Selon les explications données dans le premier véritable chapitre du grimoire de Dauran, c'est-à-dire le chapitre succédant au sortilège de Matâme, il était dit qu'un Familier mettait environ une semaine à se « connecter » à son créateur, ainsi qu'à son époque. Aussi Harry, après avoir installé la créature sur un pull épais et douillet, s'était-il concentré sur la traduction du deuxième chapitre du grimoire de Dauran ainsi que, bien entendu, sur la double mission confiée et par le ministère, et par le pirate.

L'occlumancie aidant, Harry était venu à une conclusion très logique de la raison pour laquelle aucun pirate n'avait encore été capturé : de toute évidence, le ministère de la Magie comptait s'approprier la fameuse et mystérieuse prisonnière des pirates. Sans doute que les hautes sphères considéraient qu'un potentiel offensif se dissimulait derrière cette femme.

Cette conviction sur les projets du ministère contrariait singulièrement Harry. Certes, l'or n'était pas à un souci pour lui et il pouvait très bien décider de mettre un terme à son « association » avec le Bureau de la Brigade magique. D'un autre côté, c'était précisément en restant au contact de la Brigade qu'il se tiendrait informé des agissements et des objectifs du ministère. Aussi Harry était-il enquiquiné par son désir de faire profil bas, découvrir les réponses aux questions qu'il se posait et, bien évidemment, faire tout son possible pour empêcher les pirates et le ministère de mettre la main sur la prisonnière.

Plus qu'un « agent double », il était devenu un « agent triple », mais son troisième employeur n'était à proprement parler que sa bonne conscience. Connaissant le ministère de la Magie, Harry doutait que la prisonnière soit destinée à un merveilleux avenir. Il lui fallait donc la retrouver le plus tôt possible – en tout cas, avant le ministère et les pirates.

Toutefois, Harry s'interrogeait également sur les pirates. Jusqu'à présent, il n'y avait vraiment réfléchi mais, comme inspiré d'une brutale intuition, un détail lui était revenu en mémoire : les marins morts à bord du bateau. Il avait brutalement réalisé que, si les pirates étaient des sorciers, tous auraient pu se sauver en transplanant, et pourtant… Cela signifiait-il que toutes ces morts étaient dues à autre chose qu'à l'échouage du navire ?

A cette question, Harry connaissait au moins une réponse possible : à savoir que la Confrérie du Crâne avait finalement rattrapé le navire-pirate et à l'attaquer. En d'autres termes, et cette éventualité n'était pas du tout au goût de Harry, il était tout à fait possible que certains membres de la Confrérie aient été transportés dans cette époque – et ils s'étaient peut-être même échappés avant l'échouage.

Et si les employeurs des pirates n'étaient autre que la Confrérie ? Harry méditait régulièrement sur son hypothèse la plus entêtante. Après tout, le capitaine du navire avait très clairement laissé entendre que l'équipage lui posait quelques soucis. Et si l'équipage s'était en partie rattaché à la Confrérie avant le lever de l'ancre ? Et si, depuis le début de leur voyage, certains pirates travaillaient secrètement pour l'organisation de Balthazar ?

Cette théorie très probable bien en tête, Harry se rendit ce jour-là sur le Chemin de Traverse pour faire – enfin – l'achat de ses fournitures scolaires. Traversant l'arche menant sur la longue rue pavée, il put constater avec une certaine satisfaction que la foule dense des dernières semaines s'était très largement réduite. Les étudiants ayant, dans leur globalité, déjà acheté tout ce dont ils auraient besoin une fois à Poudlard, les personnes parcourant le Chemin de Traverse étaient beaucoup moins nombreuses.

Cette affluence timide des passants, des touristes et des retardataires convenait parfaitement à Harry qui, du moins le supposait-il, pourrait repérer plus facilement un pirate et écouter les conversations. A ce jour, il ne se souvenait pas que l'un de ses collègues ait rapporté une quelconque information sur la prisonnière au ministère de la Magie. Et la confirmation ne se fit pas attendre lorsqu'il aperçut la jeune femme ayant révélé que les pirates recherchaient également un énigmatique sorcier.

Cet homme aussi avait longuement occupé les réflexions de Harry. Pour le voyageur temporel, il était plus que probable que cet individu ait été le personnage qualifié d' « hurluberlu » par le capitaine. Que pouvait-il bien représenter pour les pirates ? Quel poste occupait-il sur le navire ? Harry chassa toutes ces questions. Comme pour la prisonnière, les mystères entourant l'obscur sorcier étaient nombreuses et frustrantes, car sans réponses.

Harry rejoignit d'abord l'apothicaire, où il pourrait faire un stock confortable d'ingrédients nécessaires aux potions. Sur le chemin, il rechercha vaguement un pirate, mais n'aperçut que des passants tout à fait ordinaires et les étudiants ayant choisi ce jour-ci pour enfin faire leurs achats. Comme au ministère de la Magie, il s'attira plusieurs regards curieux et provoqua quelques murmures. Apparemment, tout le monde, ou presque, savait qu'un deuxième Potter entrerait à Poudlard ; mais beaucoup semblaient avoir cru qu'il s'agissait simplement d'un canular.

Indifférent à ces réactions, Harry pénétra bientôt dans la boutique étouffante et étroite de l'apothicaire et sortit d'une poche la liste des ingrédients dont il aurait besoin. Jusqu'à présent cantonné dans la rue, il ne s'était aperçu qu'il était étrange de rencontrer un homme avec vingt ans de moins ; or, le vendeur lui fit grande impression en apparaissant derrière le comptoir, à peine plus âgé que lui, mais toujours la même mine lasse.

Le grand – l'énorme – avantage d'être enfin considéré comme un adulte aux yeux du ministère de la Magie résidait dans le fait que Harry n'eut pas besoin de traîner tous ses achats avec lui. Bien que ses ingrédients ne pesèrent pas grand-chose, il ne put s'empêcher de s'en débarrasser d'un simple coup de baguette magique qui envoya automatiquement son sac chez lui.

Scibenpenne, la papeterie, ne l'intéressa pas : il avait déjà eu l'occasion d'y faire un important stock de parchemins, de plumes et de bouteilles d'encre dès son apparition dans cette époque. Il passa donc au plus proche et au plus encombrant : les manuels requis.

A son entrée chez Fleury & Bott, son regard se posa immédiatement sur une toute petite jeune femme d'environ son âge. Il n'aurait su dire comment, ni pourquoi, mais quelque chose avait attiré toute son attention sur cette adolescente comme si, l'espace d'une seconde, quelqu'un lui avait lancé le sortilège de l'Imperium pour l'obliger à la regarder.

Au premier regard, il était évident que cette jeune femme n'était pas comme les autres. Les yeux très grands ouverts, elle paraissait fascinée par sa lecture, affichant une expression enfantine et ébahie qui lui donnait l'air d'une petite fille trop vite grandie. Toutefois, l'intérêt de Harry se portait sur tout autre chose : après un moment, un étrange frisson le parcourut. La jeune femme paraissait dégager quelque chose d'indéfinissable à laquelle, par extraordinaire, il était sensible.

Arrachant finalement son regard de la superbe jeune femme-fille, il avisa deux adolescentes payant les achats scolaires tout en l'observant d'un air méfiant, mais il ne leur accorda pas davantage d'attention et s'approcha de la première étagère. Etrangement, l'occlumancie semblait lui donner goût à la lecture d'ouvrages extra-Poudlard. Ou bien était-ce son excitation d'apprendre la magie corporelle qui, d'une manière ou d'une autre, l'encourageait à compulser quelques livres pour son seul divertissement ?

Harry n'aurait su le dire, mais il s'intéressa surtout à la défense contre les forces du Mal, aux potions, à la botanique et à la métamorphose ; ces trois dernières matières lui ayant été fortement suggérées par Dauran dans le parchemin de ses commentaires et de la méthode de préparation. Les quelques titres qu'il prit la peine de lire, cependant, ne l'intéressèrent pas particulièrement. Trop basiques, pas assez « tape-à-l'œil » peut-être et, inévitablement, obsolètes.

Lorsqu'il se retourna pour rejoindre le comptoir, il remarqua du coin de l'œil que l'étrange adolescente le dévisageait d'un air curieux et enfantin. Un peu comme s'il avait été une bête de foire qu'il était peu probable de croiser deux fois dans son existence. Harry n'en tint pas compte et s'arrêta derrière la très belle brune et son amie méfiantes. Elles ne se retournèrent pas une seule fois, regardant le gérant faire d'innombrables allers-retours pour leur apporter tous les livres qu'elles avaient l'intention d'acheter.

Au vu de la quantité, Harry soupçonna la curieuse jeune femme d'être accompagnée des deux brunes le précédant au comptoir. Même s'il ne se retourna pas pour le vérifier quand les deux adolescentes se dirigèrent vers la sortie avec leurs sacs lourds, il sentit presque le petit bout de femme abandonner son livre pour sortir à la suite des deux autres.

Ses manuels achetés, il les fit disparaître d'un coup de baguette et ressortit sa liste de fournitures pour faire le point. Il lui manquait le chaudron, ustensile qu'il avait complètement oublié, ainsi qu'une paire de gants en peau de dragon et un couteau nécessaires au bon déroulement d'un cours de botaniques. Il se maudit intérieurement de ne pas y avoir pensé plus tôt, car il lui fallait revenir sur ses pas, et même dépasser l'apothicaire.

Repartant donc vers la banque Gringott's, Harry repensa vaguement à l'étrange sensation qui s'était à moitié emparée de lui à la vue de la curieuse jeune femme. C'était la deuxième fois qu'il se retrouvait à réfléchir à un sentiment indéchiffrable, la première fois ayant été en apercevant la sulfureuse brune participant à la recherche des pirates aux quatre coins du pays.

Il émergea rapidement de ses songes, cependant : son deuxième frisson de la journée le força presque à ralentir l'allure, remontant sadiquement toute sa colonne vertébrale sans se presser. Les yeux de Harry parcoururent les alentours, se demandant si ce n'était pas dû à la jeune femme croisée chez Fleury & Bott, mais il apparut très rapidement que la nature de son frisson était beaucoup plus alarmiste.

Dans une détonation phénoménale qui arracha des hurlements dans tous les sens, une vive lueur rouge vif illumina les façades avoisinant le grand bâtiment d'une blancheur de neige de Gringott's. Un bref instant plus tard, un épais brouillard de plâtre, de mortier, de poussière et d'autres choses dont Harry ne soupçonnait pas l'existence, jaillit d'une étroite allée et se répandit sur le Chemin de Traverse. Il ne fallut pas une seconde pour que Harry devine l'origine de l'explosion : l'Allée des Embrumes !

Reprenant contenance, il tira d'un geste machinal sa baguette magique et s'avança d'un pas prudent, sans trop vraiment savoir ce qu'il ferait une fois à proximité de la fumée. Il s'arrêta rapidement, cinq mètres plus loin, lorsqu'une ombre indistincte se dessina vaguement à travers la purée de pois. Plissant les yeux pour essayer d'apercevoir plus nettement la silhouette, Harry se fit surprendre.

Un éclat verdâtre jaillit du brouillard et fendit les airs en une fraction de seconde. Non pas pour frapper Harry, mais pour s'abattre sur sa baguette magique. Dans un sifflement strident, le mince morceau de bois s'enflamma, poussant Harry à la lâcher précipitamment pour que les flammes ne se répandent pas à son bras. Presque indifférent, il reporta son attention sur le brouillard, mais la silhouette semblait ne pas s'être attardée.

Partout, des gens criaient, y compris dans l'Allée des Embrumes. Les passants, les commerçants, ainsi que leurs clients d'ailleurs, surgissaient des magasins, paniqués, contemplant le brouillard avec crainte ou stupéfaction, tandis que d'autres moins impressionnables se précipitaient vers le sinistre passage. Ils y disparurent, armés de leurs baguettes magiques, pour porter secours aux blessés.

Harry baissa les yeux sur les pavés s'étalant autour de lui, et plus précisément sur sa baguette magique brûlée. Pourquoi la silhouette s'était-elle contentée de détruire sa baguette ? Pourquoi n'avait-elle pas réattaqué juste derrière ? La perte de sa baguette ne l'inquiétait pas : tournant les talons, il remonta un peu la longue rue sinueuse, son regard fixé sur un vieil homme aux grands yeux argentés.

Si les gérants de Fleury & Bott et l'apothicaire paraissaient étonnamment jeunes, Mr Ollivander était fidèle au souvenir que Harry en avait. Tout comme Dumbledore, le fabricant de baguettes magiques ne vieillirait presque pas dans les années à venir. Passant devant le vieil homme pour entrer dans sa petite boutique obscure et austère, Harry entendit Ollivander le suivre, reprenant apparemment contenance à la vue d'un client.

─ Mon dieu, mon dieu ! murmura le vieux sorcier. Il se passe décidément des choses plus étranges les unes que les autres !

Contemplant un point invisible pendant un court instant, il parut brusquement redevenir lui-même puis se redressa en dévisageant Harry. De toute évidence, Ollivander s'interrogeait sur ce nouveau Potter à qui, peut-être pour la première fois de sa carrière, il ne put dévoiler la composition des baguettes de ses parents.

─ Navré pour votre baguette, jeune homme, déclara-t-il finalement. J'ai vu ce qui lui est arrivé… Une précision redoutable, en admettant que c'était votre baguette que cet individu visait… Par contre, je ne peux pas vous garantir que vous posséderez une baguette aussi performante à votre sortie. En théorie, un sorcier n'est lié qu'à une seule et unique baguette…

─ Je ne me fais pas trop de soucis, assura Harry.

─ Excellent état d'esprit, admit Mr Ollivander, peu convaincu. Bien, pourriez-vous me dire quelle était la composition de votre précédente baguette ?

─ 27.5 centimètres, en houx, mais je n'ai jamais su ce qu'elle contenait, prétendit Harry. Je l'ai héritée de mon père.

Avec une pensée pour Neville Londubat, Harry constata que son mensonge réjouissait Ollivander qui, à présent, paraissait convaincu que son jeune client trouverait son bonheur dans sa boutique. Très vite, cependant, la crainte de Harry commença à se confirmer : Ollivander analysa sa réponse et, semble-t-il, trouva la composition très particulière.

Les sourcils légèrement froncés, perdu dans ses réflexions, il lança un regard perçant à Harry d'un air intrigué :

─ Houx, 27.5 centimètres, c'est bien ça ? répéta-t-il, presque soupçonneux.

─ Oui, répondit Harry, imperturbable.

─ Vous connaissez le nom du fabricant de cette baguette ?

─ Non.

─ Hm… Et cette baguette vous convenait-elle ? interrogea Ollivander, méfiant.

─ Assez, oui, assura Harry.

Ollivander l'observa attentivement encore un moment, puis il s'éloigna finalement dans un rayon pour en revenir avec une longue boîte noire que Harry reconnut sans peine : c'était la même qui, à ses onze ans, avait contenu sa baguette magique – la baguette jumelle de celle de Lord Voldemort. Ollivander l'a pris très soigneusement et la tendit à Harry, qui s'en saisit calmement en la contemplant. Il se serait presque cru six ans en arrière.

Des étincelles rouge et or jaillirent de l'extrémité de la baguette tandis qu'un frisson agréable traversait tout son corps, comme si la baguette magique lui adressait un accueil chaleureux. Ollivander, cela dit, fronça davantage les sourcils. Examinant plus attentivement le visage de Harry, son grand regard pâle s'arrêta un court moment sur la cicatrice en forme d'éclair, mais il ne dit rien.

La suite des évènements, Harry la connaissait : dès qu'il aurait franchi la porte du magasin, Ollivander écrirait une lettre à Dumbledore pour l'informer qu'un jeune homme avait acheté la baguette jumelle de celle de Lord Voldemort.