Xin Chao. Merci tout le monde pour votre soutien.


Chapitre 21

Je suis terrifiée. Ma respiration est légèrement sifflante tandis que je scrute le spectacle de la nuit infinie de l'espace au travers du hublot de la capsule. Cette vue me donne une idée très précise de notre statut de poussière au milieu de cette immensité. Les quelques étoiles qui scintillent ça et là, et la timide veilleuse de notre engin suffisent à peine à dissiper les ténèbres qui nous enveloppent.

Autour de moi, l'intérieur de la Capsule est définitivement étriqué. C'est comme un cocon étouffant. Végéta et moi avons essayé de nous installer de toute sorte de manière mais aucune ne nous donne une sensation plus confortable que l'autre. Toutes ces tentatives désespérantes nous ont finalement résignés au manque d'espace.

Il n'y a pas de place pour deux, nous n'avons pas d'autre choix que de nous entasser l'un sur l'autre et il nous faut accepter cette impression oppressante de confinement. Sauf que je sens imperceptiblement, graduellement, implacablement que mon esprit commence à se rebeller.

Ma tête repose sur l'épaule de Végéta derrière moi et je me force à me concentrer sur la vue qui s'offre au travers du hublot. A côté de moi, j'entends Végéta qui manipule la console. Il doit chercher une destination. De là où je suis, je ne peux rien voir.

- Est-ce que…

- Tais-toi, coupe-t-il.

Je tourne les yeux vers lui pour le fusiller du regard. En réponse, il pointe simplement du doigt la jauge d'oxygène intégrée dans la paroi au-dessus de lui. L'air. Je comprends. Il faut éviter de parler pour ne pas gaspiller d'air. Son geste me rappelle la menace de manquer d'air. J'ignore totalement combien de temps les réserves pourraient nous permettre de tenir à deux. Une heure ? Une journée ? Aucune idée. Je ne peux même pas demander. Mais peut être vaut-il mieux ne pas savoir.

Toujours est-il que cette préoccupation, que j'avais oubliée, s'ajoute à l'inconfort de la promiscuité et agite mon esprit un peu plus.

J'écoute la respiration calme de Végéta dans le silence feutré de notre sarcophage commun. Je sens sa chaleur, son odeur, sa transpiration. Cette proximité est suffocante, un sentiment de panique sournoise monte en moi et je l'empêche du mieux que je peux de prendre trop d'ampleur.

Je suis quasiment incapable de bouger et le moindre geste génère un frottement, une chaleur, un besoin d'air insupportable. Mes nerfs se tendent et ma respiration s'accélère malgré moi. Je m'efforce à continuer de scruter l'espace à l'extérieur de la Capsule, j'essaye de me projeter mentalement dans cette immensité sans limite pour apaiser mon anxiété croissante. Malgré tout, mon esprit ne cesse de rappeler avec insistance à mon corps qu'il est prisonnier, et une envie irrépressible de gigoter commence à naître en moi. Je ne vais pas tenir plus d'une heure avant d'éclater en crise de nerf.

Je ne suis pas claustrophobe en temps normal, mais le stress de ces dernières heures fait bouillonner mon adrénaline et mes pensées dérivent vers l'idée d'être emmurée vivante. Je vais mourir étouffée, broyée dans si peu d'espace.

Subitement la main de Végéta se pose sur ma gorge. Son contact me ramène brutalement à la réalité. Sa peau est plus fraiche que la mienne étrangement et ça me fait tressaillir. Son visage est tourné vers le mien et si proche que je sens son souffle à chaque respiration. Ça pourrait sembler sensuel, ça ne l'est pas. C'est juste… oppressant, asphyxiant. J'ai envie de hurler à pleins poumons. Son corps contre le mien est comme une griffe possessive, avide et entêté. Je me raidis un peu plus et je me retiens tout juste de me débattre.

Nos yeux se croisent. Les siens affichent une sérénité qui contraste violemment avec mon agitation. Ils semblent aussi froids que mon sang est brûlant.

N'y tenant plus, j'agrippe sa main sur mon cou pour tenter de la repousser. Il m'attrape le poignet de sa main libre, générant une sorte de cage autour de moi. « Calme-toi » murmure-t-il.

Sa voix est un frottement rauque légèrement autoritaire. Je ferme les yeux et j'essaye, comme il me le suggère, de me détendre. C'est difficile. A part mon visage et mes épaules, la moindre parcelle de mon corps est collée, soit contre le sien, soit contre les parois de la Capsule et l'impression d'être prise dans une gaine de métal et de chair reprend le dessus. Je lâche un hoquet nerveux. J'ai besoin d'air.

Je sens ses doigts remonter le long de mon cou et caresser doucement ma joue, comme s'il essayait de me consoler de quelque chose. Le mouvement paresseux de sa main sur mon visage me rassure légèrement et je décale ma tête plaquée contre son épaule pour lui faire face un peu mieux. Sa main libre n'a pas lâché mon poignet rebelle et j'ai l'impression que, s'il le fait, je vais à nouveau essayer de me débattre et de m'éloigner de lui.

Un choc subit dans la coque me fait sursauter violemment et j'inspire avec terreur. Il me plaque alors fermement contre lui pour m'empêcher de bouger plus. Je me mets à trembler de manière incontrôlable et je ne peux m'empêcher de demander avec panique.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Une petite météorite sûrement. Tout va bien, chuchote-t-il à mon oreille.

Mais mon cerveau rejette cette réponse rassurante. Je suis convaincue qu'il me ment. Tout va mal, tout va mal et on va mourir, asphyxiés ou pulvérisés, mais on va crever, c'est sûr. Je commence à tenter de me tortiller de nouveau. Il m'immobilise avec force en maintenant mon buste de l'une de ses paumes tandis que son autre main, qui tient toujours mon poignet, force mon bras à rester sagement allongé le long de ma cuisse. Mon autre bras est coincé entre son corps et le mien.

Je sonde ses yeux avec affolement. Son calme m'apaise un peu. Il est préoccupé mais je suis trop nerveuse pour m'en rendre compte tout de suite.

- Je vais te lâcher, reste tranquille, d'accord ? souffle-t-il.

Je hoche la tête docilement, rassurée d'être libérée de son entrave qui s'ajoute au confinement suffocant de mon espace vital. Je ne sais pas ce qu'il fait. Il étend le bras et prend quelque chose dans le compartiment mural derrière moi. J'entends un petit bip et, lorsqu'il ramène sa main dans mon champ de vision, il tient un petit masque en plastique. Je ne comprends pas tout de suite.

- Tu dois te détendre, tu ne tiendras pas, annonce-t-il à mi-voix.

Quand je réalise qu'il s'apprête à positionner le masque sur mon nez, un accès de panique me submerge à nouveau et cette fois-ci tout mon corps réagit en se débattant violemment.

- Arrête ! Arrête ça ! ça sert à rien ! rugit-il.

J'entends sa voix, je saisis le sens de ses mots. Je sais que je n'aurai pas plus de place en ruant de coup de pieds et de coup de poings mais mon corps refuse de m'obéir. Dans un instinct qui m'échappe totalement, il veut être libre, il veut de l'air, il veut s'extraire de cette capsule ridiculement minuscule. La rage a saisi chacun de mes muscles, remontant chacun de mes nerfs. Végéta renonce à me raisonner. Comme il n'a qu'une main de libre pour me maîtriser, il fait tout simplement rouler son corps sur le mien jusqu'à me contenir sous son poids. D'un geste habile, il positionne le masque sur mon nez et ma bouche.

Je le fixe avec incompréhension, les yeux pleins de larmes. Je sens les battements de nos deux cœurs jusqu'au fin fond de mon être, j'ai l'impression qu'on a fondu dans un seul, nos odeurs, notre chaleur, je ne sais plus ce qui est à moi, ce qui est à lui. Sauf ses yeux noirs et luisants, graves, concentrés, incroyablement raisonnables face à ma folie. Ça c'est lui.

Peu à peu, je me sens engourdie. Mes paupières sont lourdes et ma vision se trouble légèrement. Mon corps semble coulé dans du plomb subitement sans que je ne ressente plus aucun besoin de bouger. Les larmes ont dévalé mes joues lentement et silencieusement. Il retire le masque doucement.

Je respire plus normalement, je ne tremble plus.

- Je suis… Désolée…

Je m'entends prononcer ces mots dans le brouillard de mes pensées. Il hoche la tête et repose le masque. Puis il se soulève enfin pour libérer à peu près mon corps de son emprise. Il ajuste à nouveau une position plus tenable dans le siège censé recevoir l'unique passager de la Capsule. Je le laisse passivement me repousser et me ramener vers lui. Je me sens complètement vaseuse, le contact serré ne me dérange plus autant. Je laisse ma tête retomber contre son épaule avec fatigue et la somnolence m'envahir doucement.

Je suis réveillée par une secousse brutale. Je sursaute aussitôt dans un spasme de panique. L'étroitesse des lieux se rappelle aussitôt impitoyablement à moi et je me cogne la tête contre la paroi. La main de Végéta m'agrippe par le col de ma combinaison et me plaque fermement contre le siège. Je tourne des yeux affolés ver lui. Ses traits sont crispés. Il est en sueur. Il fait trop chaud ici et je m'aperçois que je ne suis pas plus fraîche que lui. J'ai soif.

Les parois de la capsule vibrent anormalement contre moi.

- Qu'est-ce qui se passe ?

Ses yeux noirs se posent enfin sur moi. Il a les dents serrées et ne réponds pas, mais je lis la préoccupation dans son regard. Combien de temps j'ai dormi ? Pourquoi il ne me répond pas ?

- Végéta ! Où sommes-nous ? Réponds-moi ! Qu'est-ce qui se passe ?

Un second choc m'interrompt et, alors que je veux répéter ma question, je m'aperçois que je manque d'air. J'ouvre la bouche pour respirer mais il n'y a rien qui alimente mes poumons. Je suffoque en m'attrapant la gorge avec incrédulité. J'essaye encore d'inspirer. Deux fois, trois fois. Plus d'air. Mon corps commence à devenir fébrile, c'est la dernière chose à faire.

Quand je lève les yeux vers Végéta, il a attrapé un masque et le maintient sur son nez. L'oxygène de réserve. Il me fixe, sourcils froncés.

Est-ce qu'il ne va pas m'aider ? Je n'ai même pas le temps de chercher la réponse, subitement, la liberté de mouvement, que j'ai appelée de mes vœux depuis tout ce temps, s'offre à moi. Subitement, je peux tendre mes jambes et même écarter mes bras. Parce que la capsule s'est disloquée et part en lambeaux sans que j'aie compris ni pourquoi ni comment. Je flotte au milieu de l'espace en observant avec incrédulité les débris de la capsule qui se détachent les uns des autres pour dériver mollement loin de nous.

J'agrippe Végéta par réflexe et je le fixe avec ahurissement l'espace glacial autour de moi. Par chance, j'ai encore la combinaison étanche que j'ai enfilée pour faire les réparations mais ça ne suffit pas à me protéger complètement de la température polaire qui mord mon corps.

Je vais sûrement geler jusqu'aux os en quelques secondes, mais ça n'a pas vraiment d'importance parce que mon cerveau privé d'air commence à brouiller ma vision et mes idées. Je ne vois plus Végéta, tout est sombre, terriblement obscur. La sensation de froid est très lointaine.

Et puis je mets un moment à me rendre compte que je respire à nouveau. L'air. Il passe dans ma bouche et jusqu'à la dernière bronche avide de mes poumons. Il repart et il revient dans un mouvement qui accompagne le battement de mon cœur qui, étrangement, ne s'est pas arrêté.

J'entrouvre les yeux et je croise aussitôt ceux de Végéta, imperturbables, graves. D'une main, il applique le masque sur mon nez. J'agrippe son poignet pour le maintenir plus fermement. Je veux respirer, j'en ai besoin. Il me retient fermement contre lui et nous flottons au milieu du vide de la nuit.

Je m'aperçois que je n'ai pas froid. C'est lui. Il y a une chaleur luminescente qui irradie de son corps et m'enveloppe.

Il retire doucement le masque et j'essaye instinctivement de le retenir. J'abandonne presque aussitôt. Lui aussi a besoin de respirer. Et moi j'ai besoin de lui.

Je scrute l'espace autour de nous. Il y a un engin au loin. Il me paraît loin. C'est un vaisseau armé saïyen, un peu plus grand que les engins de la horde. Végéta l'aperçoit aussi. Il impulse alors un mouvement vers lui.

Je me serre contre lui, inquiète d'être séparée de lui sous l'effet de la vitesse. Je ne sais pas ce qu'il fait, je n'ai aucune envie de rejoindre un vaisseau ennemi, même si c'est notre seule planche de salut pour l'instant. Evidemment, la minuscule réserve d'oxygène ne nous permettra pas d'atteindre une planète, d'ailleurs il n'y en a aucune en vue. Mais si on rejoint les saïyens, il est certains qu'ils m'élimineront. Le roi avait l'air prêt à donner sa chance à son fils, mais en ce qui me concerne, ses instructions étaient sans appel.

Pourtant, Végéta se dirige vers le vaisseau sans l'ombre d'une hésitation. Pense-t-il pouvoir plaider ma cause d'une manière ou d'une autre ? Tente-t-il sa chance sans vraiment réfléchir à mon sort ?

Il plaque à nouveau le masque sur mon nez et j'inspire avec soulagement. J'ai la tête qui tourne et je regarde le vaisseau qui s'approche de nous sans vraiment réagir. Une trappe s'est ouverte déjà dans son flanc et je comprends que c'est pour nous. C'est pour nous.

Le masque repart et on y est presque, Végéta pique tout droit dans ce trou de souris prêt à nous cueillir. Je crispe inconsciemment mes doigts sur sa peau. J'ai froid maintenant, malgré son aura de chaleur. L'inquiétude s'insinue en moi tandis que nous nous engouffrons dans un tunnel obscur creusé dans la paroi du vaisseau.

Nous émergeons bientôt dans une salle gigantesque où stationnent de plus petits engins, en tous points semblables à ceux de la horde qui nous a pourchassés. Il y a de l'air ici. Derrière nous, à mesure qu'on a remonté le tunnel, des portes se sont refermées les unes après les autres, nous coupant toute possibilité de retour en arrière.

Le hangar où nous venons d'entrer est illuminé et un groupe de saïyens nous observent silencieusement depuis ce qui semble être une aire d'envol et d'atterrissage d'engins spatiaux. Végéta se pose devant eux sans hésitation.

Mes pieds touchent enfin le sol et je fais aussitôt un pas en arrière. Végéta est essoufflé. Il dévisage les quatre saïyens devant lui. Ils le fixent en retour, sans un mot. Ce sont des officiers.

Végéta laisse nonchalamment tomber la réserve d'oxygène. Quand elle percute le sol, son bruit métallique résonne dans l'immense espace du hangar.

J'ai prudemment reculé dans l'ombre de Végéta. Les yeux des autres saïyens se sont posés sur moi avec une hostilité évidente et mon sang se fige.

Après un moment de flottement, ils finissent par mettre un genou à terre en baissant la tête. Ils saluent leur prince. Ma bouche s'ouvre sous le coup de la stupeur.

Mes yeux vont de Végéta aux saïyens, des saïyens à Végéta.

- Ce sont… tes alliés ?

J'ai murmuré sous le coup de l'étonnement. Il tourne la tête vers moi avec un demi-sourire.

- Je les ai prévenus avant de quitter le vaisseau, ils sont venus nous chercher, explique-t-il triomphalement.

Je hoche la tête avec scepticisme. Ils ne m'inspirent pas plus confiance que les autres, malgré tout.

- Altesse, commence l'un d'entre eux, la horde quadrille les environs nous avons dû descendre plusieurs de leurs patrouilleurs, dont celui qui a tiré sur votre capsule. Les lieux ne sont pas sûrs et il faudrait rentrer le plus vite possible à Ohms.

Végéta croise les bras avec assurance. Il a repris son souffle et semble revêtir à nouveau le rôle du Prince autoritaire. Son rôle. Le revoilà. Ma méfiance s'éveille aussitôt et je ne suis pas vraiment convaincue qu'il y ait lieu de se sentir rassurée à cette minute.

- Avez-vous trouvé l'autre capsule ? demande Végéta.

- Non, Altesse, répond le même officier, il y a malheureusement de forte chance pour qu'elle ait été abattue.

- Gokû !

Je porte ma main à ma bouche. Gokû aurait été abattu par les engins de la horde ? Je ne peux pas y croire. Les officiers sont toujours en génuflexions mais ils ont levé simultanément les yeux vers moi avec des mines sévères.

Ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas ce que je fais là. Ils ne comprennent pas que leur Prince m'ait sauvée. Ils ne comprennent pas que j'ose lui parler, que j'ose prononcer un mot en sa présence sans y être invitée. Je connais leurs codes, je sais exactement ce que je représente pour eux. Rien. Pas grand-chose en tout cas.

Ma présence et mes réactions leur paraissent extraordinaires, déplacées. Je suis sûre qu'il me trouve irrespectueuse même, et je jurerai qu'ils se demandent pourquoi leur Prince m'accorde tant d'indulgence. J'arrive à lire tout ça dans le simple froncement de leurs sourcils et dans leurs mines sévères.

Végéta me jette un furtif coup d'œil et d'un signe de tête autorise ses sujets à se relever.

- Tant pis, grogne-t-il, rentrons alors.

L'un des officiers, celui qui a parlé et qui semble être le chef, lui ouvre la voie tandis que toute la troupe s'éloigne vers les couloirs intérieurs du vaisseau. J'hésite un instant à les suivre mais je finis par m'engouffrer derrière eux, à distance.

Il y a quelques soldats de base qui circulent dans les corridors. Ils se raidissent en baissant docilement la tête sur le passage de leurs supérieurs. Végéta mène une discussion animée en saïyajinn avec le chef. Les autres les suivent de près silencieusement et je marche un peu plus loin derrière eux d'un pas mal assurée.

Les regards suspicieux des saïyens me rendent nerveuse et les souvenirs enfouis de mes années de captivité ressurgissent un à un dans mon esprit, faisant naître en moi un sentiment irrésistible de peur et de méfiance. C'est comme un retour en arrière. Je ne suis pas une de leurs esclaves, mais je ne suis pas la bienvenue non plus. Je suis vulnérable. Et Végéta semble avoir oublié ma présence déjà.

Je repense à Gokû. Je refuse de croire qu'il est mort. Ils ne l'ont pas retrouvé mais il n'est peut-être pas mort. L'espace est si vaste. Ce qui est sûr en tout cas, c'est que, si ça devait mal tourner, il ne va pas apparaître pour me sauver la mise cette fois-ci.

Nous arrivons à une sorte de salle de réunion, mais, alors que je m'apprête à entrer à la suite des saïyens, un soldat m'en empêche en me barrant rudement le passage.

- Pas toi, grogne-t-il.

Je déglutis péniblement et réunis du mieux que je peux mes souvenirs de saïyajinn.

- J'accompagne le Prince.

Je vois l'étincelle d'incrédulité qui s'allume dans ses yeux. Il m'attrape par le col et me tire à l'intérieur de la pièce.

- Altesse, que faisons-nous de ça ? demande-t-il à Végéta qui est en train de se servir un verre.

Il lève les yeux vers moi. Je le fusille du regard. Va-t-il laisser ses larbins me traiter comme ça ? Je fulmine intérieurement. Il doit lire la colère sur mon visage et il a l'air aussitôt amusé.

- Donnez-lui à manger et un endroit pour se reposer en attendant qu'on arrive, répond-t-il avec un demi-sourire, et faites attention, c'est une terrienne, elle est fragile.

Il a ce ton moqueur qui m'horripile. Tous les officiers me fixent avec froideur et désapprobation. Ils ne me lâchent pas des yeux jusqu'à ce que j'aie quitté la pièce. Je me défais de la griffe du soldat avec agacement. Je déteste être ici au milieu de ces dégénérés mais j'ai conscience que, dans l'immédiat, la seule autre alternative serait d'être morte.

Je me contente donc de ce que j'ai. Je prends place au milieu de ce qui semble être la cantine des soldats. C'est une grande salle octogonale dans laquelle s'alignent des tables quasiment désertes à cette heure. On m'a donné un plateau recouvert d'un repas gargantuesque à défaut d'être gastronomique. Je reconnais les patates vertes que j'ai pelées pendant des siècles pour le compte de ces sauvages.

Je commence à manger sous les regards en coin des quelques soldats en pause qui sont venus prendre un verre ici. J'entends et je comprends leurs discussions en saïyajinn beaucoup mieux qu'ils ne paraissent s'en douter. Certains commentaires sont pour le moins graveleux et accentuent mon anxiété, ils n'ont pas l'air de s'amuser tous les jours ici et je m'aperçois que je représente une occasion de distraction inespérée pour eux. Ça me fait frémir.

Mais quand ce n'est pas des commentaires salaces sur la façon dont on pourrait se divertir avec un cul comme le mien, c'est pire. Je suis « celle de la prémonition ». Celle par qui le mal est censé arriver. Celle qui est pourtant étonnamment faible et vulnérable et dont on pourrait se débarrasser en soufflant dessus. Celle dont on aurait pu attendre qu'elle soit un peu plus imposante et extraordinaire.

Je les emmerde. Eux et leurs stupides superstitions. Je ne suis pas la femme de Végéta. Je ne suis pas la femme de la prémonition de Bardock. Cette prémonition n'est d'ailleurs que le délire d'un vieux soldat saïyen qui a pris un coup de trop dans la carafe. C'est tout.

Ces connards avec leurs airs concupiscents et menaçants finissent par me couper l'appétit. Je me lève soudainement d'un seul mouvement pour regagner la cabine qu'on m'a assignée. Au moins, j'y serai seule et tranquille. Ces imbéciles se taisent instantanément.

« Crétins »

J'ai marmonné le mot en saïyajinn, suffisamment fort pour qu'ils entendent. Je les déteste. Je sens leurs yeux me suivre comme des serpents silencieux tandis que je quitte la pièce. Je me sens vidée de mon énergie. Je me demande ce que Végéta va faire de moi maintenant. Je me demande ce qui va m'arriver. Je me demande où est Gokû. Il faut retrouver Gokû.

Je m'écroule sur le lit de la minuscule cabine. Il occupe quasiment tout l'espace mais j'ai conscience que j'occupe une chambre « de luxe ». Il y a un lit deux places et je ne partage la pièce avec personne. Un hublot ovale au-dessus du matelas me permet de me perdre dans la contemplation des étoiles.

J'ai envie d'être ailleurs. J'ai envie d'entendre la voix de Gokû. J'ai envie de prendre Trunks dans mes bras. Purs fantasmes. Rabaissons nos prétentions. Plus terrer à terre : j'ai envie d'une bonne douche bien chaude et de vêtements propres. Je porte toujours cette combinaison en tissu épais ignifugé dans laquelle j'ai tellement transpiré. Elle est encore toute imprégnée de l'odeur de Végéta mélangée à celle de ma propre peur. Ça pue. Je pue. Mais, à bien y réfléchir, j'ai pas vraiment envie d'avoir à demander à l'un de ces stupides soldats s'il y a une douche réservée aux femmes que je puisse utiliser. Je renoncer à faire l'inventaire de mes envies inaccessibles et je me recroqueville avec résignation sur le matelas pour me laisser sombrer petit à petit dans le sommeil.

Quand je me réveille, les veilleuses se sont éteintes. C'est sûrement « la nuit ». Je roule sur le dos et m'aperçois avec une légère frayeur que Végéta est là, immobile, allongé sur la place à côté de moi. Je m'assois et le fixe avec étonnement en frottant mes paupières engourdies. Il ne dort pas. Ses yeux sont ouverts et scrutent tranquillement le plafond. Il n'a pas un mouvement vers moi.

- Kakarott est mort, grogne-t-il simplement.

- Gokû n'est pas mort !

Il tourne enfin son regard vers moi. Je le dévisage avec indignation. Comment ose-t-il dire ça sur la foi d'une… d'une connerie de supposition d'un officier de merde !

- Pourquoi il aurait survécu ? marmonne-t-il, ce coin de la galaxie est miné par la horde, ils ont dû trouver sa capsule et la descendre.

- T'en sais rien.

- Et il était blessé, ajoute-t-il, salement blessé encore. Même s'il est passé au travers, il est probable qu'il n'ait pas survécu hors du caisson.

- T'en sais rien !

Il fait une moue incrédule sans me lâcher des yeux.

- Tu l'aime, conclut-il. Au point de refuser l'évidence. C'est stupide.

Je serre les lèvres avec irritation.

- Fais pas comme si tu savais de quoi tu parles.

Il ricane avec son air cynique et suffisant qui me met toujours hors de moi.

- T'as même failli mourir pour lui, crache-t-il.

Il croit m'insulter en soulignant tout ça. Il croit pointer une faiblesse honteuse de ma part. Il est si loin du compte. Je croise les bras calmement.

- Et toi ? Tu as failli mourir pour moi.

Il cesse de rire et pointe un doigt menaçant vers moi.

- C'est comme ça que tu vois ça? Moi je dirais que tu as surtout failli nous faire crever tous les deux avec tes conneries, aboie-t-il.

Je ne réponds même pas. Il me vient subitement à l'esprit que c'est notre façon à nous de nous remercier et de nous excuser pour tout ce qui s'est passé. Avec Végéta, on est jamais foutu de communiquer normalement. Je suis trop fatiguée pour jouer à ce jeu-là maintenant.

Je détourne les yeux vers le hublot et je soupire. Je suis encore fatiguée et je me rallonge doucement sur le côté pour lui faire face.

- Gokû n'est pas mort, j'en suis sûre…

- J'ai jamais vu quelqu'un d'aussi borné, marmonne-t-il, qu'est-ce qui te fait croire qu'il vit encore ?

- Je le sens. J'ai trop besoin de lui pour jeter l'éponge… Toi aussi tu as besoin de lui, pour combattre Freezer… On doit le chercher.

Il renifle avec dédain et détourne le regard.

- J'ai pas besoin de lui, grogne-t-il, c'est moi qui vais vaincre Freezer, il m'aurait été utile, c'est sûr mais je suis le seul capable …

- Végéta, arrête.

Il me fusille du regard. Dans la pénombre, je vois juste les reflets rageurs de ses prunelles. Son discours est rodé mais il sait que je n'y crois pas. Des fois, j'ai l'impression que je le connais par cœur.

- Si tu avais pu le faire sans aide, il y a longtemps que tu aurais abattu Freezer. Tu es décidé mais tu n'es pas stupide, je connais ça… Moi aussi j'ai projeté de tuer un être bien plus puissant que moi. Il faut retrouver Gokû.

Il lâche un « hum » contrarié qui me paraît être sa meilleure version possible de « tu as raison ». Je lui souris faiblement.

Pourtant, au fond de moi, le doute sournois grignote mes entrailles. La vérité nue, c'est que Végéta n'a pas tort, les chances de survie de Gokû ne sont pas loin d'être nulles. Mais tout mon esprit repousse énergiquement cette probabilité. Si Gokû est mort, Végéta n'a pas le moindre espoir d'écraser Freezer, même s'il trouve le cran de se lever contre lui. Dans ce cas, je n'ai aucun espoir de revoir Trunks, je resterai une minable fugitive à la merci de l'univers jusqu'à la fin de ma minable existence. Destin inacceptable.

Végéta continue à me dévisager avec incertitude, comme s'il voulait ajouter quelque chose sans vraiment oser le faire.

- J'ai un autre problème, articule-t-il d'une voix rauque.

Je fronce les sourcils. Un autre problème… Dieu, on a juste des milliers de problèmes. Est-il en train de m'annoncer qu'il y en a un nouveau ? Il a l'air étrangement soucieux et ça me noue l'estomac tout d'un coup.

- Quel problème ?

- Toi.

Il a prononcé un seul mot et c'est comme s'il m'avait craché à la figure. Moi. Je suis un problème. Mon estomac se gèle tout d'un coup mais je m'efforce de ne rien laisser paraître. C'est difficile.

- C'est-à-dire ?

J'entends ma voix trembler dans un souffle. J'ai encaissé plus d'émotion que nécessaire ces derniers jours et je sens que cette discussion s'annonce comme la goutte d'eau qui va faire déborder le vase.

- Les saïyens que tu as vus sont de bons combattants. Ils sont prêts à braver l'autorité de mon père pour me suivre et m'aider… Mais tu leur fais peur.

Je me mords les lèvres nerveusement. Je comprends exactement ce qu'il est en train de me dire. Je me souviens les discussions en douce dans mon dos quand j'ai mangé dans le réfectoire. Je me rappelle les regards suspicieux et étonnés que j'ai croisés dans le vaisseau. Personne ne s'attendait à me trouver là, aux côtés de Végéta.

- Même s'ils sont prêts à trahir mon père pour m'aider, ils croient toujours fermement aux visions de Bardock, explique-t-il.

- Végéta ! Tu ne crois pas ces conneries, dis-moi ? Tu ne vas pas me dire que tu crois que je sois capable de précipiter la perte de la race saïyenne, d'une manière ou d'une autre ? Tu ne crois pas qu'on puisse me considérer à aucun moment comme ta « femme » ?

Je sens l'affolement monter en moi. Je me suis redressée en appui sur une main et je plonge dans le noir de ses yeux pour fouiller son âme et avoir une réponse sincère à mes angoisses. Je n'arrive à rien y lire. Il soutient mon regard au-dessus du sien avec son calme et son impassibilité habituelle.

- Tu es la seule à m'avoir donné un fils, répond-t-il après une pause, pour les saïyens, tu es ma « femme » sans conteste.

- Un fils que tu as toi-même traité de « bâtard », je te rappelle, un fils dont même ton père se désintéresse complètement… ça ne veut rien dire !

Il s'assoit tout d'un coup et m'attrape par les épaules. Je me sens au bord des larmes et désemparée.

- Ecoute-moi ! Peu importe cette discussion débile, peu importe tout ça, siffle-t-il, EUX, croient à tout ça et tu ne peux rien y faire. Ils sont inquiets. Tu ne serais pas inquiète si tu savais que la race humaine est menacée d'extinction à court terme ? Bien sûr, tu le serais et tu ferais tout ce qui est possible pour l'éviter, j'en suis sûr.

Son irritation me blesse un peu plus et je sens les sanglots monter dans ma gorge. C'est comme si le sort avait décidé d'avoir ma peau. Quoique je fasse, quel que soit le sacrifice que j'accepte pour essayer de surmonter chaque obstacle, quelle que soit le courage que je m'impose pour endurer tout ça, il y a toujours, toujours, un autre piège au tournant. Toujours. Depuis que j'ai rencontré Végéta, c'est sans fin.

- Ils me suivent pour l'instant, mais leur loyauté envers moi restera fragile tant qu'ils te verront à mes côtés. Ils ne comprennent pas que je ne me sois pas déjà débarrassé de toi, chuchote-t-il.

Son discours me laisse sans voix, je le fixe avec effroi. Je manque d'air. J'ai un brusque mouvement de recul et il me laisse échapper à sa poigne sur mes épaules. Je m'assois dos au mur, les jambes repliées contre ma poitrine, le plus loin possible de lui et je me frotte les yeux pour les sécher une fois pour toute.

Il me regarde toujours, sans un mot, il a cette expression ennuyée et indécise. Je n'ose pas imaginer ce qu'il est en train de penser. Je lui rends son regard avec méfiance. Je donne le change mais je suis terrorisée. Je suis aussi blessée par sa résignation à se plier aux superstitions débiles de ses hommes. Merde, il avait qu'à me laisser crever, après tout. C'est peut-être ce qu'il va finir par faire d'ailleurs, il va peut-être même me tuer de ses mains, pour s'assurer du soutien de cette poignée d'imbéciles.

Alors, j'attends qu'il parle, qu'il conclut la démonstration terrible qu'il est en train de me faire. Mais ce connard se tait. Il prend son temps et se contente de me considérer un moment avec embarras. Il n'a même pas l'air navré, cet enfoiré.

- Je leur ai dit que tu étais mon esclave en charge de toutes les questions techniques sur le vaisseau, reprend-t-il à mi-voix, je leur ai dit que tu étais un génie de la mécanique et que tu avais conçu une salle d'entraînement hors du commun.

Je hoche la tête avec incrédulité.

- Je suis un génie de la mécanique.

Il baisse les yeux avec un soupir.

- Mouais.

Connard. Connard. Connard. Je le hais, j'ai envie de lui arracher les yeux. Bordel, qu'est-ce que je vais faire maintenant ?

- Ecoute Bulma, pour l'instant, ils n'osent pas trop se plaindre de ta présence mais ça ne va peut-être pas durer et on a besoin de leur aide, même si ça m'arrache les tripes de dépendre de ces crétins.

- Qu'est-ce que tu proposes, alors ?

Il lève les yeux vers moi à nouveau et penche la tête de côté.

- Pour l'instant, tu es mon ingénieur mais… Tu dois comprendre que tu n'es pas vraiment en sécurité, l'un d'eux peut essayer de t'assassiner dans mon dos et pour finir, si je sens que ça tourne court, je serai obligé de te vendre.

- Me vendre ?

- Comme esclave. Pour leur démontrer que tu n'es définitivement pas ma femme. Je peux te tuer aussi.

Je suis abasourdie par ce qu'il me dit. Oh, évidemment, il a un ton très vaguement désolé, mais pour l'essentiel, j'entends bien qu'il est vraiment prêt à faire ce qu'il dit. Mon estomacs se recroqueville jusqu'à devenir un minuscule point douloureux dans mon ventre.

Je ne sais même pas quoi répondre. « Je suis la mère de ton fils » ? ça, c'est un truc qui aurait pu faire la différence avec un mec normal. Avec lui, il n'y a rien à répondre. Le Prince a eu la courtoisie de m'informer de son plan de vol me concernant, il ne fera rien de plus. J'ai jamais vraiment cru que nos petits écarts sexuels pendant que Gokû était à l'infirmerie avaient une vraie signification pour lui, mais à ce point d'indifférence, je reste mortifiée. Sa vue m'insupporte tout d'un coup, elle attise ma rancœur et mon désespoir.

- Va-t-en.

- Fais attention à toi ici, Bulma, grogne-t-il en se levant.

- Dégage !

Je crie avec rage. Il s'en fout, il ajuste tranquillement ses bottes et presse la commande d'ouverture de la porte. Il me jette un dernier coup d'œil avant de sortir sans un mot. Je le hais. Je crois que ce que je hais le plus chez lui, c'est ce jeu surprenant du chaud et froid. Que ce soit dans un sens ou dans l'autre, il me prend toujours de court. Ses attentions pour moi sont toujours aussi imprévisibles que sa froideur calculatrice. Je ne sais jamais à quoi m'attendre. Il est aussi bien capable de me protéger que de me sacrifier. C'est totalement déroutant.

Le silence retombe comme une chape de plomb sur la cabine. De manière totalement irrésistible et totalement stupide, je nourris l'espoir irrationnel qu'il revienne. Qu'il s'assoit près de moi et me serre contre lui en me chuchotant que je n'ai rien à craindre, qu'il ne laissera personne me faire de mal, qu'on s'en sortira, qu'il tiendra sa promesse et que je reverrai Trunks. Risible. Evidemment, il ne revient pas.

Je me laisse glisser sur le matelas, et je me roule en boule. Mon estomac et ma gorge sont incroyablement douloureux et je cesse de lutter contre les sanglots qui m'assaillent impitoyablement. Je me sens incroyablement seule et je m'aperçois que, pour désagréable et sauvage qu'il soit, la présence de Végéta m'a toujours rassurée. Je m'étais abandonnée à lui faire confiance dans le fond. Pourtant je savais qu'il ne fallait pas. Le retour de flamme est cruel.

Vraiment, je me demande comment j'en suis arrivée là, dans cette descente aux enfers. Il n'y a pas si longtemps, mon rêve, c'était de développer la Capsule pour en faire une firme de pointe, épouser Yamcha, avoir peut-être un ou deux mômes avec lui et leur bricoler des gadgets stupides dans mon labo le week-end. Maintenant mon ambition principale, c'est de trouver un endroit où je puisse me sentir « en sécurité ». Juste… Enfin, pouvoir passer une journée sans avoir à compter sur mon instinct de survie. Parlant de ça, je me lève et je verrouille la porte de la cabine avant de m'endormir complètement.

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