.
XI.
Hurricane - Theory of a Deadman
.
[14/10]
Je n'arrive toujours pas à écrire ce qui s'est passé.
Je ne mange plus. Trois miettes par jour. Max.
Je m'en veux tellement.
J'avais pris ma décision. Dès que je suis arrivé chez Manta, je savais. Je croyais savoir ce que je voulais. Je l'avais choisie, elle.
Et voilà, il a suffi qu'on se croise dans un couloir, dans un putain de couloir mal éclairé. Qu'il me parle. Qu'il me touche. Qu'il se mette là, juste devant moi, que je sente son souffle sur mon visage, son odeur, son corps si proche, ses lèvres à quelques centimètres des miennes... Et ça a tout fichu en l'air. Mes résolutions, mon choix. Tout.
.
Jeanne sait. Oui, elle sait, elle nous a vus, c'est obligé.
On a fini par se séparer.
Pas avec Jeanne, Ren et moi, je veux dire. Ce soir-là. Quand on s'embrassait dans le couloir.
Au bout d'un moment, je ne pouvais plus respirer, il me fallait de l'air et puis, ça devenait vraiment trop chaud pour moi.
Je voulais l'écarter. Il m'a maintenu contre ce mur et je l'ai entendu grogner "Non". C'était comme s'il m'avait dit: "Tu ne m'échapperas pas, cette fois." Je me suis senti très mal. J'étais pris au piège, et puis, je n'avais pas voulu ça... enfin, si je l'avais voulu. Je le voulais, je le voulais, je ne voulais que ça depuis des mois. J'en ai des suées rien que d'y repenser. Mais je ne voulais pas que ça se passe comme ça, contre le mur de notre pote, avec les autres et ma copine dans la pièce d'à côté.
Je n'arrivais pas à prononcer un seul mot pour le raisonner. Tout ce que j'ai pu faire, c'est dire son nom, mais ça lui a plu, apparemment, ce con. Il continuait à m'embrasser, je sentais qu'il fallait vraiment qu'il arrête et je ne savais pas quoi faire.
Et puis, j'ai été sauvé par le gong!
Sérieusement si Pirika n'avait pas éclaté de rire à ce moment-là (elle a de ces rires suraigus que je déteste d'habitude), ça ne l'aurait pas fait sursauter et il aurait... je suis peut-être stupide, mais pendant deux secondes je me suis demandé s'il allait pas me violer sur place. Bénie soit Pirika et ses gloussements. Ma sœur m'a sauvé, une fois de plus.
C'est comme ça que j'ai pu le calmer. Je lui ai dit qu'on devait retourner avec les autres. Qu'il y avait Jeanne, qu'on devait discuter. J'aurais sorti n'importe quelle connerie pour pouvoir filer loin de lui. Parce que j'avais peur, j'avais craqué, je mourrais d'envie de continuer, je n'avais plus un fil de sec, et parce que sa présence me... c'était trop.
Voilà, le reste, je m'en souviens plus trop à part que je suis revenu dans le salon. Personne n'avait fait attention à nous. Et là, j'ai vu...
J'ai vu Jeanne revenir du couloir qu'on venait de quitter.
Les toilettes certainement.
Elle m'a regardé. Ses yeux avaient l'air morts. Elle est venue droit vers moi. Moi, je me liquéfiais. Elle m'a dit qu'elle voulait rentrer. Je l'ai raccompagnée.
J'ai voulu lui parler. Je n'osais pas la toucher, l'embrasser, je ne pouvais pas. Pas après ça. Pas avec la saveur de Ren dans ma bouche. Je voulais lui parler, simplement... elle a posé un doigt sur mes lèvres et elle a dit: "C'est inutile".
Je ne l'ai pas encore revue. Mais je le dois. Je le lui dois. Et je ne sais pas quoi faire. Je ne sais vraiment pas quoi faire.
Je suis un putain de gros con.
.
[15/10]
Il m'a appelé. Pas Jeanne.
Quand je vois son numéro s'afficher, j'ai l'impression de faire un infarctus.
J'ai encore l'impression que je l'ai rêvé. Rêve ou pas, je ne fais qu'y penser. J'ai comme un creux dans le ventre, mais cette fois, ça ne me soulage pas.
C'est une première.
Je n'ai plus peur du plein, je souffre du vide. Je suis en manque.
Je me posais plein de questions depuis quelques temps. Maintenant, j'ai ma réponse et elle est toute simple: lui.
Ren est comme ma maladie: j'ai flirté avec lui jusqu'à la chute. Il m'inhibe, me hante, me ronge. Il est ma drogue, mon vide, mon jeûne: maintenant que j'y ai goûté, j'en veux encore. Il m'en faut plus. Plus, toujours plus, plus loin, plus fort et si je dois en crever, je m'en fous.
Et en même temps, Ren est comme la nourriture: c'est l'interdit que je me suis fixé, le pas que je ne pouvais pas franchir, le truc qui me répugne et que je dois rejeter, si je veux rester fidèle à moi-même, selon le chemin que j'ai choisi, mais ma tête a beau cracher dessus, mon corps, lui, en a besoin pour vivre.
Je l'aime, je le hais. Il me dégoûte, je le veux. Et si j'en prends trop, j'ai peur de le vomir.
.
[16/10]
J'ai craqué.
Je suis allé chez lui.
Je suis un con, n'oublions pas. Je voulais qu'on parle, je n'ai pas arrêté de me le répéter sur la route.
Un bon gros mensonge ne fait jamais de mal.
Bien sûr que ce n'était pas de "parler" dont j'avais envie. Bien sûr que non. Il l'a parfaitement compris.
Quand je suis arrivé, il a ouvert la porte, m'a fait entrer, et il ne m'a pas laissé le temps de dire un mot. Il s'est jeté sur moi. Et moi sur lui, aussi, faut bien avouer.
.
C'était encore plus intense que l'autre fois. Il m'a collé contre la porte. Je ne pouvais plus bouger. J'étais tétanisé. Mais j'avais l'impression que je mourrais sur place s'il arrêtait de m'embrasser. Ses lèvres sont tellement douces... tellement chaudes... Je le sentais peser de tout son poids contre moi. Sa poitrine moulée à la mienne, la chaleur de sa peau, ses épaules si dures et si fortes... il m'a embrassé dans le cou aussi. Dans l'oreille, dans le creux de l'épaule... Sa langue me badigeonnait de salive, c'était... dégueulassement bon. Je ne vois pas comment dire ça autrement.
J'étais comme lui. Complètement fou. Les mains baladeuses. Sa nuque, ses cheveux, ses épaules, son torse... et son ventre... tellement plat, fin, musclé ce qu'il faut, avec les hanches qui saillent, lisse et...
Je ne pouvais pas descendre plus bas. Je ne pouvais vraiment pas. Je sentais bien qu'il était excité. Moi aussi. Ses hanches collées aux miennes, ça me mettait dans tous mes états. Mais jamais je n'aurais osé le toucher à cet endroit. Jamais. Il me semblait que si je le faisais, je ne pourrais plus jamais me trouver la moindre excuse. Je ne pourrais plus jamais dire que ce n'était rien, quelques baisers, pas grand-chose. Je ne pourrais plus jamais dire que c'était anodin. Je ne pourrais plus jamais revenir en arrière.
Si je faisais ça, ensuite, je serais obligé d'appeler ça par son nom: un rapport sexuel avec un autre homme.
Putain je l'ai écrit. Voilà, je l'ai écrit. Et ça n'a rien changé.
Je ne pouvais pas descendre plus bas, donc. Mais lui ne s'est pas gêné. C'était ignoblement bon, crade, doux, choquant, tendre, répugnant et c'était ce que je voulais. Mon sale, lâche, immonde corps le voulait. Et je n'arrivais plus à le maîtriser. Je n'avais plus le moindre contrôle sur moi-même.
C'était à peu près comme la fois où je me suis enfilé tous les yaourts du frigo de Jeanne.
Ren a pris ma main d'autorité et l'a mise dans son pantalon. Ensuite, il est devenu complètement fou, il s'est mis à parler chinois, à me déshabiller et à m'embarquer dans son salon. Je me suis retrouvé sur son canapé, avant d'avoir pu dire quoi que ce soit.
Je ne sais pas comment j'ai fait pour le retenir.
J'ai gueulé un coup, je crois. Il a fini par comprendre que je ne pouvais pas.
Alors, on s'est juste assis sur son canapé, l'un contre l'autre. Longtemps.
.
Finalement, on s'est mis à parler. Déjà, je lui ai dit que je devais rompre avec Jeanne. Que ce n'était pas correct. Il l'a compris, ça aussi.
Je lui ai dit que je reviendrais. Après. Je l'ai promis, juré, j'aurais craché s'il l'avait demandé. Je lui ai demandé... allez, si tu t'y connais en films mièvres, tu dois pouvoir deviner... de me laisser le temps.
Oui ça ressemble à un énorme cliché, mais un cliché n'est pas forcément un mensonge. Et celui-là est vrai: c'était la seule chose dont j'avais besoin. Du temps pour accepter. Pour me forcer à l'idée. Pour considérer ça avec calme et objectivité. Pour régler mes affaires. Pour que tout soit clean. Du temps pour me guérir, parce que ça en prend, beaucoup. Je suis bien placé pour le savoir.
.
Avant que je m'en aille, il m'a retenu. Il a posé ma main sur ma joue et il m'a dit qu'il fallait que je mange.
Je ne lui ai pas demandé comment il savait. Je me suis aperçu, depuis quelques temps, que même si je reprenais vite du poids en remangeant, je fondais immédiatement dès j'arrêtais.
J'ai dû maigrir durant ces derniers jours et il l'a vu.
Je n'ai pas bataillé. Je l'ai suivi dans sa cuisine et j'ai mangé son reste de riz.
J'ai repensé à ce qui s'était passé à la cafétéria. La fois où il m'a forcé à manger. Et lui aussi, ça se voyait. Il me mangeait des yeux, comme ce jour-là.
C'était horriblement tendu. Jamais, de toute ma vie, je n'ai eu à ce point envie d'embrasser quelqu'un. Je voulais qu'il me saute dessus. J'avais envie de rouler au sol avec lui et d'en mourir étouffé.
Je l'ai vu serrer des poings, les yeux mi-clos, pendant que je reprenais du riz. Je l'ai vu y penser au même instant que moi et j'ai vu le moment où il allait craquer et passer à l'acte.
Sauf que moi, j'ai l'habitude de ne pas m'écouter. Quoi qu'il m'en coûte.
Je lui ai dit de rester où il était. Que s'il me touchait, j'arrêtais immédiatement de manger.
Ça l'a douché.
J'ai fini mon bol de riz.
Ensuite, il m'en a débarrassé et il m'a embrassé. Très doucement, avec tendresse. Je ne lui ai pas rendu, j'avais trop peur de déraper. Puis je suis rentré chez moi.
Au moment où je suis parti, il m'a dit qu'il m'aimait.
.
