45.
- Tu as vraiment fait partie d'une bande de Démons de la Route ? questionna Soreyn, quelques jours après la fin du règne de la bande de Gayron.
- Entre autres idioties, fit Aldéran. J'avais quatorze ans, j'étais en pleine rébellion, contre tout, sans véritable raison ! Et la bande du Démon Wirkold m'a offert le divertissement suffisant pour me changer les idées.
Aldéran s'était approché de la fenêtre, comme s'il voulait éviter le regard de Soreyn, mais ce dernier savait qu'il n'en était rien, penchant plus pour un coup d'œil vers la galactopo-le, ses avenues qu'il avait parcourues librement sur sa moto à l'époque.
- On sortait de nuit, principalement. Je faisais le mur du Pensionnat où mes parents avaient cru que je serais tenu à l'œil ! Ils m'attendaient toujours. Et on descendait dans la galactopole, on saccageait principalement les commerces, on vidait les entrepôts. On volait peu, c'était vraiment pour le plaisir ! La bande de Démons de Wirkold avait ses activités illégales et c'était cela qui lui rapportait le plus.
- Combien de temps ? interrogea encore Soreyn que choquait néanmoins le sourire nostalgique qui étirait les lèvres minces d'Aldéran.
- Deux ans. Des bouffées d'adrénaline inégalées. Le jeu du chat et de la souris avec les Polices des Rues et Spéciales. Et ça s'est terminé dans ce Centre Commercial… Entre l'alcool, les joints de vyms et un sniffe ou deux, j'étais complètement défoncé. Je sais juste que mon père est venu me récupérer en cellule de dégrisement deux jours plus tard. Un Garde du Centre Commercial avait été abattu de six balles dans le dos. On n'a jamais su quel Démon avait tiré. C'est au Dépôt que le Juge Jorande m'a exposé le marché qu'il avait conclu avec mon père et mon frère. C'était un superbe coup de bluff ! Je ne risquais en fait que les mois de prison qui me séparaient de ma majorité en Maison de Correction, et le reste de la peine dont j'aurais éco-pé toujours devant un Tribunal des Mineurs – soit un an maximum, puisque j'étais innocent du crime et qu'il n'y avait aucune preuve réelle de mes méfaits dans mon casier, juste des P.V. pour conduite sans permis, arrestations en état d'ivresse ou désordres sur la voie publique… J'ai pourtant avalé l'hameçon et la ligne – soit les quinze années en Pénitencier dont on me menaçait – et j'ai accepté le deal.
- Le Juge Jorande. Un rapport avec le Colonel du SiGIP ?
- Son frère ! Le Colonel Gomen Jorande m'a immédiatement pris en mains puisqu'il prétendait que tous les faits qui avaient jalonné mes cinq ans d'errements en tout, étaient des qualités pour un sigipste et que je pouvais devenir, immédiatement, un excellent élément ! Et quelques mois plus tard, je recevais mon uniforme et ma plaque.
- Est-ce que tu regrettes vraiment ce temps ? insista encore Soreyn.
- Oui et non, bien sûr ! Oui car je ne me posais guère de questions – j'étais trop chargé, la plupart du temps – et je m'éclatais. Non car ça a déchiré ma famille et si je m'étais complètement perdu, cela leur aurait bien plus de mal qu'à moi !
- On t'a obligé à intégrer le Camp d'Entraînement du SiGIP, releva Soreyn. As-tu vraiment changé du côté de barrière de ton plein gré ?
- Au vu de ce que je viens de te raconter, tu peux bien te douter que non, Soreyn ! gloussa Aldéran. Mais le SiGIP m'a apporté finalement tout ce que je recherchais depuis la première fois que j'ai piraté le code bancaire des cartes de mes parents ! Le SiGIP a canalisé mon énergie, ma rage. C'était une formation impitoyable, éreintante, inhumaine. Ca m'a donné d'autres repères, d'autres priorités, d'autres valeurs. J'ai appris que je pouvais utiliser mes dons pour quelque chose de positif… J'ai surtout revu une lueur dans les yeux de mes parents, de mon frère et même de ma petite sœur qui a achevé de me convaincre que cette fois je ne me trompais pas de voie !
- En tout cas, je ne peux que me louer que tous ces louvoiements aient permis l'action de l'autre jour !
Tout en gardant un œil sur l'écran d'un de ses ordinateurs qui lui renvoyait l'image de Eryna et de Hoby qui jouaient à l'étage en-dessous avec Torko, Aldéran étudiait le plan de manoeuvre concocté par Melgon pour l'intervention du lendemain.
C'était là une opération un peu particulière puisque l'Unité Anaconda n'avait pas à intervenir en urgence ! Elle n'en était que plus délicate, ne permettait aucun droit à l'erreur et obligeait les policiers à prendre tous les risques.
Et pourtant, théoriquement, l'intervention n'était pas classée noire ! Il s'agissait d'appréhender en douceur un présumé serial killer. Pas de victime à sauver in extremis ou pouvant servir d'otage. Mais cela posait d'autres problèmes au Lieutenant et à ses Inspecteurs !
Pour ne pas avoir fréquenté les amphithéâtres d'Université, Aldéran ne s'était jamais rendu compte que c'étaient de véritables labyrinthes !
Leur cible était un professeur d'Histoires Anciennes, spécialiste des Mythologies et des Mythes. Et, selon le dossier établi par les Enquêteurs, il semblait bien que l'éminent intellectuel aie confondu rites de sacrifices ancestraux et réalité ! Des étudiants avaient disparu sur les trois campus où il enseignait. Et une de ses proches collègues de Littérature avait disparu une semaine auparavant, juste avant le Solstice des Trois Lunes, après surtout une violente altercation entre eux deux.
La Nuit du Solstice, c'était ce soir là, mais les Enquêteurs n'avaient pu retrouver la professeur disparue et tout laissait à craindre que son cadavre supplicié serait retrouvé à l'aube. Les Enquêteurs ne lâchaient pas pour autant les maigres indices, n'ayant pour eux que leur intuition. Et c'était pour cela qu'ils avaient sollicité une Unité d'Intervention ! Il fallait s'assurer de la personne du professeur, le temps pour les Enquêteurs de fouiller soigneusement ses trois appartements et sa maison de campagne. Tout accusait le professeur, mais sans preuve matérielle, il importait de créer une diversion, de monter tout simplement un véritable scénario de film !
Aldéran était surpris que la Colonel Kesdame Forgless aie avalisé les propositions des Enquêteurs. Et, en même temps, il était d'accord qu'il fallait arrêter à moins de cinquante le nombre des supposées victimes de cet homme !
Torko apparut en haut des escaliers, vint se coucher près du lit où son maître pianotait sur son ordinateur. Le molosse émit un petit soupir.
- Et bien, mon gros, tu te fais martyriser par plus petit que toi ?
Torko approuva d'un aboiement et, fort peu charitablement, Aldéran éclata de rire.
46.
A son bureau, Melon sifflotait joyeusement, ce qui amusait ses Inspecteurs. Jelka lui lança une boulette de papier sur l'épaule.
- C'est pas parce que tu as tiré la nuit dernière que nous sommes obligés d'être au courant, taquina-t-elle.
- Tiré et être tiré, je ne connais rien de mieux, rétorqua-t-il en riant. Et puis, ça m'évite d'être assailli par vos questions indiscrètes et totalement déplacées !
- Oh, pauvre vieux Melgon harcelé par ses propres troupes, ironisa Aldéran.
- Toi, le gamin, je me passerai très bien de tes commentaires, lança encore Melgon en le menaçant du doigt. Sinon, je t'affecte à la surveillance de notre cher professeur Berkauw !
- Mais j'ai rien fait de mal pour mériter ça ! glapit le jeune homme.
Malgré lui, il jeta un coup d'œil à la fenêtre ouverte dans un coin de son ordinateur.
Pelmy Berkauw était un quinquagénaire à la chevelure argentée, portant une fine moustache et un petit bouc. Veste prune mi longue sur un pull à col roulé immaculé et des pantalons moka, il se tenait tranquillement assis sur le lit de ce qui ressemblait à un studio, mais sans fenêtres. Il avait ôté ses souliers pour ne pas abîmer la couverture et ne montrait aucun signe d'impatience ou d'inquiétude.
Il ne semblait absolument pas bouleversé par le fait qu'il avait été kidnappé dans son propre parking, maîtrisé sans la moindre violence et amené en ce lieu qu'il avait découvert quand on lui avait retiré le foulard qui l'avait aveuglé, qu'on avait arraché l'adhésif qui l'avait bâillonné.
Ce n'était pas un studio, mais une cave qui servait de cache aux Unités d'Interventions pour certaines opérations particulières !
Les Enquêteurs avaient demandé à ce que sa personne soit sous surveillance, mais sans qu'il aie accès au moindre indice pouvant lui permettre par la suite d'identifier ses agresseurs et de se retourner contre eux !
Entre-temps, ses propriétés étaient soigneusement fouillées afin de tenter de relever des indices pouvant le relier à tous les meurtres dont il était présumé coupable.
- Il fait froid dans le dos, n'est-ce pas ? murmura Melgon qui s'était approché d'Aldéran.
- Je n'arrive pas à le cerner. Il y a la présomption d'in-nocence, et rien n'indique qu'il peut être lié de près ou de loin aux disparitions et aux meurtres rituels hormis sa connaissance parfaite de ces rites mythologiques ! Mais bien qu'il soit une sommité en ce domaine, il n'est pas le seul !… Melgon, sommes-nous bien habilités à enlever un civil et à le séquestrer sous la seule présomption de quelques Enquêteurs ? ajouta le jeune homme en buvant une gorgée de café.
- Ce genre d'opération relève davantage du SiGIP, pas vrai ? Mais tu vois, gamin, inutile d'être d'une section d'élite pour s'offrir quelques extras !
- Faites gaffe, je risque de m'incruster, menaça Aldéran.
- Par les dieux ! fit mine de s'affoler Melgon. Pour en revenir à Berkauw, j'ai donné un timing de vingt-quatre heures aux Enquêteurs. Passé ce délai, s'ils n'ont rien de concret, on devra le ramener dans le parking !
- Que croyez-vous, Melgon, pour ces crimes ?
- J'ai regardé rapidement tous les rapports, Berkauw est mêlé à chaque dossier. Il connaissait les victimes, et pas uniquement en tant que professeur ou conférencier ! Il avait tissé des liens avec elles. Mais il a toujours pu produire un alibi lors de chaque disparition. Il n'empêche que tout cela est troublant et ça fait beaucoup trop de coïncidences. Ce Berkauw est extrêmement intelligent, extrêmement manipulateur, extrêmement dangereux, extrêmement séduisant.
Aldéran ne put réprimer un frémissement.
- Il ressemble tellement à Kodel Myrdon… soupira-t-il enfin.
- Malheureusement, ce genre d'individus est courant, reconnut Melgon en lui étreignant les épaules pour l'assurer de son soutien. Ce Berkauw est, peut-être, le deuxième que tu rencontres.
- Vous en avez croisé beaucoup ? questionna Aldéran.
- Je les compte sur les doigts des deux mains… Mais ce sera toujours un chiffre trop élevé !
- Ca promet… gémit Aldéran qui, en quelques instants, avait vu rejaillir des peurs et des souffrances qu'il s'était pourtant efforcé d'oublier depuis des semaines avec l'aide de la psychologue Jors !
- Il reste environ sept heures au décompte. On s'occupera de Berkauw, assura Melgon. Pas besoin d'être tous là.
- Merci, Melgon. Je suis désolé. Ca ne se reproduira plus.
- Mais je l'espère bien ! Pas avant un délai acceptable !
La puissante mâchoire de Torko s'était refermée sur une cheville et n'entendait pas la lâcher en dépit des gesticulations, des cris et des coups de celui qu'il venait de stopper et maintenant au sol grâce à son poids et à sa masse musculaire.
- Suffit, Torko !
A l'ordre de son maître, le molosse libéré le membre de la brigade cynophile qui, équipé de ses protections, avait joué les agresseurs. Au petit trop, le chien revint vers le jeune homme, s'assit et avala délicatement le biscuit qu'Aldéran venait de déposer sur sa langue, remua la queue.
Le policier se releva. Sous ses vêtements, les manchons l'avaient parfaitement protégé et il ne souffrait pas de la moindre égratignure en dépit des dents de Torko et de la pression de sa mâchoire. Il s'approcha du chien et de son maître.
- Torko, tu as réussi tous tes tests !
Le chien s'agita de bonheur au son de la voix posée et chaleureuse qui ne se présentait plus comme un ennemi à présent, accepta les caresses.
- Je vais établir les papiers. Torko recevra son badge par La Poste. Mais, venez régulièrement l'entraîner, Inspecteur Skendromme.
- Torko et moi serons là toutes les semaines, assura Aldéran qui avec une fierté non dissimulée regardait Torko recevoir son manteau officiel de chien policier des mains de l'instructeur en chef.
- Tu es beau, mon gros, murmura-t-il aux oreilles tombante du molosse qui le gratifia de quelques coups de langue en travers du visage. Nous voilà partenaires sur le terrain, tant que nos vies dureront. Je veillerai sur toi, mon gentil Torko.
- A bientôt, Inspecteur Skendromme. Torko est un excellent équipier, en effet.
Au pied, Torko avait emboîté le pas à Aldéran qui avait quitté le parcours de tests pour traverser les locaux de l'Ecole de Dressage et rejoindre sa berline sur le parking.
