143
parle dènant des Perfonnes fi intelligentes , & fï
bien inftruites de tout ce qu'il y a au monde digne
d'eftre fçeu , que ce feroit faire vnc chofe abfolu-
ment inutile , que de les entretenir de la beauté, de
la magnificence , & de la fplendeur de Corinthe.
Il n'y a donc perfonne icy qui n'aye fans doute oiiy
parler de céçlfthmc célèbre (i connu par toute la
Mer Egée : de ce fuperbe Chafteau qui comman-
de cette belle Ville , & qui la deffend : de ce Port
fi grand & fi bon qui l'embellit infiniment : de ce
grand commerce qui la rend fi peuplée 5 qui caufe
C\ rxhefie ; qui y met l'abondance & les plaitirs;
ôc qui ne fçache en effet que tout ce qui peut ren-
dre vue Ville agréable, le trouue fans doute en
celle là. Le Prince qui la gouuerne , eft vn homme
de grand efprit : la Reine fa femme qui s'appelle
Melifie, eft encore vue très belle Princefle , quoy
qu'elle ait vue fille qui eft fans contredit vne des
plus belles & des plus accomplies Perfonnes du
monde. Voila donc l'eftat où eftoit la Maifon
Royale lors que i'arriuay à Corinthe : ce n'eft pas
que Periandre n'euft vn fils : mais il demeuroità
Epidaure , auprès de fon Ayeul maternel qui en
eftoit Prince : ainfi tout le diuertiflement de la
Cour eftoit attache à Melifie,& à la Princefle Cleo-
buline fa fille. Et certes ie fuis obligé de dire , que
fi ie fufle né auec beaucoup de difpofition au bien,
i'eftois en lieu pour profiter extrêmement. Car la
Cour de Periandre eftoit toufiours remplie des
plus Grands hommes de toute la Grèce : &il aime
tellement à faire honneur aux Eftrangers , que fon
Palais eftoit toufiours plein de gens de Nations
différentes. Mais comme ie n'eftois pas alorr en
vn âge qui me permift de chercher la conuerfa-
tion des Sages & des Scauants ie nj'arreftaybien
v_
/
144
Le Grand Cy^vs,
plus à aprendrc cequi nie pouuoitdiuertir, que
ce qui me pouuoit inftruire. Le fameux Arion
de qui l'admirable voix , foultenuëparles accords
rauiiïans de fa merueilleufe Lire Ta rendu célèbre
par tout le monde , fut mon Maiftre & mon Amy
tout enlemble : & i'eus vne fi forte pafiionpour la
Mufique, qu'au lieu d'eftre mon diuertiflcmenû,
elle deuint prefques rrion occupation. En effet
mon Gouuerneur me reprit quelquesfois d'vne
chofe très louable de foy parce que par rattache-
ment extraordinaire que i'y auois, ie la pouuois
rendre blafmable. le commençày donc de parta-
ger vn peu mon cœur :& lé célèbre Thefpiseftani
venu à Corinthe, ic fus charmé de fa Poëfie , &
de fes belles Comédies. De forte que comme i'a-
uoisvn peu apris à chanter auecÀrion 5 ièdeuins
Poète auecThefpis : y ayant , fans doute , ie ne
fçay quelle facilité dans nîion naturel , qui fait que
ie me change aifément en ce que i'almc. La Pein-
ture ayant en fuite touche mon inclination , re-
pris auiïï à deffigner : 5c fans eftre excellent en pas
vne de ces cho(es ,ie puis dire que i'en fçauois vn
peu de toutes. Ce fut donc dé cette forte que ie
me diuertis, iufques à ce qu'il plûft à l'Amour de
troubler mes plaifirs , par les mefmes chofes qui
les auoient faits durant fi long temps : & voicy
comme ce malheur m'arriua. Cleobulc , vn de ces
fameux Sages de Grèce, & Prince des Lindts,auoitf
Cnuoyc vers Pcriandrc , pour vne affaire affez im-
portante: Mais fon Agent eftarit mort à Corinthe^
ie fus choifi pour aller vers Cleobule( car i'auois
defîa plus de vingt ans ) & comme ce Prince a vne
fille nommée Eumetis, que le Peuple appelle quel-
quesfois Cleobulinc à caufe de fon Pcre , quo\r
que ce Nom ne foit pas le fien , & que ce foie
celuy
Livre Premier;
T4Î
celuy de l'illuftre Fille de Periandre : ràuouê' qud
ce voyage me donna quelque plaifîr ; parce que
i'auois vne fi forte enuie de connoiftre la Princeffe
des Lindes, que Ton n'en peut pas auoir dauanta-
ge : ayant tant entendu dire de chofes de fon ef-
prit &de fa vertu , que comme ie n'auois encore
nul attachement à Corinthe, ie fus bien aifed'cn
partir. CommelaPrincefleClcobulineme faifoit
l'honneur de m'eftimer plus que ie ne meritois ; &
qu'elle auoit vn commerce très particulier auec
cette excellente Perfonne , à caufe de la confor-
mité qui fe trouuoit en leur efprit & en leur hu-
meur : elle me fit la grâce de luy écrire vne Lettre,
auec intention de me \a donner , afin que i'en fufle
n mieux reçeti. Et comme cette flateufe & obli-
eante Lettre a efté la caufe de mon amour ; ie
Pay fi bien retenue, queie ne penfe pas y changée
vne parole en vous la recitant. Ce n'eft pas que
je ne rougifle de confufion , d'eftre obligé de vous
Ja dire, pour vous faire mieux comprendre la naif-
fance de ma paflïon : Mais puisqu'elle eft le com-
mencement de mon auanture , il faut que ic vous
la die. Voicy donc comme elle eftoit.
/
3. Part.
K
r
H«
Le Grand C y r. v s,
atn m bte Gte j.1» s
WT© ofè bit)
il
r
LA
PRINCESSE
CLEOB VLINE
A
L A
NC
S.
\
Velqtte part que te prenne a la joye
que va receuoir Philocles en vous
voyant , & à celle que fa ccnnoijfan-
ce voua donnera ; te connais hit n que
te ne fuis ny ojf z bonne Amie ny
bonne Parente , pour préférer les interefls d'au-
iruy aux miens : puis que te ne me rcfio'ùis pas af-
fez,, ce me femblt , de ce que vous aprex* le plai-
fir de connoifre in la perfonne de Philocles , ce que
Corinthc a de meilleur : e£" de ce qu il verra en la
. voftre 3 ce que la Grèce a déplus illuflrc. Ce petit
fentiment jaloux , ne memptfilftra pourtant pas
de voua dire, ce que fa modifie luy fera fans doute
cacher : ccfl qu'outre toutes les qualités effentieU
les qui ont accoutumé de faire tou tes feules vif hon-
. ncfle homme 3 il pojfcde encore celle de Difciple
\
Livré Premier: \\J
& de Fauory des Mufes. Mais ïentens
ent de ces Mutes galantes , qui font
nfâence y de ce qu'il cache auecque fi
fi
fonnes qui ne vom rejfemblent pat : & f
fa compofn
oflre v/fage & de voflrc tfprit :
ne le forcez* pas s* il vom plaifl , a vom le dérober
malgré vom : & donncT^ luy tout le temps qui luy
fera necejfaire , pour s'acquitter dignement dvne
fi agréable commtfion. faites de plus vn échange
de fes Vers auec ces admirables Enigmes que vous
faites y ér qui caufent vne fi grande inquittude i
ceux qui les veillent deuiner. Mais après tout,
ouucnez, vom , que ie ne fais que vom confier le
Threfor que ie vom enuoye : & que ie ne pretens
pas vom le donner. RenuoycT^ le moy donc genc-
reufement y é* ne détruiftz pas Corinthe y en rete-
nant Philocles auprès de vom. Comme ie vous ay
i fi à fc
fi
fait dans v oflre ej}rit : quelles belles ebofe
fi
#
*(t trop rnodejli
luy foi t auantageux : & trop Judicieux au pi , pour
me parler et autre chofe que de vom quand il re-
tiendra* Je vom n dirois dauantaçe ; mais ie veux
ijfcr encore q
K*j
m
•
V
148 Le Grand Cyrvs,
fon ame , dont ie ne vous far le peint : quoy quelle
foit plus VeUe que fon ejprit* Apres cela vous 'vous
ouuiendrcz* s il vous platft qu'il cjl mon Parent :
que vous mauez» promis d'efiimer tout ce qui rnrjl
tkef j & que ie fuis t ouf ours
C LEO B VL 1 NE.
Cette flateufe Lettre eftant écrite , laPrincefle
comme ie fus prendre congé d'elle , me dit auec
autant de galanterie quedeciuilité, qu'cllem'en-
gageoit à bien des choies , par la Lettre qu'elle
ccriuoit à l'illuitre Eumetis : mais qu'elle n'en eitoit
pourtant pas en peine ; (cachant bien que ie ne la
ferois pas pafier pour perfonne preocupée. Ma-
dame,luydis-ie,ce que vous me dites me fait peur,
& i aprehendebien que voulant m'cltre fauorable,
vous ne me détruifiez. Voyez ( me dit elle, en me
donnant fa Lettre ouuerte ) fi vous ne foudiendrez
pas dignement ce que ie dis de vous. le voulus
alors m'exeufer de la voir : toutesfois me l'ayant
commandé , ie me mis en eftat de luy obeïr. Mais
à peine eus-ie leu la première page , que rougiflant
de honte, &n'ofant plus continuer délire : Ha,
Madame, luy dis-ie, que faites vous! & que vous
ay-ie fait, que vous veiiilliez me rendre vn mau-
vais office , d'vne manière fi ingenieufe ? Non,
Madame ( luy dis-ie encore en la luy voulant ren-
dre ) ie ne fçaurois me refoudre de porter moy
mcfme ce qui me doit deshonnorcr. Vous le ver-
rez du moins , me dit elle en riant , quand ce
ne feroit que pour vous aprendre comme vou3
deuez eftre, fi vous ne voulez pas tomber d'ac-
cord que vous foyez ce que iedis : & comme ie
m'en deffendis encore ,. elle reprit la Lettre &la
Livre Premier.. 149
lcut tout haut. l'auouë que i'en cftois fi confon-
du , que ie ne pouuois m'empefcher de l'inter-
rompre : &quoy que la louange foit vue douce
choie , principalement aux ieuues gens * i'eus
pourtant peur effe&iucment que ie ne pûfle foû-
tenir par ma prefence , le bien que la Princeffc
Cleobuline difoit de moy. Voyant donc ma refi-
fiance, elle fe feruit de fon pouuoir abfolu pour
me la faire prendre, ainfi après m'auoir comman-
dé de la fermer , il falut que ie la prifle , & que ie
luy promifle de la rendre. le ne pus toutefois m'y
iefoudre , quoy que ie ne pûfle non plus fa fupri-
mer : Ce n'eft pas que ie ne fçeuflé bien qu'elle me
pouuoit nuire 5 eftant certain que ceft vne allez
dangereuîe chofe que les louanges cxceiïiues dans
les nouuelles connoiflances, mefme aux perfonnes
les plus accomplies : mais c'eft enfin qu'il n'eft pas
aife de refifter à la flaterie. De forte que fans fça-
uoir bien precifément ce que ie ferois de cette
Lettre, ie la portay : & ie partis auec vn homme
de qualité appelle Antigène, de mefme âge que
moy, qui venoit faire le mefme voyage : & qui
eft afiiirémeut vn aufli agréable homme qu'il y en
ait iamais eu à Corinthc. Nous eftions Amis fort
particuliers en ce temps là : nous eftions de mef-
me taille : à peu prés de mefme air & de mefme
mine : nous aimions les melmes chofes : & il fe
mefloit auffi bien que moy de Vers, de Peinture,
& de Mufique. Si la Princcffe Cleobuline euft fçeu ,
qu'il euft deu faire ce voyage , elle auroit fans dou-
te parle de luy dans fa lettre , car elle l'eftimoit
aflez , mais il s'en cacha à tout le monde 5 ne vou-
lant pas que fon Père fçcuft où il alloit , à caulé de
quelque intereft de famille, qui fe feroitoppofé
à fa curiofitc. Nous nous embarquafmes donc
K 11) ;
150 Le Grand Cx^vs,
Antigène & mov : ôcnousarriuafmesàlaîifie, qui
cil ia°Villc où le Prince Cleobule fait ordinaire-
ment (on fejour. le luy donnay le Paquet que ic
luy apportois de la part de Periandre : ie luy rendi
conte de l'affaire qui eltoit entre eux : & ie luy
prefentay Antigène , qu il receut très bien , 6c
dont il cônnoiflbit le Nom. Mais il fetrouua que
la Princefle fa fille eftoit aux champs, àdeuxi*ur-
nées du lieu où nous eftions , accompagnée de
beaucoup de Dames de la Ville, auec intention de
s'y diuertir quelques iours. Trounant donc cette
o'ecafion, ie m'en voulus feruir : & faifant connoi-
ftre à Cleobule que i'auois vne Lettre pour la Pri n-
cefle Eumetis : & que i eftois bien fafché de n'ofer
partir d'auprès de luy pour la luy aller porter : il
nie répondit félon mon intention , qu'il n'eftoit
pas iulte de priuer fi long temps là Fille du plaifir
qu'elle auroit , de receuoir des nouuelles d'vne
Princefle qu'elle honoroit beaucoupanais qu'auflï
ne (croit il pas à propos , me dit il fort ciuilement,
qu'il fe priuaftdu plaifir qu'il auoit de me voir, eu
me donnant la permilïion de l'aller porter moy
mefme. Qu'ainfi il donneroit ordre à vn des fiens,
de la venir prendre de mes mains afin de la luy ren-
dre : & que par cette mefme voye, il ordonnerait
à laPrincefle la fille de reuenir; voulant que ie ville
fa Cour auec tout fon ornement : car il eftoit veuf
depuis quelques années. La chofe fe pafla donc
de cette forte : on vint prendre la Lettre que i'a-
uois pour cette Princefle : ie la donnay, & elle la
receut par vne autre main que la mienne obli-
geant ceiuv qui la luy rendit, de luy foire fçauoir
que i'en vfois ainfi , par le commandement du
Prince fon Père. Cependant il faut que vous fea-
çhiezy qu'il y auoit vne Famille de Çorinthe , dç
f Pkemier.' 151
gens de la première qualité, habituée en ce lieu
Jà *. dont le Chef fe nommoit Alafis , qui auoit vue
fille appellée Philifte , que la Princefle» des Lindes
auoit menée auec elle. Cette Pcrlbnne a fans
doute vne beauté fort éclatante : Ce n'eft pas que
ce foit vn yifage dont tous les traits (oient réguliè-
rement beaux : mais elle cil ieunc, blonde , blan-
che , de belle taille , de bonne mine : & comme ie
l'a y défia dit, d'vn fort grand éclat, & d'vn abord
furprenant. Cette Perfonne a auiîi beaucoup d'ef-
prit, & de l'efprit agréable en conuerfation :ellar»t
donc auprès d'Eumetis, lors que celuy qui portoit
la Lettre de la PrinceiVe Cleobuline la luy rendit :
„ après qu'elle l'eut veuë, elle fe tourna vers Phi*
lifte 5 & la luy montrant, voyez, luy dit elle, ce
que la Princeffe de Corinthe me mande d'vn de
ies Païens. Philifte ayant leu cette Lettre , en vé-
rité , dit elle , Madame , fi Philocles eft fait comme
il eft dépeint , la Princefl'e Cleobuline à raifon de
l'appeller vn Threfor : &de vous le redemander
bien-toft. Oiiy , répliqua t'elle en fous riant : mais
pour le luy pouuoir rendre , il faudra que la belle
Philifte ne le retienne pas par fes charmes, com-
me il y a apparence quelle fera , s'il eft vin y que
la reflemblance face naillre l'Amour. Ce ail-
r
cours eft bien obligeant &bien flateur, répondit
Philifte : mais , adjoufta t'elle , Madame , il n'eft
pourtant pas tout à fait mal fondé : car (i Philo-
cles auoit autant d'enuie de me voir , que i'en ay
de le connoiftre, ce feroit défia vn allez grand
commencement d'amitié. le, vous affine , ad-
joufta t'elle, que ie preuoy que û vous ne re-
tournez bien-toft à Ialiftè, cette curiofité me don-
nera de l'inquiétude. Enfin ( dit elle en riant, car
ç'eft; vne perfonne allez gave)fi Philocles rcfi'çmble
k m
1
152 Le Gran 5,
fon Portrait , il a fans doute tout ce que ie luy
pourrois fouhaiter ; fi ie voulois choifir vn Amy
agréable; vn Galant accomply s ou vn Mary très
parfait. Et Philifte, reprit la Princefle, a fans doute
auffi tout ce qu'il faut,pour conquérir le cœur d' vn
auiïï honnefte homme que Philocles paroift l'e-
ftre , par ce que m'en dit la Princefle de Cprinthc.
Mais, luy dit elle,Philifte,il ne feroit pas iufte,qu'e-
(tant venu libre , il s'en retournait Efclaue : c'eft
fourquoy i'ay prefque enuie de n'obeïr point an
rince mon Père , qui m'ordonne dç m'en retour-
ner demain. Ha,Madame,luy dit alors Philifte, ne
me defefpcrez pas s'il vous plaift:car ie vous aflure
que ie ne fçay pas trop bien fi ie pourrois demeu rec
auprès de vous, fi vous ne vous en retourniez
pointjtant i'ay vne forte impatience de connoiihe
vn homme comme on vous reprefente celuy là.
Ce fut de cette forte que ces deux Perfonnes fe di-
ucrtirent en parlant demoy : car la Princefle des
Lindes me l'a raconté depuis. Mais pour demeurer
dans les termes que ie me fuis preferit au commen-
cement de mon difeours : ie vous diray donc que
le refte de ce iour là, & çcluy qui le fuiuit, ie fus le
fujet de l'enjouement de Philifte, qui ne parla que
de moy : & tant que le chemin dura, mon Nom
entretint toute la Filles de la Prin-
cefle faifoient la guerre à Philifte;& témoignoient
toutes vne fi forte enuie de me connoiftre , que
ie penfe que fi i'eufle fçeti ce qui fe paflbit , je m'en
ferois retourné à Corinthe, fans voir la Princefle
des Lindes. Enfin elle arriua à Ialifle : il eft vray
que ce fut fi extraoïdinairement tard, à caufa
de quelque accident qui eftoit arriué à fes Cha-
riots -, que paflant deuant le logis de Philifte
elle 1 y laifla , quelque refiftance que par refpe$
Livre Premier.. 153
cllcluy pûft faire. -Et pour continuer de liiy faire
encore la guerre , Philifte , luy dit elle en la quit-
tant, fouuenez vous que ie vous ay priée de ca-
cher demain la moitié de vos charmes,quand vous
viendrez au Palai$ : alors (ans donner loifirà Phi-
lifte de refpondre , le Chariot marcha 5 & Eumetis
futtro'uuer le Prince Cleobule dans ionCabuiet,
où il eftoit retiré il y auoit défia long temps. De
forte que ie n'eftois plus auprès de luy : & ce ne fut .
que le lendemain qu'Antigène & moy eu (mes
l'honneur de la faliier. Mais ce qu'il y eut d'admi-
rable, fut que lors que ie Prince Cleobule nous fit
la grâce de nous prefenter à elle , le matin comme
elle alloit au Temple , & qu'elle trauerfa vn Iardin
où nous eftions auprès du Prince fon Père ; elle
trouua tant de conformité entre Antigène 5c
rnoy , que n'ayant pas entendu nos Noms bien
diftin&ement , elle douta lequel des deux eftoit
celuy dont la Princefle Cleobuline luy auoit parlé
dans fa Lettre. De forte que nous en faifant vn
compliment qui nous obligeoit tous deux 5 elle
me mit dans la necefïïté de me faire connoiftre,
en luy difant que i'eftois celuy pour qui la Prin-
cefTc Cleobuline luy auoit parlé, comme en ayant
feul befoin. loint, luy dis-ie, Madame, qu'elle n'a
pas fçcu qu'Antigène deuft venir icy : elle redou-
bla alors fa ciuilité : & Antigène ayant fait con-
noiftre par ce qu'il luy dit , qu'il n'eftoit pas vne
perfonne ordinaire; nous l'accompagnatmesau
Temple : & l'aprefdifnée nous fufmes chez elle,
où elle me parla très longtemps de la Princefle
Cleobuline, auectous lestelmoignages d'eftime
& d'amitié qu'il eft poflible de rendre. Elle me de-
jnanda fi elle n'eftoit pas toufiours la plus belle
çhofe du monde ï Elle s'informa de fesplaifirs , &
154 L F GHAND C Y R. V $,'
de fes occupations : & pafl'ant d'vn difeours à l'a m-
tre, elle eut la ciuilité de me dire , durant qu'Anti-
gène parloit à d'autres Dames , qu'elle comme 11-
çoitde mereconnoiftre : & qu'elle fe vouloit vn
grand mal de ce qu'elle auoit pu douter vn mo-
ment lequel d'Antigène & de moy eftoit Philo-
clcs. Mais , me dit elle, pour me punir de cette
faute, ie veux voir fîvne belle Corinthienne que
nousauons icy , ôcqui fe pique auecque raifort
dauoir l'efpritfortéc4airé, vous connoiftra fans
qu'on le luy die. Car fi cela arriuc,ie feray punie de
mon erreur : & s'il n'arriuepas^i'en feray du moins
confole'e. le refpondis à cela comme ie deuois: j
mais elle fans m écouter, enuoya feauoir de la fan-
té de Philiftc : & luy demander pourquoy elle ne
la voyoit pas ce iour là. Celuy qui eut ordre d'aller
faire ce meflage s'en eftantaquité, reuint luy dire |
a demy bas , mais non pas tant que ie nel'enten-
dfffe bien : que Philifte la remercioit très humble-
ment de la grâce qu'elle luy faifoit : que fi elle ne
fc fnft pas trouuec vn peu mal , elle auroit eu -
l'honneur de la voir : mais que fon Miroir ne luy
ayant pas perfuadé le matin qu'elle fufteneftat de
faire des conqueftes, elle ne la verroit point qu'el-
le n'euft mieux dormy. Cette PrincelTe fe mit à
x
rire de ce meflage : certainement (dit elle en par-
lant à vne Dame, nommée Stefilée,qui eftoit alors
auprès d'elle) Philifte eft admirable :& abaiflant
la voix,elle luy dit en peu de mots le meflage qu'on
luy venoit de faire de fa part , & ce qui l'auoit
caufé. Il fujdroit, Madame, luy ditStefilée, que
vousluy fi iliez l'honneur de l'aller vifîter : & que
oiir la furprendre , vous y menailiez ces deux
étrangers. La Princeil'equi ne cherchoit qu'à fc
diuertk , & qui ne fçauoit pas qu'il y auoit vn (en-
•
Livre Premier. 155
timent d'enuie entre StefiléeSc Philifte, qui faifoit
qu'elle fouhaitoit qu'elle fuft veuë négligée , y
confentit ; & nous mena Antigène & moy , chez
ctte belle Corinthienne. Mais auparauât elle nous
dit beaucoup de bien de cette Perfonne : & nous
rTcufmes alors gueres moins d'enuie de la connoi-
ftre, qu'elle en auoit de me voir. Pour Antigène,
cl le n'auoit point oiiy parler qu'il fuit à IalifTe , 5c
ne l'auoit mefme iamais veu : car comme ie 1 ay
dit, elle n'eftoit pas née à Corinthc quoy que fon
Père en fuft : 3c elle eftoit née à Ialiflfe. Nous fuiuif*
mes donc le Chariot de la Princefle dans vn autre;
& comme nous fufmes arriuez à la porte de Phi-
Jifte , elle le fit malicieufement donner la main par
Antigène , afin de la mieux tromper & m'obli-
gea nt d'aider à marcher à Stefilée , & de la fiiiure
de bien prés ; nous trouuafmes que Philifte eftoit:
effediuemêt en habit de perfonne qui fetrouuoit
mal, quoy qu'elle n'en euft ny le taint ny les yeux$
& qu'elle fuft auffi propre que fi elle euft efté en
fanté parfaite. Cette belle Perfonne eftoit feule
dans fa chambre, fort occupée à accommoder des
Pierreries, comme fi elle euft eu deflein de fe parer
le foir , ou le lendemain pour aller au Bal. Quoy,
Philifte, luy ditlaPrinceiïe, ie croyois vous trou-
uer au lit , & ie vous trouue fans doute prefte d'al-
ler à quelque Fefte publique ! Pardonnez moy,Ma-
dame ( luy dit elle en riant aufïï bien qu'elle ) mais
vous me trouuez auec le deflein de me préparer à
la guerre 5 car vous fçauez bien que c'eft auec de
pareilles armes ( dit elle en abaiflant la voix , & en
montrant les Perles & les Diamans qui eftoient
fur fa table) que celles qui nefe fient pas à la beau-
té de leurs yeux ont recours aux occafions impor-
tantes. En voicy vue qui Teit beaucoup ( luy dit la
V
/
l$6 Le Ghand Ctuvj,
Princefle rcfpondant tout haut ) car ie vous amè-
ne deux Philocles au lieu d'vn. En difant cela,elle
nous fit auancer Antigène & moy également:
mais Philifte faifant Teltonne'e ; deux Philocles
Madame !luy dit elle, ha, cela n'eftpas poflible:
& i'ay bien peine à croire qu'il y en ait feulement
vn en toute la Terre. Non non(luy dit la Prin-
cefle , qui nous auoit deffendu de rien dire qui
peuft apprendre à Philifte lequel eftoit véritable-
ment Philocles) vous n'en ferez pas quitte à G bon
marche : car il faut que ie voyeii vous qui aimez
tant la Peinture , vous connoiflçz eft'eftiucmcnt
en Portraits. C'eft pourquoy, dit elle , ie vous
(donne deux heures à connoiftre lequel de ces
deux illuftres Eftrangersjeflemble au Portrait que
je vous ay fait voir dans la Lettre de la Princefle
Cleobuline. Vous fçauez qu'il eft de bonne main,
adioufta t'elle , ôcqu'ainfi il ne peut manquer d^
reflembler parfaitement : Mais, Madame , luy ref-
pondit Philifte, l'auèz vous connu, vous qui vou-
lez que ieleconnoifle? Vous le feaurez après, ré-
pliqua t'elle * 5c s'eftant alors aflîfc à la ruelle de
Philifte, elle voulut que cette belle Perfonne fuft
entre Antigène & moy. le vousauoiie que cette
fille me charma d'abord , &par le grand éclat de
fa beauté, & par la manière dont elle parloit : le
fçauois mefme déjà qu'elle fouhaitoit de me voir:
& le meflage que i'auois entendu me flatta , &
difpofa mon cœur àdefirer ardemment qu'elle
ne prift pas Antigène pour moy. Il me fembla
mefme qu'Antigène defiroit au contraire , d'eftre
pris pour ce qu'il n'eftoit pas : & nous eftions
tous deux fi interdits , qu'à parler fincerement,
nous fufmes quelques momens , que luy ny moy
ne refl'embliôns gueres le Philocles de la Let*
LlVKE PrE-MIEH.' 157
tre de Clcobulinc. Mais encore , dit alors la
Princefle , qu'en croyez vous , Philifte ? & le-
quel des deux penfez vous eftrc cet homme fi
accomply, qui eft vniuerfellement fçauant en tou-
tes les choies agréables :& pour lequel voftrecu-
riofité vous a défia donné tant d'inquiétude?
Comment voulez vous, Madame, reprit elle , que
i'ofe le nommer après ce que vous dites ? &pour-
quoy voulez vous que ie me face vn ennemy de
celuV que ie ne nommeray pas ? Vous ne fongez
pas bien à ce que vous dites , luy répliqua la Prin-
cefle ; car fi vous ne dites rien, vous les defoblige-
rez tous deux : & de l'autre façon , vous en obli-
gérez du moins vn. Pour moy , luy dit Antigène
lelprit tout efmeu , ie fuis fort allure que quoy
que vous difîez , ie ne ferayiâmais voftre enne-
my : car fi ie fuis PhiIocles,ie fçay bien queic ne
fuis pas celuy de la Lettre de la Princefle de Co-
rinthe : & fîie ne le fuis pas, repris-ie,ie fçay bien
aufli que i'aurois tort de me pleindre de n'eftre
pas pris pour vn autre. Non non,dit la Princefle,
iene fçiuroisfouftrir que vous parliez dauantage:
ie ne veux point que vous aidiez à Philifte à vous
de qui l'efprit pénétrant fe vante
quelquesfois de defcouurir les fentimens du coeur
les plus cachez. Elle vous voit elle vous a en-
tendu parler : il n'en faut pas dauantage. Refpon-
dez donc precife'mentPhilifte,luy dit elle en nous
montrant de la main , lequel eft Philocles , de ces
deux prétendus Philocles. le ne fçay , Madame,
( luy dit Philifte , auec le plus agréable chagrin du
monde) lequel eft véritablement Philocles: Mais
ie fçay bien ( adjoufta t'elle en fe tournant cruelle-
ment pour moy vers Antigène ) que ie fouhaitc
que ce foit ecluy-cy. Vous faites bien de le fou-
j
I
1,5 .vs;
haitcr ( !uy dit la Princeflc , rauic qu'elle h'euft
as deuinc ) car vous ne pouuez pas faire qu'il
e (bit effe&iuement : & tout ce qu'il peut pour
voftrc fatisfaction , eft qu'en effet il elt digne
de l'eftre. Pleuft aux Dieux , Madame , reprit
Antigène auec beaucoup de ioye , que ce que
Vous dites fuft vray : & pleuft aux Dieux , re-
pris ie tout confus , n'ettre point Philocles , &
eftre à la place d'Antigène. Iamais il ne s'eft veu
de fentimens plus mêliez que le furent ceux de
toutes les perlbnnes de cette Compagnie : la
•PrincefledesLindes eftoit bien aife que Philifte
n'euft pas deuiné ; & elle eftoit pourtant marrie
de voir qu'il auoit paru quelque léger chagrin
dans mes yeux. Philifte de fon cofté eftoit fichée
qu'Antigène ne fe nommait pas Philocles : &:
u'on luy pûft reprocher de s'eftre trompée*
_tefilée eftoit fort fatisfaite de ce que Philifte
n'auoit pas bien deuiné: Antigène eftoit rauy de
ioye , quoy qu'à ma confideration il n'ofaft le
témoigner : mais pour moy ie n'auois que de la
confufion & du dépit. Cependant ces deux fen-
timens qui ont accouftumé de n'élire pas fort
propres a contribuer quelque chofe à faire naiitre
& à entretenir l'amour , feruirent pourtant à ma
paflion ; & ie creus d'abord que ie ne me deter-
minois à taire connoiftre à Philifte queie n'eftois
pas tout à fait indigne d'eftre Philocles, que par
vn ientiment de gloire : mais en effet ce fut par
vn fentiment fort tendre & fort pallionné. Bel-
le Philifte (luy dis-ieauec vn feiieux qui paroil-
foit malgré moy fur mon vifage ) vous ne vous
eftes trompée qu'au Nom : eftant certain qu'An-
tigène a toutes les qualitez du Philocles de la
Princcflc de Corinthe. Antigène ( reprit mon
ç
I
LlVKE PllEMlEL I5O
Amy,qui eftoit dcfîa deucnu mon Iliual ) n'a pas
tant d'obligation que vous penfez, à cçtte belle -
Perfonne : & comment l'entendez vous ? ré*
prit la Princefle c'eft Madame , répliqua t'il,
qu'elle n'a pas dit pofitiuement qu'elle croyoit
que ie fufle Philocles : & qu'elle s'eft conten-
tée de fouhaiter que ie le fufle. Cela eft ce me
femble encore plus obligeant , interrompit Ste-
filée ; car fi elle auoit dit Amplement qu'elle
croyoit que vous l'eftiez , ce n'auroit elle qu'v-
ne marque de fon eftime : mais ayant fait vn
fouhait qui vous eft fi auantageux , c'en eft vne
de fon inclination. Il n'eftpas neceflaire , inter*
rompit Philifte en fous riant , que vous preniez
la peine d'expliquer mes fentimens en ma pre-
fence : car C\ quelqu'vn en doute , ie les luy expli-
quera}' moy mefmc. Non , Madame , luy dis-ie,
ne vous expliquez pas danantage , s'il vous
plaift : puis que ie craindrois qu'Antigène ne mou-
ruft de ioye & moy de douleur, fi vous luy don-
niez plus démarques de voftre inclination : & û
i'en recenois dauantage de voftre auerfion pour
le véritable Philocles. Philifte m'entendant par-
ler ainfi , voulut me dire quelque chofe de ci-
uil , pour fe racemmoder auecques moy : mais
plus elle vouloit parler , & plus elle s'embar-.
raflbit. Car voyant l'obligation que luy auoit
Antigène , elle ne vouloit pas la diminuer: fi bien
que ne pouuant tronuer precifément a s'exprimer,
dans cette iufte médiocrité qu'elle cherchoit , la
Princefle en doit auec Stefilée :& prenoit vn fort
grand plaifir de remarquer fon inquiétude. De
forte que s'en aperceuant , ie voy bien , Madame,
luy dit elle,que vous vous moquez de moy , de ce
que ie voudrois en obliger deujc au lieu d'vn:
/
r
\
160 £k Grand Cyrvs,
Mais fcachez, pourfuiuit elle toute en colere,qne
puis qu'Antigène n'eft pas Philoclespour tout le
reile du monde , il le fera pour Philifte : &ie fuis
bien trompée, dit elle , fi quand iln'auroit pas
toutes les qualitez que la PrinceiTe de Corinthe
attribue ait véritable Philoc!cs,ma conuerfatien
ne les luy donne en peu de temps. l'en ay grand
befoin , luy dit Antigène, & ce n'eft que par là
que ie puis prétendre à quelque gloire : Vous en
elles défia fi couuert, luydis-ie, que ie ne vous
connois plus : mais enfin pour n'abufef pas de
voltre patience ,1c refte du iour fe paflà de cette
forte : & après auoir accompagne la Princefle
iufques a fa chambre , nous nous retirafmes en*
fcmble Antigène &moy, car nos Àpartemens fe
touchoient. Mais nous nous retirafmes tous deux:
fans nous parler : & après auoir efté ainfi quelque
temps dans ma chambre où il eftoit entré : Vous
retirez fans doute à voftrfc gloire, luy dis-ie, Anti-
gène: ie penfe ,me dit-il, comment iepourrayfai-
jre, pour foûtenir le grand Nom que la belle Phili-
fte m'a donné : Mais vous , pourfuiuit il en riant,
ne me pleignez veus pas de me voir fi chargé ? &
ne voulez vous point nf infpirer pour quelques
jours feulement toutes vos bonnes qualitez , afin
defauuerrhonneur de Philifte? Philiftc, luydis-ie,
a tant de gloire d'auoirconrAi voftrc mérite com*
me elle a fait, & d'auoir peut-eftre encore con-
quefté voftre cœur, que iene la troiuie pas fort à
pleindrc : & Philocles auroit plus de befoin dufe-
çours d'Antigène, qu'Antigène n'a befoin du fien.
ïe vQuloispàr ce difeours obliger mon Amyàme
defcouurir l'es leritimens ;mais il ne le voulut pas:
fi bien qu'agi ant à fon exemple , ie ne luy parlai
plus de Philiftc. Cependant admirez vn" peu ié
TOUS
L i v *. e P & £ m .i e &: l6t
vous prie, le caprice de ma fortune : comme Phili-
fte eftoit vne perfonne fort glorieufe & vn peu
brzarre, elle eut vn fi fcnfible dépit de s eftrc trom-
pée , qu'elle en eut effectiuement de lauerfiort .
{our moy : & fc refolut tellement de faire valoir
es bonnes qualitez d'Antigène , que quand il euft
efté de Ces plus anciens Amis, elle ne fe fuft pas plus
intereflee a fa gloire qu'elle faifoit : Ioint auffi qu'à
mon aduis, fon inclination pancha de ce cofte là.
Ce qui caufoit fon plus grand dépit, eftoit que lors
"u'elle auoit nommé Antigene,elle auoit creu ef-
fe&iuement auoir connu par finefle qu'il eftoit:
Philocles : & c'eft pourquoy elles'eftoit hazardéc
à prononcer fi hardiment. Car comme elle auoit
entendu dire queie ne chantois pas mal, elle auoit
pris loin d'obfcurcir le fon de fa voix & ecluy de la
mienne en parlant : & ayant trouué plus de dou-
ceur en celle d'Antigene,elle auoit crû qu'il eftoit
Philocles : car pour les chofes que nous auions di-
tes l'vn& l'autre, il y auoit afiez d'égalité. Cepen-
dant ie remis cette belle Perfonne plufien :s fois:
& comme toute la Cour fçcut cette peti : auan-
ture , tout le monde luy en faifoit la guerre : ce qui
augmenta tellement fa bizarre refolution, qu'elle
ne pouuoit plus fouffrir qu'on luy dift du bieii
de moy. . Ce n'eft pas qu'elle ne fift femblant
qu'elle n'agiflbit ainfiquepar galanterie : mais en
effet je fuis pèrlbadé qu'elle eut de l'auerfion
pour ma perfonne, & de l'inclination pour Anti-
gène , dés le premier moment qu'elle nous vit.
Nous voila donc tous deux bien occupez; luy, à
faire voir qu'il reflembloit mieux que moy , au
Philocles de la Lettre de la Princefle de Corin-
the : & moy auffi à montrer que ie n'eftois pas
tout à fait indigne de [ç$ louanges. Or il eft ce*
h Part L
362 Le Grand Cyrvj,
tain, que foit à la confideration de la Princcfie
Cleobulinc , ou par mon propre bonheur, la Prin-
cefledcsLindes me fit la grâce de prendre mon
party : & que toute la Cour à fon exemple, rit quel-
que 'différence de Philocles à Antigène. Mais en
recompenfe aulli, libelle Philifte en fit notable-
ment d'Antigène à Philocles. Car foit en conuer-
iàtion, en promenade,ou au bal, ie voy ois tous les
iours ferre mille chofes qui me déplaifoient , à la
perfenne du monde qui me plaifoit le plus, malgré
moy. le dis malgré moy ; parce qu'il eft certain
que ie fis tout ce que ie pus pour ne l'aimer pas,
mais il me fut impolïîble : & il y auoit ie ne fçay
quel air galant & enioiié dans fon efprit,quifaiioit
que ieneluy pouuoisrefifter. De forte que ie me
trouuay tres-ma! heureux des les premiers iours de
ma paflion: & plus malheureux que ceux qui le
font par cent mille accidens qui peuuent arriuer
en amour , eftant certain que l'auerfion toute
fimple eft vne chofe que Ton ne fçauroit prefque
jamais vaincre paradrefle. La cruauté fc laific flé-
chir par des larmes : la fierté, par des foûmifiions:
vne humeur imperieufe fe gagne par vne obeïflàn-
ce aueugle: vne perfonne inconftante reuient quel-
quesfois de fa foiblefle par vne fermeté fans égale:
& Ton fçait au moins ce qu'il faut faire pour fe fou-
lager. Mais lors qu'il s'agit de vaincre vne auerfion
fans firjet, toute la prudence humaine n'y fçauroit
rien faire : puis qu'il eft vray que c'eft vne* chofe
qui change tous les objets , auifi bien que la ialou-
fîe. Cependant ie ne trouuois pas mefme que ic
ûfleauoir la confolation de me pleindre de Phi-
,difois-ie,quc veux-ie qu'elle face? elle a vn
fentiment qui eft né dans fon cœur fans fon côfen-
tement , & où fa raifon n'a rien contribué : & puis
Livre Premier.
qu il y a des gens qui haïflént lesrofes,que tant
d autres perfon nés aiment ; comment puâie vou-
loir mal a Ph. de la haine ftcrette qu'elle"»
m obftinay a I aimenla chofe en vint pourtant aux
termes , que quoy que Pfailiftc uc fu(t pas incLi è
elle neput toutesfois dire diflimulce & 1 wj£
perçoit en melme temps , & de quelque leïrêlE
.on quUleauoit pour Antigène, &d f vneaf-
*£**&""?* qu ? ,c aUOit P° l ' r ™V Pour peu
qu.I dift quelque chofe d'agréable, elle le loifo*
