons ? reprit Jelka.

- Il y a tant de choses que l'on ignore sur tous ses délits. Je ne me suis jamais vraiment penché à fond sur son dossier. Je l'avais accepté en tant qu'Inspecteur quand Kesdame me l'a présenté pour intégrer l'Unité Anaconda. Ensuite, en tant que sigipste, je ne me suis pas senti l'envie de tout fouiller. Je ne pense pas que ce soit là une période de sa vie dont il soit particulièrement fier, même si je ne l'ai jamais vu renier quoi que ce soit. Enfin, s'il avait cru que c'était important à mentionner au vu des circonstances, il se serait confié de son plein gré.

- Que faisons-nous, Melgon ? fit la voix de Pyros Lemgod dans son oreillette.

- Il va affronter Progris en combat singulier… Quelle qu'en soit l'issue, nous foncerons. Il a demandé à ce qu'on le laisser aller au bout de son plan !

- A-t-il une chance ? murmura Darys.

- Ce garçon me surprend régulièrement. Cela sera serré…

Melgon n'avait guère envie de s'avancer. Au Camp d'Entraînement du SiGIP, et durant l'année qu'il venait de passer au Bureau de la Spéciale, Aldéran avait acquis une maîtrise du combat certaine ! Mais il avait face à lui quelqu'un rompu depuis presque trente ans à ces affrontements. Physiquement, Gayron Progris était au meilleur de sa forme, au sommet de son art de guerrier. Aldéran aurait à mobiliser tous ses talents innés ainsi que son expérience récente. Car il ne s'agissait pas seulement de prendre l'ascendant sur Gayron Progris au cours du combat, mais de le maintenir au sol, de le tuer. Et, même si le SiGIP faisait de ses agents des machines de guerre, Aldéran n'avait quand même que vingt et un an et un passé d'enfant choyé.

- Oh, dieux, protégez-le, aidez-le à vaincre.


Durant une heure, Aldéran et Garyon avaient fait abstraction du combat à mort qui allait les opposer. Nourriture et alcools avaient rempli les assiettes, les verres et les estomacs. Le Démon avait poussé le sens de l'accueil jusqu'à offrir une de ses maîtresse au jeune homme qui avait apprécié toute la sauvagerie de la Démone qui lui avait déjà copieusement lacéré le dos il avait adoré !

Défié, Gayron n'avait pas le choix des armes. Aldéran avait opté pour le fouet puis ils s'étaient séparés, isolés quelques minutes avant de se retrouver dans l'arène circulaire des motos.

La pluie avait redoublé d'intensité. Elle martelait le sol, achevant de le rendre visqueux, glissant, lourd. Chaque goutte soulevait des gouttes de boue. Et rien que de rejoindre l'arène avait couvert les bottes de cette fange épaisse et collante.

Tous les Démons présents avaient fermé le cercle derrière les deux duellistes. Avertis par téléphone, d'autres revenaient à pleine vitesse !

Le spectacle promettait et si tous savaient de quoi Gayron était capable, ils étaient impatients de découvrir les talents de guerrier de son jeune adversaire !

En plus des policiers du AZ37, Aldéran avait donc quelques supporters sur le terrain même !

La moto de Gayron n'avait rien à envier à la lourde et puissante Sringa 5000 d'Aldéran ! Le bolide du démon était taillé pour les autoroutes, élancé, capable d'accélérations fulgurantes, et qui pouvait maintenir une vitesse constante de 300km/h durant des heures. Maniable, tuné, trafiqué, c'était un bijou que le Démon maîtrisait également à la perfection !

Et si Aldéran était conscient que Gayron le surpassait en tout, il n'en témoignait rien, confiant également en ses capacités ! Il avait une chance, il entendait la jouer et même faire bien plus que de la figuration !

Dans une gerbe de boue, les deux motos s'élancèrent.

Les fouets avaient claqué, traçant des sillons rouges sur la peau que ne protégeait qu'une fine chemise.

Mais jusque là, même si quelques minutes à peine s'était écoulées, aucun des deux n'avait pu déstabiliser l'autre, l'arracher à sa moto qui était en fait leur meilleure protection !

Aldéran avait décidé de ne se poser aucune question. Dans le feu de ces actions rapides qui exigeaient une concentration maximale et constante, il n'avait pas le temps d'essayer d'ana-lyser la tactique de Gayron. Le jeune homme ne voulait s'en tenir qu'à sa propre stratégie. Il avait un objectif et il devait y parvenir, quoi que fasse, quoi que lui fasse, Gayron !

De son côté, Gayron ne pouvait que reconnaître que Aldéran faisait plus que se défendre, qu'il savait se servir de sa moto et qu'il évitait la plupart de ses attaques avec une vitesse qui allait grandissante.

Mais plus cela durait, plus cela jouait contre Aldéran dont l'expérience limitée de ce style de combat ne lui permettait plus de réellement surprendre. Il ne pouvait plus que louvoyer au maximum pour ne pas se faire gravement blesser. Gayron allait monter en puissance autant afin de remporter la victoire que de prouver une fois de plus qu'il n'avait pas de rival digne de lui !

Aldéran décida donc de prendre tous les risques, de bluffer, afin d'en arriver lui aussi aux attaques qu'il espérait lui donneraient l'avantage décisif.

Les mèches de fouet se croisèrent. Et si celle d'Aldéran manqua de peu le guidon de Gayron, celle de ce dernier s'enroula plusieurs fois autour de l'avant-bras droit du jeune homme, l'éjectant de sa moto pour atterrir dans l'épaisse gangue de boue.

Sans se soucier des profondes blessures que la lanière imprimait dans sa chair, Aldéran se redressa sur un genou, suivant attentivement des yeux Gayron qui avait à présent tout le loisir d'accélérer pour le traîner derrière lui. Aldéran roula rapidement deux fois autour de la potence qui lui servirait alors de levier pour bloquer l'élan de la moto de Gayron. Il n'avait que quelques secondes pour agir !

A son tour arraché à sa selle, Gayron prit un bain de boue, ce qui les ramenait à égalité !

Bien que dérapant dans l'épaisseur de bourbe, Aldéran se précipita vers Gayron, ramassa son fouet et passage et s'étant dégagé l'avant-bras, enroula alors la lanière autour du cou du Démon.

Le moteur de la Sringa 5000 ronronnait toujours aussi, bien que quasi couchée au sol, la moto réagit aux gaz libérés et bondit à nouveau, entraînant Gayron dans son sillage.

A tourner dans le cercle des motos, Aldéran avait repéré un haut panneau de signalisation de forme concave qui se dressait tel un mur à côté de la potence, ainsi que les plaques de métal qui lui faisaient une sorte de tremplin bancal. Lancée de toute sa puissance, la Sringa 5000 s'envola presque à la verticale, remontant à présent le panneau qui trembla sous son poids, menaçant de s'effondrer à tout instant. Rassemblant toutes ses forces, Aldéran releva la roue avant de sa moto pour la faire basculer en arrière, par-dessus le T de la potence, retomber brutalement dans la boue qui amortit un peu sa chute.

Un craquement sinistre retentit sèchement, figeant sur place toutes les personnes présentes – les Démons, Daleyna et Soreyn – ainsi que les policiers du AZ37 depuis leur cache.

Tel un fétu de paille tracté par la Sringa 5000, Gayron avait suivi le mouvement et avait tout bonnement été pendu à la potence, la mèche du fouet lui brisant net les cervicales.

Aldéran cala la Sringa 5000 sur son trépied, mais sans en couper le contact, et se dirigea vers le corps de Gayron qui se balançait entre Daleyna et Soreyn.

Une épée siffla dans l'air, dans sa direction, et il l'attrapa au vol. Il y avait un rituel à suivre pour que le Duel soit considéré comme terminé et qu'il en soit déclaré vain-queur. Une Démone s'était approchée et lui remit dans l'autre main un poignard électrique.

D'un geste précis, il trancha la lanière du fouet, laissant s'écraser à terre le cadavre de Gayron. Il actionna le poignard électrique, serra les dents, priant pour ne pas vomir.

Aldéran tourna la tête vers celle qui lui avait remis le poignard.

- C'est toi qui succèdes à Gayron alors ?

- Tout à fait, dit-elle en tendant la main.

Aldéran se redressa, une masse sombre et sanglante dans la paume : le cœur de Gayron.

- Il est à toi. Accomplis sa volonté et laisse-nous tous partir.

- Je ne reviendrai pas sur ce que Gayron a promis. Partez vite car certains pourraient avoir envie de venger sa mort !

Aldéran jeta le cœur entre les mains de la Démone… et les projecteurs des Vans d'Intervention éclairèrent les lieux comme en plein jour alors que les Unités donnaient l'assaut.