Le milieu de l'hiver approchait et Ered Luin s'apprêtait à fêter l'événement marquant de l'année, la fête du solstice d'hiver, à partir de laquelle les jours commencent à se rallonger et les interminables nuits hivernales à perdre peu à peu du terrain au profit de la lumière. Du plus petit au plus grand, du plus jeune au plus vieux, les nains ne semblaient plus penser qu'à cela et le sujet revenait constamment dans toutes les conversations.

Au début indifférents, d'une part parce qu'ils ne savaient pas ce que c'était et d'autre part parce qu'ils pensaient ne pas être concernés, Fili et Kili finirent par se sentir assez excités eux aussi à l'idée de cette fête. C'était, bien sûr, Kili qui en avait parlé le premier. Pour cette excellente raison que son amie Thalma lui avait donné tous les détails nécessaires.

Cela avait commencé un jour où Kili l'avait suivie dans ce que les nains appelaient "la réserve". Une grotte fraîche et profonde, aux parois tapissées d'étagères sur lesquelles s'alignaient des terrines de viande, des pâtées, des conserves de fruits...

- C'est quoi, tout ça ? avait demandé Kili, éberlué, les yeux écarquillés. C'est pour qui ?

- C'est pour tout le monde. Presque tout ce que tu vois là sera mangé lors de la fête du solstice d'hiver.

- C'est quoi ?

- Comment ?! Tu ne sais pas ce que c'est que la fête du solstice ?!

Kili fit "non" de la tête (plus tard, lorsqu'il le raconterait à Fili, ce dernier se souviendrait que ses parents faisaient toujours une petite fête à cette occasion, au temps où son père était encore en vie. Dis chantait, son mari racontait des histoires, son fils sur les genoux. Après sa mort, la situation de Dis était devenue trop précaire, elle avait trop de mal à nourrir ses enfants au quotidien pour penser à une fête quelconque).

- C'est la plus grande fête des nains, continuait cependant Thalma. Nous célébrons le jour de l'année le plus court, car à compter du lendemain, les nuits raccourcissent et l'on va vers le printemps. C'est une très belle fête. Ça va te plaire, tu verras. Surtout si tu ne connais pas -même si je n'aurais jamais cru qu'il y ait des nains qui puissent ne pas connaître la fête du solstice d'hiver- ajouta-t-elle entre ses dents.

- Je pourrais y aller ? demanda l'enfant, incrédule.

- Evidemment, répondit la naine, étonnée. Tout le monde participe à la fête du solstice.

Laissant son regard errer sur les étagères bien garnies, Kili avait encore demandé, abasourdi :

- Et on va manger tout ça ?

Thalma avait ri :

- Oh, bien plus que ça. C'est que tous les nains de la cité sont concernés : les jeunes, les vieux, les riches et les moins riches, les nobles, les artisans, les serviteurs... tout le monde. Il y aura aussi des viandes grillées et des viandes en sauce, et des pâtisseries... Sans oublier la bière !

Ce disant, elle désignait d'énormes fûts déposés contre la paroi du fond.

- Elle vieillit depuis des mois pour cette occasion. Elle est bonne, tu peux me croire. Il faudra d'ailleurs que tu me crois sur parole, parce que tu es quand même trop jeune pour la bière.

- Et mon frère pourra venir aussi ?

Kili n'en revenait toujours pas.

- Tout le monde, je t'ai dit.

- Et... on va juste manger ?

- Non, bien sûr que non. Les viandes grillées ou en sauce sont apportées en premier et posées sur les tables. Après quoi, tout le monde s'installe : les cuisiniers et les serviteurs aussi. Ce soir-là, chacun se sert lui-même. Après avoir mangé ce qui était chaud, on commence à chanter, à faire de la musique, à organiser divers jeux, tant pour les adultes que pour les enfants, on chante des chansons et, pour finir, on raconte des histoires. Tu verras, mon petit Kili. Tu vas bien t'amuser. Comme tout le monde.

- Ça a l'air bien, opina l'enfant, les yeux brillants.

Lorsqu'il avait raconté tout ça à son frère aîné, ce dernier avait haussé les épaules :

- On n'aura sûrement pas le droit d'y aller, Kili.

- Thalma a dit que oui.

- Ça ne veut pas dire que ce soit vrai.

Fili était agacé de l'ascendant que cette Thalma paraissait avoir sur son jeune frère. Têtu, ce dernier avait décidé de reposer la question à Mila. Certes il ne l'aimait pas, et les deux garçons étaient persuadés que l'intendante les détestait, mais justement, elle ne serait que trop heureuse, pensait Kili, de rogner les ailes de leurs illusions. Or, Mila confirma ce qu'avait dit Thalma : tout le monde était concerné.

- A condition toutefois que vous soyez propres, correctement habillés et que vous ayez démêlé vos cheveux, crut-elle bon d'achever.

Bien sûr, pensaient les enfants, elle espérait que ce ne serait pas le cas... Il n'empêche, après cela, et d'autant que les préparatifs allaient bon train et que le sujet était sur toutes les lèvres, Fili et Kili commencèrent à attendre l'évènement avec impatience. Ce serait, après tout, la première fois qu'ils assisteraient à une fête. Même Fili oubliait plus ou moins ses réticences et se laissait aller à l'enthousiasme de son âge. Il semblait incroyable aux deux garçons qu'on leur permette de venir. Cependant, tout le monde paraissait décidément unanime là-dessus. Comment ? Ils pourraient se joindre aux autres nains, manger à satiété toutes les bonnes choses qu'il y aurait à déguster, écouter les chansons et les histoires ? Oui, leur répondait-on, bien entendu. Tout le monde mange et s'amuse, pour la fête du solstice d'hiver. Ce soir-là, tout le monde a le cœur à la fête. On oublie ses querelles et ses ennuis pour ne penser qu'à festoyer et se changer les idées. C'est la plus grande fête de l'année.

Dans les quelques jours qui précédèrent l'événement, Thalma ainsi que tout le personnel des cuisines fut submergée de travail. De nombreux nains avaient été appelés en renfort pour aider aux préparatifs. Pour la cuisinière en chef, Kili restait son petit marmiton préféré et l'enfant, tout excité par les préparatifs, ne s'épargnait guère à la tâche. Même Fili avait été prié de venir donner un coup de main après son entraînement, en fin d'après-midi. D'abord très bougon, le jeune garçon s'était un peu déridé au fur et à mesure que passait le temps, car Thalma avait toujours, pour lui aussi, un mot gentil et une friandise donnée de bon cœur. N'empêche : Fili s'inquiétait de voir Kili autant à l'aise avec cette femme. Cela ne lui plaisait définitivement pas, car il n'avait pas confiance en elle plus qu'en quiconque ici.

Quoi qu'il en soit, c'était de longues journées pour des enfants et chaque soir tous deux tombaient littéralement de sommeil. Mila les laissait d'ailleurs dormir plus tard le matin, quand bien même leurs leçons à la forge en étaient-elles écourtées. Ils n'étaient pas les seuls dans le cas, certains enfants ne vinrent pas du tout durant les derniers jours avant la fête, tout paraissait bouleversé et sens dessus dessous dans toute la cité et il y avait une sorte de folie légère qui régnait partout.

Le grand jour arriva enfin. Ered Luin bruissait d'un bout à l'autre d'une joyeuse effervescence. Exception faite des cuisines, il n'y avait aucune activité ce jour-là, chacun se préparant et se reposant en vue de la soirée. Toutefois, Kili ne tenant tout simplement pas en place insista pour continuer à aider Thalma. Complètement débordée, cette dernière lui dit que s'il voulait faire quelque chose, il pouvait aller aider à la préparation de "la grande salle". C'était une caverne immense qui ne servait qu'à cela : les fêtes ou les cérémonies d'envergure. D'immenses tables de bois y étaient disposées, flanquées de bancs et de chaises qu'une légion de nains étaient occupée à dépoussiérer tandis que d'autres fixaient au mur des torches neuves et mettaient du bois dans les immenses cheminées.

Fili qui ne savait pas comment s'occuper vint aider aussi, à disposer des verres, des assiettes et des couverts sur les tables. Cela paraissait ne jamais devoir finir, d'autant qu'il fallait constamment faire des allers et retour jusqu'aux cuisines.

La matinée passa très vite. A midi, les deux frères se virent servir un repas léger, "de manière à avoir faim ce soir et de profiter de la fête". Ensuite de quoi, complètement désœuvrés, ils retournèrent à la grande salle, où tout était prêt, et errèrent au hasard ici et là, trop énervés pour se livrer à une activité quelconque.

Passant devant l'une des cheminées, encore froide mais nantie de son beau bûcher au centre prêt à être allumé, Fili se posa soudain une question qui à dire vrai lui était déjà plusieurs fois venue à l'esprit depuis qu'il vivait à Ered Luin : comment pouvait-on avoir des cheminées ici, sous terre ? Par où donc la fumée pouvait-elle s'échapper ? Comme son frère et lui-même évitaient de parler aux autres nains, il ne l'avait jamais demandé. Sans quoi on lui aurait expliqué qu'il y avait des "étages" intermédiaires spécialement prévus pour la circulation tant de l'air que de la fumée, débouchant à l'extérieur de la montagne. Quoi qu'il en soit, le garçon jugea que le moment était venu de résoudre ce mystère. Il se glissa à croupetons dans la cheminée, se redressa et, debout sur la pointe des pieds, introduisit sa tête dans le conduit.

- Fili, qu'est-ce que tu fais ? s'inquiéta Kili, qui jugeait ce nouveau jeu juste bon à leur attirer des ennuis.

- Je voudrais voir où débouche cette cheminée...

Mais il ne voyait rien que le noir le plus absolu et ne sentait pas même le moindre courant d'air.

- Fili, on n'a sûrement pas le droit, insista Kili, d'autant plus anxieux que quelques nains venaient d'apparaître à l'autre bout de la salle.

Fili ne jugea pas devoir répondre et, sans bouger, agita sa main :

- Donne-moi un bâton, Kili.

- Pour quoi faire ?

- Je veux voir quelque chose.

- Fili, descends, il y a des gens.

- Donne-moi un bâton, je te dis. Je n'en ai pas pour longtemps.

A contrecœur, Kili prit un morceau de bois prêt à être brûlé dans le tas et le glissa dans la main de son frère. Ce dernier leva le bras et farfouilla à l'aveugle dans le conduit, espérant trouver il ne savait trop quoi, un trou ou autre, n'importe en fait... Il sentit soudain quelque chose se détacher de la paroi et... reçut soudain un énorme paquet de suie en pleine figure !

- Aaah !

Aveuglé, toussant et crachant à qui mieux mieux, l'enfant voulut se dégager, se cogna la tête contre le bord du conduit et parvint enfin, en se remettant à quatre pattes, émerger de la cheminée... noir de la tête jusqu'aux pieds, toussant et pleurant sans pouvoir s'arrêter.

- Alors ça, c'est malin ! s'écria quelqu'un avec colère.

Lorsqu'il parvint enfin à ouvrir ses yeux rouges et larmoyants, Fili, atterré, ne put que constater l'étendue des dégâts : en tombant, la suie avait généreusement "éclaboussé" Kili au passage et s'était répandue en une large nappe tant dans la cheminée que sur le sol alentours. Des particules noires volaient encore un peu partout mais n'allaient sans doute pas tarder à retomber, parachevant le désastre. Et tout cela à quelques heures à peine du début de la fête. Pour une réussite, ç'en était une.

- Mais qu'est-ce qui vous a pris ? cria le nain qui déjà avait parlé. Quelle idée vous est passée par la tête, à vous deux ? Vous n'avez rien de plus intelligent à faire ?

- Je... je... balbutia Fili.

Qu'aurait-il pu dire ? La catastrophe était totale. Le nain les réprimanda sévèrement tous les deux et ce qui devait arriver arriva : rapidement prévenue, Mila ne tarda pas à faire son entrée, lèvres pincées, l'air plus revêche que jamais.

- Je m'en occupe, se borna-t-elle à dire.

Puis elle toisa sévèrement les deux frères, presque aussi noirs l'un que l'autre.

- Je suppose que vous êtes fiers de vous ?

Pas un ne répondit.

- Vous allez me nettoyer tout ça et tout de suite ! décréta la naine d'un ton très sec. Et que tout soit absolument impeccable d'ici ce soir, c'est compris ?

- Kili n'y est pour rien, protesta Fili. C'est de ma faute, j'ai voulu voir ce que...

- Je ne veux rien savoir. Et si vous n'avez pas fini à temps, si vous n'êtes pas lavés et habillés proprement à l'heure, vous irez vous coucher et vous ne participerez pas à la fête. C'est aussi simple que ça.

Mila n'avait en réalité aucune intention de priver les enfants de la soirée, mais elle estimait qu'ils méritaient bien de le croire pour se repentir de leur sottise. Ils la crurent sans hésiter en effet. Et bien que par le passé ils aient souvent été tous les deux bien plus sévèrement punis pour moins que cela, ce fut le cœur bien gros qu'ils entreprirent de balayer, essuyer, frotter et frotter encore, non sans essuyer quelques quolibets de la part des nains qui passaient. L'oreille basse, les enfants ne levaient même pas les yeux et continuaient à nettoyer.

Le soir arriva et des nains vinrent allumer non seulement les torches fixées aux murs mais également les immenses "lustres" de bois suspendus au "plafond" de la salle par tout un système de poulie. Chacun de ces "lustres", au nombre de quatre, portait plusieurs dizaines de chandelles. Une vive lumière se répandit dans toute la salle. D'autres nains commencèrent à enflammer le bois disposé dans les cheminées afin de donner de la chaleur. Tout cela avait quelque chose de magnifique, presque de magique. Sauf pour Fili et Kili qui n'en finissaient pas. Il y avait toujours des traces de suie, chaque fois qu'ils pensaient arriver au bout ils découvraient qu'il y en avait encore. Incroyable ce que ça pouvait être gras et volatile à la fois !

Les premiers nains commencèrent à arriver, vêtus de leurs plus beaux habits, et à s'asseoir en bavardant autour des tables. Certains jetèrent des coups d'œil étonnés aux deux garçons, se demandant visiblement ce que ces enfants horriblement sales pouvaient bien faire là en un tel moment. Fili jeta soudain à terre le torchon qu'il tenait.

- Bon, ça suffit, décréta-t-il. On n'arrivera pas à tout nettoyer à fond de toute manière. Le plus gros est fait.

Ils avaient ramassé toute la suie mais il y avait encore et toujours des traînées noires sur le sol. Elles paraissaient se multiplier à mesure. A croire qu'un esprit malin ne cessait de salir derrière leur dos à mesure qu'ils frottaient. Les deux jeunes nains n'avaient pas compris que c'étaient leurs vêtements sales, frottant sur le sol, qui en étaient cause. Fili soupira et regarda les nains qui s'attablaient.

- Il est trop tard, de toute façon, fit-il avec regret. On ne pourra pas y aller.

Voyant la mine déconfite de son frère sous son masque de suie, il ajouta :

- Je suis désolé, Kili. C'est de ma faute. Toi, tu n'aurais pas dû être puni. Mais il ne fallait pas s'attendre à autre chose, avec Mila. Pardon. Je ne voulais pas que tu sois privé de ça.

- Je t'avais dit de pas faire ça... murmura Kili en baissant la tête pour cacher les larmes qui perlaient à ses yeux.

Et fallait-il qu'il soit déçu pour faire un reproche à son grand frère !

- Je sais, soupira encore l'aîné, navré. Viens, allons-nous en. On va ranger tout ça et puis on essayera d'aller se laver un peu.

Ils rassemblèrent leur matériel et s'acheminèrent vers la sortie, le moral au fond des bottes, ignorant que si Mila n'était pas venue les chercher pour mettre fin à la pénitence, c'était parce qu'elle était persuadée qu'ils avaient terminé leur ouvrage depuis longtemps et qu'ils étaient allés se préparer.

Il était dit cependant que tout n'était pas terminé. Encombrés de leurs pelles, torchons et autres brosses, Fili et Kili se glissèrent aussi discrètement que possible hors de la salle au moment précis où Thorin, Dwalin et Balin faisaient leur apparition, tous trois revêtus comme les autres de vêtements de fête. Les trois nains, qui bavardaient amicalement entre eux, se turent soudain et demeurèrent figés de stupeur en voyant les deux frères et tout leur attirail.

- Qu'est-ce que c'est que ça ?! demanda Thorin, ébahi.

- Deux petits ramoneurs, je dirais, répondit Balin en souriant.

- Comment avez-vous fait votre compte pour vous mettre dans cet état ? demanda encore le prince, s'adressant cette fois aux deux enfants statufiés. Et qu'est-ce que c'est que tout ça ? ajouta-t-il en regardant le fourniment que portaient les garçons. Mila vous a fait nettoyer les cheminées ?

- N-non… répondit Fili, embarrassé. C'est ma faute, j'ai… j'ai fait tomber de la suie et… elle nous a dit de tout nettoyer. Mais c'est propre, maintenant, Monseigneur (enfin presque, ajouta mentalement le garçon). Et on… on s'en va…

L'enfant respirait à peine. Il espérait que Thorin n'allait pas en rajouter. Sait-on jamais ce qui peut arriver, avec les adultes ? Il estimait personnellement que les priver de la fête, surtout Kili qui n'avait rien à se reprocher, était une punition bien suffisamment sévère, mais entre ce que lui pensait et ce que les autres décideraient... Thorin hocha la tête, regardant quelque chose derrière les deux frères.

- … en laissant des traces noires derrière vous, termina-t-il en tendant le bras.

Fili tourna la tête et, horrifié, il vit alors leurs traces, dans la salle, depuis la cheminée, dans la galerie, bref partout où ils avaient marché : les traces laissées par leurs semelles pleines de suie. Oh non ! Avant qu'il ait pu trouver quelque chose à ajouter, Thorin prit les choses en main :

- Retirez vos bottes. Tout de suite.

Penauds, les garçons obéirent en se demandant ce qui allait découler de cela.

- Et maintenant filez vous laver et vous changer. Je veux vous voir propres et présentables dans une demi-heure, c'est compris ?

- On... on doit revenir, Monseigneur ?

- Bien sûr. Vous n'allez pas manquer la fête, tout de même ? Mais pas dans cet état. Allez, ouste ! Et trouvez d'autres bottes que celles-là ! Si vous revenez avec des semelles pleines de suie, je vous botte les fesses !

Fili et Kili déguerpirent comme deux lapereaux affolés. Pourtant, dès qu'ils furent hors de vue, ils sentirent la joie leur revenir. Ils étaient certes un peu déroutés par la façon dont les choses semblaient tourner, mais contents quand même. Ils se hâtèrent de se débarrasser de leur matériel et filèrent jusqu'aux salles d'eau. A quelque chose malheur est bon : tous les nains de la cité étant à la fête, ils avaient les lieux pour eux tout seuls.

Réconfortés par la perspective de ne pas tout manquer, ils se plongèrent dans l'eau avec un enthousiasme nouveau et se frottèrent vigoureusement (la suie collait à la peau autant qu'au sol de la grande salle). Ils s'aidèrent mutuellement à traquer chaque reliquat de poussière grasse et noire et à se laver les cheveux (la tignasse blonde de Fili ne recouvra pas totalement sa vraie couleur, il faudrait plusieurs lavages pour cela) et enfin émergèrent propres d'une eau devenue grisâtre.

- Fili, nos vêtements sont sales...

- On va aller en chercher d'autres.

Finalement, avoir plusieurs tenues avait du bon. Ils n'eurent d'ailleurs pas à aller loin : Mila les attendait à la sortie des salles d'eau, des vêtements propres sur les bras.

- Enfin vous voilà ! grogna-t-elle. Je vous ai cherchés partout. J'espérais bien que vous étiez venus vous laver.

- Le seigneur Thorin a dit qu'on devait retourner à la fête ! lui lança Fili avec arrogance.

- Pour ça, il faut des vêtements propres, riposta l'intendante. Voilà pour vous. Faites vite.

Ce fut ainsi qu'un peu plus tard, Fili et Kili purent retourner à la grande salle, les cheveux humides mais lavés et vêtus de frais. Ils étaient certes légèrement déçus d'avoir raté le début, mais heureux néanmoins de pouvoir participer quand même. Il faut aussi avouer qu'à aucun moment ils ne songèrent que Mila, qui leur désigna une table avant de rejoindre ses amies, avait elle aussi manqué le début des réjouissances à cause d'eux.

- Mais, dit Fili, un peu anxieux, est-ce qu'on ne doit pas aller voir le prince Thorin ? Il a dit que...

- Inutile de le déranger, répliqua l'intendante. A moins que vous ayez quelque chose d'à ce point important à lui dire que cela justifie d'interrompre la fête ?

Tous les enfants étaient attablés ensemble, à l'écart des adultes, exception faites des tout petits qui demeuraient auprès de leurs mères. Il restait bien deux places libres à la table des enfants et les assiettes vides étaient prêtes à être remplies. Les deux frères s'y glissèrent comme toujours en silence et en s'efforçant de ne pas attirer l'attention, mais personne ne parut s'en apercevoir. Ou du moins ne fit la moindre réflexion.

Du côté des tables d'adultes, ça riait à pleine gorge, ça buvait sec et ça discutait ferme. Côté enfants, c'était plus calme, bien que tous discutent aussi avec animation. Il y avait bien plus de nourriture que l'on pouvait en consommer et chacun prenait donc ce qui l'attirait le plus, dans l'ordre qui lui convenait.

Si l'on exceptait les trois abominables semaines passées à l'Institution, Fili et Kili n'avaient jamais mangé au milieu d'une telle multitude. Mahal merci, l'ambiance n'avait rien de commun. Ni les règles d'ailleurs. Sans même parler des menus. Fili se prit à soupirer d'aise : il était tellement réconfortant de penser que ce cauchemar appartenait au passé, que jamais aucun de leurs persécuteurs d'alors ne viendrait les chercher ici, que l'Institution et ceux qui y vivaient étaient à des lieues et des lieues d'Ered Luin ! Fili ne voulait pas penser à ce qui serait arrivé là-bas après l'épisode de la cheminée. Oh oui, c'était un autre monde. Pourtant, le jeune nain ne put empêcher son cœur de se serrer en pensant au garçon de la souillarde. Où était-il, à cette heure ? Etait-il encore en vie ? Bien qu'il appartienne à la race des hommes, Fili pensait toujours à lui comme au seul ami qu'il ait jamais eu et il songea soudain qu'il aurait été heureux de le voir là ce soir, avec eux. C'était une pensée généreuse, qui cependant se teinta vite d'amertume : un humain serait-il plus heureux parmi les nains que des nains l'avaient été parmi les hommes ? Non, finalement c'était idiot ce qu'il pensait là : à l'Institution, personne n'était heureux.

Dans un ordre d'esprit nettement moins charitable, le garçon songea encore qu'il aurait bien aimé que tous ceux qui les avaient fait souffrir à Carnoval, son frère et lui, de Frégor à Deth en passant par tous les pensionnaires de l'Institution, puissent savoir avec exactitude quelle vie ils menaient à présent. Sûrement pas en se retrouvant eux-mêmes à Ered Luin, ah certainement pas, pas eux ! Seulement le savoir. Ce serait une belle revanche. Car même si Fili n'était pas encore certain que les nains avec lesquels ils vivaient étaient bien dignes de confiance, son existence et celle de son jeune frère avait néanmoins changé du tout au tout. L'enfant posa un regard rêveur sur la nourriture déposée sur la table : il y en avait en abondance et pour tous les goûts. La grande salle était agréablement tiède et résonnait de rires et du bruit de conversations animées. Pas de cri, pas de pleur, pas de menace… aucune raison d'avoir peur non plus. Furtivement, le jeune nain fit machinalement le tour des lieux. Personne n'était tenu de se tenir face à un mur après avoir été battu… Même lui, toujours si méfiant vis-à-vis de son entourage, se sentait détendu. Il portait des vêtements confortables et propres et ce soir, rassasié, il dormirait dans un lit douillet sans avoir rien à redouter de quiconque. Demain, ainsi que les jours suivants d'ailleurs, serait occupé à des activités plaisantes sinon épanouissantes. Fili, tout comme son frère, avait pris goût à ses leçons à la forge. Il était impatient d'être en mesure de pouvoir réaliser seul des objets magnifiques comme il en admirait depuis son arrivée à Ered Luin. Sans oublier son entraînement avec Dwalin. Ou un soir comme celui-ci…

Car si courir les rues du matin au soir, tenaillé par la faim et la peur, n'avait rien d'exaltant ni d'enrichissant, il y avait encore pire que ça. Le jeune garçon à nouveau évoqua la vie morne et sans espoir qu'ils avaient mené à l'Institution durant trois longues, interminables et désespérantes semaines. Même s'il n'y avait pas eu « les autres » (pour Fili cela englobait tant les pensionnaires –ou fallait-il dire les captifs ? – que les surveillants), oui même sans eux et la vie infernale qu'ils leur avaient fait mener, la vie y aurait été désolante. Pire, abrutissante. Qu'y faisait-on à part récurer les lieux et écouter des discours grotesques pendant des heures ? Rien qui retienne l'intérêt ou anime l'esprit. A l'époque -il semblait difficile de croire que six mois à peine s'étaient écoulés, il semblait à Fili que tout cela remontait à quelques jours seulement- ça avait été horrible. Si Kili et lui-même avaient pu savoir alors qu'il y avait d'autres vies possibles, ç'aurait été... insupportable. Au sens propre du terme. Mais heureusement, cela appartenait désormais au passé.

Même la douleur physique, dont il avait pourtant pensé à une époque qu'elle serait toujours, toujours là, avait disparu. Hormis les quelques bleus récoltés à l'entraînement, personne ne l'avait plus jamais frappé depuis son départ de Carnoval, et Kili non plus. Le temps des pièges et des mensonges paraissait révolu.

Avec un soupir d'aise, le jeune nain tendit le bras pour se servir une portion de gibier en sauce. Presque étonné encore que nul ne fasse la moindre réflexion et que cela paraisse si naturel à ceux qui l'entouraient. Oui, leur vie avait changé du tout au tout. Et pour le meilleur, cette fois. Alors certes, il aurait bien aimé que leurs anciens tourmenteurs le sachent. Quant à eux, Fili leur souhaitait le pire : il espérait bien que Frégor était en train de crever de faim et de misère et Deth de pourriture !

Mais au fond, pensa encore l'enfant en portant un morceau de viande à sa bouche, au fond, elle était bien réelle, leur revanche, même si les autres ne le savaient pas. Car Kili et lui-même étaient ici et ils avaient désormais un avenir, alors qu'eux continuaient à pourrir là-bas, sans espoir d'aucune sorte...

Tout d'abord silencieux, comme toujours très réservés, les deux frères se laissèrent peu à peu gagner par la gaieté collective. Kili commença à sourire à tout moment. Fili lui-même se détendit. Il remarqua qu'un garçon qu'il connaissait de vue, car il suivait non seulement les leçons du forgeron mais aussi celles de Dwalin, assis non loin d'eux, regardait fréquemment dans leur direction. D'abord agacé, Fili se rassura en notant que le jeune nain ne paraissait nourrir aucune mauvaise intention à leur égard. Il paraissait plus curieux qu'autre chose. Sven était là aussi, bien sûr, heureusement assez loin, mais pas une fois il ne tourna la tête vers Fili et Kili : il était trop occupé à disputer un concours avec son voisin immédiat, à savoir lequel engloutirait le plus de saucisses en un minimum de temps. Fili portait encore ses points de suture au visage et son arcade sourcilière était encore rouge et un peu enflée, mais ça ne faisait presque plus mal. De toute façon, c'était bien la dernière des choses à laquelle il songeait ce soir-là.

Comme l'avait dit Thalma, une fois les plats chauds engloutis les nains commencèrent à se lever de table et à aller et venir. Certains s'installèrent près des cheminées avec des instruments de musique et se mirent à chanter. D'autres, au fond de la salle, se mesurèrent à des jeux sans brutalité -ils n'allaient pas abîmer leurs vêtements de fête-, ici et là des groupes se formèrent. Les enfants commencèrent eux aussi à circuler dans toute la salle, passant des uns aux autres. De temps en temps l'on revenait à table, déguster les plats froids. L'ambiance était détendue et chaleureuse et même Fili et Kili se sentaient à l'aise à présent. Aucun danger ne viendrait de ces gens, en tous cas pas ce soir, ils en étaient sûrs. Ils entendirent des ballades magnifiques qui firent courir leur sang plus vite dans leurs veines et de merveilleuses histoires. Ils mangèrent à satiété. Ils n'osèrent pas se mêler aux jeux des enfants de leur âge mais les observèrent avec intérêt. A un moment, le garçon qui observait les deux frères à table se tourna vers Fili, lui sourit et demanda :

- Tu veux jouer ?

En toute honnêteté, Fili en aurait eu fort envie. Seulement...

- Je ne peux pas laisser mon... commença-t-il, avant de s'apercevoir que Kili n'était plus à ses côtés.

Il s'était approché d'un conteur et s'était assis à même le sol, les coudes sur les genoux et le menton dans les mains, captivé.

- Bon... d'accord, répondit Fili, encore un peu hésitant et cependant attiré par la perspective de s'amuser lui aussi.

Kili de son côté écoutait, émerveillé, une fabuleuse histoire à propos d'un lieu apparemment enchanté appelé "Erebor". Il était totalement absorbé par les paroles du conteur quand quelqu'un s'arrêta près de lui :

- Hm... Kili ? Ton nom est bien Kili, n'est-ce pas ?

Arraché à son rêve, l'enfant tourna la tête et leva les yeux. Il reconnut le nain qui le jour de la chasse avait perdu une plume d'oie. Dori. Dori tenait par la main un petit nain qui devait avoir approximativement le même âge que Kili, bien qu'il soit plus petit et encore plus menu que lui. Il avait aussi une coupe un peu étrange, mais ses cheveux roux paraissaient si épais qu'ils ne devaient pas être faciles à entretenir. L'enfant avait les yeux très rapprochés et des taches de rousseur et il semblait intimidé.

- Voici mon petit frère, Ori, dit Dori. Hum... Thorin a suggéré... enfin, il pensait que vous pourriez peut-être sympathiser.

Les deux enfants se regardèrent, tous deux se tenant sur la réserve, puis se dire simultanément que "l'autre" ne paraissait pas dangereux. Ils se connaissaient d'ailleurs de vue, car ils suivaient tous les jours les leçons à la forge, mais jamais ils n'avaient échangé ni un regard, ni un mot.

- Je vous laisse, dit encore Dori. Essayez de faire connaissance.

Il lâcha la main d'Ori qui parut paniqué et s'éloigna. Son petit frère fut sur le point de courir derrière lui, finalement jeta un regard effrayé à Kili, enfin, avec raideur, comme prêt à fuir à tout instant, il s'assit à ses côtés.

Ce n'était pas sans moultes hésitations que Dori s'était résolu à présenter Ori à Kili. Leur mère était décédée quelques mois plus tôt. Son mari, qui avait été beaucoup plus vieux qu'elle, n'était plus quant à lui depuis longtemps. Dori était l'aîné de sa fratrie. Si le puîné, Nori, était à peine adulte, Ori quant à lui n'était encore qu'un tout jeune enfant. Dori l'avait tout naturellement pris sous son aile mais, n'ayant jamais eu d'enfant lui-même et pensant par ailleurs qu'il devait à tous prix compenser la perte de la mère, il couvait littéralement le petit nain, au risque de l'étouffer.

Si ça n'avait pas été Thorin, il aurait sans doute rejeté l'idée de présenter son benjamin à ce petit orphelin sorti de nulle part. Oh bien sûr, Thorin n'avait rien exigé. Il n'avait de toute façon pas le pouvoir d'interférer sur la manière dont chacun prétendait élever ses enfants -ou les enfants dont il devenait responsable- mais il en avait parlé à plusieurs reprises et Dori, encouragé par Nori qui se désolait de voir son petit frère presque sans ami, s'était finalement décidé à franchir le pas. Ce soir-là, tout en s'éloignant le cœur aux abois, Dori se promettait bien de garder un œil sur les deux garçons, de façon à intervenir si besoin en était.

Assis l'un près de l'autre, Kili et Ori continuèrent à écouter l'histoire, tout en se jetant parfois des coups d'œil furtifs. Ori pensa que Kili n'avait pas l'air de vouloir se moquer de lui parce qu'il était petit et chétif, parce qu'il rougissait comme un coquelicot pour un oui ou pour un non, parce qu'il préférait lire et écrire que s'adonner à des activités physiques et parce qu'il préférait la bibliothèque à tout autre endroit.

Kili pensa qu'Ori ne ressemblait pas à ces garçons qui par le passé l'avaient persécuté, humilié et piégé à tout bout de champ pour le faire punir.

Lorsque l'histoire fut terminée, ils se regardèrent sans trop savoir quoi se dire.

- Tu es... tu es nouveau à Ered Luin ? demanda Ori d'une voix timide.

- Oui. Ça fait seulement deux mois qu'on est ici, répondit Kili, guère plus assuré que lui. Enfin, à peu près deux mois, je crois.

- Ah.

Le dialogue avait du mal à se nouer : Ori était timide, Kili farouche. Pourtant, presque sans parler, les deux garçons peu à peu se "reconnaissaient" comme pratiquement semblables et leurs craintes lentement s'émoussaient. Ils restèrent ensemble le reste de la soirée, sans beaucoup échanger mais profitant de l'ambiance générale, mangeant, écoutant des histoires et des chansons. Lorsque la fête tira à sa fin, Ori s'enhardit à proposer :

- Si tu veux, et si tu aimes les histoires, un jour je te montrerais la bibliothèque.

Puis il se tut, effrayé par sa propre audace, craignant que Kili comme les autres se moque de lui. Kili ne savait pas ce qu'était une bibliothèque mais il était curieux de tout et il pensa que si Ori voulait y aller, le lieu n'était pas dangereux.

- Je veux bien, répondit-il.

Ori eut un vrai sourire et ses yeux s'illuminèrent. Kili comprit intuitivement qu'en lui faisant cette proposition, son petit camarade lui offrait de partager avec lui quelque chose qui lui tenait à cœur et il s'en sentit étrangement heureux : c'était la première fois que quelqu'un (autre que son frère ou sa mère) proposait de partager quelque chose (à plus forte raison quelque chose d'important) avec lui.

Ce soir-là lorsqu'ils regagnèrent leur alcôve de pierre, Fili et Kili étaient fatigués mais quasiment euphoriques. L'histoire de la cheminée était loin de leur esprit. Ils avaient passé une soirée merveilleuse. Ils avaient l'estomac rebondi, s'étaient amusés, avaient rêvé en entendant chansons et histoires mais, plus que tout, ce soir-là pour la toute première fois de leur existence ils avaient eu l'impression d'être reconnus, inclus. Ils avaient eu l'impression de faire partie intégrante d'un tout.

0000000000000000000000

Eh, eh… vous trouvez que tout est calme ? Très calme ? Trop calme peut-être ? Eh bien ça ne va pas tarder à changer.