Réponses aux reviews anonymes :

Celeste31 : Et bien tu t'es déchainée pour ta dernière review ! De rien pour les réponses. Je pense que lorsque quelqu'un se donne la peine de nous laisser un message, la moindre des choses, c'est d'y répondre. Et puis, j'ai le temps, c'est pas comme si j'avais 300 reviews par chapitre.

Je pense en effet que Ciel est très possessif. Il n'aime pas que l'attention se porte sur quelqu'un d'autre. Surtout quand il s'agit de Sebastian qu'il considère comme sa propriété.

Moran s'est laissé emporté et est trop sûr de lui. De plus, la perspective de l'arrivée de Holmes et de Moriarty, le rendez-vous et tout, a dû le mettre sous pression, je dirais. Moran est humain et fait des erreurs.

Et oui, Moriarty est prof. On en apprend des choses, hein ? Il n'empêche que je n'aimerais pas l'avoir comme prof. Surtout que j'ai jamais été doué en maths.

C'est de l'adoration, voir plus si c'est possible pour Moran envers Moriarty. C'est assez malsain comme relation. Son monde autour du professeur. On en apprend plus sur leur relation et passé commun dans ce chapitre.

Pour Moriarty, Ciel n'est qu'un enfant qui n'a pas sa place avec eux (pour le moment). Alors, le vouvoiement qui signifie respect n'a pas sa place.

Watson tient plus de la version des livres (trop lisse, transparent) et je joue aussi sur le contraste avec Holmes. Sans aller être aussi clichés que la version originale quand même.

Le démone est un peu comme nous. Il adore la situation et veut savoir comment tout ça va se terminer avec tout ce beau monde réuni. Comment lui en vouloir ?

Je plaide coupable ! Mais Sherlock m'obsède complétement depuis que l'ai vu. Et c'est pour moi la meilleure confrontation entre Holmes et Moriarty qu'il y ait jamais eu (mais ça c'était avant de voir la saison deux et Reichenbach Fall). Et dire que dans les romans, Doyle nous en prive lâchement et méchamment.

Désolée pour le « mijotement » (oups, un mot inexistant). Mais pour la coupure, c'était uniquement dans un but sadique. On se fait plaisir comme on peut et il n'y a pas de mal à se faire plaisir.

P.S : Merci de m'avoir avertie, je vais de ce pas corriger tout cela. Pour la saison 3 de Sherlock, ils ont seulement tourné la solution de du faux-suicide pour éviter les faux raccords. Le vrai début du tournage ne commencera que début 2013 (ouiiin!). Car messieurs Freeman et Cumberbatch sont occupés respectivement en Nouvelle-Zélande et aux US pour tourner The Hobbit et Star Treck. Le revers de la médaille.

Roussette : C'est qu'à l'origine, je me basais sur le film pour Sherlock Holmes. Mais j'ai commencé et écris le scénario de cette fic plusieurs mois (juin-juillet, voir même mai 2011) avant la sortie de Game of Shadows. Donc, j'ai pris des libertés, m'inspirant des livres de Doyle, des séries ou seulement de mes idées tordues. N'hésitant pas à mélanger de manière souvent peu orthodoxe. D'où le fait que Holmes est un peu moins courtois que les originaux. Il se lâche avec moi que veux-tu. Il fait n'importe quoi.

J'ai adoré écrire sur Abberline et je m'y suis même attaché. Mais dès que j'aime un personnage, je me sens obligée de le tuer. C'est maladif, je ne sais pas pourquoi. Je ne dois pas être nette dans ma tête.

Par contre, pour le prénom de la femme de Watson, il s'agit bel et bien de Mary. Que ce soit dans le film ou dans les livres. Tu as peut-être mal compris avec l'accent. La prononciation en anglais de Mary peut ressembler à Meryl. Son nom de jeune fille est Mary Morstan. Je te conseille vivement Le Signe des Quatre de Conan Doyle, un super roman (une de mes enquêtes préférées) qui raconte la rencontre Watson/Mary.

Merci beaucoup pour ta review. En espérant que la suite te plaira tout autant.

Je suis tellement désoooooooolée de tout ce temps. Mais voilà enfin la suite ! Bonne lecture !


Chapitre 6 : Le Détective et le Dernier Problème (1/5)

C'était comme mettre la tête sous l'eau. Se sentir isoler, hors du temps et de l'espace. Étrange sensation, accompagnée d'un bourdonnement aux oreilles. Mais Ciel se sentait complétement détaché et éloigné de ce qui se passait autour de lui. Comme s'il n'était qu'un spectateur étranger. Tout se déroulait tellement vite. Il avait du mal à suivre les mouvements de Sebastian. Dès qu'il cherchait à se souvenir de la scène, tout restait flou incertain. Il avait bien réagi. C'était la seule chose certaine et la plus importante. Le reste n'était que fioritures. Même s'il aurait pu faire mieux.

-Tirera, tirera pas ?

Il avait tiré. Sherlock Holmes avait tiré. Il n'avait pas tremblé. Il avait même actionné son arme le sourire aux lèvres. La nitroglycérine avait aussitôt réagi. Sebastian également.

Ciel avait observé soigneusement les réactions des hommes l'entourant. Watson et Moriarty n'étaient pas armés. Ses yeux allaient donc de Moran à Holmes. Les deux hommes semblaient aussi déterminés l'un que l'autre. Seulement Moran n'avait pas les pieds dans une bombe à retardement. Holmes si. Ciel s'était attendu à ce que le coup de feu parte plus du Colonel, mais le visage sombre et insensible du détective l'avait fait douter à raison.

Il avait tiré. Le feu s'était allumé. Watson avait hurlé. La silhouette noire de Sebastian s'était jeté droit sur Holmes. Comme Ciel l'avait vu faire au manoir du Baron Kelvin, il contrôla le feu. Il le fit diminuer, cette fois-ci encore, d'un geste de la main. Aussitôt, Watson se jeta sur Holmes. Le détective était au sol, propulsé par la réaction de la nitroglycérine. Il semblait mal au point. Mais il importait peu. La menace incendiaire était écartée. À présent venait le tour des deux criminels.

Holmes avait tiré. Moran s'était jeté sur le côté pour éviter la balle. Il poussa un cri quand son genou blessé atteignit brutalement le sol. Moriarty s'était vivement reculé, un sourire de victoire déformant ses traits. Son effroyable rictus avait vite disparu quand il vit l'incendie mourir dans l'œuf. L'étonnement le figea.

Sebastian n'attendit pas qu'il se reprenne et le frappa. Le couteau, sorti de nulle part, frappa l'Araignée en plein ventre. Il n'émit aucune plainte, le souffle coupé. Sa bouche s'ouvrit en un cri muet, les yeux écarquillés. Lentement, il se laissa glisser à terre. La seule pensée cohérente de Ciel quand il vit la scène fut qu'il devrait demander à Sebastian de renouveler plus souvent l'argenterie. Et se procurer des vrais poignards.

Cependant, Moran cria, lui. Rage et impuissance quand il vit le sang tacher le costume de son supérieur. Il voulut se lever, mais sa jambe affaiblie céda sous lui. Il tenait toujours son revolver. Il fit feu sur Sebastian. Le majordome s'avança vers lui sans plus de réaction que si on lui jetait de l'eau. Il arracha l'arme des mains du Colonel et l'écrasa consciencieusement.

Watson redressa la tête de son ami. Holmes était dans les vapes. Mais sa vie n'était pas en danger. Rassuré, il l'écarta de la flaque de nitroglycérine et se saisit de son arme. Il vit Moriarty tomber sous le coup de Sebastian. Il ne comprenait toujours pas. Comment le feu s'était-il éteint ? Quel rapport avec Sebastian ? Et cet homme était si rapide. Si Holmes était en état, il lui soufflerait la réponse. Ou plutôt démontrerait toute la logique qui se cachait derrière de tels actes.

Au milieu de cette Apocalypse, le comte de Phantomhive n'avait pas bougé. Il observait, le regard vide. Rien ne le choquait ou ne le faisait réagir. Il balaya le sol du regard. Watson s'éloignait avec Holmes. Bon débarras. Moran vidait ses munitions inutilement sur Sebastian. Il n'avait toujours pas compris. Cependant, Moriarty le fit réagir. Le criminel n'était pas mort. Il se redressait avec difficultés, appuyant sur sa blessure pour contenir l'hémorragie. Il tremblait de tous ses membres et ne semblait pas en très bon état. Ciel tira son propre revolver et s'avança vers lui.

Il s'arrêta juste au dessus du professeur. Il pointa le canon fermement sur lui.

-Vous avez tué des sujets innocents de Sa Majesté, vous avez mis l'Empire et la Couronne Britanniques en péril, récita t-il. James Moriarty, je vais appliquer le châtiment au nom de Sa Majesté.

Moriarty fixa le regard de Ciel de ses grands yeux noirs. Malgré le sang qui coulait de sa bouche et son extrême pâleur, son visage demeurait inexpressif et calme.

-Sous prétexte que tu pointes une arme sur un homme à terre, tu te prends pour un homme. Va falloir faire mieux que ça, gamin.

Une explosion et une odeur de brûlé. Ce fut ce que Ciel sentit avant que le souffle de l'explosion le propulse sur le sol.

Moran regardait avec effarement son revolver se détruire entre les doigts fins du majordome. D'où lui venait une telle force ? Sebastian lui sourit, insolent. Mais ce n'était pas cela l'important. Non, ce qui attirait le regard du Colonel, c'était Moriarty sous la menace du môme Phantomhive. Il étouffa un rugissement d'effroi.

Sebastian suivit son regard et ricana.

-Tu veux admirer la fin ? lui proposa t-il d'un ton cruel et amusé.

Le majordome s'écarta d'un pas pour que le Colonel vit mieux la scène. Son erreur. Moran avait encore de la ressource.

Le militaire tira une allumette de sa poche. Il s'en servait pour ses cigarettes et cigares d'habitude. Il l'alluma à même le sol et la jeta sur la nitroglycérine. Aussitôt, elle reprit feu. Sebastian se retourna, mais l'explosion avait déjà lieu.

Le souffle était puissant et brûlant. La première vague mit les deux seuls debout à terre et traina les deux criminels sur plusieurs mètres. Sebastian se précipita sur son maître. Il le saisit dans ses bras et l'emporta hors de portée de la seconde vague plus violente. Il se jeta vers la sortie. Il n'était plus temps de jouer avec le feu. Il ne pouvait prendre le risque que Ciel soit blessé. Mais ce dernier semblait d'un autre avis puisqu'il se débattait et protestait.

-Sebastian, repose-moi.

-C'est trop dangereux, monsieur, refusa le majordome.

-Moriarty et Moran...

Le démon se tourna vers les deux susnommés. Moran était parvenu à se relever et, à l'image de Sebastian, portait son maître dans ses bras. Il se dirigeait tant bien que mal vers la sortie opposée. Les deux homonymes se regardèrent.

L'heure était à la retraite. Chacun se détourna et quitta l'usine en hâte. Il serait temps plus tard pour la vengeance.


-Ils se sont échappés et tout ça c'est de TA FAUTE ! hurla Ciel à s'en briser la voix.

Son œil fusillait sans pitié son majordome qui restait debout et imperturbable. Le jeune comte ne se laissa pas dérouter pour autant. Il se leva d'un bond et frappa violemment son bureau. Les dossiers tanguèrent dangereusement, mais il n'en tint absolument pas compte.

-Tu aurais dû les en empêcher, Sebastian, poursuivit-il d'un ton implacable. Tu aurais dû les capturer. J'avais ordre de les stopper. Et maintenant, grâce à toi, ils sont dehors en liberté.

-Si je puis me permettre, monsieur... commença Sebastian.

-Oh, oui, j'ai hâte d'entendre tes explications.

-Lorsque nous avons passé le contrat, il a été stipulé que je devais me consacrer à votre protection. Or vous étiez en danger. J'ai donc placé votre survie avant l'arrestation de Moriarty et de Moran. Votre protection est et sera toujours ma principale priorité et passera avant tout. Qu'importe vos ordres en cet instant.

Le visage de Ciel resta de marbre. Ses doigts crispés sur son fauteuil se détendirent et lâchèrent enfin le dossier. Il souffla comme pour se calmer. Il se laissa tomber sur son siège et se prit la tête dans les mains. La fatigue des derniers jours semblaient s'abattre soudainement sur lui. Il était exténué et tout son corps réclamait du repos. Mais il ne pouvait pas se le permettre. Il devait aller à Buckingham Palace rendre ses comptes catastrophiques à la Reine.

-Je dois aller faire mon compte rendu, articula t-il. Toi, tu vas rattraper tes bêtises. Tu vas aller fouiller chez Moran et chez Moriarty. Ils ne sont certainement pas rentrés chez eux. Ils se cachent. Mais ils ne sont pas repassés chez eux ou en coup de vent. Ils ont dû laisser des indices, des informations sur place. Rapporte-les moi. Il faut qu'on en sache le plus possible sur leur organisation et où ils peuvent se terrer.

Sebastian acquiesça. Il informa qu'il allait préparer le fiacre avant de laisser Ciel seul dans son bureau. M. Tanaka n'était pas là. Sebastian allait donc devoir le conduire au palais avant de s'acquitter de sa tâche.

Douloureusement, il se frotta le front. Comment allait-il expliquer à la Reine qu'il avait eu le criminel responsable du chamboulement européen en face de lui et qu'il l'avait laissé fuir ? Certes, il avait son nom et son visage. Mais cela serait d'aucune importance quand il frapperait à nouveau. L'épreuve serait d'autant plus pire si les Double-Charles étaient présents.

Plus tard, il se retrouvait devant les grilles de Buckingham sans savoir comment il allait présenter les choses. Contrairement à d'habitude, il fut emmené dans un bureau plutôt que dans la salle du trône. La Reine voulait plus de discrétion. Cela voulait-il dire sans les secrétaires ? Il avait une épine en moins dans le pied.

La porte s'ouvrit rapidement sur la Reine. Ciel se leva et s'inclina. Victoria le salua à son tour et ses petites jambes s'activèrent vers la chaise de l'autre côté du bureau. Une fois installée, elle autorisa le jeune comte à se rassoir. D'un geste, elle l'invita à parler.

-Je viens vous rapporter les avancées de mon enquête sur le poseur de bombes, Majesté, annonça t-il.

Autant commencer par ses succès. Il avait fait de grandes avancées.

-J'ai découvert son identité. Il s'agit d'un professeur de mathématiques. Un certain James Moriarty.

-James Moriarty, répéta la Reine, pensive. Je ne connais pas ce nom. Je suppose qu'il ne fait pas parti des grands intellectuels ni d'une université particulièrement renommée. Vous êtes sûr de ce que vous avancez, monsieur le Comte ?

-Oui, assura Ciel. Je l'ai rencontré et je l'ai vu à l'œuvre. Cependant, j'ignore dans quelle école il exerce. Mon meilleur agent est sur le coup et ne devrait pas tarder à trouver cette information manquante ainsi que d'autres précisions, Majesté.

-La question la plus importante, mon jeune ami, est de savoir ce qu'il est devenu. Si vous l'aviez arrêté ou exécuté, vous auriez directement commencé par cela. Donc, il vit et est toujours en liberté.

-Je suis désolé, Votre Majesté. J'ai failli. Il m'a échappé hier soir, alors qu'il était dans le nord de la ville. Mais il est blessé. Je sais qui il est et connais son visage. Il ne m'échappera pas une seconde fois.

-Je l'espère bien, Comte. Je vous félicite cependant pour votre rapide avancée. Et j'espère que vos faiblesses seront aussi vite comblées.

-Hélas, ce n'est pas tout, Votre Majesté. Il n'est pas seul. Il est secondé par le Colonel Sebastian Moran.

La Reine resta un moment silencieuse. Ce nom-là lui était connu. Le regard dans le vide, elle finit par avouer.

-J'ai très bien connu son père, Sir Augustus. Un grand homme. Il a rendu de grands services à notre Empire. J'avais déjà remarqué que le fils n'était pas à la hauteur des qualités du père. Mais je n'aurais jamais osé imaginer qu'il puisse souiller son nom de la pire des manières. Il s'agit ni plus ni moins d'une trahison. Orchestrée de plus par un noble et un haut dignitaire de l'armée. Encore un triste événement qui risque d'entacher une grande lignée. Il faudra agir avec discrétion pour préserver l'honneur des Moran. Une brebis galeuse ne devrait jamais perdre un bon troupeau.

Elle semblait plus se parler à elle-même qu'à Ciel. Elle sursauta brusquement comme si elle venait de s'apercevoir de la présence de son limier.

-L'affaire du Colonel est délicate. Je souhaite que vous vous concentriez davantage sur le professeur Moriarty. Je m'occuperai de M. Moran. Pourriez-vous me dire à présent les résultats de votre enquête sur M. Sherlock Holmes. Cela fait des mois que vous ne m'avez rien dit à ce propos.

Ciel se figea. Il avait complétement oublié la raison première de sa rencontre et de ses collaborations désastreuses avec le détective. Il se composa un masque et rassembla les éléments qu'il avait en sa possession. La Reine désirait une conclusion maintenant.

Il s'humecta les lèvres et se racla la gorge.

-Le cas a été aussi long que difficile à trancher. Il est plus que clair que Holmes est un... original je dirais, ne trouvant guère de termes plus appropriés. Il a un comportement instable. Il semble ne chercher d'autres buts que des distractions. Il n'est nullement intéressé par le pouvoir ou l'argent.

-Qu'entendez-vous par « comportement instable », mon jeune ami ? interrogea Victoria, le menton au creux des mains. Est-il dangereux d'une manière ou d'une autre ?

Quelques jours auparavant, Ciel aurait décrété que non. À part pour les nerfs de son entourage. Mais, après ce qu'il avait vu hier soir, un malaise persistait quand le nom de Holmes était prononcé.

-D'ordinaire, il se contente d'être simplement agaçant et fouineur, répondit-il lentement. Mais, dans certaines circonstances exceptionnelles, il s'est révélé être capable de tout pour arriver à ses fins.

Jusqu'à la mort. La sienne et celles des pauvres ères qui passeraient dans le coin. Si Sebastian n'était pas ce qu'il était, ils mangeraient tous les pissenlits par la racine à présent. Certes, si son majordome était humain, il n'aurait pas pris tant de risques, ni couru dans le piège de Moran.

-Capable de tout, répéta à nouveau la Reine. Est-il, en ce cas, dangereux ? Donnez-moi une réponse claire, Ciel.

Ton sec et froid. Impitoyable. Autoritaire. La voix de la souveraine.

-Oui, Votre Majesté.

Il y eut un silence. La Reine Victoria décroisa les doigts. Elle posa fermement sur le bureau comme pour accompagner une sentence irrévocable.

-Monsieur le Comte, j'attends de vous que durant les jours qui suivent, vous ayez bouclé comme il se doit le dossier de ce Moriarty. Faites également de même pour M. Holmes. Je veux que d'ici le début du mois de mai, ils n'aient plus la possibilité d'arpenter les rues d'Angleterre et mettre en danger la vie de mes sujets.

Ciel se tut, recevant l'ordre sans sourciller.

L'heure de prendre congé avait sonné. Il se leva et s'inclina devant sa Reine. Un goût amer dans la bouche, il prononça ces mots :

-Il en sera fait selon vos désirs, Votre Majesté.


Il était allongé sur le dos. Plongé dans le noir, il regardait le plafond sans le voir. Il n'entendait que son souffle erratique et rauque se répercuter sur les murs. Le poids à côté de lui faisait grincer le matelas à chacun de ses mouvements. Bruit rouillé et vulgaire. Il siffla. Cela eut au moins le mérite de faire cesser les gesticulations de son voisin durant quatre secondes. Oh, il ne bougeait pas tant que ç mouvements des jambes et des épaules car il avait mal et était mal installé. Il secouait aussi souvent la tête.

Moran regarda avec dégoût autour de lui. La chambre était minuscule et puante. Il n'y avait même pas de papier peint sur les murs. Les couvertures étaient rêches et d'une propreté douteuse. Putain d'hôtel de merde !

À cause du désastre du rendez-vous, le Colonel avait dû quitter sa luxueuse maison et Moriarty son bel immeuble. Phantomhive et Holmes avaient leurs noms, leurs visages. Ils les retrouveraient facilement. Ils avaient dû partir. Fuir plus exactement. Mais Moriarty était blessé. Il avait perdu beaucoup de sang. Moran n'avait pas pu l'emmener bien loin. Il avait besoin de soins. Il s'était donc réfugié dans cet hôtel miteux en attendant. Attente vite insupportable vu ses conditions.

Il ignora Moriarty qui continuait de gesticuler sans raison particulière et se redressa. Il se mit sur ses deux pieds. Son genou tenait le coup. Il fit quelques pas et se saisit des compresses et désinfectants qui trônaient sur une table non loin. Il devait changer les pansements de Moriarty.

L'Araignée avait les yeux fermés, mais Moran savait parfaitement qu'il ne dormait pas. Il restait parfaitement à l'affût. Moriarty toussa faiblement et mâchonna un instant dans le vide. Il parla :

-Est-ce moi qui suis stupide ou quelque chose s'est produit ? Quelque chose qui n'aurait pas dû être ?

Moran imprégna d'alcool les linges propres. L'odeur agressive du désinfectant lui emplit les narines. Dieu que c'était désagréable ! Mais il fallait prendre soin de la plaie. Sinon, elle risquait de s'infecter et Moriarty risquerait beaucoup plus alors.

-Ce n'est pas la première fois, répondit le Colonel, que des évènements inexpliqués se produisent autour de ce Michaelis.

Cette fois-ci, son patron ouvrit grand les yeux.

-Et ce n'est que maintenant que tu me le dis ?

Sa voix était sombre et menaçante. Sous l'effet de la colère, il voulut se lever, mais il ne fit que raviver plus fort la douleur de son ventre. Il cria et crispa sa main sur sa blessure. La chaleur du sang, il la sentait encore sous les pansements.

Le Colonel soupira. Il posa sa main sur son front et appuya, le forçant à se recoucher avec plus de douceur.

-Ne bouge pas, le gronda t-il.

Mais Moriarty ne décolérait pas.

-Pourquoi tu ne m'as rien dit ? Je t'avais dit de ne jamais me mentir, Sebastian.

-Je n'ai pas menti, riposta avec force le Colonel. Je n'ai rien dit. C'est différent.

-Tu aurais dû. À l'avenir, dis-moi tout.

Avec un soupir de lassitude, Moran releva la chemise tachée de son patron. Il défit fermement le pansement imprégné de sang séché. Moriarty grimaça et serra les dents, mais ne montra pas plus sa douleur. Ses yeux continuaient de foudroyer son collaborateur.

-Alors, hier, je me suis levé à six heures. Immédiatement, j'ai été me raser et me laver. J'ai ordonné à Émeline de préparer le thé. Il était à la bergamote.

-Oh, la ferme !

-Tu viens de m'ordonner de tout te dire.

-Fais pas l'idiot avec moi, Sebastian. Ce n'est vraiment pas le moment.

Moriarty se laissa plus aller sur les oreillers. Il soupira.

Doucement, Moran appliqua les compresses alcoolisées sur son ventre poignardé. Son supérieur se mordit les lèvres pour s'empêcher de crier, mais son dos se courba sous l'effet de la brûlure. Moran nettoya la plaie, le visage concentré. Il était doux et précautionneux dans ses gestes. Le linge humide caressait la peau blanche rougie, effaçant progressivement le vieux sang. Enfin, le Colonel se saisit de pansements propres et les apposa avec la même précaution. Il passa délicatement les doigts sur le bord du pansement pour vérifier s'il était bien mis. Le souffle de Moriarty s'alourdit et il frissonna sans le vouloir.

-C'est fini, annonça Moran.

-Il n'empêche que tu me paieras ta petite cachoterie, promit l'autre d'une voix grave.

-Tu avais déjà beaucoup à faire et je n'étais pas sûr de moi.

-Tu n'as pas autorité pour choisir les sujets dont je dois être au courant.

Il soupira et frotta son visage fatigué. Il se tordit le cou, faisant craquer sa nuque. Ce geste familier l'aida à remettre ses idées en place malgré la douleur.

-Il faut qu'on se décide pour la riposte. Rien ne s'est passé comme prévu. Va falloir tout changer. Et pas seulement à propos de Holmes, mais toute notre organisation. À l'heure qu'il est, nous avons certainement la moitié du gouvernement britannique à nos trousses.

Il se redressa avec prudence, se rapprochant de Moran. Le Colonel voulut l'aider, mais son supérieur le repoussa sèchement. Enfin assis, Moriarty leva le menton vers son homme de main.

-Occupe-toi s'en, souffla t-il. Rassemble nos hommes et envoie des espions autour de Holmes et de Phantomhive.

-Hors de question que je te laisse tout seul ici, refusa d'un ton rauque Moran. Si Holmes ou autre remonte la piste, tu ne pourras ni fuir ni te défendre.

-Les autres sont tous des idiots. Il n'y a que toi qui a les épaules pour le faire. Tu es un meneur, ils te mangent tous dans la main. Au pire, graisse des pattes. Et il n'y a qu'en toi que j'ai confiance. Tu n'as qu'à mettre un homme en faction ici.

Moran semblait contrarié par ce programme. Il grimaça et se leva sèchement. La mâchoire crispée, il fit les cent pas. Ses pas étaient saccadés. Il semblait comme un fauve en cage.

Moriarty le suivit des yeux un moment et fut vite lassé du spectacle. Il soupira et roula des yeux.

-C'est maintenant que tu es sensé obéir, pas dans dix ans, le rappela t-il à l'ordre d'un ton agacé.

-Il n'empêche que je ne suis pas rassuré. Te laisser ici, seul. Et il suffit de peu pour qu'on retrouve notre trace.

-Dans ce cas, emmène-moi ailleurs, trancha son patron. Dans une de nos planques.

-Et s'ils nous retrouvent quand même et que je ne suis pas là.

Moriarty se retint de hurler son impatience et sa rage. Moran pouvait se montrer encore plus tête de mule que lui.

-Nous n'allons pas passer la journée dessus. Sebastian, je commande, tu exécutes. Je ne devrais pas avoir à te rappeler ta place. Alors, tu t'occupes de l'organisation comme je te l'ai dit. Et surtout tu déguerpis de cette chambre ! Je ne veux plus te voir pendant au moins deux jours !

Sa voix devenait plus puissante et gutturale. Il valait mieux lui obéir quand il s'énervait ainsi. Le Colonel le savait mieux que quiconque.

Moran resta figé un moment comme s'il venait de prendre une gifle. Il inspira profondément par le nez. Ses lèvres formèrent les mots ma place sans les prononcer. Il ramassa ses chaussures et son manteau puis il quitta la chambre d'hôtel.


Sebastian leva les yeux sur le magnifique immeuble bourgeois qui lui faisait face. Il était sublime et possédait les dernières évolutions en matière de confort. Moriarty en possédait un étage à lui tout seul. C'était étonnant quand on connaissait son salaire de professeur d'à peine sept cent livres par an. Visiblement, le crime rapportait gros. Très gros.

Sans problème, malgré le concierge à l'air revêche, il pénétra dans les lieux. Il monta directement au second étage, l'appartement de Moriarty. Il crocheta la serrure et entra. L'endroit bien que riche restait assez démuni décorativement. Les meubles étaient de bonne qualité, mais pas personnalisés. Comme si Moriarty aimait montrer son argent tout en se cachant. Il passa très vite les salles sans intérêt et attaqua des pièces plus intimes et importantes. Le bureau. S'il cachait des papiers ou autres sur son organisation criminelle,ce serait là.

Le bureau était déjà plus décoré que le reste de l'appartement. C'était ostensible et surfait. Certainement pour impressionner des clients potentiels. Il s'attaqua directement aux tiroirs du bureau en acajou massif. Des copies et des cours de mathématiques. Des brouillons et des recherches toujours universitaires. Il abandonna le secrétaire pour s'en prendre au buffet de l'autre côté de la pièce. Il trouva encore des formules inintéressantes ainsi que des livres. Sur l'étagère supérieure, il dénicha cependant une grande boite rectangulaire en bois verni. Elle était fermée à clé. Sans difficultés, il brisa la serrure et l'ouvrit.

C'était des correspondances. Avec des professeurs, des hommes politiques, des intellectuels de premier ordre. Mais toutes étaient conventionnelles et polies. Rien de palpitant, juste de quoi entretenir des relations d'influence. Mais un paquet au fond de la boite retint son attention. Il le délit et vit d'autres lettres. Signées de Moran. Il sourit. Voilà qui le rapprochait plus de sa mission. Il les survola des yeux et fut vite déçu malheureusement. Les quelques phrases qui s'en détachaient restaient d'ordre personnel, mais rien à voir avec leur organisation. Elles étaient vieille de plusieurs années. Les plus anciennes datées d'une dizaine d'années alors que Moriarty était encore étudiant. Le Colonel lui donnait de ses nouvelles et décrivait sa vie dans les colonies et la guerre comme à un vieil ami.

14 janvier 1879

J'ai longtemps hésité avant de vous écrire, James – me permettrez-vous de vous appeler James ? Nous nous connaissons à peine, mais vous m'avez fait forte impression lors de ce dîner. Les gens de mon entourage, de ma classe, sont inintéressants. Toujours les mêmes sujets. Pas vous. Vous, vous êtes différent.

Je crains que les mots d'un petit capitaine – fut-il fils d'ambassadeur – des Indes vous soient ennuyeux...

18 mai 1880

Je n'ose imaginer à quel point vous devez vous ennuyer sous le ciel morne de Londres, mon pauvre ami. Ici, la chaleur vous paraitrait étouffante, mais moi je la respire avec plaisir. Je profite pleinement des derniers jours de soleil. Il me brûle la peau et j'en redemande. Il me manquera. C'est bientôt la moisson. Mes serviteurs courent partout pour renforcer le toit et les ouvertures. Ils craignent une nouvelle inondation comme l'année dernière.

Mon père ne cesse de me harceler pour que je me choisisse enfin une épouse. Il paraît qu'à trente-trois ans il est plus que temps que je mariasse et ais des enfants. Oh, mon Dieu, quelle horreur ! M'imaginez-vous père de famille ? ...

05 septembre 1881

Je reviens d'Afghanistan la semaine prochaine normalement. J'ai des cicatrices en plus et un grade supplémentaire. Je passerai chez toi dès que possible.

J'ai reçu une missive il y a quelques jours. Mon père est mort. Assassiné d'après Scotland Yard. En as-tu entendu parler ? J'ai été interroger. Ils voulaient vérifier que j'étais bien absent pendant ce « tragique » incident. Mais ils me soupçonnent toujours. Je ne me suis jamais bien entendu avec ce vieux fou, mais de là à le tuer... Si je savais qui était son meurtrier, je me sens bien capable de lui envoyer des fleurs pour l'en remercier. Mais je le dénoncerais ensuite pour avoir enfin la paix avec la police. Comme si je n'avais que ça à faire : payer quelqu'un pour assassiner mon père. J'aurais mille fois préféré le faire moi-même...

25 décembre 1884

Joyeux Noël, James. Tu les passes seul comme chaque année. Nous sommes deux dans ce cas. J'ai une des plus grandes maisons de Calcutta et il s'agit certainement de la plus me manques.

Nous n'avons toujours pas fini notre partie d'échec commencée l'été dernier. Et si nous la continuons maintenant ? J'ai peur de ne pas avoir de permission avant de très longs mois. Tu me dois une belle, mon cher. Alors, si je me souviens bien où nous étions – corrige-moi sinon – je dirais cavalier en H3...

03 avril 1884

C'est long. Il ne se passe rien. Ces idiots d'indigènes ne pourraient-ils pas se révolter une fois de temps en temps ? Que j'ai quelque chose enfin à faire. L'inactivité me rendra fou. Je vais prendre trente livres avec leur fichue cuisine et tu ne me reconnaitras plus...

Rejoins-moi. Je te paie le voyage. Quitte à s'ennuyer dans ce monde sans relief autant le faire à deux. Ne crois-tu pas ?...

30 octobre 1886

J'ai l'impression que le général ne m'aime pas beaucoup. Il me hait. Le genre à faire une bavure sur le champ de bataille. Il faut avouer que j'ai tout fait pour. Tu ris. Je le vois d'ici. S'il croit que je vais lui donner le respect qu'il ne mérite pas. Quand on ne sait ni conduire des hommes ni une bataille, on ne devient pas général des armées britanniques...

18 août 1887

J'ai été renvoyé de l'armée. Je rentre à Londres. Je ne pense pas aller faire le guignol à la Chambre des Lords. Rien que leur odeur me dégoûte. Mon père m'a laissé de très belles rentes. Cela suffira...

Nous allons enfin pouvoir nous voir plus longtemps qu'une semaine tous les ans. J'exagère peut-être un peu. Mais le temps s'écoule si vite à tes côtés et si lentement quand tu es loin. Cela te fait-il le même effet ? Ce monde est si ennuyeux...

Distrais-moi...

C'était la dernière missive. Sebastian se demanda si Moran avait gardé également les réponses de Moriarty. En tous cas, ils se connaissaient mieux qu'il ne l'aurait cru. Depuis douze ans. Leur association pour le crime avait commencé quand ? Pendant que Moran était à l'étranger ou seulement quand il en était revenu définitivement en 1887 ?

1887. C'était plus ou moins autour de cette années que l'Araignée avait commencé à œuvrer au Royaume-Uni. Avait-ce un rapport avec le retour du Colonel sur le sol de ses ancêtres ?

Il allait quitter le bureau pour chercher dans la chambre quand il aperçut un tableau au dessus du bureau. Il s'agissait de La Jeune Fille à l'Agneau de Jean-Baptiste Greuze. Mais ce n'était pas le sujet de la peinture qui avait attiré l'œil de Sebastian. Mais l'ombre derrière le cadre. Avec précautions, il tourna le tableau. Il sourit. Un coffre-fort. Voilà, où ce cher professeur devait dissimuler ses papiers criminels. C'était avec code.

Il colla son oreille contre la paroi. Elle était froide et lisse sur sa joue. Tandis qu'il tournait le bouton, il entendait distinctement chaque mécanisme rouler, cliqueter, s'entrechoquer. Un claquement. Un chiffre. Le code en contenait quatre. Tout n'était qu'une question de temps et de patience. Second claquement. Sec et mécanique. Encore deux. Ils suivirent rapidement. Quand le dernier se fit entendre, Sebastian tourna la poignée. Elle obéit à son geste sans résistance. Le coffre s'ouvrit. Une odeur de poudre. Sebastian leva un sourcil, comprenant le piège. Trop tard. Le coffre explosa.

Le démon se baissa à temps pour éviter de se prendre la porte blindée en plein visage. Quand il releva la tête, l'intérieur remplit de papiers brûlait. Il plongea précipitamment les mains dans le feu et sortit les documents. Mais il était déjà trop tard. Dès que les premiers numéros avaient été enclenché les documents étaient perdus. Il parvint néanmoins à sauver quelques extraits pas trop noircis. Il espérait que son maître saurait en tirer quelque chose.

Il les rangea précieusement dans ses poches. Il fit un tour rapide par la chambre mais ne trouva rien à part une bibliothèque scientifique impressionnante. Il découvrit aussi que Moriarty avait des goûts de luxe en habits, mais possédait beaucoup de tenues sobres et de classe moyenne pour ses cours et donner le change en société. Il prévoyait toujours tout.

Pas trop bredouille, Sebastian quitta l'immeuble pour prendre la direction de Canon Street pour la demeure de Moran. La maison était magnifique. Dans le même genre que celle de son maître à Londres. Décidément, le crime rapportait très gros.

L'intérieur était nettement plus personnalisé et décoré que chez Moriarty. Moran avait ramené beaucoup de souvenirs de l'Inde et de ses autres campagnes. Sebastian s'arrêta notamment dans le salon. Il ne put s'empêcher d'admirer longuement les armes exposées. Il y en avait pour tous les goûts, toutes les situations. Toutes parfaitement entretenues. Il était certain que le Colonel les astiquait lui-même. Il ne devait laisser personne d'autre les toucher à sa place. Les magnifiques sabres arabes rappelèrent des souvenirs d'antan à Sebastian qui se surprit à passer le doigt sur le fil de la lame. Parfaite. Cette collection était parfaite.

Il s'en détourna à regrets et chercha le bureau. Il allait devoir être plus prudent qu'avec celui de Moriarty. Il eut plus de mal à le trouver. Moriarty se contentait d'un étage, pas Moran. C'était certainement sa demeure familiale. Grand hôtel particulier haut de trois étage. Finalement, il dénicha la chambre du Colonel au premier étage. Il décida donc de commencer par là.

Elle était large et claire. Le lit était parfaitement fait au carré comme chez les militaires. Moran avait gardé ses vieilles habitudes. La fenêtre était encore légèrement ouverte laissant de l'air frais circuler doucement dans la pièce. Étrangement, elle était assez dépouillée contrairement au reste de la maison.

Sebastian commença minutieusement sa fouille. L'armoire ne contenait que des habits, tous parfaitement rangés et classés. Moran avait gardé ses tenues militaires et les avait pendues à des cintres. Il prenait un soin quasi maniaque de ses affaires. Tout était si parfaitement rangé. Sebastian se demanda si le Colonel avait des serviteurs. Normalement, dans une maison de cette taille, oui. Mais il n'avait croisé personne.

Il allait quitter la pièce quand il aperçut quelque chose qui trainait sous le lit. Cela ne ressemblait pas au Moran qu'il connaissait. Il se saisit du vêtement abandonné. Il resta un instant interdit devant. Il le tourna et retourna sous toutes les coutures, sentit son odeur. Un soupçon pénétra son esprit. Il se pencha sur le lit, tira les couvertures, examina plus attentivement les oreillers. Ce n'était plus un soupçon, mais une certitude. Il en sourit de complaisance. Il venait de trouver la faiblesse du Colonel.

Il se figea. Il sentait une présence derrière lui. L'ombre s'avançait dans la pièce, sur la pointe des pieds. Elle allait même jusqu'à retenir sa respiration pour ne pas se faire entendre. Ses mains fébriles enserrait son arme, la leva, l'abaissa vers le crâne du majordome.

Avec la rapidité d'un serpent, Sebastian se retourna et attrapa la poêle au vol. La femme menue qui se tenait en embuscade poussa un cri de stupeur et de frayeur. Elle en lâcha sa massue apprivoisée et se recula vivement, les mains au dessus de la tête. On aurait dit une petite souris repérée par le chat. Elle partit vite se réfugier dans un coin du mur. Sebastian laissa la poêle choir au sol et se jeta sur elle. Elle poussa des cris suraiguës parfaitement insupportables. Il la souleva sans mal du sol et plaqua sur le lit, ses doigts enserrant douloureusement ses poignets. Comme il s'y était attendu, elle se mit à pleurer et à supplier. Il lui imposa à coups d'ordres le silence. Elle baissa enfin le volume et pleurnicha sans bruit.

-Êtes-vous seule dans cette maison ? commença t-il à l'interroger.

Tremblante, elle hocha frénétiquement le chef.

-Qui êtes-vous ? Une domestique visiblement.

-Émeline Ford. Je suis... je suis la bonne.

-Quand est-ce la dernière fois que vous avez vu votre maître ?

-Il y a deux jours.

-Depuis combien de temps vous travaillez pour lui ?

-Depuis quatre ans, depuis qu'il est revenu des Indes.

Sebastian observa plus attentivement la jeune femme. Physiquement, elle était d'une banalité affligeante, mais ses mains étaient très intéressantes. L'une d'elle était presque entièrement brûlée. Certainement de l'eau bouillante. Il relâcha doucement les bras de sa prisonnière et s'éloigna légèrement d'elle lui permettant de se redresser. Ce qu'elle fit avec prudence, massant ses poignets endoloris.

-Le Colonel s'absente souvent ? poursuivit Sebastian d'une voix plus douce.

-Oui. Les durées sont inégales.

-Où va t-il et que fait-il ?

-J'en sais rien.

-Vous en êtes certaine ?

Le démon se pencha sur elle, droit dans les yeux. Le souffle d'Émeline s'accéléra et elle trembla d'avantage. Des larmes coulaient silencieusement sur ses joues crayeuses.

-Ou... Oui. Je ne sais rien et je ne veux rien savoir.

Elle puait la sincérité à des kilomètres à la ronde. Sebastian s'éloigna à nouveau d'elle, la laissant respirer. Il reposa ses questions. Elle semblait si coopérative, autant en profiter.

-Mais vous savez avec qui il est, n'est-ce pas ?

Les yeux ternes de la bonne s'écarquillèrent. Elle fuit le regard de Sebastian, comme si elle cherchait une issue.

-Avec qui il est ? insista le démon. Vous le savez. Vous connaissez le professeur Moriarty.

Ce n'était pas des questions, mais des certitudes. Elle n'aurait pas réagi sans cela. Et surtout pas de cette manière. Elle se mit à pleurer, se couvrant le visage de honte.

Délicatement, Sebastian prit sa main blessée.

-C'est M. Moran qui vous a fait cela ? Pourquoi ?

Vivement, elle s'arracha de son étreinte et ramena sa main contre sa poitrine.

-J'ai vu ce que je n'aurais dû pas voir, avoua t-elle à voix basse.

-Oh ! Je vois, déclara Sebastian avec ironie. Je suppose qu'à cet instant Moran et Moriarty étaient occupés.

Elle pâlit brutalement. Elle prit une grande inspiration et le dévisagea un instant avant d'articuler :

-Vous travailliez avec ce pauvre policier ?

Le majordome fronça les sourcils.

-Quel policier ?

-Ce pauvre garçon, un roux, l'air si gentil. Il est venu il y a quelques jours. Lui aussi m'a posé des questions.

La description ressemblait à Abberline. Son maître et lui ignoraient qu'il avait poursuivi l'enquête de la prise d'otage. Ainsi, il était remonté jusqu'à Moran. Intéressant.

-Comment cela s'est-il passé ? A t-il rencontré le Colonel ?

-Il est mort, avoua Émeline d'une voix faible. M. Moran l'a... il l'a tué. Je lui avais dit de partir, qu'il était dangereux.

Sebastian allait devoir en informer rapidement Ciel. Le décès d'Abberline n'était pas anodin. Ils devaient retrouver le corps, avertir Scotland Yard. De plus, le cadavre d'un policier suffirait amplement à faire pendre Moran.

Un sourire carnassier fendit son visage. Il était temps d'abréger cet entretien.

-Dites-moi tout ce que vous savez sur Moran et Moriarty.

Elle refusa d'un mouvement brusque de la tête. Sebastian eut un rire et fit quelques pas dans la chambre.

-Moi, je vais vous dire ce que je sais.

Elle baissa la tête, refusant de le regarder. Pendant ce temps, le majordome commença son exposé d'une voix claire et tonitruante.

-Avant que votre maître ne parte en affaires, la veille, le soir d'avant, le professeur Moriarty est venu le voir. Je suppose que vous vous êtes cachée dans le fond de votre cuisine pour être sûre de ne pas encore les surprendre. Moriarty a passé la nuit ici. Et quand je dis ici, je parle précisément de cet endroit.

D'un large geste de la main, il tapa l'oreiller sur la gauche du lit.

-Est-ce utile de préciser que ce cher Colonel occupait l'autre côté du lit ? Après tout, c'est le sien, non ? Je doute qu'ils aient rapidement dormi. En tous cas, le lendemain matin, ils étaient suffisamment endormis pour que ce cher James en oublie sa chemise qui gisait au sol. Avouez au moins que ce n'est pas celle de votre maître, poursuivit-il en agitant le vêtement coupable. Elle n'est pas à sa taille. Il a les épaules plus larges et il est plus grand. De plus, elle est trop simple pour un homme de sa qualité. Je suppose que le professeur revenait de faire ses cours. Il y a encore de la craie sur l'une des manches.

Émeline fondit en larmes, à la fois honteuse et soulagée d'un poids.

-Depuis combien de temps ils sont ensembles ?

-Je ne sais, souffla t-elle. Ils se voyaient déjà avant que je n'arrive. Je l'ai appris l'année dernière. Je pensais qu'il n'y avait personne... Je suis rentrée sans frapper et... Oh, mon Dieu ! Quel terrible péché ! Et la loi l'interdit vivement. C'est horrible. Oh, monsieur, souvenez-vous du sort de Sodome !

Elle s'était effondrée sur le lit et pleurait à chaudes larmes. Non pas pour son maître, mais par peur de payer sa présence en ces lieux pécheurs. Dieu la punirait-il d'avoir été un témoin involontaire et complice forcée par son silence ?

Sebastian sourit et quitta la pièce.

-Oui, je m'en souviens parfaitement, murmura t-il. J'y étais.


La tête entre les mains, assis, les coudes sur les genoux, le regard au sol. Telle était la position adoptée par John Watson depuis hier soir. Le pauvre médecin ressentait une migraine lancinante et persistante qu'il se refusait de combattre. Elle était là, la douleur, il ne rêvait donc pas. Pourtant, tout lui semblait si irréel. Son propre souffle lui était étranger. Comment ? Quoi ? Questions qui tournaient, tourmentaient son esprit harassé. Il n'avait pas dormi malgré la nuit agitée et forte en émotions. Il ne pouvait fermer les yeux sans revoir cette scène.

La vie est un chaos, en revanche une terrible logique gouverne l'imagination.

C'était étrange ce à quoi on pouvait penser dans des situations terribles. Cette citation d'Oscar Wilde s'était imposée dans son esprit quand il revit la scène pour la énième fois. Elle lui semblait tellement appropriée. Tout ce qu'il pouvait imaginer, tout ce qu'il lisait avait toujours une raison, un fil conducteur. C'était simple, expliqué. Là, il ne comprenait rien.

Rien ne laissait présager ce qui s'était passé. Où était la logique, le but dans tout ce bordel ?

Six hommes, deux armes, de la nitroglycérine dans une usine. L'odeur de la mort avait hanté les lieux alors qu'il n'y avait personne pour succomber. Dès que la situation s'était éclaircie, Watson avait compris que Holmes allait tirer. Le jeu jusqu'au bout. Qu'importait le prix. Ne pas faiblir. Le visage de Mary avait dansé dans sa tête. Mais il n'avait rien fait, il n'avait rien dit. Accepter, savoir qu'il était temps. Il l'avait déjà expérimenté durant ses années de guerre. Mais ce n'était pas encore pour tout de suite.

Puis, le désordre. Le feu, il avait disparu, sur un simple geste de Michaelis. Il l'avait à peine distingué. Il allait si vite. Moriarty qui tombait, puis Moran. Que s'était-il passé ? Comment de telles choses pouvaient être possibles ? Elles ne devraient pas être.

Il releva la tête. Sa nuque craqua. Il avait mal. Il était resté trop longtemps dans la même position. L'esprit en vrac, les yeux fatigués, il jeta un coup d'oeil à Holmes. Le détective fouillait dans le fatras qu'étaient ses dossiers. Il recherchait la moindre trace de Moriarty dans toutes ses enquêtes et recherches.

Holmes était entouré d'un véritable capharnaüm. On ne voyait même plus ses pieds sous les tonnes de papiers qu'il déversait sur le sol. Comme pour se donner du courage, Watson se leva et s'approcha de lui.

-Holmes, il faut qu'on parle, attaqua t-il.

-De quoi ? grommela son ami, la tête dans les dossiers.

-De ce qui s'est passé dans cette usine.

-Ce qui s'est passé, c'est qu'on a raté une occasion en or. J'avais certainement l'un des plus grands génies du mal devant avec son bras-droit et je les ai laissés filer.

-Vous ne les avez pas laissés filer, Holmes, le rassura Watson. Vous avez failli tous nous tuer pour qu'ils ne s'échappent pas. Il s'est passé quelque chose après votre coup de feu, qu'avez-vous vu ?

-Moriarty et son chien s'échapper ? Avec l'explosion, j'ai presque perdu connaissance.

-Vous n'avez pas vu ce que Michaelis a fait ?

-Non, j'avais autre chose à faire que mater Michaelis. D'ailleurs, j'ai autre chose à faire qu'à en parler.

-C'est important, insista le docteur. Ce qu'il a fait... C'est impossible. Il... Je crois qu'il a arrêté le feu.

-Éteindre un incendie n'est pas exceptionnel à faire. Et puis, il faut bien qu'il serve à quelque chose, ce majordome à la noix.

-Non, vous ne comprenez pas, Holmes. Il n'a pas utilisé d'eau ou quoique ce soit. Il s'est mis devant et il a bougé la main... et...le feu s'est éteint. Il bouge beaucoup trop vite. En l'espace de quelques secondes, il a blessé Moriarty et maitrisé Moran.

Holmes cessa ses gestes. Son visage restait figé, le regard dans le vide. Il leva la tête et dévisagea son ami comme pour chercher la vérité dans ses traits. Watson se taisait, laissant le temps à son ami de comprendre la situation et de l'accepter. Soudain, le détective éclata de rire.

-Vous avez pris un sacré coup sur la tête, Watson !

-Je ne fabule pas, Holmes, précisa t-il d'une voix grave.

-Allons, allons, vous êtes un homme de sciences. Reprenez vos esprits. Il y a des explications parfaitement logiques à ce que vous me racontez. Déjà votre état de stress et le choc sont certainement la cause de votre vision et compréhension bancale des évènements.

Watson s'effondra sur le fauteuil. Il secoua la tête et soupira exagérément.

-Pendant presque la moitié de ma vie, j'ai été soldat, Holmes. J'ai fait la campagne d'Afghanistan. Je sais contrôler mes émotions, je sais affronter le stress. Et ce n'est pas hier que j'ai failli.

-Watson, veillez raconter vos histoires abracadabrantes ailleurs, j'ai du travail.

Sur ces mots, il se replongea dans ses notes froissées. Les contes pour enfants, ça allait bien cinq minutes. Il avait des choses tellement plus intéressantes, tellement plus réelles à traiter.

Moriarty, Moriarty, Moriarty. Le nom se balançait dans sa tête, mais n'apparaissait nulle part. Une ombre parmi les ombres, mais tellement plus dévastatrice et imposante que ses congénères. Comment n'avait-il pas pu le remarquer jusqu'ici ? Surtout qu'il prétendait avoir signer plusieurs crimes auxquels il avait été confronté.

Tout entier dans ses pensées, il ne remarqua même pas Watson qui quittait la pièce brutalement. Seul le claquement de la porte fit frissonner le plancher sous ses pieds. Il jeta un vague coup d'oeil à celle-ci avant de l'oublier irrémédiablement.

Moriarty, Moriarty, Moriarty. Professeur James Moriarty. Le premier endroit où il se devait d'enquêter était l'université où il officiait. Première action, trouver cette faculté. Il fallait qu'il en sache le plus possible sur son ennemi avant de reprendre la bataille. Watson pensait avoir vu Moriarty être blessé. Si c'était bien le cas, il n'allait pas revenir à l'assaut tout de suite. De plus, ses plans avaient été bouleversé. Holmes et les autres n'auraient pas dû y survivre à ce rendez-vous. Moriarty et Moran avaient certainement dû fuir, reculer. Leurs adversaires connaissaient leur nom et leur visage. Ils avaient sans doute des retraites où se cacher, mais leur existence, leur rôle et celle de leur organisation avaient été dévoilé. Ils se retrouvaient en position de faiblesse. Leur plus grande force étant l'ignorance des autres.

Moriarty, Moriarty, Moriarty. L'ennemi à abattre. La créature à traquer. Son alter-ego, le seul qui pourrait le mettre en difficulté. Un reflet taché de sang. La cible prioritaire parmi toutes. Moriarty, le seul objectif.