Chapitre 20

La colère de Gabriel

Quelques jours étaient passés depuis le malheureux concours de vitesse pokémon. Elza s'était remise de sa défaite, le temps de digérer. Elle n'était de toute façon pas du genre à se laisser abattre.

Ils s'étaient ainsi tous remis en route vers Acajou, Elza, Matthew, Gabriel, Daniel et Nathaniel. Gabriel, qui était revenu le soir du concours et avait conservé un ton un peu froid pendant un ou deux jours, leur avait expliqué le matin même que s'ils allaient à Acajou, c'était pour y retrouver Barbara, la compagne de Nathaniel qui les attendait là-bas.

Adrian avait disparu juste après sa victoire, le jour du concours, en laissant derrière lui une Elza désemparée mais surtout pleine de rage de vaincre, qui avait juré qu'à sa prochaine rencontre, elle le mettrait K-O.

Depuis, elle passait autant de temps à s'entraîner que Daniel avec son père Nathaniel, et avait reprit bon espoir de battre Adrian à la finale de la Ligue Johto. Pendant les quelques heures où elle ne s'entraînait pas dur avec ses amis pokémons, elle observait Gabriel à la dérobée.

Elle avait même piqué l'appareil photo de Matthew pour prendre ses beaux yeux en photo à son insu, mais elle n'y était encore pas parvenue. Elle ne savait pas vraiment ce qui la poussait vers ses jolies prunelles vairons, mais elle y était irrésistiblement attirée, c'était indéniable.

Au cours de ses journées passées à l'observer discrètement de derrière un arbre, elle avait remarqué qu'il passait beaucoup de temps sur son petit ordinateur, à faire des choses bizarres qui semblaient extrêmement compliquées et fastidieuses. Il adorait également câliner ses pokémons mais ne supportait pas l'idée qu'on le découvre.

Elza accepta son silence, tout comme, sans qu'elle ne le sache, il avait accepté qu'elle le regarde avec la discrétion d'un troupeau d'Ecremeuh au galop. Bien sûr il l'avait remarqué. Au début, ça le bloquait, puis ça l'avait gêné et finalement, un peu, flatté. Il faisait comme si de rien n'était, curieux de savoir la raison de son entêtement pour lui, se contentant de ne pas faire de recherches top secrètes quand elle était dans son dos au cas où elle aurait l'idée de regarder l'écran de son ordinateur.

Elza passait aussi beaucoup de temps avec le Balignon rouge de Gabriel, qu'elle avait surnommé contre l'avis de son propriétaire Ruby, parce qu'elle lui trouvait une ressemblance avec la pierre précieuse du même nom. Balignon avait l'air de beaucoup l'aimer, et il participait à ses entraînements au même titre que Zan et les autres, avide de progresser.

Le soir, elle passait du temps avec ses pokémons, discutant stratégie et attaques surprises. Elle leur conseillait d'esquiver de telle façon, d'attaquer plus comme-ci ou encore de faire une feinte à ce moment là. Gabriel était un peu impressionné de l'énergie qu'elle épuisait à s'entraîner et à se battre pour un rêve aussi stupide qu'une Ligue de gamins avides de gloire. Mais il n'oserait jamais lui dire en face.

S'il avait appris un peu de choses sur elle, c'était bien qu'aussi gentille fut-elle, la patience n'était pas sa vertu première, et qu'elle mettait des droites sans hésiter à ceux qui la froissaient. Son douloureux souvenir personnel en attestait !

En plus, il se serait fait détruire par Zan. Foutu crocodile amoureux de sa dresseuse comme un grand frère hyper-protecteur ! Gabriel ne pouvait même pas lui dire bonjour le matin sans qu'une paire d'yeux brillants le foudroient du regard, le défiant de faire un pas de travers.

Ils étaient arrivés à Acajou et avaient décidés de faire une pause symbolique juste en dessous de la pancarte blanche indiquant « Sud-ouest : Route 42 – Nord : Acajou ».

Elza avait sortit une fois de plus tous ses pokémons pour jouer. Balignon était venu la rejoindre, quémandant des caresses qu'elle ne pouvait pas lui refuser. Elle avait laissé son béret dans son sac à dos et portait une barrette brillante qui retenait mal ses cheveux, et elle passait de temps en temps sa main autour de ses oreilles pour y caler une mèche rebelle.

Matthew avait disparu on ne sait où, Daniel et Nathaniel discutaient dans un coin, et Gabriel ruminait derrière l'écran de son ordinateur.

La fameuse Barbara les avaient rejoint le matin même, distribuant des sourires amicaux sous sa longue chevelure blonde. Elza l'aimait bien. Elle avait un certain effet apaisant sur le groupe au sein duquel régnait toujours quelques tensions.

Gabriel n'avait pas l'air de l'aimer beaucoup, certes, mais ce qui préoccupait surtout Elza pour l'heure, c'est le débat houleux qu'entretenaient Daniel et son père.

Cela avait commencé par un « Daniel, tu n'as toujours pas fait évoluer ton ramoloss ? », auquel le fils, penaud sur sa béquille car il s'était foulé la cheville à l'entraînement, avait répondu « Mais… si je le fais évoluer, il va changer pour toujours, non ? ».

Ce garçon rêveur avait, comme Elza l'avait bien compris, une peur irrationnelle du changement. Pour lui, chaque chose devait rester à sa place et pourvu que rien ne bouge. Elza ne parvenait pas à comprendre comment il avait fait pour survivre jusqu'ici avec son père dans de telles conditions.

- Ce sera plus jamais ramoloss… reprit-il en baissant le regard vers le sol.

Nathaniel explosa. Gênée, Elza fit mine de se concentrer sur Zan qui jouait avec Dizzy, mais quelques phrases retinrent tout de même son attention.

- Tu n'arriveras jamais à rien avec des pokémons de base !

Affirmation avec laquelle elle était tout à fait d'accord. Enfin, pour la plupart des cas. Elle serait la plus fière des dresseuses quand Zan évoluerait en aligatueur, ce qui ne saurait tarder mais elle resterait la plus heureuse même si Chinchou n'évoluait jamais. Enfin, globalement, avoir des stades évolués, c'était quand même bien mieux !

Mais, se dit Elza, Daniel ne semblait pas intéressé par les matchs pokémons. C'était plutôt son père qui le forçait, mais sans ça, en effet, quel serait l'intérêt de faire évoluer ses pokémons si on les aimait tels qu'ils étaient ?

Nathaniel continua à crier pendant plusieurs minutes. Daniel prostré au sol comme un démuni, immobile et silencieux, subissant. Barbara tenta de calmer son compagnon Nathaniel, ce à quoi l'adulte répliqua en emmenant son fils quelques mètres plus loin pour un entraînement surprise.

Elza le trouva dur, mais ce n'était pas son rôle d'y dire quoi que ce soit. Elle remarqua également que ce que pensait Daniel sur son père était faux : il connaissait très bien les prénoms de ses enfants, quand il le voulait. Elza ne comprenait pas ce qui pouvait pousser ce papa à écorcher volontairement les prénoms de ses gamins, mais comme même Barbara ne semblait pas perturbée par cette lubie de son amant, elle ne l'avait pas fait remarquer à voix haute.

Une autre mèche de ses cheveux lui tomba devant les yeux. Pestant, elle la remit derrière son oreille en se jurant de ne plus jamais laisser son chapeau au profit d'une inutile barrette ! Elle ignorait que, à quelques mètres d'elle, Gabriel l'observait, le teint pivoine.

Balignon, lui, le vit regarder dans leur direction. Des bras d'Elza, il retourna auprès de son dresseur, comme pour s'assurer qu'il allait bien. Il reçut une caresse brève, mais Gabriel lui ordonna de retourner chez Elza. Ils avaient l'air de beaucoup s'apprécier.

Balignon, lui, au moins, ne disait pas sans arrêt de méchantes choses à Elza. Mais c'était plus fort que lui. Dès qu'il la voyait, Gabriel se mettait à raconter des inepties incroyables sous l'effet de la gêne qu'il ressentait envers elle.

Elza, elle, ne s'était plus remise en colère contre lui, mais à force de subir, elle le traitait plus froidement, comme s'attendant à chaque instant de se faire insulter d'une quelconque manière. Ce qui n'était pas vraiment faux. Gabriel grimaça.

Matthew, qui était revenu sans qu'Elza ne le remarque, rangea son carnet à dessin et demanda à Barbara :

- On peut assister à l'entraînement ?

La femme hésita, puis accepta de laisser les gosses regarder ce que son amant apprenait à Daniel.

Elza se leva, laissant ses pokémons aux bons soins de la blonde, et emboîta le pas à Matthew, avide de connaître les méthodes de l'adulte. Instinctivement, elle se tourna vers Gabriel.

- Tu viens ? demanda-t-elle simplement.

Il se leva et les suivit, l'air contrarié et furieux contre lui-même.

Elza regarda Nathaniel jeter à son fils deux épées en bois dont il se servit pour entrainer son fils.

Le pauvre Daniel semblait bien mal, chancelant sur sa patte affaiblie, les yeux dans le vague. Il manqua de se casser la figure en dégainant ses armes d'un geste incertain. Nathaniel, dans un excès de patience, asséna platement :

- Fais un effort Fiston ! Allez, tu vas voir, c'est dur d'apprendre à manier deux épées, mais au moins tu pourrais réellement te défendre !

D'un coup, Elza se fit culbuter par un Zan joueur. Dizzy grimpa sur son crâne et bomba fièrement le torse en tapant dans la patte de Zan, d'un air de dire « victoire ! ». Elza explosa de rire, se redressa et leur fit un câlin.

Elle tourna la tête vers Gabriel et sourit. Il était adorable, ses beaux yeux fixés sur elle, entourés de ses meilleurs amis pokémons qu'il aimait par-dessus tout même s'il refusait de l'avouer.

Elle reporta son attention sur le match au moment même où Nathaniel ouvrit imperceptiblement une PokéBall d'où sortit un pokémon humanoïde qui attaqua sans pitié la cheville déjà blessée de Daniel. Le garçon hurla.

- Daniel ! Protège ta maudite cheville avec ta garde ! vociféra l'homme.

Elza bondit sur ses pieds, faisant sursauter Zan qui était en train de lui attacher une marguerite dans les cheveux.

- Hey ! C'est de la triche ça ! gronda-t-elle en posant ses mains sur ses hanches, la mine choquée.

Sans états d'âme, Nathaniel dit simplement :

- Oui, et alors ?

Choquée, Elza changea de tactique. Se tournant vers Daniel, elle dit :

- Et ben, utilise toi aussi tes pokémons. Après tout, il n'y a pas de raison !

Après tout, triche contre triche ! Il suffisait que Daniel rende coup pour coup ce que son géniteur lui faisait subir, et hop, terminé !

Nathaniel éclata de rire. Se tournant vers son fils, il asséna :

- Tu vois ? Elle, elle a compris le truc ! Il faut que tu entraînes tes Pokémons à intervenir en cas de danger, sans que tu ne leur donnes d'ordre. Ces bêtes-là peuvent te sauver la vie ! Laisse-les toujours en dehors de leurs PokéBalls, apprend-leur à se camoufler dans la nature, et à se battre dès qu'ils pensent qu'il le faut ! Vous voulez faire partie de Twilight, bien ! Mais mettez toutes vos chances de votre côté pour survivre !

Elza acquiesça, quoiqu'un peu septique, mais elle entendit Gabriel siffler d'agacement. Matthew dessinait à toute allure dans son carnet, l'air inspiré et tout à fait d'accord avec Nathaniel. La mésaventure d'Alexandre sonnait cruellement aux oreilles d'Elza, et elle se dit que cette histoire d'envoyer les pokémons sauver son dresseur était bonne, mais pas au détriment de la vie de celui-ci, c'était certain.

Daniel avait l'air livide et titubait dangereusement.

- Allez, on reprend Daniel ! Tu ne mangeras pas tant que tu n'auras pas compris la technique ! Et je veux que tu fasses évoluer tes Pokémons également ! reprit Nathaniel.

Le garçon tituba, reprenant la garde de ses épées de bois, hésitants. Mais cette fois Gabriel ne retint pas sa réplique.

- Tu vas arrêter quand au juste ? Daniel a sa propre méthode de combat ! S'il ne veut pas faire évoluer ses Pokémons, accepte son choix ! Il n'est pas toi, merde à la fin ! hurla le garçon, sous l'air ahuri d'Elza et Matthew, malheureux spectateurs.

Nathaniel se redressa, et contempla son jeune fils avec une froideur exaspérante. Daniel quant à lui, derrière tout ça, chercha à s'allonger dans l'herbe pour profiter de l'accalmie, mais Gallame ne lui en laissa pas la joie, l'attaquant sans pitié.

- Fiston, je n'ai pas besoin de ton avis ou de tes conseils en matière d'éducation, ton frère a besoin de soins spéciaux. Laisse-moi faire comme je l'entends, déclara gravement l'homme.

Elza vit Gabriel rougir sous la colère et exploser, un panel d'émotions traversant son visage d'habitude si stoïque.

- Ah ouais, parce que tu t'es montré comme un exemple paternel toi, c'est bien connu ! cracha-t-il sans vergogne.

Nathaniel n'eut pas à dire quoi que ce soit pour réprimander son fils, Gabriel avait déjà tourné les talons, se retirant rapidement. Elza le regarda partir, jugeant qu'il valait sans doute mieux le laisser seul un moment, et quand elle se retourna, ce fut pour voir Daniel ordonner avec hésitation à son pokémon de lancer un pistolet à eau sur son père qui reçut le tir avec surprise.

- Très bien ! Tu vois que tu peux y arriver ! déclara celui-ci, nullement vexé de s'être fait mouiller.

Après plusieurs minutes à regarder Daniel se battre contre son père, elle le défia. Après tout, cela ne pourrait que lui être bénéfique !

- Ah, et bien, pourquoi pas ? accepta l'homme. Mais je ne vais pas te faire de cadeau !

Elza se prépara à subir des dégâts de la part du pokémon humanoïde – un Gallame – de Nathaniel, aussi décida-t-elle de le surprendre directement en envoyant ses quatre pokémons d'un coup au combat. Précipitamment, elle leur ordonna à chacun d'attaquer sous un angle différent.

Nathaniel, le visage neutre, interceptait chaque attaque à l'aide d'un Gallame bien entraîné. Elza avait du mal à percer.

Après plusieurs minutes d'un combat acharné, elle l'avait touché deux fois, et il l'avait touché le triple.

- Je pensais que tu avais pigé le truc, mais je devais me tromper, bailla ostensiblement Nathaniel.

Elza s'énerva et redoubla d'efforts. À un moment, Dizzy réussit à passer les barrières de protection du pokémon psy et à frapper durement Nathaniel au ventre, lui faisant se recroqueviller légèrement.

Nathaniel sourit. D'un geste de sa part, son Gallame fonça droit sur Elza, avec pour but de lui asséner un coup puissant, mais au dernier moment, Zan s'interposa et encaissa le choc.

Entrant dans une fureur noire, le pokémon crocodile courba l'échine et, toutes griffes dehors, éjecta la Gallame du terrain. Nathaniel siffla d'admiration, acceptant sa défaite, et Elza courut vers son starter pour le féliciter.

Mais il était étrangement crispé. Posant une main sur son bras épais et écailleux, elle le sentit trembler comme s'il essayait de ressembler à Dizzy. Il la regarda, et sa grosse gueule eut un immense sourire. Il s'éloigna d'un pas, et son corps, soudain, se métamorphosa.

Il grandit, dépassant même Nathaniel, sa queue se hérissa de pointes tranchantes, sa gueule s'allongeant et son corps se musclant, perdant sa petite bedaine qu'Elza trouvait si confortable. Une main sur la bouche, les yeux écarquillés et les larmes de joie, Elza regarda avec fascination son chéri, son bébé, son croco, son Zan… évoluer à son dernier stade.

- TUEUUUUUR ! cria Zan.

Elza lui sauta au coup comme elle put. Il la prit dans ses bras. Elle semblait si petite ! Elle pleurait de joie. Le grand Zan en aurait presque pleuré aussi, de bonheur.

Nathaniel applaudit, de même que Matthew, mais Daniel semblait estomaqué. Elza ne le remarqua pas, tant elle était heureuse de la tournure que prenait la journée, et décida de retourner auprès du campement.

Entourée de Zan-le-Magnifique, de Dizzy, Hélio et Chinchou, Elza fit un retour triomphant auprès de Barbara qui la félicita chaleureusement.

Dans un coin, elle aperçu Gabriel qui semblait plongé dans ses pensées, ses doigts pianotant à une vitesse folle sur le clavier de son ordinateur. Elle décida d'aller le voir.

Balignon lui sauta dessus. Elle le prit dans ses bras et le caressa tandis qu'elle marchait vers Gabriel, suivie de près par un Zan extrêmement satisfait.

- Hey ! fit-elle joyeusement. Tu fais quoi ?

Il leva la tête et, voyant qu'Elza se déplaçait pour voir ce qu'il trafiquait, agacé, ferma d'un claquement sec le clapet de son ordinateur.

- Rien qui ne te regarde ! lâcha t-il, abrupte.

Perdant un peu sa bonne humeur, Elza se renfrogna.

- Pff, toujours aussi aimable toi !

Irritée, elle s'éloigna un peu, et alla verser un bol de croquettes de Twilight à tous les Pokémons présents. Tentant maladroitement de discuter avec lui, elle constata :

- C'est plutôt intelligent, comme système… Je veux dire, habituer les Pokémons à toujours voler au secours de son dresseur.

« Dans une certaine limite », pensa-t-elle. Gabriel roula des yeux et lança froidement :

- C'est pas intelligent, c'est logique ! C'est l'instinct, n'importe quel crétin dans notre situation apprend ça à ses Pokémons.

Elza décida de ne pas réagir, bien décidée à ne pas perdre sa bonne humeur. Caressant avec fierté le gros museau de son tout nouveau starter – que Gabriel avait volontairement ignoré – elle dit pensivement :

- Oui, Mon Dizzy a déjà fait ça.

Elle sourit et enchaîna mesquinement, presque taquine :

- Dis donc, je te croyais sans cœur, mais en fait...Tu aimes beaucoup ton frère non ?

Gabriel rougit imperceptiblement et détourna le regard. Elza rit. Amusée, elle dit :

- Il a de la chance d'avoir un petit frère aussi protecteur…

- Ça c'est certain, il ne me mérite pas !

- Quoique...

Elza lui tira la langue.

- Vous êtes une drôle de famille en fait. Ca fait de vous, une sorte de famille de super héros ? C'est vrai quoi, vous vous engagez de père en fils c'est ça ? Tous pour défendre le droit des Pokémons ! Et comment vous avez fait pour intégrer l'organisation alors que vous n'êtes même pas majeurs ?

Mais Gabriel la coupa, nullement amusé.

- Ce n'est pas mon père.

Le regard d'Elza s'assombrit.

- Tu devrais vraiment lui parler mieux, tu sais ? L'insolence ne résout jamais rien avec les adultes. Si tu lui en veux, explique lui calmement, au lieu de réagir comme ça, modéra-t-elle avec gravité.
Gabriel se redressa sur ses jambes et foudroya la jeune fille du regard.

- Dis, tu te prends pour qui là au juste ? Espèce de mère-la-morale de mes deux ? On se connaît depuis quoi ? Deux semaines, deux semaines et demie ? Tu crois quoi ? Que tu peux t'incruster ici et nous faire la leçon sous prétexte de je ne sais quelle moralité !?

Elza blêmit, et Barbara qui surveillait la conversation de loin telle une mère bienveillante s'empourpra, lançant un « Gabriel ! » courroucé qui n'atteignit jamais sa cible.

- Tu sais même pas ce que notre famille a vécu à cause de ce type ! Alors viens pas me dire de le respecter !

Ce fut ce moment là que Matthew et Nathaniel choisirent pour sortir des fourrés.

- Oh c'est bon, arrête de jouer tout le temps les victimes ou les surdoués ! Ça saoule à la fin ! explosa-t-elle, s'emportant par tant de haine de la part du garçon.

- Quoi ? Moi ? Mais je suis un surdoué ! Et je suis une victime ! J'en ai ras le bol ! Sous prétexte qu'on est des gosses, on n'a pas le choix, on doit suivre ce type ! C'est insupportable ! Daniel déteste ça ! Et moi je déteste ça ! glapit Gabriel, tremblant.

- Je suis ton père que tu le veuilles ou non ! intervint Nathaniel doucement.

Gabriel reporta toute sa rancœur sur le concerné et il souffla :

- Ça, Daniel comme moi, on est obligés de se le dire à chaque fois qu'on se regarde dans la glace, alors pas besoin d'en rajouter !

- Mais qu'est-ce que j'ai bien pu te faire au juste pour que tu m'en veuilles à ce point ? Hein ?

- JE NE VOULAIS PAS TE REVOIR ! vociféra le petit, rouge.

Un silence suivit cette déclaration.

Gabriel passa une main dans sa tignasse, ruinant sous les yeux ahuris d'Elza la coiffure qu'il prenait tant de soin à entretenir chaque matin. Tous furent surpris de constater une telle ressemblance entre Nathaniel, Daniel et lui. Les épis, et même la petite mèche rebelle se cachaient sous la tonne de gel qu'il utilisait pour sa coupe d'enfant sage.

- Merde, quand t'es parti de la maison j'avais 6 ans ! continua le garçon. Tu nous avais déjà oublié dans la forêt, tu nous avais laissé à la piscine une fois où j'ai failli me noyer, et encore un nombre incalculables de coups que mon cerveau a préféré effacer, dont je ne connais l'existence qu'à cause des récits de mes frères ! Alors que j'étais présent à chaque fois !

Il haussa les épaules en signe d'impuissance. Las, il continua ses accusations. Elza était estomaquée.

- Et tu sais c'est quoi le pire ? C'est que tu venais qu'un week-end par mois à la maison ! Tu restais à la maison qu'un foutu week-end par mois ! Et moi... Moi, je garde quand même le souvenir d'un papa rieur, sympa, que j'étais toujours ravi de voir ! Un papa qui jouait avec moi, qui essayait de comprendre ce que je faisais, et qui m'encourageait. Alors que tu n'écoutais probablement même pas un mot de ce que je te disais. Ne me mens pas ! J'ai construit mon premier ordinateur à six ans, et quand je te l'ai montré, tu as dit « ouah, tu es un grand garçon maintenant ! ». Alors ne me ment pas. Je sais que tu t'en foutais !

Nathaniel resta muet. Gabriel enchaîna, quelque part soulagé de vider son sac.

- Quand t'es parti, après avoir pleuré un bon coup et avoir compris pourquoi... J'ai vu Maman tomber dans la dépression, et j'ai vu Daniel changer à un point inimaginable, alors qu'il refusait parfois seulement qu'on change les fleurs dans les vases ! Et j'me suis dit une chose, j'me suis promis une seule et unique chose !

Il trembla légèrement, et murmura :

- J'me suis promis de plus jamais te revoir. Pas parce que je t'en voulais. Mais parce que je souhaitais conserver le souvenir de mon Papa, quand il était encore heureux avec nous, qu'il jouait, quand il se souciait de ma maman. J'voulais juste pas voir ce que t'étais devenu sans nous, parce que je SAVAIS que ça me ferait du mal.

Puis il lança une œillade meurtrière à l'assemblée et acheva, rancunier :

- Mais vous les adultes, vous nous laissez jamais le choix.

D'un coup, il récupéra son matériel électronique.

Elza, la gorge nouée, voulu lui dire quelque chose de réconfortant, mais à peine eut-elle levé la main pour lui adresser la parole qu'il la coupa d'un ton glacial.

- J'veux pas t'entendre, toi.

Elza, blessée, laissa tomber son bras le long de son corps. Elle le regarda passer devant Nathaniel qui semblait réfléchir à tout cela, et s'éloigner en direction de Daniel, qui soignait sa cheville à une centaine de mètres de là.

La mauvaise humeur d'Elza ne durait jamais très longtemps, mais elle s'évapora totalement quand, à peine arrivés au Centre Pokémon d'Acajou, une grande silhouette se jeta sur elle.

- Elza !

- Myxilia ! s'étonna Elza. Oh, tu es venue à Johto ! Comment ça va ?

Myxilia embrassa Matthew sur les deux joues et salua avec bonne humeur la famille Kasamatsuri, qu'elle avait déjà croisé rapidement au cours de quelques missions. Puis, elle revint vers Elza.

- Et bien, comme les missions climatiques se passent bien, et que finalement ce bon-à-rien de Niels a bien géré Sinnoh, j'ai eu droit à un petit congé de Twilight !

Elle semblait rayonner. Elle continua :

- En fait, tu ne devineras JAMAIS ! Tu sais, monsieur Sukizo… ?

- … Non je ne sais pas, dit Elza en se grattant la tête.

Myxilia roula des yeux.

- Bon sang, Elza, tu ne connais pas monsieur Sukizo ?! Mais c'est le Président du Fan Club Pokémon ! Il fait partie du jury de tous les concours de Coordinateur officiels ! J'en reviens pas que tu ne sache pas qui il est ! Il est pourtant très connu pour sa célèbre phrase « C'est remarquable ! » !

Elza n'osa pas contredire l'adolescente, trop heureuse de la retrouver un peu, depuis le temps.

- Enfin bref, ce pauvre monsieur Sukizo a eu un petit problème de santé – rien de grave, je t'assure ! ajouta-t-elle comme si Elza s'en souciait profondément. Et… Ils m'ont appelé pour le remplacer !

Elle couina de joie et tous les dresseurs qui se reposaient dans la grande salle du Centre se retournèrent vers eux. Elza sourit.

- Je vais être juge dans le concours de Coordinateurs Pokémon qui va avoir lieu dans une semaine ici-même, à Acajou ! J'ai tellement hâte !

Et Elza la comprenait. Comme cela devait lui faire plaisir !

- Je suis super contente pour toi ! dit-elle. Je viendrais voir ça en tout cas, ça me changera des matchs basiques !

- Voir… ? Oh, mais non ! J'ai déjà tout prévu pour toi, ma petite Elza ! Ce concours, tu vas y participer !

Elza manqua de tomber de sa chaise. Matthew explosa de rire. Ce fut à ce moment que la fillette remarqua que Nathaniel, sa compagne et ses fils avaient disparus. Elle reporta son attention vers Myxilia.

- C'est hors de question ! Je n'en n'ai jamais fait, je n'y connais strictement rien !

- Et alors ? Ça t'a empêché de terminer deuxième au concours de vitesse avec Dizzy ? Non ! Et bien voila. Ne fais pas cette tête, bien sûr que j'ai entendu parler de cet exploit !

Elza soupira :

- Je suppose que je n'ai pas mon mot à dire, hein ?

- Non ! Après tout, les places sont chères, et avec tout le mal que je me suis donnée à t'en avoir une… répondit angéliquement Myxilia. En plus, je serais aux premières loges ! Ça y est, j'ai encore plus hâte !

L'adolescente se tortillait sur sa chaise, extatique. Elza grimaça, mi-figue, mi-raisin, puis elle bondit sur ses pieds et pointa une Ball vers Myxilia.

- Tu es à ce point en colère ?! Tu ne vas tout de même pas me défier alors que je viens d'arriver ! plaisanta Myxilia.

- Non, bien sûr que non ! Mieux que ça ! Je ne t'ai pas encore montré ma nouvelle bête de combat ! jubila Elza, fière, tout en laissant Zan sortir de sa confortable PokéBall.

- OH ! Zan, bon sang, tu es… Woaouh !

Il n'en fallut pas plus au tout nouvel aligatueur pour frimer ostensiblement devant les dresseurs du Centre et susciter quelques regards admirateurs. Elza sentit ses chevilles exploser les coutures du bas de son pantalon.

- Bon ! Reprenons les choses sérieuses ! coupa Myxilia, le sourire aux lèvres. Demain à huit heures ici pour commencer l'entraînement !

- Je n'ai pas besoin d'entraînement ! frima Elza, appréciant les regards admiratifs sur elle et sur Zan. Tu vois bien que j'ai naturellement la classe !

- Elza ! Je rêve ou tu prends la grosse tête ?! Reviens sur Terre ! Un concours de Coordinateur, ça se prépare !

Elza reporta son attention sur son amie. Sérieuse soudain, elle acquiesça.

- D'accord, va pour l'entraînement demain.

Myxilia leva le pouce en signe d'accord.

Le lendemain matin, alors que le soleil chatouillait gaiement les perles de rosées des arbres, Myxilia retrouva Elza devant le Centre. Ensemble, elles allèrent dans un champ en bordure de la ville.

- Bon ! Voyons voir la jolie troupe ! lança-t-elle, motivée.

Elza fit appel à Zan, Chinchou, Dizzy et Hélio. Myxilia les regarda d'un air satisfait.

- Ok ! Maintenant, il s'agit de mettre en avant leur capacité de mignonitude, déclara très sérieusement l'adolescente. Zan, avec tes attaques de type glace, ça pourra rendre très joli ! Chinchou pourra combiner ses deux types, ça sera très avantageux ! Dizzy est adorable, on verra ce qu'on peut faire avec ses attaques normales… Et Hélio est juste parfaite ! Avec son petit nœud sur l'oreille, et ses attaques de type feu, tu devrais faire des miracles ! Je le sens, tu vas te débrouiller comme un chef !

Elza se balança d'avant en arrière sur ses pieds, un peu perdue dans ce monde de paillettes. Mais Myxilia prit tout en main et lui montra quoi faire.

- Prenons Zan ! Voilà. Tu viens et tu te places comme ça… Là, et tu vas lancer une attaque bulles d'eau en tournant sur toi-même. Après, tu vas la givrer d'un coup de laser glace, et finalement, tu vas briser les bulles d'un coup, grâce à ton attaque tranche ! C'est pas compliqué, si ? expliqua Myxilia en tournant autour d'un Zan déboussolé.

Le crocodile haussa les épaules et, après un regard pour Elza, lança une attaque bulles d'eau en effectuant une espèce de pirouette destinée à le faire tourner sur lui-même, et qui n'eut pour d'autre effet que de le faire trébucher et de se prendre son attaque en retour sur le museau.

Myxilia se tapa le front du plat de la main.

- Va y avoir plus de boulot que ce à quoi je m'attendais… soupira-t-elle.

Elza explosa de rire, assise dans un coin, un Dizzy ronronnant dans les bras.

- Ne ris pas, Elza ! Toi aussi, tu dois faire la représentation avec tes pokémons !

Elza déglutit, l'air soudain affolée.

- Tu plaisantes, j'espère ?!

Mais elle connaissait déjà la réponse. Myxilia lui ordonna de se lever, et la fillette dû tenter elle-même de faire un tour sur elle-même sans se casser la figure, chose moins aisée qu'il n'y paraissait au premier abord.

Toute la matinée durant, Myxilia força Zan et sa dresseuse à tourner sur eux-mêmes avec grâce (sous les rires moqueurs de Dizzy et Chinchou que Zan fusillaient du regard), Elza réussissant mieux l'exercice que son cher ami à écailles. À midi, ils firent une brève pause déjeuner, puis ils passèrent l'après-midi à tester des enchaînements qui demanderaient encore beaucoup de travail avant d'être au point.

Mais Myxilia rassura Elza en lui assurant que le jour J, ils seraient prêts, et qu'il n'y avait pas à s'en faire.

Le soir même, attablées devant leur dessert au Centre Pokémon, Myxilia trépignait sur sa chaise.

- J'ai encore une surprise pour toi !

Elza manqua de s'étouffer, et Zan la regarda d'un air apeuré. Les surprises, ça suffisait pour la journée !

- Viens, suis moi !

Myxilia semblait encore de très bonne humeur, alors qu'Elza était simplement épuisée, et qu'elle avait mal aux pieds à force de tourner. Elle suivit cependant son amie jusque dans sa chambre, un Zan très curieux sur ses talons. Myxilia se pencha sur son lit, y attrapa quelque chose, et se retourna vers Elza.

- Voila, tiens, c'est pour toi ! Tu devras la porter pour le concours ! Ça fait partie des obligations ! annonça-t-elle gaiement.

Zan explosa de rire alors que le cri désespéré d'Elza retentissait dans le ciel étoilé d'Acajou :

- UNE ROBE !?