3 – Horreur
- Ne me dites pas qu'un foutu billet pour Denver coute aussi cher !
- C'est le tarif normal pour les moins de 25 ans monsieur…
- Normal vous dites ?! C'est un scandale plutôt !
- Ecoutez jeune-homme, avec ça vous aurez tout juste assez pour aller jusqu'à Salt Lake City.
- Vous croyez vraiment que si je me barre de Washington c'est pour me retrouver en Utah ?!
La grosse femme du guichet fronça les sourcils alors que je serrai les mâchoires, poings serrés sur le guichet. Nous nous fusillions toujours du regard quand un gros bras de la sécurité me tapota l'épaule. Je levai les bras en l'air en grommelant et quittai la gare énervé. Depuis quand le train était-il devenu un produit de luxe ? Je sais bien qu'elle n'avait pas du le comprendre devant mes fringues hors de prix, mais je n'avais pas un rond en poche, ou du moins pas grand-chose.
J'avais pourtant espéré au fond de moi, que j'aurais trouvé le moyen de partir loin du froid et de la pluie de l'état de Washington. Denver, dans le Colorado, aurait été une bonne première étape, mais le ciel semblait s'acharner sur moi. J'étais destiné à ne jamais quitter ce trou nuageux dans lequel j'étais né. Je sentis une boule se former dans ma gorge, et je plissai les yeux pour ne pas pleurer… Je ne pleurais jamais, ce n'était pas le moment pour commencer. Mais je devais bien avouer que je me sentais perdu. Etait-il possible de ne rien posséder du tout ? De vivre avec un seul misérable billet froissé dans la poche ? J'essayai de me souvenir d'une personne proche, qui aurait pu me faire penser à autre chose qu'à mon triste sort, mais là encore, je réalisai que j'étais seul au monde.
J'avais englouti tout ce que j'avais emporté, et je marchais devant moi depuis des heures sans savoir ou je me rendais. Je repensais à Nessie, à ces quelques moments ou je m'étais senti heureux et vivant. Pouvait-on s'habituer si vite au bonheur ? Car ma rechute était violente… Ou allais-je passer la nuit ? Je ne pouvais pas dormir dans la rue, pas après m'être endormi dans une suite majestueuse d'hôtel. Je me sentais si misérable. Il fallait vite que je fasse quelque chose, car cet état dangereux, je l'avais déjà ressenti autrefois, et j'avais sauté d'un pont. Pourquoi n'étais-je pas mort ? Parce que je n'avais pas été assez courageux pour me donner la mort en souffrant, et j'avais pensé qu'une fois dans l'eau glacée, je mourrais sans avoir mal… Sauf que l'hypothermie avait eu raison de ma tentative lorsqu'ils m'avaient repêché.
Dans un immense désespoir, je dépensais mon unique billet pour entrer dans une boite de nuit. Au moins j'y passerais la nuit. C'était la première fois qu'on me laissait entrer. Je ne me souviens pas trop de ce qu'il s'y est passé… Je me souviens de ces trois filles qui m'avaient payé verres sur verres. Je crois même qu'elles m'avaient soutenu jusqu'à leur voiture. Je me souviens de leurs gloussements. Elles avaient du me faire sacrement boire pour que je ne me souvienne de rien le lendemain… C'était d'ailleurs le problème.
J'ouvris les yeux et les refermais aussi tôt tant la barre au niveau de mon front me faisait souffrir. J'avais chaud, vraiment chaud, c'était étouffant. Je repoussai le coussin qui me faisait suffoquer et me frottai le visage. Ou est-ce que j'étais ? Dans l'hôtel ? Quelque chose remua alors sur mon torse, mais j'étais trop faible pour pouvoir sursauter. Je sentis ses bras se resserrer autour de moi et un court instant je songeais avec plaisir que c'était Nessie. Mais quand le rêve s'évapora, la réalité vous revenait à une de ses vitesses… Je la reçu en pleine tête.
- Mais qu'est-ce que ?! M'exclamai-je en voulant reculer hors de son étreinte, sauf que mon dos se heurta contre un autre corps.
Je me retournai avec effroi en me rendant compte que je me trouvai au milieu de deux filles. Celle qui m'avait serrée se redressa en rejetant ses cheveux en arrière, la mine épuisée, se demandant ce qu'il m'arrivait. La seconde marmonna vaguement mais ne se réveilla même pas. Je me pris le visage entre les mains, me répugnant moi-même. J'étais tombé bien bas pour ne pas avoir à passer la nuit dans la rue… La vision de Joyce me vint en mémoire et la nausée me gagna. Mon estomac ne comprenait pas non plus pourquoi je l'avais fusillé de cette manière à coup de divers alcools.
- Je dois partir ! Lançai-je tout à coup en sortant précipitamment du lit, ce qui fit ouvrir un œil à la seconde fille.
Ou étaient mes fringues ?! Je les retrouvais éparpillée un peu partout autour du lit, mêlée à celle des deux inconnues, et me jetai dans la salle de bain. Je me retins au lavabo, car cet effort me donnait mal au cœur. J'enfilai mon jean et me débattis avec ma chemise, lorsque je croisai tout à coup mon regard dans la glace. Même avec une mine aussi affreuse j'arrivais à rester charmant, et je me maudissais pour ça. Si je n'avais pas eu cette belle gueule je ne serais pas ici, à me dégouter moi-même.
Je les entendis me dire quelque chose lorsque je quittai la chambre sans un regard, mais c'était le moindre de mes soucis. Ces filles m'avaient saoulé et m'avaient ramené ici alors que je ne tenais même plus sur mes jambes, elles ne pouvaient pas être digne de mes remords. Je ne leur jetais pas la pierre, car je n'étais pas non plus fier de ce que j'avais fait, et ça aurait été trop facile de remettre la faute sur l'alcool et le désespoir. Je dévalais les escaliers et ouvrit la porte, ne sachant même pas si j'étais en ville ou dans la jungle. La lumière m'aveugla et je sentis une nouvelle fois mon estomac remuer dangereusement. Au moins j'étais encore en ville. Un bus s'arrêta cent mètres plus loin et je me mis à courir pour grimper à l'intérieur. Qu'il m'emmène n' importe où, mais très loin d'ici…
- Burnside Street…
J'avais murmuré ce nom pour moi-même, planté devant le haut panneau qui indiquait l'avenue toute aussi gigantesque. Pourquoi étais-je venu ici ? Je ne le savais pas… J'étais arrivé ici après avoir erré une autre journée entière dans cette ville peu familière. Je savais que ce que je faisais n'était pas bien, mais il fallait que je sache si elle allait bien. Mais c'était stupide, comme si j'allais tout à coup la croiser ici. A mon avis je m'inquiétais pour rien, car elle avait déjà dû régler son affaire dans cette rue et repartir depuis belle lurette. Mais au fond, ici à Burnside Street, j'avais l'impression de ne pas être perdu, et l'endroit me semblait plus réconfortant que les autres.
Un bruit me fit sursauter la droite, mais ce n'était qu'un chien qui venait de renverser une poubelle et qui essayait de la déchirer. Les passants le contournaient en grimaçant, comme s'il avait pu être dangereux… Je contemplai son apparence galeuse et fatigué. Je n'étais pas si différent de lui finalement, sauf qu'aujourd'hui j'étais recouvert par un bel emballage et que le gens ne me contournaient plus. Mais se serait de courte durée, et ça n'était pas plus mal car ce déguisement m'empêchait de redevenir celui que j'étais.
Je quittai le trottoir en regardant de chaque coté, et courrai pour rejoindre celui d'en face. Je me faufilai entre les nombreux piétons, cherchant le moindre indice qui pourrait m'indiquer un endroit tranquille pour dormir. Je marchai une bonne dizaine de minutes avant d'apercevoir l'entrée d'un parc. On ne pouvait pas trouver mieux ! Je m'y engouffrai en fourrant les mains dans mes poches, car elles commençaient à être aussi gelées que celles de Nessie. Je ne m'inquiétais pas pour autant de la nuit en perspective, car j'avais vécu de pires moments. Au moins dans les parcs on dormait mieux que dans les rues.
Je n'étais pas super rassuré quand même, car dans la nuit noire comme ça, ce n'était pas accueillant. Je me demandais l'heure qu'il était… A peu près 23h00 si mes calculs étaient bon. Mes nouvelles chaussures crissaient sur la terre des allées, et je souris, car elles devaient se demander ce qu'elles fichaient là, elles qui avaient été crée pour les tapis rouges. Un bruissement me fit sursauter, et je me figeai dans l'obscurité. Mes pupilles essayaient de discerner quelque chose parmi toutes ces ombres, et bien que mes yeux se soient habitués à la pénombre, je devais les plisser pour voir au loin. Avais-je rêver ce bruit ? Pourtant un nouveau sifflement accompagné d'un vague coup de vent retentit de l'autre coté et je fis volte-face, en posture défensive. Ok… Là c'était flippant.
- Alors comme ça vous cherchez un endroit où dormir…
Je poussai une exclamation de surprise et me retournai. Je fis un bond en arrière, car j'étais nez à nez avec un homme. Mon cœur battait si fort dans ma poitrine qu'il pouvait presque déchirer ma poitrine. J'essayai de voir cet homme, mais il faisait trop noir… Déjà sa silhouette m'effraya, alors qu'elle n'était pas si imposante que ça. Nous faisions la même taille, et nos carrures étaient similaires. J'avais connu bien pire. Pourtant j'arborai une expression de terreur, car quelque chose d'horrible émanait de ce type.
- … Et vous êtes seul et perdu ici. Continua-t-il d'une voix sublime et affreuse à la fois. Comment pouvait-il savoir ça ?!
- Ecoutez, là, c'est plus drôle ! Je vais partir et vous laisser tranquille. Bafouillai-je en essayant de paraitre aussi sûr et dur et que lui. Peine perdue.
Je fis un pas en arrière, les bras bien en vue et les mains ouvertes devant moi pour lui signifier que je ne voulais vraiment pas chercher les embrouilles. Le jeune gars resta stoïque. Comment pouvait-il faire soir peur même en restant immobile ?! C'était hallucinant ! Mon corps entier tremblait, ce genre de tremblements incontrôlables qui vous arrivent après un énorme choc, comme un accident de voiture par exemple. Mais je n'avais pourtant rien eu ? Je tremblais de tout mon être alors qu'un simple type se tenait face à moi.
- Je ne suis pas un simple type. Je suis désolé mais je ne peux pas rater une telle occasion, car personne ne s'inquiètera de ta disparition, et personne n'en souffrira. Lâcha-t-il toujours aussi calmement, alors que je reculai toujours précautionneusement.
- ARRETEZ !!! N'AVANCEZ PAS !!! Hurlai-je le regard exorbité.
J'avais voulu l'intimider, mais au final je l'avais presque supplié de cesser ce jeu affreux. Ne voyait-il donc pas que je mourrais de peur ? Que cherchait-il ? Faire une mauvaise blague ?! Une pensée atroce me traversa alors l'esprit… Et si ce n'était pas une blague. Et si le type que j'avais devant moi était véritable un tueur. Un de ces types qui ne vivaient que pour sentir la peur et le sang de leurs victimes. On se disait toujours que cela n'arrivait qu'aux autres, mais pourquoi ne serais-je pas l'un de ses anonymes assassiné dans les journaux ? Cette fois ma peur grimpa à son comble et j'haletai devant cette silhouette immobile, cauchemardesque uniquement par son aura.
J'étais maintenant à une bonne distance de lui, mais ce qui émanait de lui me terrifiait toujours autant. Quelque chose d'inimaginable se produisit. Un rayon de lune éclaira un bref instant le parc, et je vis son visage… Un visage qui devait autrefois être très beau, mais qui désormais était mort. Sa peau était affreusement pâle, et ses prunelles luisaient d'un rouge inhumain. Dans un dernier souffle de lucidité je jetai ma main dans la poche de mon jean pour m'emparer de ma lame rétractable. Un clic retentit, brisant l'horrible pesanteur qui régnait autour de nous, mais malheureusement, elle déclencha aussi le signal de l'attaque. Il avait été si loin de moi. Ce ne pouvait pas être possible ! Non, ça ne pouvait pas être réel… J'avais juste appuyé sur le bouton de la lame, et il était apparu devant mes yeux. Je n'avais pu pousser qu'un cri de stupeur lorsque ses pupilles rouges m'étaient apparues. Sa main me serrait déjà la gorge et me soulevait au dessus du sol.
- Je vais t'asphyxier pour que tu ne souffres pas.
Sa voix était si calme et dure, et sa main sans vie était si froide. Je poussai un son étouffé, désirant hurler mais ne le pouvant pas. Dans un geste de désespoir j'envoyai la lame dans son torse, mais elle se brisa et je la lâchai. J'agrippai sa main qui serrait si fort ma gorge, secouant mes jambes vainement dans les airs. Mon visage se tordit de peur et de souffrance, cherchant l'air qu'il ne pouvait recevoir. Je ne voulais pas mourir, aussi misérable que soit ma vie, je ne voulais pas mourir… Pourtant ma tête tourna, et ma vision se troubla inexorablement. Mes mains lâchèrent ma gorge et tombèrent dans le vide alors que ma tête basculait sur le coté, sans vie.
Je pensais être mort, car les battements de mon cœur s'étaient arrêté durant un moment, pourtant je vivais toujours. C'était comme s'il avait pu les entendre, et avait lâché son emprise au tout dernier instant, avant que mon cœur ne s'arrête totalement. Je ne m'étais pas senti tombé au sol… A vrai dire je ne sentais plus grand-chose. Je crois que mon corps avait inspiré un mince filet d'air, dans un dernier geste salvateur. Mais je ne souffrais plus. Quelque chose entailla ma gorge, mais je n'avais pas mal. Et plus cette chose glacée m'entaillait, et plus je me sentais partir… Mais elle se recula brusquement, dans un choc, et le lien fut rompu.
La douleur se réveilla en même temps que l'asphyxie me quittait, et ma souffrance me tira de la brume. J'ouvris les yeux. Mon visage était couvert de sang, je le sentais couler, mais rien n'avait d'importance. Ce qui importait était cette douleur à la gorge. Je me vidais de mon sang ! J'essayai de crier, mais je ne réussi qu'à produire des gargouillis. J'agrippai l'herbe de mes mains et luttais pour respirer. Sa voix retentit alors, et je cru que la panique me donnait des hallucinations. Ce ne pouvait pas être elle…
Pourtant elle était là ! Près de ce monstre. Elle le touchait de partout, sans même un regard pour moi, alors que je mourrais sous ses yeux. Ce ne pouvait pas être possible ! Je ne voulais pas d'une mort aussi horrible. J'entendis soudain son cri. Elle venait de crier mon nom, elle ne se moquait donc pas de mon agonie. Elle se jeta à mes cotés avec une expression terrifiée. Je voulais la supplier de me sauver, ou au moins de rester près de moi jusqu'au bout, de ne pas me laisser seul, mais encore une fois cet affreux gargouillis retentit.
- Chut ! Ne parle pas ! Me dit elle de sa si belle voix.
Je grimaçai de douleur quand elle pressa ses mains contre ma gorge, mais j'étais si soulagé de ce contact. Malheureusement mes sens s'effacèrent, et je ne voyais plus rien, ma vue se troublait. J'aurai tout donné pour pouvoir toujours la sentir contre moi… Mon corps se réveilla tout à coup, convulsant sur le sol. Encore une fois cette sensation de manque d'oxygène me paniqua, et j'agrippai ses mains désespérément alors que je suffoquais.
- Tu vas t'en sortir Ryan, le venin va te soigner ! Tu dois tenir jusqu'à ce qu'il fasse effet !
J'avais si peur, je sentais que le manque d'air allait me faire repartir, et je ne voulais pas ! Pourquoi ne m'emmenaient-ils pas à l'hôpital le plus proche ?! Pourquoi ne faisaient-ils pas quelque chose ? J'étais terrorisé. Je fus tout à coup incapable de penser, de nouveau reparti dans la brume. Leurs voix s'éloignèrent, ma vue se troubla et tout devint noir et froid… Ces quelques minutes furent si apaisantes. Sauf qu'encore une fois, mon corps lutta pour me faire revenir, mais d'une bien étrange façon… Car désormais je brulais vif.
