Tenth a toujours un problème avec les plages. Je me dis que ça laisse prévoir la fin de la saison 2. Et pour ceux qui voudraient le rejoindre, Shouaï est une planète interdite par le décret 8019-V de la convention des risques biologiques. Désolée de vous décevoir.
Mais bonne lecture tout de même.
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Trois mois plus tard…
Son dos brûlait, son nez pelait et il avait besoin d'un bon rasage.
Le Docteur était sans Tardis, sans tournevis sonique et le seul vêtement qu'il avait pu récupérer du désastre était une Converse et sa chemise et la chemise avait fini en pansements de fortune après une rencontre particulièrement peu charmante avec un skaï en vadrouille. Encore heureux que le caleçon ait été suffisamment serré pour rester en place.
Clic lui avait sauvé la vie en promettant de revenir le chercher, mais le Docteur l'attendait encore.
La première heure, il avait regretté de ne pas avoir un parasol et il s'était rongé les sangs à propos de Rose.
La seconde heure, il avait commencé à arpenter la plage avec impatience.
La troisième heure, il s'était mis à se parler à haute voix.
La quatrième heure, il avait compris que s'il continuait ainsi, il deviendrait fou. Il s'était alors laissé tomber sur le sable et avait essayé d'être patient et d'envisager les choses calmement, rationnellement. Il était le Docteur, il trouverait une solution. Il y avait toujours une solution, pas vrai? Mais cette fois…
Il avait brièvement envisagé de quitter l'île à la nage, mais pour aller où? La planète entière était un océan à part quelques îlots dispersés et probablement tout aussi inconfortables que le sien. Les skaïs rôdaient tout autour et impossible de fabriquer un radeau. Il y avait quelques arbustes dévorés par le sel et le plus résistant avait été transformé en harpon.
La seule tentative qu'il avait faite pour jouer les pêcheurs de brousse avait tourné à la bataille quand un skaï s'était montré intéressé à lui. Il avait failli s'enfuir avec sa jambe plutôt qu'avec le poisson que le Docteur avait pris. Au final, il avait été très chanceux.
C'est pourquoi le Docteur rêvait de milkshakes et de crème-glacée à la banane tout en s'occupant des douzaines de petits crabes qui trouvaient refuge sur l'île, qui se trouvait à être une des rares surfaces terrestres. Il n'avait pas faim, mais les repas manquaient cruellement de variété.
Le reste du temps, il rêvait de Rose. Elle occupait une grande part de ses pensées. Une infime partie de son cerveau était occupée à analyser tous les facteurs qui lui permettraient de trouver une solution pour la rejoindre. Le reste était occupé à penser à elle. Stupide Docteur, reconnais au moins la vérité! D'accord. Il fantasmait sur elle.
Son image devenait de plus en plus belle. Sa voix couvrait le ressac. Ses sourires lui chaviraient les cœurs et lui faisaient oublier que le soleil tapait dur. Le moindre souvenir prenait une netteté et une conation qui dépassait l'émotion du passé. Il se rappelait les événements les plus récents et rejouait chaque seconde avec des répliques et des réactions différentes. Il parlait à Rose comme si elle était présente ou comme si elle pouvait l'entendre. Il devenait peut-être fou, mais il s'en fichait.
Il s'inquiétait mortellement pour elle. Elle était une sirène donc elle pouvait survivre n'importe où sur la planète, mais elle ne connaissait pas leur culture. Elle n'avait jamais eu besoin de s'intégrer à des habitudes, à des significations sociales, en tout cas, pas à long terme. Quand ils s'immisçaient dans une situation, ils avançaient au bluff et sous le coup de l'excentricité. Le fait que le Docteur ait toutes les réponses (en apparence) et qu'il prenne naturellement le contrôle des choses empêchaient de poser des questions trop poussées. Au pire, au lieu de répondre, ils fuyaient ou disparaissaient pour une autre aventure. Et il y avait toujours les papiers psychiques pour passer toutes les barrières des autorités. C'est fou comme le titre de ministre, d'inspecteur ou de général en chef pouvaient faire taire les plus récalcitrants! Ils n'avaient pas besoin d'apprendre les ficelles ou les termes particuliers à un groupe, de s'incruster dans un univers. Ils n'appartenaient à aucun endroit en particulier.
Et maintenant, elle était bloquée avec des sirènes, des skaïs, des baleines géantes, des femmes-pieuvres ou chauve-souris et dieu sait quoi encore.
Et puis, les heures étaient devenues des jours, les jours des semaines et les semaines des mois.
Il pouvait maintenant s'enorgueillir d'une collection d'animaux sculptés dans des cailloux, de mosaïques en carapaces de crabes et de cals sur les doigts et les orteils. Il avait aussi poussé et creusé un banc de sable, de façon à se faire une plate-forme hors de portée des crabes et pouvait dormir sans retrouver un camarade à pinces en train de trotter sur lui.
Et puis, un matin, il se passa enfin quelque chose. Une partie de la plate-forme s'était affaissée durant la nuit et plusieurs crabes essayaient de se faire un tartare à la gallifreyenne. Le Docteur sursauta et brossa avec un geste de dégoût les crustacés. Il avait déjà quelques blessures légères mais, en effleurant l'arrière de son épaule, il trouva une marque de piqûre.
Les crabes ne piquaient pas et rien sur l'île n'était susceptible de la provoquer.
Il ne pu s'empêcher de sourire. Alors l'île n'était pas si isolée en fin de compte. Quelqu'un venait de façon suffisamment discrète et lui trouait la peau avec une aiguille.
Il examina soigneusement son corps et trouva d'autres marques discrètes : quelques-unes sous ses cuisses, d'autres dans son dos, certaines à l'arrière de ses bras. Toutes en des endroits invisibles ou auxquels il ne portait pas attention.
Il comprit qu'il n'avait pas été complètement seul depuis des mois, car il cicatrisait très rapidement. S'il était capable de trouver une dizaine de minuscules points rouges, un humain normal se serait retrouvé avec dix fois plus de traces. Autrement dit, à chaque nuit, il recevait un ou plusieurs visiteurs et il n'était absolument pas question de crabes dans cette histoire!
Il remercia les crabes en les épargnant pour son déjeuner, mais il ne leur promit rien pour le dîner.
Il prépara donc l'île et attendit, sans en avoir l'air.
Il ouvrit les yeux d'un seul coup en entendant le crissement des mosaïques en miettes de carapaces de crabes. Il avait créé de nouveaux motifs et il était impossible d'atteindre sa plate-forme sans en détruire une partie. S'il avait été drogué par un gaz, il aurait au moins obtenu un indice à partir des traces laissées par son visiteur. Il s'était placé de biais et à plat ventre, la tête posée sur ses bras croisés. Ses yeux restaient donc dans l'ombre et personne ne pouvait savoir s'il les gardait fermés ou s'il espionnait discrètement entre ses cils.
Les heures de la nuit s'écoulèrent rapidement. Et puis, enfin… Il entendit un très léger bruit d'éclaboussures, puis un glissement sur le sable. Son visiteur grogna et une vive mais brève lumière fit ciller le Docteur. Les craquements de la mosaïque et l'importance de rester immobile l'obligea à mettre de côté l'impression de familiarité que lui donnait cette lumière. Le sable crissa et les pas se rapprochèrent. La démarche était légère. Il n'y avait qu'une personne. Il aperçut deux pieds nus. Des pieds de femme.
Des pieds? Cela éliminait les sirènes, les Natifs, les femmes-crocodiles, les chauves-souris mutantes et…
Elle se penchait sur lui. Il devinait la seringue dans la main de sa visiteuse et un objet brillant accroché autour de son cou. Un sifflet? Il se donna un élan et se retourna d'un seul coup, saisissant le poignet de la femme d'une main et arrachant le petit objet argenté de l'autre - pas un sifflet. Il était prêt à tout.
Mais pas à ça.
Des yeux verts, une chevelure blonde coupée bien trop court et un air totalement désemparé et effrayé. Elle avait peur de lui.
« Rose ? »
Elle lâcha la seringue et s'enfuit, plongeant dans l'océan. Après quelques secondes, la même lueur colora l'eau et tout disparu. La nuit retrouva sa tranquillité, si ce n'est que les mosaïques étaient brouillées et que le Docteur ne savait pas s'il allait hurler ou vomir.
Le Docteur savait maintenant pourquoi la lueur était familière.
Il fixa longuement l'endroit où Rose avait disparu. Il s'en faisait encore plus pour elle maintenant.
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« Il t'a vue. Eh bien, nous avions de la chance jusque-là qu'il soit si distrait. Est-ce que tu as pu faire le prélèvement? »
« Non. Je suis désolée. »
« Nous faisons tout cela pour toi, Rose. Nous ne pouvons pas avancer sans sa coopération. Il sera méfiant désormais et il serait trop dangereux de le laisser là-bas. Il va falloir procéder autrement.»
« Pourquoi est-ce qu'il ne m'a pas attaquée? Tu avais dit qu'il était dangereux! »
« Tu t'es sauvée rapidement, non? Une fois dans l'eau, il ne pouvait plus rien t'arriver. Quoi? Pourquoi fais-tu cette tête? »
« Il a dit mon nom. Comme s'il me connaissait. »
« Impossible. À moins que tu m'aies menti et qu'il t'aie vue auparavant. »
« Il était toujours endormi et je vaporisais le gaz que tu me donnais pour plus de sûreté. »
« Et pourquoi tu ne t'en aies pas servi? »
« Il m'a pris par surprise! Il me l'a arraché. »
« Je t'avais dit de le garder dans ta main dès que tu étais sur l'île! »
« Je sais. Je suis désolée. »
« Nousenverronsdesgenslechercher. »déclara Adara avec fermeté. « Ilapeut-êtreeudescontactsaveclaCinquièmeColonne. »
« Des espions? Je ne comprends pas. S'il était au courant, pourquoi ne m'a-t-il piégée que cette nuit? »
« Il y a sans doute un plan désormais. Maudits espions. Je vais le faire chercher immédiatement. »
« Mais tu as dit qu'il ne survivrait pas ici à moins de s'adapter. Et il ne peut pas s'adapter. »
« Nous avons une nouvelle version de notre rétrovirus prête à être testée. »
« Mais… »
« Mais quoi? »
Rose reconnu le ton et sut qu'il ne ferait pas bon de contrarier un peu plus Adara.
« Rien.Merci,Adara. »
Adara donna les ordres et Rose s'éloigna. Elle ne faisait pas partie des brigades combattantes. On ne ferait pas appel à elle pour une tâche agressive. C'était uniquement à cause de ses capacités inexplicables que Rose avait été choisie pour aller sur cette île. Elle seule, à ce jour, était sortie vivante de la procédure donnant le pouvoir de passer de la mer à la terre en un clin d'œil. Les autres devaient choisir entre les nageoires ou les jambes et cette dernière option n'était pas réversible. Pas Rose. Mais elle était la seule, même si Adara lui jurait que ce n'était qu'une question de temps avant que leurs recherches et leurs essais portent fruits.
Ses parents étaient morts très jeunes et il ne lui restait plus qu'Adara sans qui Rose aurait été bien désemparée. Adara s'occupait d'elle et la défendait quand elle se montrait maladroite, expliquant patiemment aux autres que les effets des multiples traitements lui causaient des trous de mémoire. Adara la rassurait et l'écoutait. Adara était une vraie sœur. Pourtant, en la quittant, Rose enferma ses pensées au plus profond de son être, car elle n'aurait jamais osé avouer à sa sœur adoptive le sujet de son introspection et Adara possédait l'esprit le plus sensible de tous.
L'homme de la plage aux crabes. Elle repensait à cette seconde où il l'avait surprise, à cet instant où il avait prononcé son nom, au contact sur son poignet. Elle avait obéi aux instructions d'Adara et avait fui. À présent, elle le regrettait. Il n'avait pas semblé méchant, même si sa poigne était vigoureuse. Elle aimait les dessins qu'il avait faits sur le sable. Et quand il l'avait vue, quand il avait parlé, quelque chose en Rose avait remué. Comme si quelque chose d'enfermé s'était rendu compte des limitations de sa prison. C'était absurde, car Rose avait tous les océans du monde pour nager. Est-ce que ce n'était pas suffisant? Certes, c'était absurde et insensé. Tout comme l'impression de connaître l'homme. Maudits trous de mémoire! Même si elle l'avait connu, elle l'avait oublié. Peut-être que cette impression de déjà-vu était simplement née de la répétition de ses visites?
Depuis les deux derniers mois, comme il dormait en plein centre de l'île et sur une légère élévation de terrain, les sirènes ne pouvaient plus se traîner jusqu'à lui sans souffrir le martyr et sans laisser de traces très visibles. Rose s'était portée volontaire à la suggestion d'Adara. Elle affirmait que c'était une distraction sans trop de dangers pour oublier les inconvénients des séances d'examen des médics. Ainsi, toutes les nuits, elle se rendait là-bas, prélevait un échantillon de sang ou lui injectait le produit qui lui donnait Adara ou les médics. Elle balayait ses pas et la marée et les crabes recouvraient le reste.
Jusqu'à maintenant, il ne s'était rendu compte de rien. Pourquoi cela avait-il changé? Est-ce qu'il s'était rendu compte de sa présence ou bien des marques de piqûres? Si c'était les marques sur sa peau, Rose n'était pas responsable. Il était déjà incroyable qu'elles disparaissent si rapidement. S'il s'était rendu compte de sa présence… Rose avait un peu tardé à retourner à la mer lors de ses dernières visites. Peut-être que, malgré le gaz anesthésiant, il avait perçu ces visites… Rose se sentait coupable sans aucune raison valable.
Adara travaillait pour que tout leur peuple puisse un jour choisir entre les nageoires et les jambes et ne plus jamais être dépendants de leur environnement. Mais sa sœur lui avait également révélé qu'elle mettait autant d'efforts à son ouvrage dans l'intérêt de Rose, pour essayer de lui donner une famille avec le même don.
« Tu es seule pour l'instant, ma chérie, mais bientôt… Il suffit de trouver un ADN compatible. »
Rose songea incongrument que, peut-être, l'homme de la plage aux crabes était compatible. Mais c'était là une autre absurdité. Il n'appartenait même pas à ce monde. Adara le lui avait dit. Il était arrivé d'ailleurs et son vaisseau s'était crashé. Il n'avait dû qu'à un coup de chance incroyable de trouver cet îlot et de ne pas se faire dévorer par les skaïs.
« Rose,nousavonsbesoindetoiaulabo. » projeta Bérima.
« Quoi?Encore?Oh… D'accord,j'yvaistoutdesuite. »
Elle se glissa dans l'un des tunnels du Voyageur et déboucha dans le labo qu'Adara avait réservé au projet. Le médic lui indiqua la bulle d'isolation et Rose y nagea avec répulsion. La bulle la faisait ressembler à une gélule géante, juste de la bonne taille pour les Natifs. Rose retint un frisson : c'était tellement plus petit à l'intérieur!
« Allez-y,docteur,jesuisprête. »
La voix d'Adara, douce et réconfortante, lui parvint : « Ilnefautpasdiredocteur,machérie,cesontdesmédics. »
« Pardon, Adara. »
Adara retint un soupir d'exaspération, qui n'aurait fait que révéler à Rose que ce n'était pas la première fois qu'elle faisait cette erreur. Encore heureux que sa mémoire ne retrouve le terme qu'au moment où elle était dans le cocon isolant. Si elle le retrouvait ailleurs…
Rose frissonna quand le médic mit en marche le bras mécanique. Une pince double se referma fermement sur son torse pour l'immobiliser. Les doigts de métal étaient froids et durs. Elle les détestait.
« Vousdevezvraimentfaireuneautreponctiondansmacolonne?C'est… douloureux. »
« Illefaut,Rose. » dit Adara sur un ton compatissant. « Tiensbonetnebougepas.»
L'image d'une boîte bleue mystérieuse Et pourquoi s'accrochait-elle avec tant de constance sur le terme archaïque de docteur plutôt que sur le vrai titre de médic?
« Adara?Pourquoiest-cequ'ilnefautpasdiredocteur? »
« Je te l'ai dis ma chérie, c'est un médic. Il n'y a pas de docteur ici. C'est du passé. Tu as confiance en moi, non? Tout va bien aller. »
Rose serra les dents et endura la douleur.
Adara sourit et passa un écran au médic. Ce dernier hocha la tête et commanda une injection de drogue supplémentaire. Rose fut reconnaissante que la douleur se fasse plus lointaine, mais la boîte bleue clignota dans sa mémoire avant de disparaître à son tour. Elle ne put s'empêcher de penser qu'elle venait d'oublier quelque chose de très important.
« Adara… »
« N'aiespaspeur,Rose,jesuislà.Jeseraitoujourslà. »dit la sirène avec calme.
Rose tourna lentement la tête vers sa sœur, éprouvant une curieuse et profonde déception à ne pas voir un menton pointu sous une paire d'yeux noisette et des cheveux savamment ébouriffés. Pourquoi imaginait-elle ces traits? Elle n'avait jamais vu un tel visage. Et elle ne s'expliquait pas la sensation d'avoir été abandonnée alors qu'on veillait si bien sur elle.
