Depuis toujours
Mei Ling examinait Grue. Il avait de nombreux bleus et coupures, et il lui manquait de nombreuses plumes aux ailes et au buste. Il semblait épuisé, à bout de souffle, l'effort avait été d'une incroyable intensité, mais il se tenait quand même droit. Il avait enlevé les chaines de Tigresse, qui, elle n'avait presque rien.
Mei Ling se débattit un peu, mais c'était inutile. Singe la tenait fort, et elle était exténuée. Elle se demandait comment ils avaient pu être mis au courant de la bataille. C'était surement à cause du bruit : la salle d'entrainement n'était pas loin des baraquements et la déflagration provoquée par le feu Taiyang devait les avoir averti. Shifu se retourna vers Mante et Vipère et leur ordonna :
– Allez voir à l'intérieur.
Les deux se dirigèrent vers la porte, allumèrent la lumière et regardèrent à l'intérieur.
– Waouh ! s'exclama Mante. C'est une vraie boucherie ! On dirait qu'une tornade est passée par là !
– Comment… Comment est-ce possible ? Bredouilla Vipère.
Shifu s'élança vers la porte et regarda également à l'intérieur. Après quelques secondes de stupéfaction, il se retourna vers Grue et Tigresse et leur lança :
– Qu'est-ce que vous leur avez fait ?! Ils sont morts ?!
– Non, ils sont dans la grande majorité blessés ou assommés, répondit Grue. Ils ont inhalés pas mal de fumée aussi, pas assez pour les tuer, mais suffisamment pour les garder inconscients pendant un bon bout de temps.
– Tu… Tu les as… bafouilla Shifu.
Shifu ne savait pas quoi dire, il ne comprenait pas. Il finit par dire :
– Tous ?
– Je vais tout vous expliquer, répondit Grue. Mais il faut d'abord s'occuper d'eux avant qu'ils ne se réveillent. Il y en a aussi quelques uns plus loin dans la neige.
Shifu mit un moment avant de réagir. Il avait encore du mal à réaliser ce qu'il venait de voir dans la salle. Finalement, il finit par sortir de sa stupéfaction :
– Tigresse, tu assommes tous ceux qui ne le sont pas déjà. Mante et Vipère, vous allez chercher des cordes et vous les attachez. Et Singe…
Il regarda Singe qui maintenait toujours Mei Ling au sol.
– Tu l'assommes et tu va aider les autres.
Mei Ling se débattit un peu avant que Singe ne la frappe dans le cou. Elle tomba instantanément inconsciente.
Mei Ling se réveilla péniblement. Sa tête lui faisait atrocement mal, elle n'y voyait pas très clair, tout semblait tourner autour d'elle. Sa tête était profondément enfoncée dans la neige, et elle avait froid. Elle tenta de se relever, mais elle s'aperçut qu'elle avait les bras liés dans le dos et les pieds attachés ensemble. Elle grogna et se trémoussa pour essayer de se redresser, mais elle n'y parvint pas.
– Où est Yàn ? Demanda Shifu à côté d'elle.
– Je ne l'ai pas vu dans la salle d'entrainement, dit Vipère.
– Moi non plus, ajouta Mante.
– Il doit bien être quelque part ! s'exclama Singe.
– Il s'est enfui, coupa Grue. Il aura attendu un peu caché dans l'obscurité de la salle avant d'en sortir pendant qu'on ne regardait pas. Il est assez intelligent pour envoyer ses hommes en éclaireur avant lui et les laisser se faire capturer pour endormir notre vigilance.
– Il faut le rattraper ! s'exclama Shifu. C'est le chef, on ne peut pas se permettre de le laisser s'échapper !
– C'est un aigle, il vole bien plus vite que moi, et on n'a aucune idée de vers là où il est parti, inutile d'essayer de le rejoindre. Et puis, ce n'est plus un danger. Il ne se hasardera pas à nous attaquer avec une armée moins conséquente que celle là, et il lui faudrait des années pour en réunir une aussi forte. Il va juste se cacher très loin et se morfondre dans sa déception, il n'y a plus à s'en inquiéter…
Mei Ling se tortilla un peu plus pour se relever, mais elle n'y parvenait toujours pas. Le seul effet fut que les autres s'en rendirent compte.
– Mei Ling s'est réveillée, dit Shifu. Aidez-là à se relever.
Tigresse s'approcha d'elle et la redressa brusquement sur ses genoux. Ensuite, elle l'attrapa par les épaules et la regarda droit dans les yeux.
– L'antidote ! cria-t-elle. Quel est l'antidote pour Po ?!
Tigresse secouait Mei Ling avec une énergie folle, comme si ça lui arracherait plus facilement la réponse. Sauf que Mei Ling n'avait plus aucune raison de cacher la réponse. Une réponse fatale, que Tigresse connaissait déjà.
– Il n'y a pas d'antidote. Personne n'a jamais survécu après avoir absorbé ce poison. Po est condamné.
Tigresse s'arrêta brusquement, immobile. Elle resta deux secondes dans un état second, sans pouvoir parler. Puis elle se ressaisit et secoua Mei Ling de plus belle en criant :
– Non ! Non, ce n'est pas vrai ! hurla Tigresse avec la rage du désespoir.
– C'est trop tard, il va mourir, personne ne pourra le sauver, répondit calmement Mei Ling.
– NON, TU MENS !
– Calme-toi, Tigresse, intervint Grue. Il n'y a pas à s'en faire…
Tigresse lâcha Mei Ling et se retourna brutalement vers l'oiseau. Elle était folle de rage.
– Comment oses-tu dire ça ! lui hurla-t-elle dessus.
– Po n'a jamais bu de poison, il va très bien, répondit Grue sereinement.
Tigresse fit un pas en arrière, et les autres aussi le regardèrent avec effarement.
– Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda Tigresse.
– J'avais fouillé dans les affaires de Mei Ling avant qu'elle ne fasse sa soupe, et j'avais découvert ce tube de verre rempli de poudre blanche. Alors, par sécurité, je l'ai vidé et j'ai remplacé son contenu par du sel. Alors il n'y a pas de raison de s'inquiéter.
Les autres le regardèrent ébahis pendant un bon moment. Tous étaient abasourdis, ne pouvant concevoir une telle chose.
– Attends, Grue, finit par dire Mante, Po est malade ! Il souffre terriblement ! Il a forcément mangé quelque chose de mauvais !
– Effet placebo, répondit brièvement Grue. On lui a dit qu'il avait absorbé du poison, alors il a commencé à se sentir mal alors qu'il n'a rien, tout est dans sa tête. Connaissant la naïveté de Po, il n'est pas étonnant qu'il souffre bien plus que d'autres.
Les autres maîtres restèrent stupéfaits. Mei Ling n'était pas moins étonnée, elle aussi avait été abusée, elle n'avait rien remarqué, alors qu'elle pensait avoir bien dissimulé le tube de poison.
– Du sel… souffla Vipère. Comment est-ce que j'ai pu ne pas m'en rendre compte…
– Tu savais ! lança Mei Ling.
Les regards se tournèrent vers Mei Ling. Elle respirait fort, et regardait Grue avec incompréhension.
– Si tu as vu le tube, tu savais que j'étais avec Yàn ! Tu le savais avant que je te le dise !
– Je le savais depuis le début, répondit Grue.
Un long silence passa dans le groupe. Mei Ling ne comprenait pas, elle n'avait fait aucune erreur.
– Comment ? demanda-t-elle. Comment le savais-tu ?
– La première nuit, tu m'as dit : « On n'est jamais assez proche de ses ennemis ». Cette phrase, c'était une phrase de Yàn. Il me l'avait dite pendant notre confrontation.
Mei Ling se souvint du moment où elle avait dit la phrase. Elle se souvenait que Grue lui avait semblé bien pensif après qu'elle l'ait dite. C'était une des phrases fétiches de Yàn, elle l'avait répétée par habitude, mais ça n'expliquait pas tout.
– J'ai dit ça comme ça ! Ca ne prouvait absolument rien !
– Ca m'a mis sur la voie. Tu détestais les petites phrases de Yàn quand j'étais encore à l'Académie, tu ne l'aurais jamais répétée si tu le haïssais encore, ce qui m'a fait penser que tu étais avec lui. La suite m'a paru évidente, tu allais gagner notre confiance pour mieux nous poignarder par derrière. Ton agacement à cause de l'attitude de Tigresse et le tube de poison ont démontrés mes intuitions.
Mei Ling tombait de haut, une seule phrase avait suffit pour que son plan échoue.
– Et c'est pour ça que… commença-t-elle.
Il y avait tellement de choses qui passaient dans la tête de Mei Ling, tellement de choses qu'elle ne parvenait pas encore à comprendre. Elle avait besoin qu'on lui explique. Shifu devait être pareil, car il dit :
– Raconte nous tout, Grue. Depuis le début.
Grue les regarda tous alternativement. Puis il se retourna, et leur tournait maintenant le dos. Le jour ne s'était toujours pas levé, et il faisait très froid. Le groupe n'était éclairé que par la lumière d'un flambeau qui n'était pas suffisant pour tous les réchauffer. Grue agita les ailes et prit une profonde inspiration avant de commencer son récit :
– Quand j'ai compris que Mei Ling était contre nous, j'ai d'abord pensé que je devais la dénoncer. Mais la faire enfermer n'aurait éliminé qu'un seul de nos adversaires sur 300, ça ne nous aurait pas avancé à grand-chose. Alors j'ai pensé à l'utiliser. Il suffisait de bien la surveiller pour qu'elle ne fasse rien, ce que j'ai fait…
– Non, c'est Tigresse qui m'a suivie ! interrompit Mei Ling.
– Moi aussi, je t'ai suivie, répliqua Grue. Sauf que tu étais tellement obnubilé par le fait que Tigresse te suive que tu ne t'est même pas aperçut que, quand elle était là, j'étais là aussi. J'ai fais croire que je restais à tes côtés pour te protéger de Tigresse mais c'était faux, son attitude m'aidait.
– Tu aurais pu nous le dire ! Intervint Tigresse. Pourquoi ne pas nous avoir prévenu que Mei Ling voulait nous tuer, ça aurait facilité les choses !
– Je ne pense pas, contra Grue. Encore là, j'étais seul à savoir, mais si je vous l'avais dit, nous aurions tous dut jouer la comédie. Mei Ling s'en serait rendue compte immédiatement. Et, personnellement, J'imagine mal Po tenir plus de dix secondes à ce petit jeu là… Alors j'ai décidé de garder ce secret pour moi seul.
– C'était risqué, fit remarquer Singe.
– Peut-être, mais c'était le seul avantage que j'avais sur Yàn. Le premier jour, en parlant avec Mei Ling de la salle d'entrainement, je me suis rendu compte que c'était le meilleur endroit pour un combat, et ensuite, elle m'a fait remarquer que le manque de lumière était très gênant. Il m'est alors venu l'idée de faire venir les hommes de Yàn ici, dans la salle, pendant la nuit, je ne savais pas encore comment, mais je savais que le pouvais le faire. J'ai par la suite trouvé d'autres idées, des idées qui nécessitaient quelques connaissances supplémentaires. Alors je suis allé au Palais de Jade pour faire de recherche sur le feu, et Mei Ling m'y a surpris. Je lui ai dit que je faisais ces recherches en prévention d'une action future de Yàn., et elle ne s'est doutée de rien. Pour faire le feu dont j'avais besoin, il fallait que je regroupe quelques matériaux et ingrédients, mais heureusement, j'ai pu trouver tout ça dans la réserve des baraquements. J'ai ensuite caché tout cela dans un endroit caché dans la salle d'entrainement que je pouvais retrouver facilement, même dans le noir. La préparation, c'était la partie la plus facile du plan. Ensuite, il fallait que j'attire les hommes de Yàn dans la salle.
Il reprit un peu son souffle. Le silence était total autour de lui était total : tout le monde l'écoutait avec attention.
– J'ai eu un énorme problème quand Mei Ling m'a demandé de manger avec elle, elle m'a pris au dépourvu. Je ne m'y attendais pas du tout, et je n'avais pas beaucoup de temps pour réfléchir. Je savais que c'était pour son plan, mais je ne pouvais pas accepter : je voulais être le plus proche de Mei Ling et qu'elle ait une entière confiance en moi pour pouvoir atteindre Yàn. Et puis, comme elle avait besoin de moi pour parvenir à ses fins, elle n'allait pas me tuer.
Alors j'y suis allé, en espérant que personne ne nous voie. Je pensais que Mei Ling allait me dire quelque chose d'important, j'ai même pensé naïvement qu'elle allait peut-être m'annoncer qu'elle était avec Yàn, mais elle ne m'a rien dit d'important. J'ai donc essayé de prendre les devants, de dire que je savais ce qu'elle faisait et que je voulais l'aider, histoire d'infiltrer l'équipe de Yàn. Ça pouvait marcher, j'avais tout fait pour que Mei Ling croie en moi, mais je n'ai pas eu le temps : Yàn a débarqué, puis ensuite Tigresse, et on a dut se battre.
Je ne l'ai pas compris tout de suite, mais le plan de Mei Ling était génial : elle voulait vous faire croire qu'elle m'avait sauvé la vie, et finalement, c'est celle de Tigresse qu'elle a dut sauver. J'avais fait une erreur en allant à ce déjeuner chez Monsieur Ping : c'était risqué, et ça a permis à Mei Ling d'endormir la vigilance de Tigresse.
Ensuite, il y a eu l'épisode de la soupe empoisonnée. Là, tout s'est passé hyper vite. Dès que Mei Ling a annoncé qu'elle voulait nous cuisiner un plat, j'ai immédiatement deviné qu'elle allait mettre son plan à exécution. J'ai cru que Tigresse allait la surveiller pendant qu'elle préparait la soupe, mais elle est restée jouer aux cartes. J'ai donc été obligé de perdre le plus vite possible pour la surveiller moi-même sans éveiller de soupçons. Mais Mei Ling a été tellement rapide, que, quand je suis arrivé dans la cuisine, elle était déjà en train de verser le poison.
Finalement, ce n'était pas tellement gênant : Mei Ling allait surement fuir, je l'aurais suivie et je lui aurais fait croire que je voulais l'aider, mais, à ma grande surprise, elle a décidé de persévérer dans son plan, et de servir la soupe quand même. Je ne pouvais pas la bloquer, elle ne m'aurait plus fait confiance par la suite, mais je devais vous empêcher de boire la soupe, sinon, elle se serait rendu compte que le poison avait été changé. J'ai finalement trouvé le bon moyen : la faire tomber pour pouvoir m'expliquer par la suite. Mais Po avait bu de la soupe, et Mei Ling a été obligée de fuir.
Heureusement, je pouvais encore profiter de la situation. Je savais que Po aurait mal au ventre sans rien avoir mangé de mauvais, et Mei Ling avait toujours confiance en moi. Alors j'ai décidé de continuer mon plan, en fuyant des baraquements.
– Pourquoi tu ne nous as pas tout expliqué à ce moment là ? demanda Vipère. Mei Ling était partie, il n'y avait plus de raison de faire semblant de ne pas savoir qui elle était vraiment !
– Oui… J'aurais peut-être dut tout vous dire… Mais en fait, je n'ai pas vraiment eu le temps de réfléchir, et une explication complète aurait été longue et compliquée. Et comme Yàn avait des espions un peu partout autour des baraquements, une telle discussion aurait parue suspecte. Et puis, j'étais obligé d'être seul pour ce plan. En fait, je ne pouvais pas vraiment vous en parler.
– Tu aurais dut rester avec nous, reprocha Vipère en baissant les yeux. On a vraiment cru que tu nous avais quittés…
– Je suis vraiment désolé, Vipère. Mais, c'était essentiel pour que je puisse continuer mon plan.
– On est une équipe, poursuivit Vipère. On est censé s'entraider, pas faire cavalier seul…
Vipère était vraiment très déçue. Grue la regarda et détourna les yeux. Son plan avait beau être parfait, il était au fond très égoïste.
– Continue, Grue, demanda Shifu.
– J'ai ensuite recherché des espions dans le village, je savais qu'il y en avait. Je les ai trouvés au bout d'un moment et je les ai convaincus de m'emmener auprès de Yàn. J'ai ensuite proposé à Yàn mon plan pour détruire le Palais de Jade en utilisant la poudre d'une soi-disant réserve secrète cachée sous la salle d'entrainement. Il a finalement accepté de me suivre là où je voulais qu'il aille, lui et tous ses hommes. A partir de là, je n'avais plus qu'à me préparer physiquement et mentalement pour l'affrontement final.
J'ai cependant cru un instant que tout était foutu au moment où Tigresse est venu à notre rencontre cette nuit. Il s'en est fallu de peu pour que vous autres aient été avertis, et que tout se soit terminé dans un affrontement général dans la neige, ce que je voulais absolument éviter. Yàn a heureusement réussi à arrêter Tigresse avant…
– Yàn a donc bien fait de te menacer de mort ? demanda ironiquement Tigresse.
– Il ne m'aurait pas tué, contra Grue. Et c'était un risque que j'étais prêt à prendre. S'il ne l'avait pas fait, la fin aurait été beaucoup plus sanglante. Ça m'embêtait beaucoup plus que toi, tu sois capturée, surtout que ça te mettait en danger, autant, voire plus que moi.
Je disais donc, ensuite, dans la salle d'entrainement, je suis passé à la phase finale du plan. Avec les Ailes de la Justice, j'ai éteint toutes les lumières et plongé la salle dans le noir. La suite, vous pouvez la demander à Tigresse et Mei Ling, je pense qu'elles étaient mieux placées que moi pour dire ce que j'ai voulu faire ressentir aux soldats.
Après qu'il ait fini, Grue se tut, et personne ne faisait de bruit. Mei Ling était dégoûtée : elle s'était faite leurrer depuis le début, elle qui pensait avoir toujours eu une longueur d'avance, alors qu'elle avait toujours eu un coup de retard sur Grue.
– Je me sens fatigué, dit Grue. Je vais rentrer…
L'oiseau se retourna vers les baraquements et commença à partir sans que personne ne fasse un mouvement pour le suive. Mei Ling avait écouté tout son plan, mais elle n'arrivait pas à l'accepter. Il lui manquait quelque chose, un élément pour qu'elle comprenne.
– Tu m'aimais ! cria-t-elle vers Grue.
L'oiseau s'arrêta net, mais resta muet. Mei Ling était à genoux, désespérée.
– Tu m'aimais, je le sais ! Je l'ai vu dans ton regard !
– Je faisais semblant, répondit Grue d'un ton peu convaincant.
– C'est impossible, je l'aurais reconnu !
– Non, c'est faux, répondit Grue toujours sans se retourner.
– Mei Ling a raison, intervint Vipère.
Tous se retournèrent vers la Vipère, dont l'intervention n'était pas attendue.
– On ne triche pas avec ces choses là, Grue, poursuivit-elle. Je le sais.
– C'est pourtant ce que j'ai fait, se défendit Grue de façon peu probante.
– Tu étais ailleurs tous le temps, même quand Mei Ling n'était pas là ! continua Vipère. Pourquoi est-ce que tu aurais fais la comédie alors que c'était inutile ? Et pourquoi tu en aurais fais autant alors qu'il n'était même pas essentiel à ton plan qu'elle croie que tu l'aime ?!
– Je…
Grue ne savais pas quoi répondre, il était complètement dans le vague. Il ne voulait pas parler, et son regard fuyait celui des autres, il était évident qu'il cachait quelque chose.
– Grue, ça va ? demanda Vipère.
Grue ne disait toujours rien, et sa respiration s'accélérait.
– Parle-nous, Grue, poursuivit Vipère. S'il te plait, parle nous.
Après un long moment d'hésitation, il finit par se retourner et par revenir vers le groupe. Il les regarda tous alternativement, avant d'arrêter son regard sur Tigresse. Finalement, après un ultime effort pour se décider, il se mit à parler.
– Il y a 21 ans, j'étais à l'Académie de Kung Fu de Lee Da. Même si je n'étais pas vraiment ami avec mes camarades de classe, j'étais bien là-bas, avec Mei Ling à mes côtés. Je l'aimais bien, ce n'étais pas de l'amour, mais on était très proche. J'ai vécu ainsi jusqu'à ce jour où vous êtes venu me chercher.
Quand vous, maître Shifu, vous m'avez proposé de m'accueillir au Palais de Jade, je n'étais pas vraiment emballé… Voire pas du tout. J'avais envie de rester à l'Académie qui m'avait fait aimer le Kung Fu.
Il regarda Tigresse droit dans les yeux.
– Et puis tu as fais ta démonstration. Et là, quelque chose s'est passé. Je serais incapable de l'expliquer encore aujourd'hui, mais quelque chose s'est passé en moi à cet instant là. Je n'étais pas dans mon état normal, il y avait toute cette neige, j'avais froid, abominablement froid, et il y avait cette tempête qui m'empêchait de voir bien, mais ça n'explique rien. Je t'ai vu faire cette démonstration, et je n'ai pas pu l'oublier, c'est resté dans ma tête toute la journée qui a suivie. Je ne pouvais plus penser à autre chose, je ne pouvais plus réfléchir. La seule chose concrète qui m'est venue à l'esprit était de te suivre, toi et maître Shifu. Alors je suis venu ici, uniquement à cause de toi.
Les premières semaines, j'ai essayé de te dire ce que je ressentais, mais je n'ai pas pu. Ce n'était jamais le bon moment, et j'étais trop timide pour te parler en face… Et tout était compliqué… Il y avait aussi Shifu, qui refusait toute liaison entre ses élèves, il m'aurait viré s'il l'avait su. Et Tigresse, toi, tu as toujours été… Caractérielle. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser que si je te parlais, tu allais me rejeter, ça ne facilitait pas les choses.
Alors finalement, je n'ai rien dit, j'ai laissé le temps passer. Et, petit à petit, j'ai oublié. Notre relation est alors devenue simplement amicale, et la rencontre que j'avais eue avec toi est peu à peu sortie de ma tête…
Jusqu'à aujourd'hui.
Là encore, je ne pourrais pas expliquer pourquoi ça m'est revenu. C'est peu être à cause de la neige et du retour de Mei Ling, les deux combinés, ça m'a peut-être replongé dans le passé. Mais j'ai commencé par y repenser, et puis ça ne m'a plus quitté. J'ai pas pu oublier cet instant là, je n'ai pas pu m'en défaire, et j'ai dut faire avec, sans pouvoir le cacher. Finalement, tout le monde a cru que j'étais amoureux de Mei Ling, alors ça m'a plutôt servi, mais c'était faux.
Grue fit une longue pause. Personne n'osait produire le moindre son, ils avaient écouté Grue avec une attention totale, et ce qu'ils avaient entendu les avaient bouleversés. Après un long temps de flottement, Grue ajouta :
– Je t'aime, Tigresse, je t'aime depuis toujours.
Tigresse ne disait rien. Elle était pétrifiée, elle était capable de faire face à des centaines d'ennemis sanguinaires sans la moindre peur, mais elle était incapable de savoir quoi faire face à une déclaration d'amour.
– Voilà, tu sais tout, dit Grue. Je n'ai pas été capable de le cacher pendant ces derniers jours, et ça ne changera plus désormais.
Grue se retourna une nouvelle fois et s'éloigna lentement. Il était las, le regard morne. Mei Ling savait qu'il essayait de cacher son désarroi extérieurement, mais qu'à l'intérieur, il souffrait terriblement. Avec sa déclaration, il ne s'était pas libéré d'un poids, il s'en était plutôt rajouté un. Mei Ling aussi se sentait mal. Ce que venait de dire Grue était comme un coup de poing dans l'estomac.
– Je croyais que tu m'aimais ! cria-t-elle à Grue.
Grue s'arrêta et, sans même lui adresser un regard, il lui dit :
– Non.
– Je croyais en toi !
Des larmes d'émotion lui arrivèrent dans les yeux, et, dans le silence général, elle pleura. Tout ce en quoi elle croyait s'était effondré en une nuit. Elle venait de perdre Grue. A côté de ça, la défaite de son groupe et sa capture ne l'atteignaient même pas, il n'y avait plus rien qui comptait.
– Je vais partir, dit Grue. Je vais quitter la Vallée de la Paix.
Les autres eurent un sursaut de surprise. La déclaration de Grue était complètement inattendue.
– Je vais retourner à l'Académie de Lee Da. Là-bas, les habitants ont besoin de moi, ils n'ont plus personne pour les défendre face aux troupes de brigands et de voleurs. Je vais reconstruire l'Académie, et enseigner le Kung Fu à de nouveaux élèves. C'est le seul moyen de stabiliser la région.
– Non, tu n'as pas le droit de faire ça, corrigea Shifu.
Le panda roux avait vite été revigoré par ce que venait de dire l'oiseau. Il était maintenant irrité et il n'avait pas l'intention de laisser Grue faire ce qu'il souhaitait.
– Il faut les aider ! Vous n'avez plus besoin de moi ici, j'ai fait ce que j'avais à faire.
– Tu n'as pas le niveau pour entrainer des élèves, ton apprentissage n'est pas terminé !
– On m'appelle bien 'Maître' Grue, non ? Je n'ai peut-être pas votre niveau, mais il faut bien commencer un jour, et ce jour c'est maintenant.
– Tu es encore mon élève, c'est moi qui décide ce que tu dois faire !
– Non, c'est à moi de décider ce que je veux faire de ma vie. Je m'en vais, si vous ne le voulez pas, il faudra m'arrêter.
Grue étendit les ailes, et Shifu se raidit.
– Je t'interdis de partir !
– Au revoir. Je vous enverrais des lettres.
L'oiseau prit un mètre d'élan avant de prendre son envol. Shifu, excédé, se retourna vers ses autres élèves.
– Arrêtez-le ! Faites quelques choses ! Où est Zeng ?! Zeng !
Shifu parti en courant vers les baraquements, laissant derrière lui les autres qui regardaient Grue disparaitre dans l'obscurité. Ils étaient pensifs, l'histoire de Grue les avait bouleversés. Les regards se tournaient majoritairement vers Tigresse, les autres cherchant à repérer sur son visage quelque chose de spécial qui trahirait ses émotions. Mais elle était juste plongée dans ses réflexions. Mei Ling, pleurait, elle pleurait de toutes ses larmes. Elle n'avait jamais ressenti quelque chose d'aussi fort en elle, quelque chose qui était capable de lui ôter toutes ses forces. Alors elle restait là, à se lamenter.
Dans le lointain, le vent commençait à souffler, annonçant une tempête prochaine.
