— Il y a eu du monde ? demanda Ruby en se glissant derrière le comptoir.

La question était rituelle et purement rhétorique. Il n'y avait guère de place pour l'improvisation à Storybrooke, et Emma se demandait parfois si Ruby avait rêvé d'autre chose, un jour. Elle était si gaie, si pleine d'entrain, et si jeune encore – avide et toute prête à mordre dans une vie que sa petite ville ne lui proposerait sans doute jamais.

— Un car de touristes, ironisa-t-elle.

Elle se pencha pour attraper un paquet qu'elle tendit à Ruby.

— Graham est passé déposer ça pour toi.

— Ah, bien ! Comment allait-il ?

Emma haussa les épaules. Consciente de son injustice, elle peinait pourtant à dominer l'aversion viscérale qu'il lui inspirait désormais.

— Bien, je suppose.

— Il est épuisé, le pauvre. Regina le fait courir partout.

— Tu es sûre que c'est ça qui l'épuise ? insinua Emma, un sourire sarcastique au coin des lèvres.

Ruby secoua ses longs cheveux bruns en signe de dénégation.

— Tu retardes, ma vieille, va falloir te mettre au niveau en matière de potins. Ils ne couchent plus ensemble. Si c'est ça qui te gênait, tu peux y aller avec lui. Il y a des semaines qu'elle l'a jeté comme un malpropre. D'ailleurs, j'espère qu'elle va bientôt digérer l'outrage, parce qu'à ce rythme, il va nous faire un burn-out.

— L'outrage ? répéta Emma, prise de court.

— Toi, voyons ! C'est toi, l'outrage.

— Je suis un outrage ?

Ses pensées défilaient si vite et de manière si décousue qu'elle ne parvenait pas à en analyser une seule.

— Tu penses bien qu'elle n'a pas dû apprécier qu'il s'intéresse à toi. La moitié des types de la ville l'envient, et lui, il jette son dévolu sur quelqu'un d'autre. Tu me diras, c'est pas plus mal comme ça. Aussi sexy soit-elle, il n'était jamais que son jouet sexuel, ce qui n'a rien de particulièrement valorisant.

— Mm-mm.

— Tu vas le consoler ?

Devant le silence de son interlocutrice, elle agita la main devant ses yeux.

— Eh oh, Emma, tu m'écoutes ?

Emma émergea de sa torpeur, confuse.

— Pardon, tu disais ?

— Je te demande si tu vas le consoler.

La réponse fusa, sèche et sans appel :

— Non.

— — — —

Emma savait qu'elle devait présenter des excuses à Regina, qu'elle avait accusée à tort – et qui, du reste, ne lui avait en effet rien promis. A présent que sa jalousie apaisée avait cessé de lui grignoter les entrailles, elle se sentait bête, coupable, mais également irritée que Regina ait sauté sur l'occasion pour la pousser à partir.

La nuit était tombée lorsque, sortant du restaurant, elle la vit remonter la rue en direction du parking. Elle parcourut au pas de course la distance qui les séparait pour l'intercepter.

— Pourquoi m'avez-vous menti ? lança-t-elle, essoufflée et sans préambule.

Regina jeta vivement un regard autour d'elle. La rue était déserte.

— Mademoiselle Swan, je ne crois pas que ce soit le lieu ni le moment pour...

— Oh si, on fait ça maintenant. Vous m'avez prise pour une idiote.

Dans un petit rire sans joie, Regina asséna :

— Vous êtes une idiote. Et j'aimerais rentrer chez moi.

Elle tourna les talons pour s'éloigner, mais Emma l'attrapa par le bras – son intention de repentir déjà oubliée.

— Je vous demande cinq minutes. Vous pouvez bien m'accorder cinq minutes, non ?

Regina se dégagea d'un geste brusque. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Ne me touchez pas. Vous ne savez vraiment pas vous tenir.

Elle lança un nouveau coup d'œil aux alentours, fouilla dans son sac, en extirpa sa clé de voiture d'une main qui tremblait un peu et actionna l'ouverture automatique. Elle ouvrit la portière et ordonna :

— Entrez là-dedans.

Emma obtempéra, et Regina s'engouffra à sa suite dans le véhicule. Dans la promiscuité forcée du petit habitacle, son parfum devenu si familier envahit aussitôt les narines d'Emma, qui se retint d'inspirer à pleins poumons.

— Dépêchez-vous, reprit-elle plusieurs minutes après le démarrage, mon fils m'attend.

— Vous mentez encore, s'insurgea Emma, je sais qu'il dort chez un copain.

— J'oubliais qu'il vous disait tout, cracha Regina, la rancœur suintant de chacune des syllabes.

Emma se tourna vers elle. Son regard indocile tenta de dévier vers les cuisses de Regina, que ses collants – ses bas ? - flattaient tout particulièrement, mais elle le retint par la bride, et observa sur un ton d'une neutralité presque trop appuyée :

— Ce n'est pas la direction de chez vous. Où allez-vous ?

— Aussi loin que nécessaire pour qu'on n'entende pas vos élucubrations.

Le silence retomba, et Emma n'y tint plus.

— Pourquoi m'avez-vous fait croire que vous couchiez encore avec Graham ?

— Ne parlez donc pas si fort ! chuchota furieusement Regina, tandis qu'elle ralentissait pour laisser passer le docteur Hooper et son chien.

Elle était vraiment belle, de si près, et Emma, qui avait espéré que le temps et l'habitude diminueraient son admiration pour elle, soupira de frustration. Elle baissa la voix et répéta :

— Pourquoi ?

Regina roula quelques temps en silence, les mains serrées sur le volant.

— Je ne vous ai rien fait croire du tout, vous avez tiré vos conclusions toute seule. Je n'y peux rien si vous êtes incapable d'utiliser correctement les trois neurones que la nature vous a impartis.

Emma choisit d'ignorer l'insulte.

— Vous auriez pu me dire que je me trompais.

— Je ne vous dois aucun compte, et votre possessivité est intolérable.

— Je sais, mais...

— Puisque vous le savez, pourriez-vous me dire au juste combien de temps je vais devoir rester assise dans cette voiture avant que vous ne me présentiez vos excuses et que je puisse rentrer chez moi ?

— Je suis désolée. Je le suis, vraiment, mais...

— Mais, mais, mais rien du tout. Bonsoir.

Et elle arrêta la voiture sur le bas côté. Emma la regarda, incrédule.

— Vous voulez que je descende, là ?

— Je ne suis pas chauffeur de taxi.

Emma scanna des yeux les environs, à deux doigts d'exploser nerveusement de rire, sciée par le culot à toute épreuve de son interlocutrice.

— Regina, c'est la cambrousse, ici ! Je ne sais même pas où on est.

— Vous finirez bien par apercevoir de la lumière.

Se calant plus confortablement sur le siège en cuir, Emma croisa les bras et déclara :

— Je ne bougerai pas d'ici.

Regina se pencha pour ouvrir la portière du côté d'Emma.

— Je vous garantis que si.

Emma la retint par l'épaule dans l'intention d'arrêter son geste. Ainsi à demi allongée, son bras frôlait la poitrine d'Emma, que sa proximité soudaine troubla suffisamment pour lui faire oublier la menace imminente d'une longue et laborieuse marche à pied. Lorsqu'elle s'écarta pour se réinstaller devant le volant, Emma manqua secouer la tête comme un chien qui s'ébroue, ou comme pour chasser des volutes d'opium qui menaceraient d'anesthésier le cerveau dont Regina faisait si peu de cas – elle ne croyait pas si bien dire, elle qui était son ennemi le plus méthodiquement acharné.

Elle fit à nouveau claquer la portière, dans un geste obstiné qui était en soi une affirmation.

— Non. Regina, je ne sortirai pas de cette voiture tant que nous n'aurons pas réglé cette histoire. Je refuse que ça se termine comme ça, sur un malentendu. Je me suis excusée, non ? J'en ai assez que votre ego fasse la loi. Et puis, vous êtes une foutue trouillarde.

Regina la regarda du coin d'un œil presque étonné par sa résolution qui ne faiblissait pas. Elle n'était pas habituée à ce qu'on se batte contre elle, ni, réalisa Emma, à ce qu'on se batte pour elle. L'idée la traversa qu'elle n'était, en fin de compte, guère plus expérimentée qu'elle en matière d'échange équitable. Elle prenait, voilà tout, et si les hommes la désiraient forcément, ils n'avaient pas dû prendre souvent le risque de chercher à dépasser la barrière de son mépris.

— Vous aggravez votre cas, fit-elle remarquer, mais sa voix était moins ferme.

— J'ai envie de vous embrasser.

Regina sursauta presque, comme si on l'avait piquée.

— Vous plaisantez, j'espère ?

— Non. J'en ai vraiment, vraiment envie.

Elle tendit la main jusqu'aux cuisses qui la défiaient depuis tout à l'heure.

— Vous me manquez, Regina.

Elle baissa encore un peu la voix et suggéra, langoureuse :

— Vous n'avez qu'à me punir.

Regina écarquilla les yeux, les doigts toujours fermement ancrés au volant – mais elle ne bougea pas.

— Vous croyez vraiment vous en tirer de cette façon ?

— J'essaye, du moins.

Sa main se faufila sous la jupe – des bas, elle avait bien deviné. Regina interrompit sa progression d'un geste sévère. Elle poursuivit, s'approchant encore :

— Vous devriez être contente. J'ai tout le temps envie de vous. C'est ce que vous vouliez, non ?

Sa voix n'était plus qu'un murmure et vint mourir sur les lèvres de Regina, toutes proches. Celle-ci les tenait closes, mais sa poitrine palpitait de quelque chose qu'Emma aurait voulu savoir déchiffrer.

— Moi, je ne couche plus avec Graham, l'informa-t-elle bien qu'elle sache que la précision était parfaitement inutile.

— Je ne vous demande rien.

— Je peux donc coucher avec lui ?

— Vous pouvez.

Elle attrapa le visage d'Emma et l'embrassa passionnément, avant d'ajouter, farouche :

— Mais ne le faites pas.

— Ça vous a embêtée ?

— A votre avis ? gronda-t-elle en lui mordillant la lèvre inférieure.

— Dites-le moi.

— Ça ne m'a pas embêtée.

Elle ferma brièvement les yeux et lâcha dans un souffle :

— Ça m'a tuée.

— Merde, jura Emma contre ses lèvres, je n'ai pensé qu'à vous.

— Vraiment ?

— Tout du long, je n'ai pensé qu'à vous.

Quasiment à califourchon sur elle, à présent, Regina l'embrassa encore, jusqu'à ce qu'un grondement de voiture au loin les rappelle à l'ordre. A ce stade, Emma se souciait fort peu de l'inconfort de leur position et aurait volontiers allongé Regina sur la banquette arrière, mais celle-ci interrompit le baiser, la respiration précipitée. Il y avait dans ses yeux comme un semblant de soulagement, et Emma songea qu'elle ressemblait à quelqu'un qui aurait arrêté juste à temps quelque chose d'irréversible, et quelque chose, même, de trop rapide. Il était curieux qu'elle ait presque l'air de redouter un acte qu'elles avaient déjà accompli ô combien fréquemment, mais il y avait tant de paradoxes chez Regina Mills qu'Emma accepta celui-ci comme les précédents.

Le trajet du retour fut prompt et silencieux. Regina gara la voiture dans l'allée de sa maison, éteignit les phares.

— Bon, dit Emma, incertaine.

— A bientôt, mademoiselle Swan.

Emma s'inclina hardiment pour l'embrasser à nouveau. Il était ennuyeux – fabuleux – qu'un simple baiser puisse se révéler si incandescent, mais l'ardeur avec laquelle Regina lui répondit lui indiqua assez sûrement qu'elle n'était pas la seule à être dépassée par l'intensité de ses réactions physiques.

— Vous avez envie de moi ? demanda-t-elle par pur et capricieux désir d'en voler confirmation de sa bouche.

Regina, jamais disposée à se rendre sans combattre, la défia de ses prunelles brillantes.

— Vérifiez vous-même.