[Knockin' on Heaven's door]

(gun's and roses)

_ Vous louchez, Watson.

_ Hn ?

Holmes se tourna vers moi, l'ennui et une profonde envie de rire se bataillant la place d'honneur sur son visage.

Sa main jouait toujours avec cet infernal archet et sa silhouette alanguie par la drogue reposait en vrac sur le fauteuil, les pieds tournés vers le feu. Je repris contenance et me raclait la gorge avec gêne, ce qui ne manqua pas de le réjouir.

Son regard acéré et calculateur parvint à accrocher le mien, fuyant.

_ Vous voulez essayez ?

_ …Je vous demande pardon ?

Avec l'air de l'homme civilisé qui tente d'expliquer au primate l'importance de couvrir ses parties génitales, il développa, ponctuant ses phrases de léger coups d'archet sur mon genou.

_ La cocaïne, Watson. Toute les fois que j'use de cette délicieuse substance, vous me réprimandez avec véhémence mais votre regard se perd toujours sur la seringue ou la bouteille. . .j'en déduis que votre conscience professionnelle connaît quelques aléas et que le docteur que vous êtes aimerait savoir ce qui se cache dans mes veines. . .

Il acheva cette tirade d'un sourire entendu et je soufflais bruyamment, outré par sa proposition. Je m'enfonçais plus profondément dans mon siège et lui lançait un regard en coin, méfiant.

_ Cessez vos insinuations, Holmes. Vous adorez peut être vous adonner à ce passe-temps dangereux et dégradant mais je m'en passe très bien. . .

_ En êtes-vous si sûr. . . ?

Il s'étira comme un chat et renversa sa tête ébouriffée sur l'accoudoir du fauteuil, m'examinant pour déceler une quelconque faille dans mon masque d'indifférence.

Il allait ouvrir la bouche pour réitérer ses tentatives de corruption lorsque je décidais que la coupe était pleine. Je n'avais jamais eut pour vocation d'être un jouet pour félin et j'avais envie, pour une fois, de lui couper l'herbe sous le pied.

Je me levais donc brusquement, attrapait la petite fiole brune et la seringue qui gisaient sur le tapis et retournait m'asseoir. Sans plus réfléchir aux conséquences de mes actes, mes gestes guidés par des années de pratique médicale, je prélevais le produit dans la fiole, relevait ma manche et injectait la cocaïne directement au creux du coude.

J'appuyais sur le piston sous le regard incrédule de mon colocataire, qui s'était redressé et balbutiait des paroles incohérentes, tentant de comprendre mon geste. La décharge d'adrénaline brouilla un instant ma vision et je lâchais la seringue. Je m'habituais peu à peu à cet état léthargique et je laissais mes muscles se détendre un à un.

Inquiet, mon ami trouva la force de se lever et tituba jusqu'à moi, se postant au dessus de mon corps abusé par la drogue. Il prit mon visage entre ses mains chaudes et ma tête chancela entre elles, incapable de se tenir droite.

_ Watson ? Qu'est-ce qui vous à pris bon sang ?

Je ne répondis pas et il jeta un coup d'œil à la fiole, l'examinant sous tous les angles. Peu à peu une expression d'horreur naissait sur son visage et ses yeux s'agrandissaient de plusieurs centimètres.

Il hurla presque :

_ Mais vous vous êtes injecté la moitié du flacon ! En une seule fois !

Le flacon en question tomba une nouvelle fois sur le tapis avec un bruit mat et à peine une seconde plus tard, peut être même avant qu'il eût touché terre, une paire de lèvres malmenaient les miennes.

J'étais bien trop haut pour comprendre la situation et je me laissais embrasser par Holmes sans même me débattre. Il ne se priva pas et sa langue joua un bon moment avec la mienne. Lorsqu'il eût fini, il relâcha son emprise et se recula, me fixant de ses grands yeux inquiets.

Je me sentis glousser et pouffer comme une adolescente, tout en sachant que cette attitude était parfaitement indigne d'un homme de ma trempe.

Foutu drogue.

_ Watson, j'apprécie moyennement que vous vous moquiez de moi quand j'essaie de vous sauver la vie. . .

_ Pfff. . .vous n'essayez rien du tout mon vieux. . .

_ Mais si ! Vous auriez pu arrêter de respirer, ou faire un arrêt cardiaque, ou avoir envie de vous suicider, ou vous couper le—

_ Holmes ! Je suis docteur et je sais ce que je fais. . .qui plus est, quand bien même j'aurais eut ces symptômes, ce n'est pas en m'embrassant fougueusement que vous auriez résolu le problème. . .

Il s'interrompit alors qu'il allait commencer une phrase et resta plusieurs minutes le regard dans le vague et la bouche ouverte en somme l'air complètement idiot.

J'éclatais de rire et le prit dans mes bras spontanément. Il ne protesta pas et s'écrasa littéralement sur mon torse. Je m'aidais de ma main gauche pour caler sa tête au creux de mon cou. Un silence confortable s'installa entre nous, mais je le sentais également fragile et remplis de non-dits.

Je décidais de le briser moi même.

_ J'ai l'impression que je vous comprends un peu mieux maintenant. . .cette sensation est véritablement extraordinaire. . .

Il renifla bruyamment et je fermais les yeux, n'y voyant plus très clair. Si ma vue était altéré, ce n'était pas le cas de ma capacité de jugement : j'avais la nette impression de n'avoir jamais été plus lucide qu'en cet instant précis.

La voix pâteuse d'Holmes résonnait doucement contre ma mâchoire.

_ Vous dîtes ça parce que c'est la première fois. . .croyez-moi, elle perd tout son charme lorsque vous êtes obligé d'y recourir. . .

_ C'est la définition même d'une drogue, mon cher. . .

Ses mains fines, à moitiés cachées par les manches trop grandes de sa chemise, vinrent serrer ma veste. Je le laissais sangloter sur mon épaule, conscient de la chance inouïe qui m'étais offerte : pouvoir consoler le grand Sherlock Holmes.

A travers ses larmes, il me chuchota de sa voix brisée :

_ Il n'y aura pas de paradis pour moi, Watson. . .à cause de la drogue, à cause de ma personnalité détestable. . .pas de paradis à cause de toutes ces choses auxquelles je pense quand je suis trop près de vous, comme maintenant. . .

Il se redressa et essuya ses yeux rougis d'un revers de manche.

_ Vous êtes destiné à rester dans la lumière et moi dans l'ombre, Watson. . .

Il renifla encore et je le laissais poursuivre, devinant qu'il avait autre chose à me dire. Ce qu'il fit, une main posé sur mon torse pour ne pas basculer.

_ Les gens heureux ne se drogue pas vous savez. . .alors je me vois dans l'obligation de vous demandez de ne plus jamais toucher cette seringue Watson. . .car vous êtes fait pour être heureux.

Son air de chaton égaré m'ému plus que tout et j'obtempérais sans rechigner, jurant la main sur le cœur de ne plus jamais me droguer, ne serait-ce que pour un but purement expérimental.

Il parut satisfait et hocha la tête doucement, des larmes silencieuses baignant ses joues. Je l'attirais à moi de nouveau et le berçait avec tendresse.

_ Je pense que les personnes faîtes pour être heureuse ont toujours trop de bonheur, donc je vais en partager un peu avec vous. . .

Son visage se lova plus profondément dans mon cou.

J'approchais ma bouche de son oreille et écartais les boucles brunes pour chuchoter :

_ . . .et si jamais vous avez peur de perdre votre crédibilité en affichant un visage heureux, vous pourrez toujours sourire aux cadavres. . .

Un sourire et un baiser plus tard, il s'était endormi dans mes bras.

Le lendemain je décidais d'ouvrir, en collaboration avec plusieurs confrères, un cabinet spécial destiné aux personnes dépendantes aux drogues dures.

Malheureusement, mon premier client fut le seul que je ne parvins jamais à soigner.