Il était environ 9h, le lendemain, quand Sebastian s'éveilla. Enfoui sous ses draps, il poussa un gémissement quand la lumière agressa ses yeux. Il se retourna encore trois fois dans son lit, puis se décida à se lever pour de bon.
Sirotant pensivement un jus d'orange, il se remémora la veille. Russes, morts, diamant, infos top secrètes, cicatrice au visage.
Lentement, il se dirigea vers la salle de bains, approchant son miroir avec méfiance. Lorsqu'il rencontra son reflet, eut un léger sursaut. S'appuyant sur le lavabo pour mieux s'approcher du miroir, il se dévisagea. Une très fine ligne rose s'étendait de la fin de son sourcil gauche jusqu'au creux de la joue, traversant sa pommette solide. Elle était plutôt discrète, mais ça lui fit tout de même un choc quand il la vit.
Son visage n'en était pas déformé ni enlaidi. A vrai dire, cela lui donnait même du caractère. Il s'en rassura et repartit dans le salon.
Moriarty lui avait dit de rester chez lui le temps de se remettre. Mais combien de temps exactement ? L'adrénaline était retombée, il était calme, il avait bien dormi, et même sa blessure au ventre ne lui faisait pas si mal.
Il hésita. Il ne se sentait pas la force de recommencer le jour-même une expérience de la même trempe, mais rien que l'idée de rester des jours sans rien faire l'ennuyait déjà à mourir.
Je peux revenir ?
Il se sentait comme un enfant qu'on avait mis au coin. Il se trouva ridicule et soupira.
Vous vous sentez mieux ?
JM
Il allait peut-être accepter qu'il revienne au QG ? Il fallait qu'il lui répète son bilan. Aussitôt il tapota sa réponse :
Beaucoup mieux. J'ai dormi,
la blessure au ventre ne me fait
presque plus rien, et la griffure au visage
cicatrise déjà.
N'imaginez pas que je vais vous donner
un nouveau travail aujourd'hui, Moran.
Je comprends votre ennui après l'adrénaline
d'hier, mais c'est trop tôt.
JM
Il soupira. On pouvait s'y attendre. Déçu, il s'étala sur son sofa et s'imagina la journée mortellement banale et ennuyeuse qui l'attendait. Il regarderait des mauvais films, des séries pour ados pleins d'hormones. Il boufferait de la pizza et boirait de la bière sans avoir faim ni soif, juste parce qu'il n'y aurait rien à faire d'autre. Il se lèverait de son sofa pour aller au frigo, et du frigo il irait jusqu'au sofa, et du sofa il irait jusque son lit. Passionnant.
S'il vous plaît.
Soyez raisonnable.
JM
Vous allez me laisser moisir ici ?
Allez prendre un peu l'air si vous préférez,
mais ménagez-vous.
JM
Un tout petit quelque chose à faire,
trois fois rien. Pitié.
C'est non, Moran. Je n'ai rien à vous faire
faire de toute façon. Les affaires sont calmes
maintenant que l'affaire russe est finie.
JM
Rien du tout du tout ?
Rien du tout du tout, je vous le jure.
JM
Bon… D'accord…
Par quel film débile allait-il commencer sa journée infernale ?
Sebastian poussa un gémissement de frustration. Il hésita quelques instants.
Non, il devait encore un peu insister. Peut-être que Moriarty craquerait ?
Alors je pourrais rester dans la salle…
Je me ferais tout petit…
Il y eut un moment de silence pendant lequel il attendit la réponse du Big Boss, espérant, désespérant. Et puis, enfin :
Bon, très bien, passez si vous le voulez.
Il faudra bien qu'on en parle de toute façon.
JM
Retrouvant brusquement toute son énergie, il sauta presque hors de son sofa pour aller se préparer en deux minutes, attrapa ses affaires en un coup de vent, et sortit.
Après dix minutes de trajet, il se retrouva enfin devant l'immeuble, le QG, en plein cœur de la City. Inspirant un grand coup, il poussa la porte d'entrée.
Aussitôt arrivé dans la grande salle des bureaux, le cliquetis familier des ordinateurs lui parvint jusqu'aux oreilles, et déjà il se sentit un peu mieux. Même la sensation aiguë que les gens le fixaient du regard sur son passage, qui, d'ordinaire, le mettait un peu mal à l'aise, l'apaisa il était de retour au boulot.
- Hey, Moran ! lança une voix masculine.
Il s'arrêta, se retourna, et tomba sur un groupe d'hommes, tous regroupés sur leurs ordis, qui le fixaient. L'un d'eux lui fit signe de s'approcher un peu il en conclut que c'était lui qui l'avait appelé. Il ne se souvenait pas lui avoir un jour adressé la parole, mais son visage lui était vaguement familier. Après tout, il était assis là à cette place tous les jours, et il devait passer devant assez souvent pour pouvoir le situer. Mais il ne connaissait pas son nom, et n'avait même pas la moindre idée du boulot qu'il pouvait avoir au sein de l'entreprise de Moriarty. Il voulut lui demander s'ils se connaissaient, mais il savait qu'il y avait de trop grandes chances pour que ce soit mal interprété. Alors, comme à son habitude face aux inconnus, il ne dit rien.
- Tu sais que le patron va péter un câble quand il te verra ici, prévint l'inconnu. Il veut que tu te reposes après… tu sais, l'histoire avec les russes.
- Il sait déjà que je suis là, répondit Sebastian d'une voix neutre. Il a essayé de me convaincre par texto de rester chez moi, histoire que je cicatrise...
- Tu m'étonnes, marmonna un deuxième inconnu.
- Il t'envoie des textos ? répéta le premier, incrédule.
- Oui…
Il ne savait pas trop comment réagir à ça. C'était si surprenant ? Et encore, ces textos-là avaient été brefs et quasi-dépourvus de toute marque d'affection, contrairement aux dizaines d'autres qu'ils s'étaient échangés ces derniers jours… Mais peut-être valait-il mieux ne pas les mentionner.
- Mouais, donc c'est bien ce que je me disais, ronchonna le deuxième qui n'arrêtait décidément pas de râler sans aucune raison apparente. T'es son chouchou.
- Arrête avec ça, répliqua le premier tandis que les autres réagissaient. Il est nouveau, c'est normal qu'il le bichonne un peu.
Moriarty, le bichonner ? Sérieusement ?
- Bref, c'était pas ça que je voulais te dire, reprit le premier en se retournant vers lui. Ce que t'as fait hier…
Les autres, autour d'eux, se retournèrent pour le regarder.
- C'était cool, déclara l'inconnu.
Surpris, il ne sut que répondre. Les autres semblèrent approuver, certains à voix haute, d'autres en hochant la tête.
Mais qu'est-ce qui était cool ? Le fait d'avoir été incapable d'intervenir avant que les balles des russes ne soient tirées sur ses collègues ? Il n'avait su ramener qu'un seul des trois hommes, et il ne savait même pas si, au final, il s'en était sorti.
- Comment il va ? demanda-t-il.
- McPeet ? commença l'homme. Oh, bah il…
- Excusez-moi, Curtis, je vous l'emprunte, intervint la douce voix chantante mais intimidante de Moriarty en surgissant derrière lui.
Il se retourna vers lui. Moriarty était en train de sourire un peu mielleusement à ce Curtis, puis se tourna vers Sebastian et parut plus sincère dans son sourire :
- Dans mon bureau ? Il faut qu'on parle.
Sebastian acquiesça, salua les inconnus d'un hochement de tête et suivit Moriarty jusqu'au fond de la salle. Ils passèrent devant Katherine qui leur sourit avant de revenir à sa besogne.
Moriarty lui ouvrit la porte de son bureau et la referma derrière eux.
D'un geste souple et élégant, il lui fit signe de s'asseoir en face de lui, et rejoignit lui-même son bureau. Sebastian, pas le moins du monde mal à l'aise, s'étonna d'ailleurs de sa propre confiance, qu'il trouva déplacée sans savoir pourquoi. Moriarty, assis dans sa grande chaise à l'air confortable, posa ses coudes sur le bureau, planta ses grands yeux noirs dans ceux de Sebastian, et lui fit un petit sourire.
Il regarda alors le petit brun en costume prendre son GSM sur la table et lui en montrer l'écran :
- « Pitié » ? taquina Moriarty. Vous savez que je m'en servirai un jour ?
Sebastian rougit mais finit par sourire à son tour :
- C'est votre faute, vous n'aviez qu'à vous laisser convaincre avant que j'en vienne aux grands moyens.
Ça fit rire Moriarty, qui reposa son GSM et répondit :
- Pourquoi teniez-vous tellement à revenir ici ?
- Vous imaginez deux secondes la journée que j'aurais dû passer sinon ?
Il vit de la compréhension dans les grands yeux charbons en face de lui.
- J'imagine…
Moriarty le dévisagea longuement sans rien dire, songeur.
- Il s'en est sorti, finalement, ce type, euh… McPeet ? demanda alors Sebastian.
Moriarty parut surpris, mais répondit :
- Bien sûr. En ce moment il est en train de se remettre à l'hôpital.
- Ce n'est pas dangereux ? Je veux dire, d'avoir un de vos employés dans un hôpital ? Ils pourraient remonter jusqu'à vous… Une blessure par balle, les gens vont demander un complément d'infos…
- Ils l'ont fait, acquiesça Moriarty. Mais je m'en suis occupé. On invente une petite histoire et c'est fini. Vous avez souvent tendance à vous inquiéter sur la sécurité du Réseau, Moran. Déjà la dernière fois, au restaurant, vous pensiez que nous courions un risque.
- Ben, je trouve que pour quelqu'un qui a tellement de choses illégales à cacher, une entreprise criminelle recherchée par Scotland Yard, vous n'avez pas l'air de beaucoup vous méfier.
- Mais vous me faites confiance, Moran ?
- Evidemment.
Moriarty sourit, satisfait.
- Alors revenons, si vous le voulez bien, sur ce qui s'est passé hier.
Sebastian acquiesça. Quelques instants de silence s'écoulèrent, durant lesquelles Moriarty plongea son regard sérieux dans les yeux émeraude du grand blond.
- Je vais vous dire le point de vue de tout le monde, reprit Moriarty. Ce que vous avez fait était inconscient, suicidaire, dépourvu de tout instinct de survie, mais héroïque.
Sebastian, se sentant comme un enfant qu'on gronde, ne répondit rien.
- Ce qui m'amène à me poser certaines questions à votre sujet. Sebastian Moran, sourit Moriarty dans un soupir. Je vais vous le dire honnêtement : vous me faites peur. Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous et moi, je l'avais déjà remarqué : vous êtes un homme dévoué. Dévoué à ce que vous faites, au rôle et à la mission que l'on vous donne, à moi-même… Le problème, nous en avons eu la preuve hier, c'est que vous êtes tellement dévoué que vous n'hésitez pas à mettre votre vie en danger.
Sebastian était, sur le coup, un peu perdu :
- Ce n'est pas ce que vous attendez de vos employés ?
- Ça dépend, sourit Moriarty avec une voix douce. Si c'est absolument nécessaire, oui. Si ça ne change rien au résultat, non. Dans votre cas, je suis mitigé. Vous avez sauvé McPeet, donc techniquement ça a eu une belle utilité. Mais, autant être honnête avec vous, sa vie m'importe peu. Par là, j'entends que, bien entendu, chacun de mes employés compte dans le sens où chacun à son utilité pour moi. Mais en essayant de sauver sa vie, vous auriez pu y laisser la vôtre. Et ainsi j'aurais perdu deux de mes employés. Vous vous ce que je veux dire ?
Il voyait. Il commençait à culpabiliser.
- Oh non, ne faites pas cette tête, coupa Moriarty. Vous vous en êtes sortis tous les deux : ce que vous avez fait était bien, Moran, compris ? Seulement, à l'avenir, évitez sérieusement de prendre de tels risques.
- Mais qu'est-ce que j'étais supposé faire, du coup ?
- Rester caché et, dès qu'ils seraient partis, me téléphoner.
- Mais c'était ma responsabilité que l'échange infos-diamant se passe bien, protesta Sebastian. Normalement, j'aurais dû être capable de les neutraliser avant qu'ils ne tirent…
- Je vous l'accorde, admit Moriarty. Idéalement, c'est ce qui aurait dû se passer. Mais, honnêtement, même moi je ne m'attendais pas à une trahison de leur part. Et puis vous avez sauvé la vie de McPeet et récupéré le diamant et les informations, alors pourquoi culpabilisez-vous ? Je ne suis pas en train de vous sermonner, Moran, je m'inquiète simplement pour vous.
Sebastian tiqua : Moriarty s'inquiétait pour lui. Il ne put s'empêcher d'éprouver une certaine satisfaction, ce genre de bienêtre qui vous surprend quand quelqu'un montre une marque d'affection à votre égard.
Ça lui fit penser à ce que les inconnus lui avaient dit tout à l'heure, à son arrivée dans la salle des bureaux.
- Qu'y a-t-il ? demanda Moriarty.
- Je me disais juste… Il y en a qui pensent que je suis votre… chouchou.
A sa grande surprise, Moriarty sourit, amusé :
- Et cette idée vous déplaît ?
En voilà une question, songea Sebastian, perdu.
- Non, pas vraiment, c'est juste que… je ne la comprends pas bien.
- Oh, ne vous prenez pas la tête avec ça, soupira joyeusement Moriarty. Les gens voient du favoritisme partout. Alors, forcément, quand ils vous voient débarquer avec vos compétences et vos exploits héroïques, quand ils apprennent que je vous envoie des textos, quand ils me voient m'inquiéter lorsque vous avez frôlé la mort, alors, forcément, ils s'imaginent tout de suite des choses. Mais on ne peut pas vraiment les blâmer : je ne peux pas nier que je vous apprécie.
Décidément, les marques d'affection fusaient, ce jour-là. Sebastian se sentait à la fois mal à l'aise et heureux. Heureux, pas flatté. Il aurait pu l'être, bien sûr : après tout, le grand Jim Moriarty venait de lui avouer ouvertement qu'il l'aimait bien. Mais il s'en sentait heureux, car tout simplement il avait également de l'affection pour son patron. Leurs échanges de textos le faisaient sourire, ils se comprenaient tout de suite, ils se surprenaient pourtant l'un l'autre continuellement. C'est délicieux, ce genre de relation.
- Maintenant que nous nous sommes expliqués, reprit Moriarty, je veux que vous évitiez de prendre de tels risques, à l'avenir.
- D'accord…
- Je veux votre parole, insista Moriarty d'une voix douce.
- Je vous donne ma parole.
Moriarty lui sourit, et d'un air enjoué, lui lança :
- Dans ce cas, que diriez-vous d'un dîner ? Je suis désolé mais il faut que vous retourniez chez vous, maintenant. Au moins ça vous ferait quelque chose à faire ce soir ?
Sebastian ne put s'empêcher de sourire à son tour il gardait un excellent souvenir de leur dernier dîner. Et puis, Moriarty avait raison : au moins sa soirée ne serait pas noyée dans l'ennui, contrairement à la journée qu'il allait passer.
- Ce serait avec plaisir.
- Vous avez une envie particulière ? Chinois ? Italien ? Oh ! s'exclama Moriarty avec un sourire. Français !
Il avait l'air si enthousiaste qu'il contamina Sebastian.
- Ça vous dit ? reprit Moriarty. La Côte est excellente.
- La Côte ?
- C'est un bistrot à Covent Garden. L'air modeste, mais c'est un vrai chef français derrière les fourneaux. Il aurait franchement pu être plus ambitieux. Alors on dit 18h ? Je vous enverrai Winters pour venir vous chercher. D'ailleurs, sourit-il malicieusement, lui aussi a l'air de vous apprécier.
Sebastian ne sut que répondre et se contenta d'un léger sourire qui lui donnait presqu'un air innocent, avant d'ajouter :
- 18h, très bien.
Moriarty lui fit un clin d'œil en riant et se leva pour le raccompagner jusqu'à la porte.
- A ce soir, Moran, sourit Moriarty d'un air taquin. Vous voulez que je dise à Winters de vous ramener chez vous ?
- Pas la peine, je vais faire un tour, merci. A ce soir.
Et ils se quittèrent. Sebastian retourna dans la salle des bureaux tandis que Moriarty s'enfermait de nouveau dans sa « zone privée ». Sebastian se dirigea de son habituelle démarche décidée qu'il avait acquise à l'armée, mais fut interrompu, à nouveau, par le groupe de tout à l'heure.
- Moran ! Alors, il t'a dit quoi ? lança l'un.
- En gros, de ne plus recommencer ce que j'ai fait hier.
- C'est pas vraiment ce que McPeet te dirait, ricana le râleur de tantôt.
- Oh, il était content qu'il s'en soit sorti, et d'avoir récupéré les infos et le diamant, intervint Sebastian en sentant le malentendu.
- Evidemment, acquiesça l'autre en s'adressant au râleur. Quand on regarde le résultat de toute cette histoire, il y a beaucoup plus de positif que de négatif. Enfin je veux dire, le patron a récupéré tous les trucs, a appris que ces clients étaient des enfoirés, et, sur quatre employés, en a gardé deux alors qu'il s'est fait trahir.
Quatre ? Deux ? Oh, d'accord : il comptait Sebastian. Ce n'était pas faux, d'ailleurs.
- C'est juste qu'il se rend compte qu'il a failli les perdre tous les quatre, reprit l'homme. Moran s'est jeté dans la gueule du loup. S'il avait foiré, ces connards de russes l'auraient buté aussi, McPeet serait mort, et au final ils auraient tout gagné. Il a eu chaud aux fesses et il ne veut pas que ça recommence.
Le râleur se renfrogna davantage, mais visiblement parce qu'il se rendait compte que l'autre avait raison. Le premier homme dévisagea Sebastian d'un air hésitant, puis lui tendit la main :
- Harrison Curtis. On m'appelle Harry.
Sebastian lui serra la main en répondant (un peu inutilement, songea-t-il, puis que Curtis connaissait déjà son nom) :
- Sebastian Moran. Hum, en général on m'appelle Sebastian, même si on peut m'appeler Seb.
Curtis lui fit un petit sourire. Le râleur, dont Sebastian mourrait d'envie de connaître le nom, se présenta à son tour, mais visiblement à contrecœur :
- William Cooper.
Le regardant droit dans les yeux avec un air mauvais, il en resta à son nom complet.
- On l'appelle toujours Bill, ajouta Curtis en remarquant l'hostilité de son ami.
Cooper n'en démordit pas, restant dans son silence grossier.
- Ce soir on va boire un verre avec les autres, reprit Curtis en désignant quelques personnes autour d'eux. Tu viens avec nous ?
Stupéfait, Sebastian comprit qu'il avait là une chance de « se faire accepter » par ce groupe d'inconnus qui le dévisageaient chaque fois qu'il entrait dans la pièce. Songeant que Bill Cooper n'était certainement pas le seul à le détester pour une raison inconnue, il n'en revenait pas que l'opportunité de se « rattraper » s'offrait à lui comme ça. Il allait accepter avec enthousiasme quand sa gorge se bloqua :
- Oh, je… Ce soir ? répéta-t-il. C'est que… Ce soir je ne peux pas…
- Qu'est-ce que tu as prévu ? demanda Curtis. C'est important ?
Il ne pouvait pas dire ça devant Cooper… Lui qui l'accusait déjà d'être le chouchou du patron… Non, il ne pouvait pas lui dire, il râlerait encore plus sur lui.
- Important, je ne sais pas, mais ce n'est pas vraiment le genre de truc qu'on peut annuler…
- Comment ça ? C'est quoi ?
Il se mordit la lèvre, hésitant, et baissa les yeux pour éviter le regard de Cooper.
- Le patron m'a invité à dîner, murmura-t-il.
Comme il s'y attendait, Cooper poussa un juron furieux et, lui jetant un regard assassin, s'éloigna pour retourner avec violence à son ordinateur.
Il fut le seul à réagir avec colère, mais cet aveu fit malgré tout son effet sur les autres aux alentours. Comme quand il débarquait le matin dans la salle, il vit et sentit des regards se lever vers lui avec un mélange de surprise, d'intrigue et de méfiance.
- Ah, finit par dire Curtis. Bon ben, une autre fois alors.
- Sans faute, assura Sebastian.
C'était fini. Il le savait. Jamais il ne serait accepté parmi eux. Il avait laissé passer sa chance en, de surcroît, empirant sa réputation de chouchou.
Il fit un signe de tête pour les saluer, ne supposant que trop bien que c'était une cause perdue maintenant d'être amical avec eux, et quitta la salle pour se diriger vers l'entrée du bâtiment.
Il fallait maintenant qu'il s'occupe jusqu'au soir, et ce n'était pas une mince affaire. Il ne voyait que quelques possibilités. La première, retourner chez lui et regarder des films et des séries, affalé sur son sofa. La deuxième, traîner au « Dotard », ce fameux bar où il avait passé le plus clair de son temps pendant ses deux années de flottement entre l'armée et Moriarty, jouer au fléchettes, boire des bières, faire des paris, les gagner, et peut-être même sortir avec une fille (ça lui fit penser qu'il n'avait plus eu de nouvelles de Jane). La troisième, déambuler en ville tel une âme en peine, sillonnant les rues en donnant aux gens l'illusion qu'il avait quelque chose à faire.
Un coup de vent froid souffla dans son cou alors qu'il réfléchissait. Avec une légère grimace, il fourra ses mains au fond des poches de veste en cuir et haussa les épaules pour remonter le col et se protéger du vent. Malgré tout, il se les gelait clairement, et songea ainsi qu'il aurait besoin d'une nouvelle écharpe. Après tout, l'hiver s'installait sérieusement et on approchait déjà de Noël. Et quand il ne faisait pas trop froid, une bourrasque glaciale prenait le relais, vous sifflant dans les oreilles et vous mordant les joues.
Il opta donc pour le troisième plan et se dirigea vers la ville. Étant plus que novice dans l'art du shopping, il ne connaissait aucun nom de boutique, n'avait aucune référence en matière de mode, et se fiait à ce qu'il voyait aux vitrines. Sans trop réfléchir, il finit par entrer dans l'un des magasins et, aussitôt, se fit accueillir :
- Bonjour ! lui sourit une jeune fille derrière son comptoir.
- Bonjour, lui répondit-il de sa voix rauque.
Il se passa alors quelque chose qui lui déplut : elle replaça quelques mèches de ses longs cheveux noirs et bouclés, le dévisagea d'un regard de braise et réajusta discrètement (ou presque) sa jupe. Il se faisait clairement draguer. Or, et c'est cela qui lui déplut, la fille en question ne devait pas avoir plus de 18 ou 19 ans, et lui en avait 36. Visiblement, l'intéressée ne semblait pas se soucier de ce léger écart le moins du monde, et continuait d'user de ses charmes sur lui.
Il fit mine de rien et se dirigea vers le côté gauche de la boutique, l'espace réservé aux hommes. De nouveau, il se fit accoster :
- Bonjour, lui sourit un homme. Si vous avez besoin d'aide, n'hésitez pas.
Il le remercia, mais trouva aussitôt les écharpes et s'en approcha pour les observer.
Il y en avait une, très fine, rayée de bleu et de noir, qui n'était pas terrible ni pour la chaleur ni pour l'esthétique. Puis il y avait la suivante, celle-ci très épaisse et d'une couleur indéfinissable située entre le marron et le kaki, faite en grosse laine rude et qui semblait tomber jusqu'au bas du ventre tel une espèce de poncho avec de petits cordons qui tombaient au bout, qu'il trouva franchement moche. Et enfin, il aperçut la dernière, elle aussi en grosse laine mais beaucoup plus douce et régulière, qui ne formait qu'un large cercle à passer autour du cou. Comme elle était en trois couleurs, il prit la grise et l'essaya. Il se surprit à constater que l'écharpe était d'une longueur telle qu'il pouvait simplement la passer autour de son cou sans qu'elle ne tombe trop bas, ou l'enrouler dans un deuxième tour sans qu'elle ne l'étrangle, s'il avait plus froid. Elle était douce, elle était simple, elle était jolie elle était parfaite. Satisfait, il l'enleva de son cou et se dirigea vers les caisses.
La jeune fille qui l'avait accueilli lui fit alors un si grand sourire, une si grande invitation silencieuse qu'il n'aurait pas pu aller à une autre caisse sans paraître impoli. Il la rejoignit donc à contrecœur et lui tendit son écharpe.
- Vous avez la carte du magasin ? lui sourit-t-elle.
- Non.
- Ça vous intéresse ?
- Hum, non merci.
Elle la passa sous le scanner tout en continuant de lui jeter des œillades évocatrices.
- 20 livres s'il vous plaît.
Il préféra payer la somme en cash et lui tendit un billet. Le temps que la souche s'imprime, la jeune fille enroula une mèche de cheveux autour de son index et se mit à jouer avec d'un air volontairement distrait (apparemment c'était une technique de drague).
- Vous désirez un sachet ?
- Non merci.
Elle lui tendit alors l'écharpe et la souche et lui fit un grand sourire charmeur :
- Merci, au revoir, une bonne journée !
- Egalement, répondit-il en quittant la boutique.
Arrivé dehors, il marcha encore un peu, jeta la souche dans une poubelle et enfila son écharpe. Elle était vraiment confortable. Songeant qu'en plus, la couleur irait bien avec son bonnet, il rentra chez lui.
Le reste de la journée ne fut pas bien extravagant.
Il avait commencé une série bizarre qui parlait d'un extraterrestre qui voyageait dans le temps dans une cabine téléphonique, enfin quelque chose dans le style. Après une demi-saison, il avait fait une pause et joué de la guitare.
Après trois reprises de ACDC, deux de Nirvana et une des Arctic Monkeys, il avait regardé un film qui racontait comment un adolescent était engagé dans les services secrets et empêchait le monde de s'entretuer sous l'emprise d'une technologie contrôlant les hormones. C'était extrêmement violent et il se demanda pour quelle raison il avait regardé ça.
Songeant qu'en réalité, il était lui-même une sorte d'agent secret (mais du côté des méchants), il se mit à rire sous le coup de la fatigue, puis fit une sieste, épuisé de n'avoir rien fichu de la journée.
Ce n'est que vers 17h qu'il se réveilla en sursaut. Moriarty, songea-t-il en se précipitant vers la salle de bains. Il avait une heure pour se préparer, mais il lui fallut un certain temps avant de le réaliser…
Du coup, il se retrouva prêt à partir une demi-heure à l'avance. Il poussa un long soupir et s'assit sur son sofa. Bon sang, songea-t-il, il fallait qu'il se calme. D'habitude, il n'était pas si stressé de tout et de rien comme ça. Il ne savait pas quel genre d'emprise Jim Moriarty avait sur lui, mais ce n'était certainement pas bon pour sa santé. Et il le lui dit.
Vous m'épuisez.
Qu'est-ce que j'ai fait ?
JM
Même quand vous ne faites rien pour,
même quand vous ne dites rien,
vous me stressez.
Il était beaucoup plus à l'aise pour lui parler. Et il ne savait pas trop si c'était une bonne chose. Mais il y réfléchirait plus tard.
Mais qui vous dit que
je ne fais rien pour, très cher ?
JM
Et en plus il se fichait de sa tronche. Eh bien ils allaient passer une bonne soirée ! Sebastian ne put s'empêcher de sourire en levant les yeux au ciel.
Vous m'épuisez. Vraiment.
Et vous allez devoir tenir une soirée
en ma compagnie. Courage, Moran.
JM
Visiblement, ils pensaient à la même chose. Ça le fit sourire de nouveau, et il regarda l'heure. Il allait être l'heure de partir.
Le carrosse de monsieur est arrivé.
N'oubliez pas vos clés, cette fois.
JM
Il tapota sa poche arrière pour vérifier que ses clés y étaient bien, songeant à leur dernier dîner qui s'était fini en leçon de cambriolage. Puis il sortit de son appartement et, en effet, se retrouva nez à nez avec Allan Winters, le chauffeur qu'il commençait à connaître maintenant.
- Bonsoir monsieur ! lui sourit ce dernier.
- Bonsoir, lui répondit-il avec un sourire.
Il éteignit la lumière dans son appartement, ferma la porte d'entrée à clé, puis entra dans la voiture et Winters démarra.
- Deux dîners avec le patron dans la même semaine, lança le chauffeur d'un air taquin. Vous savez que les gens commencent à parler, au bureau…
- Ils m'en ont un peu parlé ce matin, oui, répondit-il en sentant encore le malaise ressurgir.
- Et vous, qu'est-ce que vous en pensez ?
- Ce que j'en pense ?
- Vous avez une affinité particulière avec le patron ?
C'était difficile à dire… Et puis il ne voulait pas se jeter des fleurs ou empirer sa réputation…
- On s'entend bien, dit-il lentement.
- En tout cas il vous aime bien. Je veux dire, par exemple ces dîners. A chaque fois qu'il engage une nouvelle personne, il dîne avec elle. Mais vous, c'est déjà la deuxième fois en pas très longtemps.
- Je crois que cette fois, c'était pour me consoler d'avoir passé une journée à ne rien faire. Il savait à quel point j'allais m'ennuyer, à mon avis c'était plus par pitié que par amitié.
Winters eut l'air surpris :
- Ah bon…
Allez savoir pourquoi, la conversation s'arrêta là. Le reste du trajet se fit dans le silence, et ils arrivèrent bientôt devant « La Côte », le bistrot français où l'attendait sûrement déjà le Big Boss.
- Bonne soirée, lui sourit Winters.
- Merci, à vous aussi.
Il sortit de la voiture et entra dans le bistrot.
C'était un endroit agréable. Simple, mais de bon goût. Il y avait de l'animation, pas comme au Ledbury, mais pas trop, de sorte que ça reste très supportable. C'était joliment décoré à la mode française du moment. Il remarqua aussitôt Moriarty. Assis à une table bien choisie, penché en avant, les coudes posés sur la table, il avait les yeux rivés sur son GSM d'un air concentré. Mais une chose frappa Sebastian qui, sans réellement savoir pourquoi, tomba des nues. Moriarty ne portait qu'une chemise sans cravate ni veste de costume. Une simple, mais très jolie chemise noire, dont les deux premiers boutons étaient détachés, et dont les manches étaient retroussées jusqu'aux avant-bras. Ça lui allait vraiment bien. Avec ses grands yeux charbons, le petit brun semblait décidément tout porter comme une seconde peau. Le style hyper classe comme le style soigné mais décontracté.
Il s'approcha de lui et aussitôt Moriarty se redressa et tout son visage se détendit en un sourire sincère.
- Bonsoir, le salua Sebastian en s'installant en face de lui.
- Bonsoir Moran, lui sourit-il en rangeant son téléphone.
- Des soucis ? l'interrogea-t-il en désignant le GSM.
- Oh, rien de bien spécial, soupira Moriarty en s'adossant à son siège d'un air las. C'était un de mes correspondants chinois.
Un peu bêtement, cette idée fit sourire Sebastian :
- Vous avez des correspondants ?
Moriarty lui sourit d'un air las, comme si Sebastian venait de lui raconter une blague à deux balles.
- Professionnels, Moran. Je ne leur écris pas pour leur parler de la météo londonienne ou de mes hobbies, taquina Moriarty.
Ça, il pouvait s'en douter.
- Et moi, je peux savoir ce que vous avez comme hobbies ? demanda-t-il avec un sourire malicieux.
- Vous êtes vraiment un curieux, pouffa-t-il.
- Bonsoir messieurs, lança un homme à l'air cordial en arrivant à leur table. Que prendrez-vous comme boissons ? Vous désirez une entrée ?
- Commandez, Moran, taquina Moriarty. Cette fois c'est moi qui vous laisse faire.
Sebastian lui lança un regard appuyé, puis se tourna vers le serveur :
- Qu'est-ce que vous suggérez ?
Moriarty pouffa, se moquant de la technique infaillible que Sebastian utilisait.
- Eh bien nous avons une entrée du jour, un plat du jour et un dessert du jour, mais vous pouvez toujours combinez votre propre menu, répondit amicalement le serveur. Pour l'entrée ce sont des escargots à la sauce roquefort, pour le plat ce sera du magret de canard au jus de pomme et au miel, et pour finir une crème brûlée en dessert.
Moriarty et Sebastian échangèrent un regard. Tout cela avait l'air succulent mais le Big Boss n'avait pas l'air d'avoir spécialement faim, et de son côté Sebastian n'était pas très confiant par rapport aux escargots…
Ils se comprirent d'un regard et Moriarty, avec tout son charme naturel, qui cette fois pourtant ne semblait pas volontaire ou voulu, sourit au serveur et lui dit d'une voix douce :
- Serait-il possible de prendre deux menus du jour sans l'entrée, s'il vous plaît ?
- Bien sûr monsieur, et comme boissons ?
- Que suggérez-vous ?
- Avec le magret, un vin rouge me parait approprié. Nous avons un excellent Bordeaux qui se marierait à merveille.
- Dans ce cas nous en prendrons une bouteille, sourit Moriarty avec son fameux regard voilé.
- Parfait, merci messieurs, sourit le serveur avant de s'éloigner.
Une minute plus tard, on leur servait leur vin.
- A votre santé, Moran, sourit Moriarty.
- A la vôtre.
Et ils burent une gorgée.
- Vous n'allez rien me dire alors ? reprit Sebastian. Vos hobbies ?
Moriarty leva les yeux au ciel avec un petit rire.
- Je joue du piano.
- C'est vrai ? sourit Sebastian. Cool… Et vous jouez bien ?
- En ayant pris des cours particuliers de 3 à 18 ans, j'ai plutôt intérêt, pouffa Moriarty.
- 3 ans ? s'étonna Sebastian. C'est pas un peu tôt ?
- C'est quand on est jeune qu'on apprend le plus facilement. Autant vous dire que j'en avais par-dessus la tête de ces gammes, surtout quand je mourrais d'envie d'aller jouer dehors, sourit Moriarty. Mais au final ça paie.
Il avait du mal à imaginer le Big Boss à 3 ans. Aller jouer dehors. Non seulement c'était difficile à s'imaginer, mais en plus ça cassait le mythe.
- Et vous, la guitare ? demanda Moriarty. Quand avez-vous commencé ?
Sebastian voulut répondre mais s'interrompit, méfiant :
- Comment vous savez que je joue de la guitare ?
Moriarty lui fit un sourire innocent avec un petit rire :
- Je vous espionne parfois.
Il tomba des nues.
- Ne faites pas cette tête, reprit Moriarty en souriant d'un air taquin. Ça fait partie du métier. Et puis ce ne sont que les premiers jours, ensuite je vous laisserai tranquille.
- Mais pourquoi vous m'espionnez, bon sang, vous croyez que je vous cache quelque chose ? ronchonna Sebastian.
- Mais non, voyons. Je me dois simplement de voir quel genre de personne vous êtes si vous travaillez pour moi, vous comprenez ? expliqua-t-il d'une voix douce.
Il ne répondit pas, restant silencieux pendant quelques secondes.
- Elles sont où, vos caméras ? interrogea Sebastian avec humeur.
Moriarty sembla hésiter.
- Il est encore trop tôt pour les enlever…
- Vous me dites où elles sont, coupa Sebastian d'une voix ferme, ou je retourne tout l'appartement pour les trouver moi-même.
La tête de Moriarty s'inclina sur le côté, comme celle d'un enfant qui ne comprend pas ou qui essaie d'obtenir quelque chose.
- Dans ce cas je vais vous économiser du temps et de l'énergie, n'est-ce pas ? sourit tristement Moriarty. Mais vous n'êtes pas drôle… Il y en a trois. Une qui donne sur l'entrée de votre appartement vue de l'intérieur, dans le couloir. Elle est accrochée derrière votre porte-manteau. La deuxième donne sur la cuisine, elle est posée sur l'étagère. Et la dernière donne sur le salon, elle est placée près de la télévision. Ça m'étonne que vous n'en ayez déjà repérée aucune…
Sebastian râlait. Il estimait qu'il était suffisamment digne de confiance pour que Moriarty n'ait pas besoin de planquer des caméras dans son appartement.
Le serveur arriva avec leurs assiettes à ce moment-là, et cassa ainsi ce silence gênant qu'il y avait désormais entre eux.
- Voici messieurs, bon appétit, sourit l'homme avant de s'éloigner.
Mais Moriarty continuait de regarder Sebastian avec un air triste, visiblement préoccupé par autre chose que par le contenu de son assiette.
- Vous allez me bouder toute la soirée ?
Sebastian soupira en marmonnant un « non ».
Mais un autre instant de silence s'en suivit.
- Belle écharpe, reprit Moriarty en essayant de changer de sujet sur un ton léger.
Sebastian leva les yeux au ciel :
- Vous êtes nul à ça, vous le savez ? se moqua-t-il.
- Nul à quoi ?
- Vous faire pardonner.
- Je n'essaie pas de me faire pardonner, je vous ai expliqué mes raisons, protesta Moriarty. Je n'ai rien à me reprocher.
- Alors pourquoi vous essayez d'être gentil ?
Moriarty sourit d'un air innocent.
- Peut-être que je suis gentil de nature ?
Ça fit rire Sebastian tellement il trouvait cela absurde.
- Là c'est vous qui n'êtes pas gentil, sourit Moriarty en faisant mine de bouder.
- Mais moi je l'admets, taquina Sebastian.
- Vous râlez toujours ?
Sebastian soupira avec un léger sourire lassé :
- Vous êtes pénible.
- Je prends ça pour un non, s'enthousiasma Moriarty. Bon appétit Moran !
- Bon ap'.
Et ils commencèrent à manger leurs « magrets de canard au jus de pomme et au miel » sur un ton plus jovial.
- Au final, reprit Moriarty, vous ne m'avez pas répondu pour la guitare. Ça fait combien de temps ?
- Oh, depuis mes 15 ans on va dire, mais j'ai dû apprendre seul.
Moriarty parut surpris :
- 15 ans ? Mais vous êtes parti à l'armée à 18, ce n'est pas possible d'avoir un niveau pareil après si peu de temps.
- Ça, c'est gentil, taquina Sebastian.
Ça fit rire Moriarty mais il protesta :
- Non mais sérieusement.
- N'oubliez pas que j'ai encore eu deux ans après l'armée.
- Quand même… Surtout en autodidacte…
- J'avais rien à faire de mes journées, ça me prenait une grosse partie de mon temps.
Moriarty parut convaincu mais tout de même impressionné.
- Curtis vous a intégré à son petit groupe, ce matin ? sourit Moriarty.
- Il a essayé, soupira Sebastian. Mais vous ne m'avez pas facilité la tâche.
- Moi ? s'étonna Moriarty.
- Cooper me détestait déjà parce qu'il pensait que j'étais votre chouchou, je vous en ai parlé.
Moriarty acquiesça.
- Eh bien, tout à l'heure, Curtis a voulu m'inviter à leur petite sortie, ils allaient tous boire un verre ce soir.
Moriarty comprit :
- Mais vous aviez rendez-vous avec moi et ça n'a fait qu'empirer ce que Cooper pensait de vous.
Sebastian acquiesça. Moriarty eut l'air embêté, mais ajouta tout de même d'un air songeur :
- Curtis ne vous lâchera pas complètement, je pense.
- Pourquoi ça vous tracasse autant ? s'étonna Sebastian.
- Ça a l'air de vous tenir à cœur, répondit simplement Moriarty. Votre relation avec les autres.
- Je pense que personne ne peut se vanter de se ficher complètement de sa relation avec les autres.
Moriarty parut hésiter, peu convaincu, et esquissa même un sourire.
- Non, coupa Sebastian. Même pas vous.
- Ah, et comment le sauriez-vous ? sourit malicieusement Moriarty.
- Un exemple ? Pas plus loin qu'il y a dix minutes. J'étais en colère contre vous et, ne le niez pas, ça vous embêtait.
Moriarty se mordit la lèvre, reconnaissant sa défaite avec un sourire :
- Très bien, je l'admets. Mais nous savons tous les deux que je vous apprécie, donc c'est logique que notre entente m'intéresse. Vous, par contre, vous ne connaissez pas Curtis, ni Cooper, ni aucun des autres au bureau, et vous tenez malgré tout très à cœur ce qu'ils pensent de vous.
- C'est normal, protesta Sebastian. Imaginez que tout le monde parle dans votre dos. Vous ne connaissez pas tout le monde, mais ça vous ferait vous sentir mal, non ?
- Ils ne disent pas de mal de vous, Moran, sourit Moriarty d'un air attendri. Vous les intriguez, simplement. En quelques jours vous avez gagné le respect des autres, mon affection, vous avez prouvé votre valeur et votre talent, et dévoilé une personnalité riche du subtil milieu entre la simplicité et la complexité. Comment voulez-vous que quelqu'un comme Cooper ne soit pas vert de jalousie ?
Et le pauvre cœur de Sebastian se serra de nouveau. Alors c'était ce qu'il pensait de lui ?
- Vous rougissez, Moran, se moqua Moriarty.
- Je n'aime pas les compliments… répondit Sebastian d'un air gêné.
Moriarty se mit à rire d'un air attendri :
- Dans ce cas, arrêtez de les mériter, taquina-t-il.
- Allez, arrêtez… rougit à nouveau Sebastian, embarrassé.
Moriarty repartit encore dans un éclat de rire, puis ils finirent leur magret.
- Vous avez revu Jane depuis la dernière fois ? sourit Moriarty d'un air complice.
Il se souvenait de son prénom, remarqua Sebastian avec étonnement.
- Non… Je n'ai pas eu de nouvelles d'elle. Mais je ne lui en ai pas demandé non plus…
- Je croyais qu'elle vous plaisait ?
- Oh c'est pas ça, c'est juste que…
Il hésita.
- En fait, reprit-il prudemment. Je ne sais pas trop. Tout s'est fait un peu vite. Pour moi, de base, on n'était même pas censés se revoir…
Moriarty fronça les sourcils. Il ne jugeait pas. Il essayait de comprendre.
- Pourtant vous vous êtes revus. Vous devez l'apprécier un peu quand même…
- Oh, je l'aime bien, mais je ne me vois pas sortir avec elle. Enfin, je ne me vois pas sortir avec qui que ce soit ces temps-ci.
- Donc vous ne cherchez pas de copine ?
- Non.
- Mais vous n'avez pas peur qu'elle s'attache, à force de vous revoir alors qu'il n'y aura rien de plus pour vous ?
Sebastian eut un demi sourire, amusé et taquin :
- Dites, vous êtes un peu gonflé de me faire la leçon là-dessus alors que vous laissez Katherine se languir de vous au bureau. Et puis moi ça ne fait que deux jours, vous ça fait des années que ça dure.
Moriarty leva les yeux au ciel avec un sourire puis soupira :
- Vous n'arrêterez jamais avec cette histoire ?
- Mais ça me dépasse que ça ne vous fasse rien !
- Bon, Moran, intervint doucement Moriarty. Je n'ai pas couché avec Katherine, alors que vous avez couché avec Jane. Je n'ai eu avec elle que des rendez-vous, coups de téléphone et des textos professionnels. A aucun moment je ne l'ai laissée espérer qu'il y aurait plus entre elle et moi. Vous devez bien comprendre qu'à partir de là, je ne suis plus responsable le moins du monde de la situation.
- La « situation » ? répéta Sebastian, outré. Elle est amoureuse de vous !
- Mais qu'est-ce que j'y peux ? protesta Moriarty.
- D'accord, vous ne faites rien pour la séduire, mais vous n'avez jamais eu le courage de lui dire clairement qu'elle n'avait rien à espérer. Je trouve ça lâche.
Les mots étaient sortis de sa bouche avant qu'il n'ait vraiment réalisé à qui il les disait. Aussitôt il se trouva déplacé mais il était trop tard.
Moriarty parut un peu surpris, sans doute perturbé par cet aplomb, mais ne s'en offusqua pas. Il eut même un léger sourire appréciateur.
- Que lui diriez-vous, à ma place ?
- Eh bien, exactement ce que vous pensez. Sans agressivité ni condescendance, mais sincèrement.
- C'est-à-dire ? Concrètement.
- Oh, dites, je ne vais pas vous dicter mot par mot ! Vous le savez, ce que vous avez à dire, non ?
- Pourquoi tenez-vous tellement à ce que je le fasse ?
- Parce qu'elle n'arrive pas à passer à autre chose. Si ça continue elle va passer à côté d'un type avec qui elle aurait pu être heureuse, à force de penser à vous. Et tout ça pour rien, c'est vous qui me le dites ! Vous ne pensez pas que ça puisse changer un jour, n'est-ce pas ?
- Aucune chance.
- Alors dites-le-lui.
- Ce n'est pas aussi simple, Moran, soupira Moriarty avec un léger sourire.
- Pourquoi ça ?
- Parce que des explications n'y changeront rien. J'ai beau avoir été trop lâche, taquina Moriarty, pour le lui dire clairement, elle le sait, que ça n'arrivera pas.
Sebastian ne répondit pas.
- Et puis d'ailleurs, reprit Moriarty d'un air malicieux, c'est vous qui lui avez fait croire le contraire.
- Moi ? s'offusqua Sebastian.
- Oui, vous, sourit Moriarty. Vous êtes allé prendre un café avec elle, vous m'avez envoyé un texto pour savoir si je vous espionnais, et le lendemain, elle est arrivée au bureau avec du rouge à lèvre et un nouveau parfum. Oseriez-vous prétendre que vous n'y êtes pour rien ?
Sebastian prit un air innocent mais ne put retenir un sourire.
- Ça aurait pu marcher…
- Non, rigola Moriarty. Mais c'est mignon, comme tentative.
Ils rirent ensemble puis le dessert arriva.
- Les crèmes brûlées pour messieurs.
- Merci.
Ils entamèrent alors d'une humeur légère et insouciante leur dessert, quand soudain Sebastian se stoppa net.
C'était un pur et simple coup de foudre.
Une révélation qui n'arrive qu'une fois dans une vie.
Cette crème brûlée.
- Moran, ça va ? s'inquiéta Moriarty devant cet air choqué.
- Ce… La… Cette…
Moriarty fronça les sourcils, perdu.
Sebastian, d'un geste presqu'enfantin, souleva le petit pot de crème brûlée à la hauteur de son visage, comme pour l'observer.
- C'est à se damner, ce truc ! s'exclama Sebastian. C'est trop bon !
Moriarty ne réagit pas pendant une seconde, mais aussitôt tout son visage s'éclaira dans un sourire amusé.
- Spécialité française, expliqua-t-il d'un air attendri.
- C'est génial, reprit Sebastian en reprenant une cuillère d'un air enthousiaste.
Moriarty, stupéfait mais amusé par cette réaction, contempla Sebastian en train de savourer sa crème, et en oublia même la sienne un moment. Ses grands yeux noirs pétillaient de surprise et un sourire attendri restait suspendu à ses lèvres sans qu'il puisse l'en empêcher.
- C'est vous qui êtes génial, lâcha-t-il finalement avec son sourire fasciné.
Sebastian releva les yeux vers lui sans comprendre, mais Moriarty ne donna pas d'explication. Sebastian reprit alors sa délicieuse exploration culinaire, sous le regard attentif et fasciné de Moriarty.
Sebastian n'en était pas réellement conscient sur le moment, mais quelque chose était en train de se créer. Par sa spontanéité, il avait détruit l'un des rares murs qui persistaient encore entre les deux hommes. D'habitude, ils gardaient tous deux une certaine distance par rapport à l'autre, la distance qui convenait pour être poli. Une relation « agréable », mais toujours entre un patron et son employé. Entre deux hommes qui se connaissaient à peine.
Un dessert. C'est ce qu'il avait fallu pour briser ce mur. A présent, ils étaient deux hommes qui s'appréciaient indéniablement, passant une soirée tranquille et sans aucun malaise dans un petit restaurant.
Soirée, d'ailleurs, qui s'éternisa jusque tard, tant la conversation variait et ne s'arrêtait jamais. Finalement, quand ils décidèrent qu'il était temps de quitter le restaurant, Moriarty demanda élégamment l'addition. Sebastian voulut payer sa part (le fait que son patron lui ait offert le Ledbury le mettait tout de même mal à l'aise), mais Moriarty leva les yeux au ciel :
- Si je peux vous offrir le Ledbury, Moran, je peux vous offrir la Côte.
C'était logique, en soi. Sebastian insista encore, mais Moriarty ne céda pas.
Quand ils se retrouvèrent dehors, devant le restaurant, ils hésitèrent. Tous deux avaient envie de prolonger la soirée, tant le courant passait bien. Mais il se faisait tard et puis ils ne savaient pas quoi faire. D'un coup d'œil entendu mais silencieux, ils se comprirent :
- Nous devrions refaire ça à l'occasion, sourit Moriarty.
Sebastian acquiesça. Ils se serrèrent la main (ils trouvèrent cela bizarre, mais se faire la bise aurait été trop familier tout de même), puis se quittèrent.
Sur le chemin, Sebastian se demanda, bon sang, comment leur entente tenait la route. Ils ne se ressemblaient pas du tout. Ils n'avaient pas, à ce qu'il savait, de points communs. Ils n'avaient pas les mêmes goûts ou les mêmes habitudes. Et pourtant ils se comprenaient, parfois même sans se parler. C'était une sensation étrange que de se faire, oserait-il le mot ? un ami.
Et voilààà :3 Je vais essayer de continuer dans ma lancée pour publier le chapitre suivant plus rapidement :p
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