INSOMNIE
Adam ouvrit les yeux d'un seul coup, brusquement, presque avec violence.
Devant ses pupilles à découvert défilaient encore de nombreuses images qu'il ne voulait plus voir. Plusieurs gouttes de sueur perlaient sur son front brûlant, mais il n'y porta aucune attention. Il avait l'impression de bouillir par l'intérieur, que ses muscles et ses os fondaient sous l'ardente chaleur qui l'envahissait. Il avait du mal à respirer.
Il avait encore fait un cauchemar. Encore. Le même qu'à chaque fois. Tout ce sang, cette saleté, ces horreurs... il les revoyait encore. Chaque nuit. Cette odeur de merde et de moisissure... il la sentait encore, et encore, et encore. En vérité, c'était cela, le cauchemar. Revivre sans arrêt ces horreurs, même après s'être éveillé. Même son retour à la réalité ne pouvait plus le sauver de toutes ces images imprimées à jamais dans son esprit.
Lorsqu'il était enfant, il faisait parfois des cauchemars. Les murs de leur appartement familial craquaient sinistrement toutes les nuits, et il se réveillait souvent en panique, convaincu d'une présence menaçante sous son lit. Si tout cela lui paraissait terrifiant à l'époque, il avait au moins le réconfort de savoir qu'une réveillé, le cauchemar prendrait fin.
Il n'avait plus ce luxe aujourd'hui. Il ne trouvait plus de répit ni dans le sommeil, ni dans l'éveil.
D'une lenteur manifestant son épuisement, il se redressa dans son lit, se recroquevillant sur sa personne. Jamais ne se sentait-il aussi seul que dans ces moments-là. Il n'avait jamais vraiment eu de confident, juste quelques amis avec qui il sortait boire pour passer le temps. Il n'avait jamais été doué à se lier d'amitié avec les autres.
Il avait été ce que l'on pouvait qualifier de «jeune à problèmes». À la petite école, il terrorisait les petites filles et se battait avec les petits garçons. Il était désagréable avec tout le monde et faisait preuve d'énormément d'affront face à ses professeurs. Et encore, ce n'était que l'école primaire. Son arrivée à l'école secondaire* avait eu l'effet d'une bombe nucléaire. C'était une école publique, mais réputée pour sa tranquillité. À tout le moins, jusqu'à ce qu'il y mette les pieds. Il s'était rapidement vu orné du titre de délinquant, ayant visité le directeur plus souvent que tous les élèves de l'école réunis. Il se battait, insultait ses enseignants, faisait preuve d'un caractère plus désagréable et agressif qu'un taureau qui aperçoit les petites culottes rouges d'une jolie dame. À vrai dire, la seule chose qu'il n'avait pas fait, c'était consommer ou vendre de la drogue. S'il y avait bien une chose qu'il n'avait jamais touché, c'était la drogue. C'en était presque surprenant, vu son profil et sa réputation, mais avoir vu sa mère s'effriter au travers des années par l'usage de drogues mixtes avait suffi à lui retirer l'envie de s'y mettre. Cela lui faisait au moins UNE bonne chose dans cette mer d'immoralités.
Il n'avait jamais eu qui que ce soit à ses côtés, quelqu'un de vraiment présent dans sa vie. Les seuls à avoir été suffisamment téméraires pour l'approcher n'étaient que des imbéciles sans cervelles, qui tentaient aussi de faire des mauvais coups. Ils ne l'avaient évidemment jamais égalé. Quant aux femmes, c'était peine perdue. Aucune damoiselle n'aurait eu envie de sortir avec cette loque humaine, à l'exception de deux ou trois jeunes filles en crise d'adolescence, cherchant à choquer leurs parents. Il était, à vrai dire, le cauchemar de tout parent.
De toute façon, pendant l'adolescence, il n'avait jamais eu envie de «sortir» avec une fille. Il voulait baiser. Il avait eu bon nombre d'aventures d'un soir dans sa vie et, lorsqu'il était «chanceux», il avait recouché deux ou trois fois avec la même fille. Si on pouvait appeler cela de la chance... Vers la mi-vingtaine, il avait eu quelques relations, jamais sérieuses. Non pas qu'il ait fait des efforts pour que ça marche.
Il n'avait jamais eu personne.
Personne... sauf Lawrence. Cette pensée lui faisait ressentir de drôles de sensations. Lawrence était la première personne à être là pour lui. La première personne à qui il pouvait se confier. L'une des premières personnes avec qui il se sentait bien... Évidemment, en vieillissant, il s'était sensiblement assagi et avait réussi à entretenir quelques relations sans que ça ne se termine avec les poings... mais ce n'était pas de l'amitié. Il avait accumulé les connaissances, pas les amis. Principalement par l'intermédiaire de sa profession, ce qui en disait déjà pas mal sur le type de gens qu'il avait côtoyé. Lawrence était son premier véritable ami.
Tout cela semblait si irréel, qu'il ne l'avait pas cru, au début. À l'hôpital, il avait tout fait pour le revoir, mais le doute l'avait rapidement paralysé. Il avait eu peur. Peur d'être rejeté, ignoré. Il avait eu peur que, maintenant que Lawrence avait retrouvé sa famille, il ne le jette comme une vieille chaussette. C'était cette peur du rejet et de l'humiliation qui l'avait empêché de se montrer vulnérable face à qui que ce soit auparavant. Mais avec Lawrence, il avait finalement senti qu'il pouvait s'ouvrir à lui. Qu'il était en sécurité.
Ils avaient partagé un horrible moment ensemble. Un moment bref, mais intense. Pendant ces longues heures passées dans cette affreuse salle de bain, ils avaient été là l'un pour l'autre, s'aidant mutuellement à rester sain d'esprit. Côté durée, ce n'était pas comparable à une amitié de plusieurs années mais, côté intensité, c'était bien plus. Il savait que Lawrence l'écoutait attentivement, le comprenait... C'était quelque chose qu'il n'avait jamais connu auparavant: être écouté.
De nombreuses personnes avaient prétendues être là pour l'écouter, dans sa vie. Surtout dans sa jeunesse. Mais il n'y avait jamais cru. Ces psychologues, intervenants en intimidation, directeurs, professeurs... Ils avaient tous tenté de lui faire comprendre qu'ils n'étaient pas ses ennemis, mais il ne leur avait jamais prêté attention. C'était quelque chose de nouveau pour lui aussi: écouter les autres. Jamais il n'aurait cru qu'écouter Lawrence raconter ses préoccupations, décrire ses états d'âme, pourrait le soulager. Et pourtant, c'était le cas. Il aimait l'écouter. Il se sentait... utile. Important. Jamais il ne s'était senti digne de confiance, avant de le connaître. Puisque tout le monde semblait toujours le juger avant même de prendre le temps de le connaître, il avait toujours préféré leur prouver qu'ils avaient raison en se montrant désobligeant, nuisible, énervant… plutôt qu'essayer de gagner leur confiance et ainsi risquer d'échouer.
Il se laissa lourdement retomber sur le matelas, soupirant longuement.
Il voulait parler à Lawrence...
Dans l'obscurité et le silence de son appartement, une jeune femme songeait. Elle était immobile, seule... enfin, presque seule. Son fils dormait à poings fermés dans sa petite chambre bleue. Qu'est-ce qu'elle aurait aimé pouvoir l'imiter, et dormir aussi paisiblement. Elle qui dormait si peu, ces derniers temps...
Ce n'était pas par manque d'efforts. Tous ces somnifères qu'elle avait ingurgités dans sa courte vie... ils avaient été efficaces, elle ne pouvait pas le nier. Tous les soirs, après en avoir pris un, elle se laissait tomber lourdement sur son matelas et s'endormait comme une massue. Pourtant, son sommeil n'était pas paisible comme celui de son fils. Ses rêves étaient parsemés de moments sombres, d'inquiétudes et de stress... Elle se réveillait toujours avec un drôle de sentiment au creux de son ventre. Alors elle préférait souffrir de son insomnie. Elle préférait passer ses nuits éveillées, à songer, plutôt que d'affronter ses démons.
Évidemment, elle dormait, parfois. Son corps avait ses limites. Une nuit blanche suffisait à l'épuiser. Malgré tout, elle dormait peu. Trop peu.
Alors elle songeait. À un tas de choses. À son travail de serveuse, qui suffisait à peine à subvenir à leurs besoins. À ses nuits blanches. À son fils, toujours aussi naïf, ignorant tout des vrais problèmes de la vie.
Elle songeait à lui. Lui qu'elle n'avait pas revu depuis si longtemps. Depuis ce temps où ils avaient été si jeunes, et naïfs.
Naïf n'était peut-être pas le bon terme, à bien y penser. Elle avait perdu ses illusions face à la vie bien tôt. Sa jeunesse n'avait rien d'attendrissant. Elle avait été une fillette aux prises avec des parents qui ne s'entendaient plus, un père violent et alcoolique, une mère... absente, bien qu'elle était là physiquement. Elle avait déménagé chez sa tante vers l'âge de dix ans, et à partir de ce moment, sa vie avait été un peu plus facile, mais pas plus heureuse. Elle n'avait jamais connu la réalité d'avoir des parents aimants et présents. Elle avait connu l'absence, la violence, remplacées plus tard par l'éducation stricte et froide de sa tante.
«Maman?» fit une petite voix à ses côtés.
Elle sursauta. Plongée dans ses pensées, elle n'avait pas entendu son fils se lever et la rejoindre au salon.
«Aaron? Qu'y a-t-il, mon chéri?» lui demanda-t-elle d'une voix sécurisante, qu'elle ne maîtrisait que depuis qu'elle était mère.
«J'arrive pas à me rendormir...»
La jeune femme ne put retenir un sourire. Il était jeune et sensible. Du haut de ses sept ans, Aaron ignorait encore ce qu'était de faire de l'insomnie. Il prétendait ne pas pouvoir dormir, mais il serait certainement plongé dans un profond sommeil dans quelques minutes, une fois qu'elle lui aurait raconté une autre histoire remplie de créatures extraordinaires et de fins heureuses.
«Viens...» lui dit-elle, arborant un sourire se voulant réconfortant. «Je vais aller te border.»
Elle lui prit la main et le mena jusqu'à sa petite chambre. Il se rendormirait facilement, mais elle cédait quand même à son caprice. Elle aimait passer du temps avec lui. C'était un bonheur qu'elle n'avait jamais connu, avant la naissance de son petit garçon.
Malgré tout ce qui lui tombait dessus, elle arrivait à se considérer heureuse, à sa propre façon.
Silence...
Comment la maison pouvait-elle être si silencieuse? Comment le bruit pouvait-il avoir aussi méticuleusement déserté la place? Maintenant qu'il ne tapait plus à son ordinateur portable, l'absence de bruit lui semblait insupportable. Comment avait-il pu ne jamais remarquer auparavant?
Lawrence, contrairement aux autres occupantes de la maison, ne parvenait pas à dormir. Il était allongé sur le divan du salon, plongé dans ses pensées. Il ne cherchait même plus le sommeil, sachant qu'il ne le trouverait pas. Il était trop préoccupé. Et puis, de toute façon, même s'il le trouvait, il ferait encore ces foutus cauchemars et cela, il ne se sentait pas la force d'y faire face. Alors il préférait réfléchir.
Cela faisait déjà quelques nuits qu'il avait déserté la chambre conjugale pour s'installer sur le sofa. Alison et lui étaient trop mal à l'aise pour dormir dans le même lit. Déjà qu'il avait été suffisamment difficile d'expliquer la situation à Diana...
Elle n'avait que huit ans. Elle ne comprenait pas pourquoi ses parents se séparaient, ne dormaient plus dans la même chambre. Elle ne comprenait pas pourquoi son père lui disait qu'il allait habiter ailleurs. Ils allaient employer la garde partagée, mais elle ne comprenait pas vraiment cette notion. Tout ce qu'elle voyait était que son père quittait la maison.
Elle avait pleuré, disant qu'elle ne voulait pas qu'il parte. Cette vision lui avait déchiré le cœur. Il lui avait expliqué qu'ils allaient encore se voir, qu'il ne partait pas pour toujours. Ses pleurs avaient diminués mais, d'une voix tremblotante, elle lui avait demandé s'il l'aimait toujours.
S'il avait su qu'une simple question agrémentée d'un regard aussi suppliant et d'une voix rendue instable par les sanglots pouvait lui faire aussi mal... Il avait l'impression qu'on lui avait ouvert la poitrine à froid, avec un couteau mal aiguisé, et qu'on lui avait arraché le cœur à mains nues, pour le déchirer en petits morceaux. C'était l'une des pires sensations qu'il ait jamais ressenties.
Évidemment, qu'il l'aimait toujours! Comment aurait-il pu cesser de l'aimer? Elle était sa fille, son rayon de soleil, sa raison d'être. Il avait commis la grave erreur de faire passer son travail avant elle dans les dernières années, mais il se promettait de ne plus recommencer. Il ne pouvait pas se le permettre.
En attendant, il devait trouver un appartement. Alison et lui avaient convenu qu'elle gardait la maison. Il n'avait pas argumenté. Il considérait que leur propriété lui revenait à elle, et pas à lui. Il y avait passé si peu de temps, de toute façon... Bien que leur relation était tendue, ils avaient séparé leurs biens ensemble, sans l'aide d'avocats. Il leur restait suffisamment de courtoisie afin qu'ils puissent se parler sans se sauter à la gorge. Ils ne se détestaient pas. Ils étaient simplement malheureux. Il espérait que Diana le comprendrait un jour.
Il était complètement plongé dans ses songes, lorsqu'un bruit strident se fit entendre dans la maison, le faisant sursauter, presque au point de tomber au sol. Se redressant sur le divan, il reconnut la sonnerie du téléphone...
Il bondit tant bien que mal sur ses pieds, avant de s'écrouler sur le sol, alors que la deuxième sonnerie se faisait entendre. Il avait retiré sa prothèse pour dormir, ce qu'il avait momentanément oublié.
Il se remit difficilement sur son unique pied, sautillant jusqu'à l'appareil le plus proche. Il n'avait pas le temps de remettre sa prothèse, et la troisième sonnerie le lui confirma. Le téléphone ne sonnait toujours que quatre fois avant d'enclencher la boîte vocale. Il pria intérieurement pour que le vacarme, causé par la combinaison des sonneries et de sa chute, n'ait réveillé personne.
Ce fut avec fierté qu'il atteignit finalement le combiné, le décrochant juste avant que la quatrième sonnerie ne se fasse entendre. Il le porta aussitôt à son oreille, laissant échapper un soupir de soulagement. Aucun bruit ne semblait indiquer qu'Alison ou Diana s'étaient réveillées.
«Oui?» fit-il à voix basse.
«Hum...Lawrence?»
L'homme cligna des yeux quelques fois, son cerveau épuisé s'enclenchant lentement.
«Adam?»
*NdA: Bon, l'histoire originale (Saw) se déroule aux États-Unis, et j'ignore comment le système scolaire y fonctionne... je me base donc sur le système scolaire québécois, puisque c'est ce que je connais.
