Le lendemain, je descendis très tôt, tandis qu'Emerson dormait encore. Malgré ma nuit écourtée, je me sentais toute revigorée par le soulagement de savoir Sennia de retour sous notre toit.
Je rencontrai Nefret dans le salon et pris une tasse de thé en sa compagnie en évoquant les évènements de la nuit. Elle avait reçu de Ramsès le même récit que moi d'Emerson, et nous échangeâmes nos réflexions. Je lui exprimai mes inquiétudes concernant les enfants et leur témérité. Son doux visage était tout plissé d'inquiétude en m'écoutant.
— Comme je l'ai indiqué à Emerson, dis-je, Abdullah avait cherché à me prévenir. Il m'a dit textuellement : "Faites attention aux enfants." Savez-vous que j'ai trouvé David John à errer dans les couloirs la nuit passée ?
— Je lui parlerai, me promit-elle.
— Emerson me croit folle quand j'évoque mes rêves devant lui, mais ils sont de plus en plus précis. C'est vraiment très étrange. Je les accepte cependant comme un cadeau inattendu. Il y a des années que j'ai cessé de tenter de vouloir expliquer l'inexplicable.
— Je m'étonne que Gargery n'ait pas fait une apparition dans vos rêves aux côtés d'Abdullah Mère, histoire de vous donner sa façon de penser sur la manière dont nous nous occupons de Sennia. Il l'aimait vraiment beaucoup, n'est-ce pas ?
— Certainement, dis-je sans m'offusquer de la remarque, mais alors c'est à Sennia qu'il serait apparu et non pas à moi. J'étais loin d'être aussi proche de lui que je l'étais d'Abdullah. Par ailleurs, je – Comment dire… (Je cherchai mes mots.) Il me semble qu'une seule apparition de l'Au-delà me suffit.
— Une relation comme celle que vous aviez avec Abdullah est unique, Mère, dit Nefret. Cependant, le lien entre Sennia et Gargery transcendait la simple relation employé-employeur, ou plutôt employé-pupille de l'employeur.
— Alors nous donnerons à Gargery le statut "d'ange gardien" de Sennia.
— Il lui a un peu failli, non ?
— Admettons qu'il ait gardé dans l'Au-delà sa propension à la maladresse – tout à fait pardonnable vu la sincérité de son affection, voire de sa dévotion envers Sennia, répondis-je plus sérieusement que je n'en avais eu l'intention. Quoi qu'il en soit, il l'a bel et bien protégée au cours de cette aventure, tout comme il l'a fait durant une bonne partie de son existence terrestre. Je n'arrive pas à croire que nous ayons pu la récupérer, saine et sauve, et si rapidement.
— Il aurait été plus judicieux de l'empêcher de partir, remarqua Nefret en hochant la tête d'un air sérieux. Si Gargery rend visite à Sennia en rêve, on ne peut pas dire qu'il se soit montré un bon guide spirituel.
— Quelque soit le nombre de conseils ou d'avis reçus – et pour le communs des mortels, ils proviennent de vivants et non pas d'anges gardiens – au final, nous gardons notre liberté de choix, dis-je. Je ne dois pas l'oublier. Peut-être suis-je parfois un peu trop dirigiste. Comment Abdullah a-t-il formulé cela la dernière fois ? Ah oui. Il m'a conseillé de ne pas « mettre ma famille en cage », et il a ajouté : « Il y a des chemins que tout être humain se doit de suivre seul. »
— Des chemins que tout être humain se doit de suivre seul, répéta Nefret avec douceur. C'est très vrai. Et Abdullah était un sage. Mais vous savez, Mère, depuis que je vois grandir les enfants – et surtout depuis que je réalise les risques qu'ils prennent parfois – je comprends mieux les soucis que vous avez endurés lorsque nous étions plus jeunes.
— Vraiment, ma chérie ?
— Oui. Vous n'êtes pas trop dirigiste, Mère, vous êtes protectrice envers ceux que vous aimez, et je vous en remercie. (Je ne suis quoi répondre, aussi Nefret continua :) Nous avons tous été secoués par la disparition de Sennia. Et maintenant qu'elle est revenue, que sortira-t-il de tout cela ? Ramsès dit qu'elle n'a pas voulu répondre à ses questions hier au soir.
— Je compte régler ce problème aujourd'hui même, dis-je. D'ailleurs, Abdullah m'avait aussi parlé de l'avenir de Sennia – sous forme d'énigme, bien entendu. Il a dit : "Le Petit Oiseau rencontrera bientôt une épreuve qui décidera de son destin."
— Et elle l'a rencontrée, dit Nefret.
— Oui.
Je n'évoquais pas devant Nefret la suite de la prédiction qui continuait à me hanter : « Si elle réussit, elle deviendra comme un aigle, libre et forte à la fois, et ses ailes la mèneront au loin vers celui qui l'attend – celui qui l'aimera. Ils sont semblables mais le garçon a déjà affronté ses épreuves. »
J'avais confiance dans mes rêves, mais quand même.
Dans l'affolement des dernières heures, j'avais quelque peu oublié le pauvre Kevin O'Connell, mais il apparut peu après au bas des marches, aidé par deux valets, et muni de béquilles en bois.
— Seigneur, Kevin, m'exclamai-je. Où est votre plâtre ?
— L'autre Mrs Emerson me l'a enlevé ce matin, Mrs E., répondit-il. Mais il va falloir que je me remplume un peu. C'est tout mou et flasque là-dedans. Plus de muscles. (Il tapotait la jambe de son pantalon).
— Venez donc prendre le petit déjeuner avec nous, dis-je en ouvrant la porte de la salle à manger.
Emerson qui arrivait, suivi de Lia, Ramsès et David, ne fut pas du tout enchanté de tomber sur le journaliste.
— Je vous avais oublié, O'Connell, marmonna-t-il.
— Je vous souhaite aussi le bonjour, professeur, répondit l'autre en affichant un air réjoui.
— Vous ai-je dit que j'ai reçu une lettre de Cyrus, intervint Nefret avec tact. Il accepte ma proposition concernant le château, et dit qu'il prendra bientôt le bateau pour rentrer en Angleterre. Lui et Katherine ramèneront avec eux le petit Thomas puisque ses parents sont toujours en Jordanie.
— Ce vieux Vandergelt, claironna Kevin avec un accent irlandais soutenu. Je l'aime bien ! Un mec vachement sympa.
— N'en faites pas trop, O'Connell, grommela Emerson.
— Je le connais depuis aussi longtemps que vous, Mrs E., continua le journaliste. Lui aussi était là, en 1892, quand lord Baskerville a été assassiné à Louxor. Que devient-il ?
— Il a vendu sa maison de la Vallée de Rois, dis-je un peu tristement, et compte acheter une propriété près de Southampton.
— Pour s'y établir ? S'étonna Kevin. Pourquoi diantre choisirait-il Angleterre plutôt que l'Amérique ?
— Sans doute parce que son épouse est anglaise, dis-je d'une voix aimable. (Je n'aimais pas l'air sombre qu'affichait Emerson.) Et puis Cyrus n'a plus aucune attache dans son pays d'origine.
— Southampton est une ville agréable, admit Kevin. J'y ai couvert un match de football pour la Coupe d'Angleterre l'an passé. J'étais aussi à Londres pour la finale en avril 1923 au Wembley Stadium.
— J'ai suivi cette finale, s'exclama David avec entrain. C'était aussi l'inauguration du stade, n'est-ce pas ?
— Oui, et du coup le Roi George était présent dans les tribunes pour remettre le trophée aux vainqueurs.
— Je connais très peu le football, dis-je.
— La finale se jouait entre Bolton Wanderers et West Ham United, m'expliqua aussitôt David. Chacune des deux équipes finalistes doit passer cinq tours d'éliminatoires avant de se qualifier.
— C'est un sport de sauvages, grommela Emerson. Il y a eu des scènes de chaos et de violence tout à fait inadmissibles.
— Il s'agissait en fait de l'envahissement de la pelouse par la foule, expliqua Kevin. Voyez-vous, les organisateurs ont été victimes de leur succès : La capacité officielle des tribunes est de 125 000 personnes et on a évalué l'affluence à près de 300 000 pour cette inauguration. Pour que la rencontre puisse se jouer, la police montée a été forcée d'intervenir. Ce qui a donné de bons clichés grâce à un cheval de police photogénique, dénommé Billie.
— Il a volé la vedette aux joueurs, remarqua Ramsès, parce qu'on surnomme depuis cette finale : « The White Horse Final ».
— D'où l'importance de la presse, s'exclama Kevin jovial.
— Voilà qui doit vous réjouir, O'Connell.
— Je ne vous le fais pas dire. Les émeutes font de bons papiers. Mais la fédération anglaise a dû rembourser une partie des billets aux personnes qui n'ont pas pu atteindre leur siège attribué. Á un moment, j'ai même cru que le match allait être annulé. Heureusement, l'humeur de la foule a changé à l'arrivée du Roi, lorsqu'ils ont tous chanté en chœur : God Save The King.
— Qui a gagné ? Demanda Lia.
— Les Bolton Wanderers, répondit David. Mais le match était de très faible qualité.
J'étais extrêmement étonnée qu'Emerson ait laissé la conversation porter sur un sport qui ne l'intéressait aucunement. Et encore plus étonnée de voir que David et Ramsès semblaient parfaitement au courant de cette finale dont je n'avais jamais entendu parler.
— Avez-vous suivi aussi les jeux olympiques d'hiver ? Demanda Nefret.
— Non, et je n'irais pas davantage à Paris pour ceux de cet été.
— Ils ont choisi la France pour honorer le baron Pierre de Coubertin qui se retire du comité olympique.
— Oui, mais avant cela, il a enfin trouvé la devise olympique : Citius, Altius, Fortius, « plus vite, plus haut, plus fort ». Il y a quarante quatre nations inscrites et plus de 3 000 athlètes.
— J'ai lu un article intéressant au sujet d'un nageur américain, Johnny Weissmuller, et des rigueurs de son entraînement.
— Peuh, grommela Emerson, et que feront tous ces gens une fois l'engouement passé, je vous le demande ? Quelle est la reconversion possible d'un ancien nageur ? Á part dans un cirque, à faire le singe…
— Emerson !
Sennia n'était pas descendue prendre le petit déjeuner avec nous et, vu la présence de Kevin, je m'en réjouissais plutôt. Je ne tenais pas à aborder le problème de sa disparition devant le journaliste.
Peu après la fin du repas, Kevin se prétendit fatigué et demanda à retourner dans sa chambre. Nous convînmes avec lui de nous retrouver pour le déjeuner, et je le laissai remonter sans le raccompagner.
Dès qu'il eut disparu, j'annonçai :
— Je tiens à parler à Sennia…
— Mère, intervint Nefret. Il ne faut pas la braquer.
— Je n'ai pas l'intention de la braquer, insistai-je, mais j'aimerais savoir ce qui s'est passé. Peut-être pourrions nous la convoquer au salon et la recevoir tous ensemble…
— Ce serait comme un tribunal, protesta Emerson.
— Très bien, dis-je. Alors que proposez-vous ?
Ni Emerson ni Ramsès ne tenait à affronter directement Sennia. Á mon avis, ils avaient peur de ses larmes, mais nous désirions tous, bien entendu, savoir ce qui s'était passé.
— Peut-être pourrais-je tâter le terrain, finit par proposer Nefret. D'ailleurs, médicalement parlant, je tiens à m'enquérir de sa santé. Elle a été opérée il y a peu, et toutes ces émotions ne lui ont certainement fait aucun bien.
— Demandez-lui si elle souhaite me recevoir, dis-je d'un ton contraint.
— Je monte aussi avec toi, Nefret, dit Lia. Je voudrais écrire à mes parents.
Pendant l'absence de la jeune femme, je repensai à la lettre de Margaret que j'avais lue la veille.
— Je viens de repenser à une lettre de Margaret que j'ai lue hier soir, Emerson, dis-je aussitôt. Vous avez écrit à Sethos, et il vous a répondu, n'est-ce pas ? Je n'ai pas eu connaissance de ce courrier.
— Parce qu'il ne contient rien d'intéressant, grommela Emerson.
— Nefret a également écrit à Sethos, dit Ramsès.
— Je sais, Margaret me l'écrit. Pourquoi ? Que voulait-elle savoir ?
— Elle et moi discutions récemment de ce message au sujet de Richard Bathell…
— Quel message ?
— Celui que Morcook a reçu de Sethos pour demander des renseignements sur Bathell. Vu le décès de ce dernier, Morcook a cherché à retrouver l'autre secrétaire de Carter, Asquith, mais sans succès apparemment. Aussi Nefret voulait-elle savoir si Alasdair Asquith était ou non en Amérique avec Carter. Du moins, si c'est bien Carter qui se trouve…
— J'espère qu'elle n'a pas posé par écrit une question aussi directe, dis-je les sourcils froncés. Ce ne serait pas très judicieux.
— Non, Mère, ne vous inquiétez pas. Nefret utilise un système codé pour correspondre avec Sethos. Vous savez, celui-là même qui nous avait posé un tel problème il y a deux ans. Avec des nombres regroupés par trois pour indiquer le numéro de page, la ligne et le mot.
— Celui où il faut nécessairement un livre pour avoir la clé ?
— Précisément.
— Oh, parfait, dis-je médusée. (Pourquoi n'avais-je pas eu moi-même cette lumineuse idée ?) Et qu'à répondu Sethos ?
— Qu'Asquith n'était pas en Amérique, et qu'il valait mieux que nous ne perdions pas notre temps à déterminer qui, de Carter ou de son personnel, était susceptible de s'y trouver.
— Je le savais, gémit Emerson. C'est « lui » qui a donné toutes ces foutues conférences au Met. Mais pourquoi, non de D…
— Emerson !
— Il faudra que nous parlions avec Mr Morcook, dis-je. Trop de points importants restent encore en suspens. La première fois que nous l'avons interrogé, il venait juste de reprendre conscience après son agression, et ensuite, il était trop faible…
— Trop faible pour parler, mais pas pour s'enfuir, grogna Emerson, les dents serrées. Crénom. J'ai oublié de lui demander pourquoi il avait en sa possession un plan de la tombe de Toutankhamon.
— Vous auriez pu poser directement la question à Sethos, fis-je remarquer.
— Grrr, grogna mon cher époux. Je l'ai fait, et il ne m'a répondu que par une pirouette grotesque. Attendez que je lui remette la main dessus à celui-là. Il ne perd rien pour attendre.
— Je ne comprends pas l'importance de ce plan, dis-je.
— Je ne comprends pas non plus, admit Ramsès. Mais c'est quand je ne comprends ce que fait Sethos que je commence à me méfier.
— Moi aussi ! Affirma Emerson.
— Pour ma part, dis-je, j'aimerais savoir ce qu'a répondu Morcook au message de Sethos concernant Richard Bathell.
— Et pourquoi il n'a pas pu retrouver Asquith.
— Décidément, nous en revenons toujours aux secrétaires de Howard, dis-je les sourcils froncés. Il faudra que je pose quelques questions à Kevin. Lui aussi cherchait Mr Asquith. Il a même été jusqu'à Highclere pour cela. Il doit avoir des choses à dire.
— En présence de ce foutu journaliste, je préfère discuter du football que du trésor de Toutankhamon, Peabody, dit Emerson. Je n'ai aucune confiance en lui. Que fichait-il au juste à Mansay Castel ?
— C'est vrai que nous n'avons pas approfondi ce détail…
Je me tus un moment, envisageant les choses à faire. Peut-être devrais-je établir une petite liste ? La journée s'annonçait chargée s'il me fallait interroger Sennia sur sa disparition, puis Mr Morcook sur sa réapparition, puis Kevin sur… sa présence à Mansay Castel. Et Evans, aussi. Je ne savais plus pourquoi, mais j'avais quelque chose à demander à Evans.
Une idée curieuse me vint soudain à l'esprit.
— Quel livre ont-ils choisi ? Demandai-je à Ramsès.
— Je vous demande pardon ?
— Sethos et Nefret, pour leur code – Quel livre ont-ils choisi ?
— Le dernier tome de l'Histoire de l'Égypte Antique de Père, répondit Ramsès, le visage impassible.
Emerson en resta sans voix. Devant son air éberlué, j'éclatai de rire, et David se joignit à moi.
Nefret redescendit peu après. Sennia préférait rester dans sa chambre pour le moment, mais elle avait accepté de me recevoir juste après le déjeuner.
— Comment va-t-elle ? Demanda Emerson d'un ton bourru.
— Médicalement parlant, plutôt bien, dit Nefret. Je n'en dirais pas autant de son état d'esprit. Elle semble assez calme, mais elle a refusé de descendre pour déjeuner avec nous et a demandé à Rose qu'on lui monte un plateau. Je dirais qu'elle se prépare à une confrontation avec vous, Mère. Elle aura sans doute quelques revendications à faire valoir.
— Je suis prête, dis-je en redressant les épaules. J'ai aussi quelques remarques à faire à cette jeune personne.
— Vous n'allez pas la faire pleurer, n'est-ce pas ? Demanda Emerson.
— Ce n'est plus une enfant, Emerson, comme chacun ne cesse de me le rappeler. Et disparaître sans mot dire au beau milieu de la nuit ne fait pas partie des règles admises par la bonne société.
— Je lui ai déjà exprimé combien nous avons été inquiets, dit Ramsès d'une voix un peu contrainte. Et elle m'affirmé avoir laissé un message pour nous.
— La croyez-vous ? Demandai-je.
— Je ne sais pas, admit mon fils.
— Sennia n'est pas une menteuse, s'exclama Nefret.
— J'en suis consciente, dis-je, mais je n'aurais jamais non plus pensé qu'elle soit dissimulée. Et ses dernières actions ne parlent pas trop en sa faveur, n'est-ce pas ? Cependant, je lui accorde le bénéfice du doute. J'attendrai pour la juger de voir ce qu'elle me dira cet après-midi. Bien, puisque j'ai un répit concernant Sennia, je vais allez voir Kevin.
— Je viens avec vous, dit immédiatement Emerson. Il n'est pas question que vous vous rendiez seule dans la chambre de ce vaurien, Peabody. Cela ne fait pas non plus partie des règles admises par la bonne société.
Nous argumentions encore en montant les escaliers. Emerson faisait semblant d'être jaloux mais je savais parfaitement qu'il était aussi curieux que moi d'interroger le journaliste.
Kevin répondit immédiatement lorsque je frappai à sa porte. Malgré la fatigue qu'il avait prétextée, il ne s'était pas recouché en fait. Il était occupé à écrire, assis devant le bureau que j'avais installé dans notre chambre d'ami, un meuble de l'époque victorienne en chêne roux avec un dessus de cuir brun doré à l'or fin.
— Je croyais que vous vouliez vous reposer, Kevin, dis-je un peu étonnée.
— Il fallait que je mette au propre quelques papiers pour le Daily Yell, Mrs E., dit-il en repoussant la feuille qu'il tenait en main sous d'autres documents étalés sur le sous-main.
Emerson plissa les yeux, et je sentis bien qu'il mourait d'envie de se jeter sur ce texte suspect. Fort heureusement, la conscience de ses devoirs d'hôte fut cependant plus forte que sa méfiance envers le journaliste.
— Ne devriez-vous pas prévenir votre famille, Kevin ? Dis-je sur une impulsion. Je pense surtout à votre femme…
— Quelle femme ? S'exclama-t-il en écarquillant les yeux. Je ne suis pas marié.
— Oh, fis-je. Mais je croyais… (Qui m'en avait parlé récemment ? Margaret !)
— Non, Mrs E., dit le journaliste en secouant la tête. Vous savez bien que je suis toujours envoyé par monts et par vaux, ce n'est pas vraiment le meilleur moyen de retenir l'attention d'une épouse.
— Amelia, dit Emerson les dents serrées, c'est intolérable. Je ne vois pas pourquoi la vie privée d'O'Connell vous importe tant.
— Mais Kevin est un ami, dis-je avec sincérité, (ce qui m'attira un sourire de l'Irlandais et un grommellement exaspéré de mon époux. Je me raclai la gorge et continuai :) Kevin…
— N'en dites pas plus, Mrs E., j'ai tout compris. Vous êtes venus pour me tirer les vers du nez quitte à utiliser la flatterie, n'est-ce pas ? Bien, après tout, vous êtes venus à ma rescousse à Mansay Castel, et je vous dois bien cela. Que voulez-vous savoir ?
— Tout, s'exclama Emerson.
Si je crois que Kevin fut totalement sincère avec nous, c'est parce qu'il avait en réalité peu à dire. Nous connaissions déjà l'essentiel de son histoire, même si Emerson lui fit répéter plusieurs fois certains détails.
Comme Kevin l'annonça lui-même, il était un vrai journaliste, toujours en quête de nouveauté. Il s'était vite lassé d'écrire toujours les mêmes articles sur la malédiction de Toutankhamon et laissait volontiers à son collègue, Jason Anderson, la tâche de maintenir l'intérêt du public. Kevin, quant à lui, avait préféré se concentrer sur Howard Carter. Ce qui n'était pas une tâche aisée car l'égyptologue évitait tous les journalistes depuis qu'il avait mécontenté la plupart d'entre eux en vendant au Times l'exclusivité de ses découvertes dans la tombe. De plus, après la querelle avec le gouvernement égyptien qui avait fait la une des journaux, Howard avait quasiment disparu du devant de la scène. Les bruits qui couraient à son sujet étaient contradictoires. D'après certains, il se trouvait à Highclere, tandis que d'autres le disaient en Amérique. S'étant mis en tête de le retrouver, Kevin s'était d'abord rendu à Highclere parce qu'il était certain que Carter avait des rapports réguliers avec les dames Carnarvon, héritières de son ancien mécène.
Après plusieurs jours d'une enquête décevante, il était rentré bredouille à Londres. Où il avait appris que, durant son absence, l'un de ses indicateurs avait aperçu Carter demander à un autre homme – identifié par la suite comme son secrétaire, Alasdair Asquith – de le retrouver à Highclere. Et le pauvre Howard Carter paraissait fatigué et malade.
Lorsque Kevin avait rencontré notre cher David à la gare de Paddington, c'était lors de son second déplacement dans le Berkshire. Il désirait interroger lady Evelyn Herbert et sa mère, lady Almina Carnarvon. Bien que Jason Anderson l'ait prévenu de l'inutilité de sa démarche, Kevin s'obstinait. Mais comme la première fois, les deux femmes avaient refusé de le recevoir. Une rapide enquête dans le village avait convaincu Kevin qu'il n'avait aucune chance de les croiser « par hasard », elles sortaient très peu. Pourtant, une voiture inconnue passait parfois sur la route de Londres en direction du château. Était-ce Howard ? Kevin avait décidé de le découvrir.
Comme la première fois, il s'était installé à l'auberge du village, usant à nouveau d'un nom d'emprunt – et Emerson intervint alors pour lui exprimer vivement ce qu'il pensait de son humour dévoyé. Mais les gens connaissaient le nom du journaliste alors que Kevin Emerson avait eu toute liberté de demeurer anonyme. Et il avait recommencé à poser des questions. Les villageois se montraient peu farouches et lui répondaient volontiers. Malheureusement, ils savaient peu de choses au sujet du château.
Un soir, alors qu'il rentrait tard à l'auberge, Kevin avait été assommé et enlevé sans même apercevoir son agresseur.
Il avait repris conscience avec une nuque raide et douloureuse dans une pièce inconnue – une petite chambre meublée d'un lit étroit, d'une table de chevet et d'un fauteuil. Il ignorait alors être à Mansay Castel. En fait, dès son réveil, après avoir vérifié que la porte de la chambre était bien fermée à clé, Kevin avait tenté de s'échapper par la fenêtre. Malheureusement, le lierre avait cédé sous son poids et il s'était écrasé sur la terrasse en dessous.
— Mon Dieu, dis-je en entendant cela. Vous auriez pu vous tuer. Vous avez eu de la chance de vous en tirer avec une jambe cassée.
— Ce qui m'étonne, remarqua Emerson, c'est qu'ils aient pris le temps de vous soigner.
— Emerson !
— Ce que je veux dire, c'est pourquoi ils vous ont-ils ainsi enlevé et ensuite gardé en vie ? Quel était leur intérêt ? Un accident mortel aurait été une façon de brouiller les pistes.
— Je suis heureux qu'ils n'aient pas choisi cette option.
— Ils ont dû fouiller vos affaires à l'auberge après vous avoir assommé. Vu que tout a été laissé sur place, je présume que vous n'aviez aucun papier compromettant ?
— Non, bien entendu, répondit Kevin. En fait, je m'étais arrangé pour qu'on croie que je voulais écrire un livre sur la découverte du trésor. J'avais emporté plusieurs coupures de journaux, un plan détaillé de la tombe…
— Encore !
— Je vous demande pardon ?
— Ce n'est rien, dit Emerson d'un ton résigné. Continuez.
— Je suis resté plusieurs jours dans cette chambre après mon accident. Je n'ai vu qu'un homme qui venait régulièrement m'apporter à manger et veiller, à— hum, divers soins. Un brun, énorme et silencieux. Je dormais beaucoup, ils devaient mettre quelque chose dans ma bière – surtout avant les visites du docteur. Qui était un vieil homme bourru et très bavard. Il n'est venu que deux fois : D'abord pour me poser un plâtre, et la seconde en coup de vent parce qu'il était attendu à Highclere pour soigner l'étranger.
— Quel étranger ?
— Je ne sais rien de plus.
— Quand avez-vous rencontré la cuisinière ?
— Quelle cuisinière ? S'étonna Kevin.
Après quelques explications sur le rôle que cette femme – et les bavardages du docteur – avaient joué dans sa délivrance, Kevin nous affirma qu'il n'avait jamais rencontré Daphné Thatcher durant son séjour à Mansay Castel. Vu qu'elle avait été capable de décrire ses cheveux roux à Mr Blair, le domestique du vieil ami d'Emerson, je présumai qu'elle avait dû discuter avec le médecin.
— Elle m'a remarqué grâce à mon charme irlandais, s'exclama Kevin.
— Je pense plutôt qu'elle a discuté avec le médecin, dis-je et c'est heureux…
— Revenons-en à ce que vous avez appris d'autre, O'Connell, coupa Emerson. Peabody, veuillez le laisser parler.
— Je n'ai pas toujours été endormi durant ces quelques jours, dit Kevin. J'ai eu le temps de réfléchir au sujet de Carter – et de ses secrétaires. Voyez-vous, j'ai parlé au père de Richard Bathell…Il s'agit de lord Westbury, le saviez-vous ?— avant son suicide. Il m'a affirmé que son fils était en pleine santé, et il n'arrivait pas à croire que sa mort était due à un arrêt cardiaque. Il n'était pas très attiré non plus par la thèse de la malédiction.
— J'imagine.
— Non, il voulait connaître la vérité, et c'est ainsi qu'il m'a dirigé vers Alasdair Asquith. C'est un Écossais qui travaillait surtout pour lord Carnarvon. Après sa mort, Carter en a hérité. Je dois dire que ce type est un vrai courant d'air. Avant mon enlèvement, j'avais découvert qu'Asquith rencontrait parfois William Portmanteau, chez lui, à Mansay Castel. Je suis donc allé fouiner sur les lieux. Sans me douter alors que je finirai par y résider.
— C'est peut-être votre visite qui a éveillé l'attention de sir William.
— Pensez-vous qu'il ait ordonné mon agression ? S'étonna Kevin. Évidemment, vu que je me suis retrouvé chez lui, l'hypothèse est plausible mais il ne vient pas souvent à Newbury. Un membre de son personnel peut avoir profité de son absence.
— Pour quelle raison ?
— Aucune idée. Mais si vous allez par là, quel serait le motif de sir William ? Je me rappelle avoir rencontré le personnage à Louxor chez Cyrus Vandergelt – sa petite-fille travaillait comme peintre, n'est-ce pas ? Il y avait aussi sir Malcolm Montague, un collectionneur acharné celui-là, qui n'arrêtait pas de me susurrer des horreurs sur tout un chacun lors de l'ouverture de la tombe. J'aurais été attaqué pour diffamation si j'avais seulement imprimé le dixième de ce que ce bonhomme avançait sans la moindre preuve. Il ne vous aime pas beaucoup, Mrs E. et le professeur pas davantage.
— Que savez-vous d'autre sur ces deux clampins ?
— Des banalités, et j'en ai déjà parlé hier à Mrs E. En revenant à Londres, il y a deux ans, j'ai mené une petite enquête de routine. William Portmanteau a fait fortune à partir de rien. Il a été marié une première fois à la fille d'un riche marchand de Londres. Le couple n'a eu qu'une fille qui a épousé un Français. Après la mort de sa femme, notre bonhomme a épousé la fille d'une de ses relations d'affaires qui avait hérité d'une petite compagnie de transport maritime. Lady Violet est une citadine que les gens de Newbury voyaient peu. Elle venait parfois dans le Berkshire pour rencontrer les Carnarvon mais je ne crois pas que les deux familles aient été très liées. Or les dames Carnarvon ne reçoivent plus depuis la mort du vieux lord.
— Et Montague ?
— C'est un collectionneur et, à ce que j'en sais, il cherche frénétiquement à racheter la collection privée de lord Carnarvon. Il espère sans doute y retrouver quelques objets de Toutankhamon puisqu'il n'a pas réussi à piller le trésor sur place en Egypte. Un de mes indics dans la police égyptienne affirmait que vous aviez quelque chose à voir là-dedans et…
— Vous n'avez donc pas revu Carter ? Coupa Emerson sans répondre à la question implicite.
— Non, mais le suicide du père de Richard Bathell continue à me chiffonner. Pourquoi cet homme-là n'a-t-il pas attendu les résultats de l'enquête dont il m'avait chargé ? Oh, un détail : Il disait avoir reçu de son fils des lettres un peu inquiètes, concernant l'intérêt qu'Alasdair Asquith portait à Mary Scott-Thomas, l'infirmière de lord Carnarvon. Une autre des victimes de la malédiction, ajouta-t-il après un moment.
— Le jeune Bathell était-il lui aussi amoureux de l'infirmière ? Demandai-je.
— Elle était plus âgée que lui, Peabody.
— Je n'en sais rien, répondit Kevin. D'après son père, ils étaient simplement amis. Alasdair Asquith est venu présenter au père Bathell ses condoléances après la mort de son fils, c'est gentil à lui d'ailleurs. Mais ne trouvez-vous pas que Carter fait une utilisation incroyable de secrétaires ces derniers temps ? Il y a un nom nouveau dans chaque article de journal. Et même si Carter donne bien des conférences à l'étranger, il doit avoir le don d'ubiquité. J'ai du mal à croire qu'il puisse être simultanément en Amérique, au Canada et en Espagne.
— On ne peut pas faire confiance à ce qu'on lit dans les journaux.
— Touché ! Mais peut-être aussi a-t-il chargé ses nombreux secrétaires de donner des entrevues en son nom. Simplement, je ne vois pas pourquoi…
— Comment avez-vous appris que ce joli petit monde devait se réunir à Carrington Hall ?
— Pardon ? Oh. La seule fois où j'ai entendu parler mon impassible gardien, il s'adressait à je-ne-sais-qui juste devant ma porte, et j'ai cru comprendre qu'ils attendaient le retour de quelqu'un. Ils ont ensuite évoqué sir Malcolm, qui devait retrouver sir William et lady Violet à Carrington Hall. Je n'avais jamais entendu ce nom-là, mais Mrs E. m'a indiqué hier que c'était une demeure qui se trouvait tout près d'ici. Très curieux comme coïncidence, n'est-ce pas ?
J'eus une brève moue en me rappelant la surprise que je n'avais pas su dissimuler en reconnaissant ce nom. Emerson me lança un regard noir.
— Ceci n'a rien à voir avec notre affaire, affirma-t-il d'une voix brève. Ces noblaillons n'aiment rien tant que de se réunir pour pavoiser sans fin.
— Nous allons vous laisser vous reposer, Kevin, dis-je en me levant. Avez-vous besoin de passer un coup de téléphone ?
— J'ai voulu appeler mon journal avant de monter, Mrs E. Mais la ligne est en dérangement.
