Chers lecteurs, voici la suite de l'histoire avec plusieurs chapitres à la clé. Bonne lecture et au plaisir de vous lire en retour !


Chapitre 21

Fidèle à sa promesse, Genahaël resta près du sarcophage. Inquiète, elle regardait la poitrine de son amie s'élever et s'abaisser à un rythme anormalement lent. Une main se posa sur son épaule, la faisant sursauter.

" Grand-mère !"

La vieille femme lui fit un sourire.

" C'est donc là l'asgardienne dont ton père m'a parlé."

Genahaël hocha silencieusement la tête. Sur un geste de la vieille femme, elle se leva pour lui laisser sa place sur la chaise qu'elle avait posée près du sarcophage.

" Tu peux disposer à présent. Tes tâches ne doivent pas être négligées."

Genahaël protesta.

" Mais grand-mère ! J'ai promis au prince Thor de veiller personnellement sur elle."

" Eh bien, je te promets solennellement de veiller sur elle. Va maintenant !"

La princesse n'insista pas davantage, sachant qu'elle n'aurait pas gain de cause. Elle jeta un regard désolé sur le sarcophage et ferma silencieusement la porte. La vieille femme se pencha sur le corps inanimé flottant dans le sable jaune. Elle se recula rapidement en grimaçant. Aucun doute, c'était bien une magicienne et qui plus est, d'une puissance incroyable. Même à travers l'épais verre qui contenait le précieux liquide de régénération, elle pouvait sentir les ondes de pouvoir qui émanaient de tout son être. Rester près d'une si grande source de pouvoir non maîtrisé en était douloureux pour elle. Elle se leva et recula sa chaise de quelques mètres. A cette distance, la présence de la jeune femme était davantage supportable.

ooOoo

Amélia avait l'impression d'être un morceau de bois jeté à la mer. Son corps lourd et raide sombrait inexorablement vers les sombres profondeurs. Seul son esprit, léger et aérien, tentait de gagner la douce lumière dorée. La jeune femme s'éveilla d'un coup, aspirant une profonde goulée d'air. Reconnaissant le sarcophage de régénération, son anxiété se calma aussitôt. Des bribes de son combat contre les géants de pierre lui revinrent par flash. Sans doute avait-elle encore une fois abusé de son pouvoir. A travers le verre dépoli, un visage se pencha sur le sarcophage. Amélia plissa les yeux, tentant de reconnaître les traits familiers de Minerva. Satisfaite de voir la jeune femme réveillée, la grand-mère actionna l'ouverture du sarcophage. Amélia jeta un regard étonné à la vieille femme puis à son environnement. Les murs de pierres gris ne ressemblaient en rien au palais de Valaskjaf. La jeune femme reporta son regard sur l'inconnue.

" Je suis la Kundalaya de Nidallevir."

Amélia hocha la tête.

" Je suis enchantée de faire votre connaissance."

La vieille femme la regarda d'un air d'intelligence avant de lui tendre une main affable. La jeune femme s'en saisit bien volontiers, rien que le fait de s'asseoir consistait en un exploit vue son extrême faiblesse. La Kundalaya la mena jusqu'à un petit lit de bois. Incapable de rester assise, Amélia s'allongea aussitôt. La vieille femme s'éloigna rapidement, comme si le contact qu'elle venait d'avoir avec elle était insupportable.

" Êtes-vous en état de contenir votre pouvoir ?"

Amélia redressa péniblement la tête et fixa un regard interrogateur sur la Kundalaya. Visiblement, elle ignorait le sens de cette requête. La vieille femme secoua la tête en maugréant. Qu'apprenait donc t'on aux völvas sur Asgard ? Elle sortit une petite pierre noire et plate d'une bourse pendue à sa ceinture. Considérant un instant l'objet, elle prit une grande inspiration avant de s'approcher de la jeune femme. Épuisée, Amélia avait fermé le yeux. Le contact de la pierre sur son front la surprit. Loin d'être froide, la pierre était d'une douceur étonnante, presque à la température exacte de son propre corps. Bientôt ce fut comme si la pierre avait disparu, imbriquée dans son front. Amélia pouvait sentir les petites pulsations de l'objet, vibrant de magie. Un calme olympien s'empara d'elle, la faisant lentement glisser vers un néant bienfaisant. Lorsque la respiration de la jeune femme se fit profonde et lente, les runes de la pierre s'éteignirent doucement. Laissant l'objet sur son front, la Kundalaya recula en haletant. Affaiblie, elle se laissa tomber sur la chaise.

Lorsqu'Amélia rouvrit à nouveau les yeux, un jour et une nuit s'étaient écoulés. La pierre posé sur son front avait disparu. Fraiche et dispose, elle se releva sans éprouver aucun vertige. La jeune femme en déduisit rapidement qu'elle devait sa convalescence à la pierre. Dans un coin de la pièce, la vieille femme la dévisageait. Maintenant qu'elle était sur pied, Amélia lui fit une profonde révérence.

" Je vous remercie Kundalaya des bons soins que vous m'avez prodigué."

La vieille femme grogna.

" Êtes-vous désormais en mesure de contenir votre pouvoir ?"

Amélia la regarda une nouvelle fois avec étonnement.

" J'ignore ce que vous attendez de moi."

C'était exactement ce que redoutait la vieille femme : une magicienne inexpérimentée dotée d'un pouvoir incommensurable.

" Bien alors nous allons commencer par ça."

ooOoo

Cachée derrière le rideau, Amélia retenait son souffle. Concentrée sur la barrière mentale qu'elle avait érigé pour endiguer les effluves de son pouvoir, elle espérait réussir l'exercice. Cela faisait maintenant plusieurs jours qu'elle s'exerçait sans guère de résultats. Patiente, la Kundalaya lui avait enseigné une technique simple mais efficace, basée sur des images mentales. Amélia n'avait qu'à imaginer que son pouvoir était une vague qu'elle devait contenir à l'aide d'un mur, un peu comme un barrage. Ses premières tentatives s'étaient montrées infructueuses. Amélia n'avait aucune idée de l'importance de son pouvoir, aussi ses digues étaient toujours trop basses. Quand son pouvoir déferlait dessus, elles étaient inexorablement emportées. Mais peu à peu, elle avait réussi à ériger des murs plus hauts, plus épais. Le rideau s'ouvrit brusquement.

" L'ourlet de votre robe dépassait."

Déçue, Amélia se releva, prête à recommencer encore et encore l'exercice. Mais la Kundalaya alla tranquillement s'asseoir à la table, invitant la jeune femme à la rejoindre. Cela ne pouvait signifier qu'une seule chose : enfin elle avait réussi ! Le pas léger, elle s'assit face à la vieille femme. Depuis le début de sa convalescence, c'était la première fois qu'elle approchait d'aussi près la Kundalaya. Petite et replète, la magicienne avait tout de la grand-mère classique. Mais son regard acéré et froid démentait immédiatement l'impression de bonhomie qui se dégageait de sa personne. Amélia n'aurait su déterminer son âge : les nains bénéficiaient-ils des mêmes caractéristiques de longévité que les asgardiens ?

" Hélas non ma chère."

Amélia sursauta.

" 188 ans. C'est un âge honorable pour une personne de mon espèce."

La jeune femme fronça les sourcils.

" Effectivement, je lis dans les pensées. Mais qui est donc cette femme vêtue de noir ?"

Cette faculté avait immédiatement rappelé à Amélia sa faculté d'échange avec Ienna.

" C'est la Grande Völva."

La Kundalaya hocha la tête d'un air entendu.

" Elle a prit un sacré coup de vieux."

Amélia faillit s'étouffer avec son thé. Même si cela paraissait logique, la jeune femme ignorait que les magiciennes des Neuf Royaumes étaient en quelque sorte liées. Chacune dans leur monde exerçait des prérogatives importantes, relais magique entre chacun d'entre eux.

" Vous êtes un bien rare en ce monde Amélia, que faites vous si loin d'Asgard ?"

Le regard de la jeune femme se fit lointain. Elle repensa un instant au terrible sentiment d'abandon qu'elle avait ressenti lorsqu'elle s'était rendue compte que le prince Thor l'avait lâchement abandonnée sur Nidallevir, seule et affaiblie. Même si elle savait à présent que c'était là une exigence du roi Gündar, elle peinait à s'en remettre.

" A vrai dire je l'ignore."

La Kundalaya sonda immédiatement les pensées de la jeune femme. Elle voulait savoir ce qu'elle tentait de lui cacher.

" Une personne me recherche, ardemment. La mission sur Nidallevir n'était qu'une excuse pour m'éloigner d'Asgard et de lui."

Pas besoin de télékinésie pour savoir qu'Amélia lui disait la vérité. La Kundalaya se fit pensive.

" Cela ne tient pas la route. Les magiciennes sont une espèce en voie d'extinction. Pour quelle raison en voudrait-on à votre vie ?"

Amélia haussa les épaules, ignorant la réponse à cette question. La vieille femme se pencha par dessus la table et posa une main réconfortante sur celle de la jeune femme.

" Soyez rassurée, vous êtes en sécurité sur Nidallevir."

ooOoo

Derrière la porte, Gündar trépignait d'impatience. Collant son oreille contre le bois, il tentait d'entendre la conversation qui se tenait derrière les battants. Lorsque la porte s'ouvrit brusquement, il faillit tomber à la renverse. La Kundalaya le regarda d'un air sévère.

" Ne t'ai-je pas dit de m'attendre dans la salle du trône ?"

Penaud, le roi regarda sa mère le réprimander comme lorsqu'il avait cinq ans. La tête basse, il emboîta le pas de la Kundalaya.

" Alors ?"

Son impatience était telle qu'il ne put attendre d'avoir atteint son trône. La vieille femme soupira et s'assit en silence sur le siège qui lui était dévolu sur l'estrade de pierre.

" Tu sembles bien pressé de me remplacer mon fils."

Le roi Gündar prit une expression catastrophée.

" Loin de moi l'idée de hâter votre mort, mais en l'absence d'une Kundalaya, notre royaume sera perméable aux attaques extérieures !"

Obsédé par le pouvoir, le monarque en était devenu maladif. Il voyait des espions partout, s'imaginait être à la cible de tous les complots, croyant son trône menacé en permanence. Depuis que Genahael était revenue d'Asgard sans aucune once de magie, le roi Gündar se désespérait de trouver une magicienne pour remplacer sa mère, âgée et déclinante. Et voilà que le prince Thor venait lui offrir une remplaçante de choix sur un plateau doré ! Pas question de la renvoyer sur Asgard, il comptait bien la garder et en faire la nouvelle Kundalaya de Nidallevir.

" A-t'elle refusé ma proposition ?"

La vieille femme soupira. Décidément son fils n'entendait rien aux règles subtiles de la négociation. Amélia était encore trop attachée à son ancienne vie sur Asgard. Ses amis occupaient encore une place trop importante dans son esprit pour accepter de s'en séparer définitivement. Cependant, maintenant qu'elle savait qu'elle était personna non grata à la cour du roi Odin, et ce, malgré sa volonté, il était peut être possible de la persuader que Nidallevir était l'endroit idéal pour elle. Mais il ne fallait pas se montrer trop hâtif. La Kundalaya tenta de calmer les ardeurs de son fils. Avec le temps, elle était persuadée de convaincre la jeune femme. Isolée comme elle l'était, elle accepterait fatalement l'offre du roi.

ooOoo

Lasse d'être enfermée dans la salle de pierre, Amélia décida qu'il était temps pour elle d'explorer le château. L'amitié que lui portait la Kundalaya la poussait à croire qu'elle était désormais considérée comme une invitée plutôt que comme une malade devant garder la chambre ou une espionne à la solde d'Odin. Elle ouvrit la porte de sa chambre. Aussitôt deux hallebardes tranchantes se croisèrent à quelques centimètres de son nez. Elle fit précipitamment un pas en arrière. Les deux soldats ne lui prêtèrent aucune attention.

" Je voudrais sortir, pourriez-vous ... "

Elle toucha du doigt la lame tranchante. La voix monocorde du nain lui répondit.

" Vous n'êtes pas autorisée à sortir de votre chambre."

Dépitée, Amélia n'insista pas. Elle retourna s'asseoir à la table et reprit, à défaut de sortie, la lecture qu'elle avait entreprit. La Kundalaya s'était rapidement aperçue des immenses capacités d'apprentissage de la jeune femme. Vive, intelligente, elle avait toute les qualités requises pour devenir une magicienne hors pair. Devant ses immenses lacunes en matière de sorcellerie, elle avait donc commencer à la former, presque à son insu aux sortilèges élémentaires, bases d'une magie plus puissante et plus dangereuse. Enthousiaste, Amélia s'était plongée avec délectation dans les ouvrages d'art que lui fournissait la Kundalaya, se remémorant les leçons prises au château de son enfance. N'ayant aucune autre distraction, Amélia progressa avec une rapidité déconcertante. Même à l'autre bout de la forteresse, la vieille femme pouvait sentir les émanations de son pouvoir lorsqu'elle s'exerçait à lancer des sorts. Elle fut bientôt capable d'enchanter les objets familiers de son environnement, de créer des champs de force ou encore de faire léviter des choses ou des personnes. Mais ce n'était là qu'une petite expression de ce qu'elle était devenue capable de faire. Amélia s'était toujours imaginée que son pouvoir se résumait, si on pouvait employer un tel terme, à guérir et à combattre. Jamais elle n'aurait pensé pouvoir utiliser son pouvoir à sa guise. Il faut avouer que l'enseignement théorique était inexistant au sein de la confrérie, la pratique lui étant largement préféré. Le fonctionnement des sorts n'eut bientôt plus aucun secret pour Amélia. Elle comprit rapidement leur rythmique et les éléments nécessaires à une incantation, un peu comme une formule mathématique. Bientôt, elle délaissa les ouvrages pour créer ses propres sortilèges, augmentant la complexité pour son seul plaisir. C'est à cela que la Kundalaya la trouva occupée. Émerveillée par ce que la jeune femme tentait d'accomplir, elle se garda bien de l'interrompre. Elle comprit trop tardivement l'incantation qu'Amélia développait patiemment. Du bout du doigt, elle toucha la paroi de verre qui s'était matérialisée autour d'elle.

" Très impressionnant !"

La Kundalaya lui adressa un sourire bienveillant, n'obtenant en retour qu'un regard froid et distant.

" Suis-je votre prisonnière ?"

Le sourire de la vieille femme s'effaça d'un coup. Il ne s'agissait plus là d'une démonstration de magie, mais bel et bien d'un affrontement. La Kundalaya hésita un instant à mobiliser son pouvoir pour faire éclater la paroi de verre.

" Cela fait plusieurs mois que vous me gardez sous cloche."

Le verre tinta désagréablement en réponse.

" Je pensais être digne de confiance après tout ce temps passé en votre compagnie, mais il faut croire que ce n'était qu'une illusion."

L'amertume se lisait dans la voix de la jeune femme. La Kundalaya le savait, elle devait redresser la barre rapidement, faute de quoi, Amélia se détournerait d'elle et tout le patient travail de ces derniers mois serait perdu.

" Il ne saurait être question de confiance entre nous, Amélia."

Le ton était doux mais ferme.

" Mon fils, le roi Gündar, est un homme méfiant. Mais il t'appartient de lui montrer ta bonne foi et de lui prouver que tu es digne de sa confiance."

Amélia tournait ostensiblement le dos à la vieille femme, comme une adolescente qui pique sa crise devant l'autorité parentale.

" Que dois-je faire ?"

La Kundalaya soupira intérieurement.

" Tu pourrais commencer par faire disparaître cette cloche de verre."

L'instant d'après la cage avait disparu. Claudiquant, la vieille femme s'assit avec soulagement. Inquiète, Amélia s'approcha d'elle.

" Tout va bien mon enfant, c'est le privilège de l'âge."

ooOoo

Amélia s'éveilla une nouvelle fois en sueur. Cela faisait maintenant plusieurs semaines qu'elle était en proie au même rêve, mettant toujours en scène les deux femmes vêtues de noir. Au fur et à mesure de ses nuits, elle parvenait presque à capter l'entièreté de leur conversation, sans toutefois à comprendre le sens profond. Leur opposition était si farouche qu'elle en était effrayante, comme si chacune luttait pour sa survie, la victoire de l'une emportant fatalement l'autre vers un abîme de noirceur. Amélia en était intimement persuadée, il s'agissait là d'un combat à mort. Mais bizarrement, elle ne souhaitait pas la victoire d'Ienna mais bien celle de la jeune femme inconnue. Elle ignorait pour quelle raison elle la préférait à la Grande Völva et cela la désorientait encore davantage. Bien qu'elle ne s'en soit jamais réellement ouverte à la Kundalaya, elle savait que cette dernière n'ignorait rien de sa vie onirique. Même éveillée, elle peinait à se débarrasser de ses souvenirs de sa nuit passée. Au fil de la matinée, son impression finissait pas s'estomper, remplacé par la concentration dont elle faisait preuve dans la maîtrise de son pouvoir ou bien dans l'exercice des sortilèges. Mais, dès qu'elle posait la tête sur l'oreiller, elle se retrouvait aspirée dans cette scène qui se rejouait invariablement chaque nuit. La tâche que lui confia alors la Kundalaya fut pour elle comme une bouffée d'oxygène. Pour gagner la confiance du roi Gündar, la vieille femme lui proposa d'enchanter un objet. Il s'agissait là d'une magie particulièrement complexe et dangereuse. L'objet en lui même pouvait potentiellement être dangereux voir mortel, un peu comme du poison que l'on placerait intentionnellement dans une coupe de vin.

Genahael passa son doigt avec un soupir sur la reliure dorée des livres. Concentrée sur son sortilège, Amélia ne lui accorda qu'un bref regard. Depuis qu'elle était arrivée sur Nidallevir, elle n'avait eu que peu de temps à consacrer à son ancienne amie. Fille de roi, princesse héritière, elle était tenue à un certain nombre d'obligations qui l'empêchait de disposer comme bon lui semblait de son temps. Mais la jeune femme appréciait toujours ses visites. Prenant un livre, Genahael le feuilleta. Soupirant à nouveau, elle le reposa. Abandonnant son sortilège, Amélia la regarda.

" Je me souviens du temps où ma grand-mère m'enseignait la magie."

La völva marqua un temps d'arrêt. Jamais Genahael ne lui avait parlé de cela.

" Mais c'était avant qu'elle se rende compte que je n'avais pas le don."

La princesse jeta un regard douloureux sur sa compagne.

" Quand je suis revenue d'Asgard avant le Conseil du Destin, elle a été très déçue. Mon père et elle perdaient à jamais l'espoir de me voir devenir sa digne successeure."

Les yeux brillants de larmes, elle tourna volontairement le dos à Amélia et essuya furtivement ses joues.

" Mais maintenant que tu es là, le problème est résolu."

La jeune femme la regarda sans comprendre.

" Que veux-tu dire par là ?"

Genahael partit d'un rire cristallin.

" Allons ! Crois-tu que ma grand-mère passe tout son temps libre avec toi juste pour son plaisir ? Elle te forme à devenir la nouvelle Kundalaya."

Il lui sembla que le monde venait de s'effondrer autour d'elle. Comment avait-elle pu être à ce point aveugle ? Habituée à la bonté et à la bienveillance de ses maîtresses, elle avait prit la vieille femme pour l'une d'entre elles, charitable et dévouée. Mais la réalité était tout autre. Elle comprenait mieux maintenant l'attitude parfois ambigüe de la vieille femme, son enfermement et l'enseignement assidu auquel elle était soumise. Amélia jeta un regard à la pierre qui reposait à présent sur un somptueux coussin rouge brodé d'or, le résultat de son travail des dernières semaines. L'artefact noir et luisant pulsait doucement. Serti d'un collier de cuivre, le bijou n'attendait plus qu'à être porté. Attirée par l'aura qui s'en dégageait, Genahael s'en approcha. L'attirance était telle qu'elle ne put s'empêcher de le toucher. Ressentant un léger picotement, elle ôta son doigt.

" Qu'est ce que c'est ?"

" Un cadeau pour ton père."

La princesse regarda l'artefact avec convoitise.

" Quel est son pouvoir ?"

Amélia haussa les épaules.

" Il est sensé provoquer l'invisibilité de celui qui le porte."

Genahael écarquilla les yeux. L'invisibilité ?

" Puis-je l'essayer ?"

Mais avant qu'Amélia ait pu l'en empêcher, la princesse s'était emparée du collier et le passait autour de son cou. L'instant d'après elle avait disparu. Seul le bruissement de sa robe indiquait sa présence. Devant le miroir, le rire clair de Genahael résonnait gaiement.

" C'est incroyable !"

Amélia était la première surprise. Elle avait juste achevé le sortilège sensé provoqué l'invisibilité. Elle attendait la Kundalaya pour lui montrer le fruit de ses efforts. Mais elle avait vraisemblablement réussi, et cette réussite venait balayer les révélations que la princesse venait de lui faire. La vieille femme choisit cet instant pour entrer. Captant immédiatement une présence invisible, elle fronça les sourcils.

" Que se passe t'il ici ?"

Ôtant alors le collier, Genahael reparut aux yeux de tous.

" Petite sotte !"

Arrachant l'objet des mains de sa petite fille, elle le reposa avec précaution sur le coussin. Puis elle se tourna vers Amélia.

" N'as-tu rien retenu de mes leçons ? Comment pouvais-tu être sûre de ton sortilège ?"

La jeune femme baissa les yeux. Genahael s'interposa.

" Elle a essayé de m'en empêcher."

La Kundalaya lui jeta un regard noir.

" N'as-tu rien de mieux à faire ? Les préparatifs de tes noces ne sauraient attendre."

Ses noces ? Amélia jeta un regard étonné à sa compagne. La princesse se raidit immédiatement.

" Ce mariage n'a rien d'une noce. Il n'est rien de plus qu'un vulgaire accord."

Elle cracha ces mots avec violence avant de sortir de la pièce, visiblement blessée. La vieille femme la regarda partir en soupirant.

" Bien, il semblerait que ton artefact fonctionne."

Stupéfaite par l'absence de réaction de la Kundalaya à l'égard de sa petite fille, Amélia sentit la colère la submerger. Apercevant la flamme dans son regard, la magicienne se recula avec prudence.

" N'avez-vous pas honte ?"

La Kundalaya se redressa, piquée par le ton employé par la völva.

" Elle est un poids mort pour nous, son mariage servira à consolider notre alliance avec l'une des familles les plus importantes de notre peuple. Il n'y a plus qu'à prier pour qu'elle nous donne rapidement un héritier."

Ce fut un murmure qui franchit les lèvres d'Amélia.

" Jamais je ne serais votre Kundalaya."

La vieille femme blêmit.

" Qu'as-tu dit ?"

" Vous avez très bien entendu."

Son rire aigrelet traversa la pièce.

" Mais il n'a jamais été question de cela !"

" Vous mentez."

Le ton froid de la jeune femme inquiéta la Kundalaya. Ramassant le collier, elle se dirigea vers la porte.

" Où comptes-tu aller ?"

Le ton sarcastique de la vieille femme ne lui échappa pas.

" Ton seul espoir réside à Nidallevir. Il n'y a qu'ici, auprès de moi que tu es en sécurité. Seul ma magie te protège du chasseur qui te traque."

La main crispée sur la poignée, Amélia baissa la tête. Elle savait que la vieille femme avait raison, mais elle se refusait à la laisser décider de son destin.

" Ma vie ne saurait vous appartenir."

La Kundalaya était soufflée. N'importe quelle autre jeune femme dans sa situation aurait accepté avec reconnaissance la protection et la faveur qui lui étaient offertes, mais Amélia n'était pas faite de ce bois là. Le dos bien droit, elle se retourna pour faire face à sa geolière.

" Je suis une Völva pas une Kundalaya. Trouvez dans votre peuple, celle qui vous remplacera."

La vieille femme secoua lentement la tête.

" Elle n'existe pas. Genahael était mon dernier espoir."

Elle s'assit lourdement sur la chaise.

" Ma race s'éteindra avec moi."

Touchée, Amélia s'approcha de la vieille femme.

" Ne perdez pas espoir. L'union de Genahael vous apportera peut être la solution."

Bien que la perspective de savoir sa camarade mariée sans son consentement lui fasse horreur, elle ne trouva aucune autre parole de réconfort. Reconnaissante la vieille femme posa sa main ridée sur son bras.

" Tu es une brave fille Amélia, j'aurais été heureuse et fière que tu prennes ma place."

Elle se releva comme animée d'une énergie nouvelle.

" Je vais faire de toi la völva la plus puissante que les Neuf Royaumes aient jamais porté."