Le lundi matin, en sortant de la salle de repos des médecins, Sara tomba sur Lizzie. Elle se confronta à son regard qu'elle devinait accusateur malgré les efforts de son amie pour ne rien laisser paraître.

- Tu viens de donner ton accord à Jeff pour la mission ? se douta Lizzie.

- Oui, confirma Sara.

Elle se mit en route pour rejoindre le service des urgences et Lizzie lui emboîta aussitôt le pas.

- T'en as parlé à Michael donc.

- Évidemment.

- Mais tu lui as pas dit que tu partais avec Jeff.

Sara s'arrêta, poussa un soupir, puis se retourna vers Lizzie.

- Je sais ce que tu penses et si tu veux tout savoir, je suis pas spécialement fière de moi non plus. Mais je t'assure que j'ai pas vraiment eu le choix parce qu'en effet, entre me laisser voir Jeff à l'hôpital et me laisser partir avec lui à l'autre bout du monde, ça fait une énorme différence pour Michael. Alors tu vois, j'ai sincèrement fait ce qui me semblait être le mieux pour tout le monde.

- Mmoui… peut-être, marmonna Lizzie.

Sara reprit sa route. Elle la suivit.

- Tu pars mercredi, c'est ça ?

- Oui, en début de soirée.

- Tu vas me manquer…

Sara s'arrêta une nouvelle fois pour se tourner vers Lizzie.

- Tu vas me manquer aussi, lui assura-t-elle dans un sourire.

- Dis, t'utiliseras pas tous tes coups de fil que pour Michael, hein ? Tu m'en réserveras un ou deux quand même ?

Sara rigola puis elle hocha la tête.

- Bien sûr. Je t'en réserverai peut-être même trois ou quatre.

- Oh non, pas trop, sinon il va me détester après, plaisanta Lizzie. Bon, je te laisse aller bosser. Et j'y vais aussi. À plus tard, lança-t-elle en partant vers les escaliers tandis que Sara reprenait sa route le long du couloir.

Resté dans la salle de repos, Jeff ne parvenait pas à se défaire du sourire qui s'était plaqué sur ses lèvres depuis que Sara lui avait dit qu'elle partait en Inde avec lui. Il était en train de remplir des papiers en vue du départ lorsque Carrie fit irruption dans la pièce. Elle s'approcha de la table à laquelle il était installé, s'assit en face de lui, et le regarda avec un petit sourire.

- Alors ? demanda-t-elle.

- Elle part avec moi, annonça Jeff.

- Ah ! Je le savais ! se réjouit Carrie. T'es content ?

- Ouais. Mais elle ne vient que pour deux mois, ça va être court pour arriver à quelque chose.

- Sauf si tu lui donnes envie de rester plus longtemps, murmura Carrie en relevant un sourcil lourd de sous-entendus.

- Je sais mais, même sans être défaitiste, je t'assure que c'est loin d'être gagné parce que, pour que son mec accepte de la laisser partir avec son ex, c'est qu'il doit lui faire une confiance aveugle et… qu'elle doit en être digne. Et Sara est très loin d'être le genre de femmes qu'on met facilement dans son lit de toute façon.

- Bah écoute Jeff, tu vas l'avoir pour toi tout seul pendant deux mois. Ça va être à toi de gérer, je peux pas la draguer à ta place ! T'as réussi à l'avoir une fois, pourquoi pas deux ? Arrache-lui ne serait-ce qu'un baiser et moi je ferais en sorte que son mec soit au courant parce que, il lui fait confiance d'accord, mais à l'idée de la savoir avec toi à l'autre bout du monde, il doit quand même pas être très serein et à mon avis il en faudra pas beaucoup pour ébranler sa confiance.

- Ouais… Heureusement que t'es de mon côté toi parce que j'aimerais pas t'avoir en face de moi, tu me ferais peur, rigola Jeff.

- Je prends ça pour un compliment, apprécia Carrie dans un sourire vaniteux.

oOo

Mercredi.

H-2 avant le départ.

Sara terminait de faire ses bagages quand elle réalisa qu'elle avait oublié son certificat de vaccinations à l'hôpital. Elle demanda à Michael d'aller l'y récupérer pour elle le temps qu'elle finisse de boucler ses valises.

Lorsqu'il arriva à l'accueil du Northwestern quelques minutes plus tard, la secrétaire lui tendit aussitôt le document en question ; Sara l'avait appelée depuis l'appartement pour la prévenir du passage de Michael. Et il venait de tourner les talons, près à repartir, quand il vit Carrie arriver à sa rencontre, toujours affublée de cet insupportable sourire qui respirait l'hypocrisie.

- Alors ? L'heure du grand départ approche ! lança-t-elle.

- Eh oui, répondit Michael.

Il tenta de rester aimable alors qu'il n'avait pas la moindre envie de perdre son temps à discuter avec Carrie quand il ne lui en restait que très peu à passer avec Sara.

- Vous savez, reprit-elle, je trouve que c'est d'une formidable tolérance ce que vous faites. J'en connais pas beaucoup des hommes qui accepteraient de laisser leur copine partir à l'autre bout du monde avec leur ex pendant deux mois, déclara-t-elle pour commencer à creuser quelques brèches dans la confiance de Michael.

Mais elle ne se douta pas que cela allait entraîner une fissure bien plus profonde et destructrice que ce qu'elle aurait voulu à ce moment-là.

- Oui mais j'ai pas réellement de mérite, Sara sera pas vraiment avec son ex puisqu'ils seront pas dans la même équipe, rétorqua Michael.

Carrie le regarda avec perplexité.

- Bah si. Ils seront ensemble. Vous savez, si Jeff lui a proposé de partir en mission avec lui c'est qu'il avait une place dans son équipe pour elle.

Ce fut au tour de Michael de rester perplexe. Pourquoi Sara lui aurait assuré le contraire ? Il repensa alors à ce que Lizzie lui avait dit un jour : « ne jamais croire ce que dit Carrie, surtout si ça concerne Sara »… sauf que ce qu'elle racontait là n'était pas dénué de sens.

- C'est Jeff qui a proposé à Sara de partir ? demanda-t-il pour en avoir encore la confirmation.

- Oui, c'est comme ça que ça passe avec MSF. Y a des médecins chargés de mission et ils choisissent qui ils veulent pour constituer leur équipe, expliqua Carrie. C'est Jeff qui a proposé à Sara de se joindre à son équipe parce qu'il savait qu'elle voulait refaire une mission depuis longtemps. C'est pas MSF, parce qu'elle est pas médecin humanitaire de carrière, elle est même pas engagée en tant que réserviste auprès de l'association, enfin je crois pas… Elle… elle vous l'avait pas dit ? comprit-elle ensuite à la mine dépitée qu'affichait Michael.

- Non… Non, elle… elle m'avait pas précisé que la proposition venait de Jeff, confirma-t-il, la mâchoire crispée de colère. Ni que… qu'elle allait passer deux mois avec lui, marmonna-t-il avec une fureur difficilement contenue.

Il quitta ensuite l'hôpital et Carrie réalisa toute l'ampleur de sa bourde.

- Et merde, soupira-t-elle. Merde, merde, MERDE ! s'énerva-t-elle. Quelle conne ! pesta-t-elle sans savoir si l'insulte était destinée à Sara ou à elle-même.

Elle attrapa son téléphone portable dans la poche de sa blouse et sortit rapidement sur le parvis de l'hôpital pour appeler Jeff.

- Je crois que j'ai merdé, lança-t-elle sans préambule lorsqu'il décrocha.

- Pourquoi ? Qu'est-ce que t'as fait ? demanda-t-il à l'autre bout du fil.

- J'ai… oh bon sang, paniqua-t-elle. J'ai… mais c'est de sa faute à elle, je pouvais pas savoir !

- Qu'est-ce que t'as fait ? s'impatienta Jeff.

- Je viens de parler avec le mec de Sara et… il la laissait pas partir avec toi parce qu'il lui faisait confiance mais parce qu'il le savait pas ! Elle… elle lui avait pas dit que vous travailleriez ensemble là-bas !

- Et toi bien sûr, tu lui as dit ?

- Mais je pouvais pas deviner qu'il était pas au courant ! J'aurais jamais pensé que Sara puisse lui cacher un truc pareil !

- Tu te rends compte que s'ils s'engueulent y a de grandes chances pour que Sara ne veuille plus partir ? Tu viens de flinguer ton super plan toute seule, là !

- Et tu crois que je le sais pas ! s'énerva Carrie.

Un lourd silence s'installa des deux côtés de la ligne.

- Qu'est-ce qu'on fait ? reprit plus calmement Carrie.

- Rien ! On fait plus rien ! On n'aurait jamais dû commencer quoi que ce soit de toute façon, marmonna Jeff.

- C'est quoi ça ? Des remords ! s'indigna-t-elle dans une grimace.

- Ouais ! Mais c'est vrai que tu dois pas bien savoir ce que c'est toi !

- Non mais tu vas pas te mettre à nous faire une crise de conscience, là ! Et tu vas quand même pas tout me mettre sur le dos, je t'ai obligé à rien moi, c'est toi qui voulais récupérer Sara !

- Mais pas comme ça ! Je t'ai laissé me monter la tête avec ton plan de garce, là, mais c'est pas honnête !

- Oh parce que c'est vrai que t'es un modèle d'honnêteté toi ! rigola doucement Carrie.

- Je vais raccrocher Carrie, lui indiqua Jeff. Mais avant je vais te donner un conseil : fais une croix sur le mec de Sara, tu perdrais ton temps. Parce que s'il est tombé amoureux d'une fille comme elle y a aucune chance pour qu'il tombe amoureux de quelqu'un comme toi !

Sur ce, Jeff coupa la communication, laissant Carrie fulminer de rage, seule, devant l'entrée de l'hôpital.

oOo

De retour à l'appartement, Michael trouva une valise bouclée disposée dans l'entrée. Sara était près de la table de la salle, occupée à ranger dans un petit sac tout ce dont elle aurait besoin durant le vol. Il s'approcha.

- T'as mon certificat ? demanda Sara sans relever le nez de son sac.

Elle tendit son bras vers Michael pour qu'il le lui donne mais il préféra balancer le papier sur la table. Surprise par son geste, Sara releva la tête et sa gorge se serra lorsqu'elle se confronta à son regard assombri de colère.

- J'espère que t'en avais profité pour te faire vacciner contre le sentiment de culpabilité, asséna-t-il dans un murmure glacial. À moins que tu sois naturellement immunisée, ce qui expliquerait pourquoi t'as pas eu de mal à me mentir en me regardant droit dans les yeux.

Sara n'eut aucun mal à comprendre ce qui était à l'origine de l'animosité de Michael.

- Qui te l'a dit ? demanda-t-elle dans un souffle presque inaudible.

- Pas toi en tous cas. Que t'oublies de me préciser que la proposition de partir venait de ton ex c'est une chose, mais que tu m'assures que tu seras pas avec lui une fois sur place en sachant que c'est totalement faux, là c'est un mensonge délibéré et… c'est très fort !

- Je peux t'expliquer pourquoi j'ai fait ça…

- Oui. Bien sûr. Mais au nom de quoi je vais les croire tes explications ? … Tu vois, c'est ça le problème. Si t'es capable de me mentir une fois je pars de principe que ça te dérangera pas de recommencer !

- Arrête d'insinuer que je t'ai menti sans mal ou que ça m'a pas dérangé de le faire ! s'écria soudainement Sara. Parce que c'est pas le cas ! Ça m'a tuée d'avoir à le faire figure-toi, mais c'était pour ton bien !

- Oh, c'était pour mon bien ! Toutes mes excuses alors, il faut que je te remercie en fait ! ironisa Michael avec virulence.

- Il faut surtout que tu comprennes qu'avec tout ce que t'as pu me dire, ici et là, je… j'ai compris que t'aurais pas du tout eu envie que je parte avec Jeff, se justifia Sara.

- Évidemment que j'en ai pas envie ! Qui aurait envie de voir sa copine se casser à l'autre bout du monde avec son ex ? Mais si on obtient pas toujours ce qu'on veut il arrive aussi qu'on obtienne contre son gré des choses qu'on ne veut pas ! C'est la vie, c'est comme ça, et faut juste savoir faire avec ! Tu crois… tu crois que je t'aurais pas laissé partir, c'est ça ?

- Si, mais je crois que t'aurais pas bien supporté l'idée et que ça t'aurait fait du mal.

- Et bien grande nouvelle : je suis un grand garçon ! Et le fait que tu partes avec ton ex, je peux gérer parce que je te fais confiance. Mais le fait que tu me mentes sciemment, ça par contre, je peux pas ! Parce que là, je peux plus te faire confiance ! Et là… là ça me fait mal, oui !

Dans le silence pesant qui prit possession de l'appartement, Sara resta quelques secondes à regarder Michael en espérant de sa part un sursaut de compréhension. Mais il restait figé dans sa colère. Elle finit par baisser les yeux et elle attrapa son certificat pour le ranger dans son sac de voyage.

- Je voulais juste que tu souffres pas de me savoir avec Jeff à plusieurs milliers de kilomètres de toi, je pensais bien faire, souffla-t-elle.

- Et bien tu pensais mal !

- T'es injuste, déplora-t-elle en secouant la tête. Tu devrais pouvoir me comprendre, d'après Lincoln t'es le premier à mentir pour préserver les gens…

- Eh ! Mélange pas tout s'il te plaît ! C'est pas de moi qu'il s'agit là ! l'interrompit Michael avec fureur. Et à ce que je sache je t'ai jamais rien caché moi ! Parce que la confiance que tu m'accordes est très précieuse et j'aurais jamais risqué de la perdre ! Je t'aurais jamais rien dissimulé d'important, même les choses difficiles ou désagréables à entendre je te les aurais confiées.

- C'est facile à dire, t'as jamais été en situation de devoir le faire, rétorqua Sara. Sois honnête envers toi-même deux secondes et jure que t'aurais jamais fait le choix de me mentir si t'avais pensé que ça pouvait être mieux pour moi !

Le fixant du regard avec défiance, elle attendit une réponse de sa part mais c'est la sonnerie stridente de l'interphone qui rompit soudainement le silence.

- Merde. Ça doit être le taxi qui attend, marmonna-t-elle en se dirigeant vers l'entrée.

Elle décrocha le combiné de l'interphone et indiqua au chauffeur qu'elle arriverait dans cinq minutes avant de se retourner vers Michael.

- Je… j'ai des engagements, expliqua-t-elle.

Étant donné les circonstances elle était la première à le regretter.

- Je peux pas… annuler mon départ…

- Non. Je sais, répondit Michael. De toute façon c'est sûrement mieux que tu partes d'ici quelques temps.

- Tu m'en veux vraiment alors ? T'es pas du tout disposé à comprendre ni à pardonner ce que j'ai fait ? demanda-t-elle alors qu'elle constatait avec douleur le regard noir de Michael qui trahissait une colère aussi profonde qu'inébranlable.

- Pas dans l'immédiat, non, confirma-t-il. En me mentant de la sorte t'as trahi ma confiance et tu m'as même manqué de respect. Tu pensais peut-être le faire pour mon bien mais tu t'es trompée. Et tu m'as trompé… Je… je suis déçu, lâcha-t-il avec tout le poids que portaient c'est trois petits mots.

Sara baissa la tête et sentit les larmes lui monter aux yeux. S'il y avait bien un sentiment qu'elle ne voulait surtout pas inspirer à Michael c'était la déception.

- Tu vas partir accomplir ta mission, reprit-il. Et moi je vais profiter de ces deux mois pour… digérer tout ça et… je verrais bien ce qu'il en sera à ton retour… Je te souhaite un bon voyage, déclara-t-il enfin avant de tourner les talons pour partir dans son bureau sans plus de considération.

Seule dans l'entrée, Sara écouta les derniers mots de Michael résonner dans son esprit avant d'être prise d'un étourdissement. Elle s'agrippa aussitôt d'une main au portemanteau, plaqua l'autre contre ses yeux et tenta de respirer le plus profondément possible en attendant que le malaise se dissipe. Lorsqu'elle refit surface après quelques secondes, elle entendit une nouvelle fois la sonnerie de l'interphone. Elle attrapa le combiné d'un geste agacé et le porta à son oreille.

- J'arrive tout de suite, indiqua-t-elle avec irritation, d'une voix étranglée par les sanglots contenus qui lui nouaient la gorge.

Elle alla récupérer son sac resté sur la table, le pendit à son épaule, puis elle revint dans l'entrée et s'empara de sa valise avant de sortir de l'appartement. Lorsque la porte se referma derrière elle dans un claquement sonore, elle fondit en larmes. Et au-delà de la tristesse de s'être ainsi disputée avec Michael et de la peur de le perdre, c'était la rage et la colère qui ruisselaient sur ses joues.

Elle était en colère. En colère contre Jeff qui était à l'origine de toute cette histoire. En colère contre la personne, quelle qu'elle soit, qui avait révélé la vérité. En colère contre Michael qu'elle aurait aimé voir plus compréhensif… Mais elle réalisa bien vite que c'était avant tout contre elle-même qu'elle était en colère. Parce qu'elle était la seule responsable de tout ça, de la peine causée à Michael. Elle avait fait le choix réfléchi de lui mentir alors qu'elle savait cette option risquée et désormais elle devait juste… en assumer les conséquences.

Elle essuya ses joues humides d'un rapide revers de la main puis elle se dirigea vers l'ascenseur. Une poignée de secondes plus tard, elle grimpa enfin dans le taxi qui devait la conduire à l'aéroport.

Elle savait que partir dans ces circonstances ne lui assurerait pas le voyage le plus serein qu'il soit. Mais elle pouvait aussi concevoir que Michael n'ait pas envie de la voir pendant quelques temps alors plus rien ne la retenait ici. Et comme il l'avait laissé entendre, elle savait que tout se jouerait à son retour. Néanmoins, tandis que le taxi filait dans les rues de Chicago, elle sortit son téléphone portable de sa poche pour vérifier qu'il était bien allumé. Que Michael pourrait la joindre s'il le voulait. Et elle garda l'appareil dans sa main. Pour ne surtout pas manquer un possible appel.

Dans la salle d'embarquement de l'aéroport, assis sur un des bancs, Jeff fut surpris de voir Sara arriver. Il ne fut en revanche pas étonné de lui constater une mine défaite et des yeux rougis. Sans un mot, sans un regard, Sara vint s'asseoir à côté de lui. Elle jeta ensuite un coup d'œil à sa montre. L'embarquement n'aurait sans doute pas lieu avant une petite demi-heure encore. Elle allait alors attendre en silence, son portable toujours à la main.

oOo

Seul dans l'appartement depuis plusieurs minutes, planté devant la fenêtre de son bureau, le regard perdu sur la ville en contrebas, Michael commença à sentir se dissiper le puissant sentiment de colère qui l'avait sonné quelques instants plus tôt.

Son esprit se libérait progressivement de l'aveuglante fureur qui avait pris possession de lui et il put se mettre à analyser la situation avec un peu plus d'objectivité, de lucidité et… d'honnêteté. Il devait en effet admettre que l'erreur qu'avait commise Sara aurait pu être la sienne. Probablement que si les rôles avaient été inversés, il aurait également fait le choix de lui mentir pour l'épargner, malgré son sincère désir de vouloir tout partager avec elle.

La réaction qu'il avait eue lui avait été dictée par sa seule colère et elle lui parut soudainement démesurée. Il avait cruellement manqué d'indulgence. Et il réalisa rapidement qu'il n'avait pas besoin de deux mois de réflexion. Non, il n'avait certainement pas besoin de deux mois pour se rendre compte que, si bien sûr le mensonge de Sara l'avait blessé, cela n'avait pas été volontaire et son erreur n'était pas la moins pardonnable qui existe.

Il réalisa également qu'elle était sur le point de partir et qu'il n'allait pas la revoir avant deux mois. Et il lui parut soudainement inconcevable de la laisser s'envoler sans lui avoir dit combien il regrettait d'avoir réagi aussi violemment qu'il l'avait fait. Sans lui avoir dit qu'il pouvait bien sûr comprendre les raisons de son mensonge et qu'il pouvait sans doute la pardonner. Sans lui avoir dit que toute cette histoire ne changeait rien au fait qu'il l'aimait plus que tout au monde et qu'il serait évidemment là à son retour.

Il jeta un coup d'œil à la pendule de son bureau. L'avion de Sara ne devait pas décoller avant une vingtaine de minutes encore. S'il ne perdait pas une seconde, et si la circulation lui faisait le cadeau de sa fluidité, il pourrait certainement être à l'aéroport à temps pour la voir une dernière fois avant qu'elle n'embarque.

Il sortit précipitamment de son bureau pour se rendre dans l'entrée, attrapa ses clefs de voiture et quitta rapidement l'appartement. Il se rua sur l'ascenseur qu'il appela en appuyant d'un doigt impatient sur le bouton.

Après une interminable descente vers le parking souterrain de l'immeuble, Michael courut jusqu'à sa voiture. À la sortie du parking, alors qu'il s'apprêtait à s'élancer sur la 15ème avenue, il freina brusquement, réalisant qu'il ne savait pas vers quel aéroport se diriger.

Il attrapa son portable dans la poche de son jeans et appela Lizzie en priant pour qu'elle soit chez elle et lui réponde rapidement. Après deux sonneries, Michael fut soulagé d'entendre sa voix.

- Lizzie, c'est Michael. J'ai besoin d'un renseignement, déclara-t-il d'une voix pressée. Est-ce que tu sais si Sara prend son vol au départ d'O'Hare ou de Midway ?

- Ben… d'O'Hare il me semble, indiqua Lizzie. Mais pourquoi tu…

Michael raccrocha au nez de Lizzie sans lui donner plus d'explications, enclencha sa première et s'engagea sur l'avenue principale en direction du périphérique nord.

Un violent orage avait frappé la ville en fin d'après-midi et le bitume était encore gorgé d'eau. Cela n'inquiéta pas Michael qui écrasa graduellement l'accélérateur jusqu'à passer sa quatrième.

Il filait à toute vitesse dans les larges rues à quatre voies de Chicago et slalomait entre les voitures qui gênaient sa progression. Chaque carrefour était source d'une montée d'adrénaline. Il priait pour que le feu reste au vert, à la rigueur devienne orange, mais qu'il ne passe surtout pas au rouge.

Il entrevit bientôt l'entrée du périphérique au loin. Et il esquissa un sourire en regardant le feu du dernier carrefour qu'il aurait à franchir. La chance semblait avec lui. Le feu était rouge et il allait sans aucun doute passer au vert d'ici à ce que Michael arrive à sa hauteur. Il n'aurait donc pas à interrompre sa course effrénée.

À quelques blocks de là, dans une des rues perpendiculaires à la 15ème avenue, Don Roberts fulminait au volant de son gros 4x4. Il sortait d'une réunion avec d'ex-potentiels clients que l'incompétence de son andouille d'associé avait fait fuir, une fois encore.

Don Roberts conduisait vite d'ordinaire. Mais c'était encore pire lorsqu'il était énervé. Et tandis qu'il roulait à tombeau ouvert sur Fleet Street, il fut pris d'une irrésistible envie de fumer pour tenter d'apaiser sa rage. Il tendit un bras vers le vide-poche du véhicule et il en extirpa un paquet de cigarettes qui lui échappa.

Il poussa un juron. Sans ralentir son allure, il se pencha pour ramasser le paquet tombé devant le siège passager.

Son attention ayant définitivement quitté la route, il ne vit pas le feu passer au rouge.

Lorsqu'il releva enfin la tête, il comprit qu'il ne pourrait pas éviter cette berline noire, que le choc allait être inévitable et, à cette vitesse, particulièrement violent. Dans un réflexe désespéré, Don écrasa son pied sur la pédale de freins. Mais le crissement des pneus fut suivit du vacarme de la taule froissée.

Dans ces situations-là il y a toujours beaucoup de « si seulement ». Si seulement Don Roberts n'était pas affublé du pire des associés que le monde ait portés. Si seulement sa réunion ne s'était terminée avec une demi-heure d'avance sur ce qui était initialement prévu. Si seulement le paquet de cigarettes ne s'était pas dérobé à son emprise. Et si seulement Michael n'avait pas eu à retourner à l'hôpital. Si seulement il n'était pas tombé sur Carrie. Si seulement il ne s'était pas disputé avec Sara…

Mais ils ne font que rendre la réalité des faits encore plus injuste et insupportable.

oOo

À l'aéroport, les passagers du vol 156 à destination de Calcutta étaient appelés à embarquer. Jeff et Sara se levèrent de leur banc d'un même élan. Et tandis que le premier alla se placer au bout la file d'attente qui s'était formée devant l'hôtesse, la seconde regarda une dernière fois son téléphone portable avant de se résigner à l'éteindre et à le ranger dans son sac.

Elle se positionna à son tour dans la file d'attente et se mit à scruter l'ensemble de la grande salle d'embarquement. Elle ne pouvait s'empêcher d'espérer que, comme cela se produit souvent à la fin du film pour les héros de drames romantiques, Michael allait surgir dans l'aéroport à la dernière minute et se précipiter à sa rencontre pour lui dire tout ce qu'elle voulait entendre.

Mais la seule voix que Sara entendit fut celle de l'hôtesse qui lui demandait son billet. Elle le lui tendit puis elle rejoignit Jeff qui l'attendait près de la porte d'embarquement. Avant de la franchir avec lui, elle se retourna une dernière fois pour observer la foule présente dans la salle à la recherche d'un visage familier. En vain. Michael lui en voulait donc vraiment beaucoup.