Chapitre XXI

Old city, Sanctuaire, 3h 15 du matin, bibliothèque

Hissée sur la pointe des pieds, elle atteignit la vieille édition des œuvres complètes de Lewis Carroll et se mit à relire Alice aux pays de Merveilles. Où se trouvait donc la passerelle entre la fiction et le vrai ? La fiction du rêve contenue dans celle du conte, l'irréalité du conte elle-même inscrite dans celle du monde et l'abysse progressait infiniment… Qu'avait-il inventé, Dogson, de quoi avait-il vraiment été témoin ? L'avait-il seulement vu, le village ? Et le chapelier toqué ? Le chat, le lapin blanc, des allucinations ? Et alors Alice? Alice… ? chercha-t-elle à haute voix.

_ C'est moi, Alice. Répondit gaîment une voix d'enfant derrière elle. Helen se retourna dans un sursaut. La petite fille, vêtue d'une robe victorienne précieuse mais toute tâchée de terre sourit et vint s'asseoir à côté d'elle en sautillant sur le canapé. Et un frisson parcourut le dos d'Helen devant la ressemblance, c'était goutte pour goutte le portrait d'Ashley à 9 ans. Agitée et un peu frêle sans toutefois paraître fragile, une frimousse de casse-cou, des yeux clairs, les cheveux très blonds, coupés au carré juste au-dessus du menton, même la fossette sous la joue droite… Une ressemblance, une parfaite illusion seulement.

_ Alice ? Du pays des merveilles ?

_ Oui.

_ Qu'est-ce que tu fais là ?

_ Tu m'as appelé.

_ D'où viens-tu ?

_ De là où tu m'as appelé.

Helen se frotta les tempes.

_ Tu veux dire que tu es dans ma tête ?

_ Pas seulement dans la tienne.

_ Dans celle de Charles Dogson aussi ? Ton inventeur ?

_ Oui, et dans celle de tous les autres.

_ Tous les lecteurs du conte ?

_ Oui.

Tout à coup, la petite fille changea de visage sans même sembler en avoir conscience ou en être inquiétée. Ses cheveux s'étirèrent en boucles châtain-clair nouées dans un chignon compliqué dont quelques mèches parvenaient à échapper. Elle tourna vers Helen des yeux très bleus, et un menton un peu plus dessiné qui renfermait une puissance et un charisme rare pour un si jeune âge. Sa bouche close, un peu tendue s'animait au train de ses réflexions. Elle semblait à la fois plus raisonnée et plus provocante, sa robe était propre cette fois, mais froissée. La petite croisa les jambes et déposa ses petites mains sur ses genoux, imitant à la perfection cette posture élégante et désinvolte qu'elle avait remarquée chez les femmes du monde, les amies de son père, les grandes dames. Helen mit quelques instants avant de la reconnaître. Ou plutôt de se reconnaitre, elle-même vers l'âge de neuf ans.

_ Tu changes !

_ Ca arrive souvent.

_ En fonction du physique avec lequel on t'imagine ?

_ Sans doute.

_ Donc tu es le résultat de notre imagination ?

_ Non ! Charles ne voudrait pas.

_ Pourtant…

_ Je suis moi !

_ Tu es Alice, le personnage du conte et tu apparais selon l'idée que chacun se fait de toi… Est-ce que nous sommes dans un rêve ?

_ Plus ou moins.

_ Où sommes-nous ? demanda Helen

_ Au sanctuaire.

_ Non, tu ne comprends pas, tout cela n'est pas réel. J'ai dû m'endormir, il faut que je me réveille. Plus Helen s'efforçait de trouver du sens à cette apparition, plus elle le sentait s'éloigner. Elle rampait dans le noir, tâtonnant le sol sans savoir ce qu'elle voulait y trouver.

_ Ca ne ressemble pas à un rêve… Pourquoi m'as-tu appelé ?

_ Je ne voulais pas t 'appeler, je voulais savoir si Alice était un personnage ou si elle avait réellement vécu et quelle part de l'histoire Dogson avait inventé, quelle part était réelle...

_ Il y a une Alice aussi dans ton monde, mais elle n'a jamais vu ce que j'ai vu moi. Charles l'aimait bien, il a écrit mon histoire pour elle.

_ Alice Lidell, la petite fille qu'il gardait ?

_ Peut-être, je ne sais pas, il disait toujours « l'autre Alice ».

_ Est-ce qu'il avait trouvé les champignons et Kalogué ?

_ Kalogué ? Qui est-ce?

_ Oublie ça, et les champignons ?

_ Ceux qui font grandir et rétrécir ?

_ Oui !

_ Il disait qu'il y en avait aussi dans son monde. Est-ce que je peux avoir du thé moi aussi ?

Helen, pour le moins confuse, lui prépara pourtant une tasse et lui tendit.

_ Merci. Les gens ne me parlent pas souvent. Il y a très, très, longtemps que Charles n'est pas venu me voir non plus, peut-être qu'il ne m'aime plus…

_ Non, je pense qu'il t'aimera toujours. S'empressa de répondre Helen

_ Comment tu le sais? Tu le connais?

_ Je l'ai connu de loin mais crois moi, ça avait beau être un conte pour enfant aux yeux de beaucoup, il était fier des aventures d'Alice, c'était sa création, il y tenait, il tenait à toi, même si tu n'est pas vraiment réelle.

_ Tu mens, j'existe!Tu as déjà parlé à d'autres gens de mon monde ?

_ Il y en a d'autres comme toi ?

_ Plein d'autres.

_ Comme qui ?

_ Plein, j'aime bien Oliver, il est un peu plus grand que moi,, je ne l'ai vu qu'une seule fois mais il a été assez gentil.

_ Comment vous-êtes vous rencontrées ?

_ Je pense que quelqu'un nous a simplement appelé en même temps, ça arrive des fois, alors nous nous sommes retrouvés ensemble, mais le monsieur ne nous a pas parlé alors nous avons parlé un peu tous les deux, il habite à Londres, il n'a pas de parents...

Alice redevint Ashley un instant puis elle reprit la forme de la jeune Helen en un battement de cil.

_ Oliver ...Twist ?

_ Peut-être, il ne m'a pas dit .. Je crois que quelqu'un m'appelle ailleurs. Si tu vois Charles, dis lui de venir me voir, s'il te plaît. Et toi aussi, reviens me voir, je m'ennuie tellement, ma sœur n'aime pas trop jouer. Au revoir !

_ Attends ! Alice !

Helen attrapa son front des deux mains, la tête lui tournait. Elle ferma les yeux et s'enfonça dans le sofa. Quand la sensation passa, elle se redressa, la bibliothèque était calme, une pendule sonna trois heures et demi. Elle était seule.

…...

Helen commençait à peine à s'assoupir, laissant de nouveau libre cour à ses méditations les plus étranges que déjà,une alarme retentissait dans le sanctuaire. Elle attrapa le revolver caché entre les coussins du sofa, et celui qui se trouvait derrière un Proust sur la troisième étagère puis descendit en toute hâte les escaliers en pierre. Le son criard et répétitif provenait du niveau 2, les chambres d'hôtes, Rana.

Helen entra en trombe dans la chambre certaine de ce qu'elle allait y trouver. Rana était sortie du tout petit lit et était parvenu à atteindre le bouton d'urgence mais elle se tordait de douleur dans les couvertures qu'elle avait gardé autour d'elle. Helen alluma le robinet de la douche, mit fin à la sonnerie et annonça à tous les résidents qu'elle avait les choses en main. Elle débarrassa la petite femme de ses vêtements et s'empressa de la placer sous l'eau. La praxienne se détendit immédiatement et en conséquence, Helen aussi :son état n'était de toute évidence pas aussi avancé qu'avait été le sien la veille. Son corps commença doucement à absorber l'eau et ses membres prenaient de l'ampleur. Quand elle eut atteint la moitié de sa taille originelle, elle se saisit du bras d'Helen pour se maintenir debout avec une telle force que le docteur fut elle aussi attirée sous l'eau. Elle laissa Rana se maintenir contre elle pour combattre les tremblements jusqu'à ce qu'elle la sente s'apaiser. Le sommet de son crâne lui arrivait au niveau du front, c'était fini.

Elle se mit à rire doucement devant l'expression navrée de Rana, et surtout face au décalage flagrant entre son ascendant habituel et l'embarras à peine caché qui se lisait sur son visage à cet instant.

_ Je ne tolérerai aucune moquerie, Helen Magnus. Chuchota-t-elle en souriant elle-même.

_ Sous peine de quoi ?

La réponse demeura en suspens quand Helen la lâcha pour l'aider à enfiler un long peignoir en s'interdisant de poser les yeux sur une nudité un peu trop imposante. Elle repoussa du bout des doigts une de ses mèches de cheveux qui était venue se coller à la joue de Rana dans le mouvement et chercha un prétexte pour calmer la tension qui chargeait la pièce.

_ Comment vous sentez-vous ?

Rana leva les yeux vers elle d'un coup, comme si on l'avait brusquement détournée de ses rêveries.

_ Bien, j'ai juste un peu faim.

_ Ca c'est une bonne idée ! Approuva Helen en lui faisant signe de l'attendre.

Elle toqua cinq minutes plus tard à la porte avec la pointe du pied, les bras encombrés par un large plateau. Rana l'invita à entrer d'un geste de la main, essorant ses cheveux dans une serviette avec l'autre. Elle s'assit sur le lit et Helen la suivit, déposa entre elles le plateau et se servit un scone qu'elle trempa dans une confiture noire en disant :

_ J'espère que la compagnie ne vous dérange pas parce que je ne vous laisserai en aucun cas finir tout ça toute seule.

_ Continuez de prendre soin de moi ainsi et je quitte Praxis, définitivement, pour m'installer ici.

_ J'ai une meilleure idée, invitez moi là bas.

_ Ca pourrait se négocier, je dis bien « ça pourrait ». Admit-Rana avec malice.

Elles trinquèrent joyeusement.

Helen se réveilla quelques heures plus tard au son sourd du plateau qui venait de s'étaler par terre et de répandre son contenu sur le tapis. La tête encore un peu dans le brouillard, elle dégagea son genoux de sous un autre genoux, ramassa une à une les petites soucoupes vides et se leva . Elle s'aperçut qu'elle n'était pas dans sa chambre et mit quelques instants à se remémorer cette longue soirée, Nikola, Alice,Rana. Rana qui n'avait pas même tressailli au bruit de fracas et qui dormait, paisible, lovée contre un coussin juste à côté d'elle. Elle remonta la couverture sur son dos et sortit silencieusement, décidée à plonger dans son propre lit jusqu'au lever du jour.