CHAPITRE 21
Burt fut surpris de la simplicité qui imprégna leur premier diner du vendredi en famille avec Blaine. Tout eut l'air presque normal. Bizarrement normal en vérité, parce qu'ils avaient traversé tellement de hauts et bas depuis septembre qu'il ne parvenait même plus à se rappeler ce qui était normal.
Blaine resta à moitié endormi pendant la plus grande partie du repas, et il parla très peu. Il gardait les yeux baissés et engloutissait le maximum de nourriture possible, comme s'il s'attendait à la voir disparaître s'il battait trop souvent des cils. Carole avait insisté pour s'asseoir à côté de lui, et entre Kurt et elle, il y avait toujours quelqu'un pour re-remplir son assiette. Il avait l'air tellement petit et pitoyable, assis entre Carole et Kurt, que Burt n'avait pas le cœur à entamer la conversation avec lui. Pour le moment il le laissait se concentrer sur son premier vrai repas depuis lundi matin, et pourrait peut-être tenter une petite conversation quand ils s'installeraient dans le salon pour regarder ce que Kurt avait choisi pour ce soir.
Mais cette partie du plan ne fonctionna pas aussi bien que prévu. Kurt et Finn commencèrent immédiatement à se chamailler pour savoir à qui c'était le tour de choisir ce qu'ils regarderaient ce soir. Finn savait très bien que c'était le tour de Kurt, mais à cause du football il ne pourrait pas être là le vendredi suivant. Après dix bonnes minutes de dispute Blaine s'était affaissé sur le canapé et regardait le débat avec un air impassible et fatigué, et Carole vint enfin à la rescousse.
"Finn, c'est le tour de Kurt cette semaine, dit-elle diplomatiquement. Et tu ne rateras pas ton tour la semaine prochaine. Blaine n'aura qu'à choisir."
Les garçons se figèrent et se tournèrent vers l'endroit où Blaine étaient assis, à l'extrémité droite du canapé. Burt lui lança un regard depuis son fauteuil préféré, où il était blotti avec Carole. Les bras de Blaine étaient repliés contre sa poitrine et il faisait de son mieux pour ne pas se faire remarquer. Finn remarqua son malaise et accepta aussitôt.
"Ça m'a l'air équitable, concéda-t-il." Kurt mit Moulin Rouge dans le lecteur DVD et se laissa tomber sur le canapé à côté de Blaine. "Tu as intérêt à choisir quelque chose de bien, Blaine."
Blaine lui lança un regard ébahi, comme s'il était stupéfait d'être aussi rapidement inclus dans quelque chose qui avait l'air sacré pour eux. Finn ramena le dernier Batman avec un air boudeur et se laissa tomber de l'autre côté de Kurt.
Pendant les heures qui suivirent, Burt s'installa dans l'étreinte de Carole et regarda plus les garçons que le film. Même si Kurt avait déjà vu ce film une bonne douzaine de fois, il était toujours ravi par les numéros et le romantisme de l'histoire. Finn passa son temps à râler dans sa barbe et à lever les yeux au ciel, et Kurt finit par lui dire qu'il devrait prêter attention au film, car Rachel l'adorait. Mais Blaine restait aussi silencieux que pendant le diner, et c'était énervant pour Burt qui s'était préparé à l'entendre faire des commentaires obscènes, à ce qu'il soit bruyant et tapageur. Burt regarda le garçon de près et vit son émerveillement devant les images qui défilaient sur l'écran. Il lui rappelait Kurt la première fois qu'il l'avait emmené à Cedar Point, quand il sortait à peine de sa première année d'école primaire. Il se souviendrait toujours du sourire immense qui était resté collé sur le petit visage rond et couvert de tâches de rousseurs de Kurt cet après-midi là, et la manière dont ses yeux brillaient d'excitation et d'émerveillement devant tout ce que le monde lui offrait d'expérimenter.
Le fait que Blaine n'ait jamais vu ce film heurta Burt de plein fouet – le fait qu'il n'ait probablement pas vu de film depuis des années, seul dans un environnement où il était aimé et en sécurité. Le garçon n'avait plus qu'eux à présent, et il n'arrivait même pas à s'autoriser à le croire, à s'autoriser à espérer.
Quand le générique de fin commença, Burt s'était assoupi dans sa chaise et si Carole ne l'avait pas secoué, il se serait endormi sur place. Il lança un coup d'œil au canapé, et son estomac tressaillit bizarrement. Blaine s'était de nouveau endormi, la tête posée sur l'épaule de Kurt et l'un de ses bras enroulé dans son dos. Les bras de son fils encerclaient Blaine pour le serrer contre lui, et sa tête s'inclinait pour s'appuyer sur les boucles du garçon.
Carole se hissa hors du fauteuil et commença à sortir des couvertures du placard dans le coin, avant de prendre la direction de la chambre de Kurt. Il la vit disparaître dans les escaliers, pas très sûr de comprendre pourquoi elle descendait, mais il la laissa faire. Carole savait bien mieux que lui ce qu'il fallait faire quand Blaine était dans le coin. Finn bailla un "bonne nuit" et la suivit dans les escaliers.
"Attends, laisse-moi t'aider, marmonna Burt." Il sortit du trou dans lequel il s'était enfoncé sur sa chaise et aida Kurt à allonger Blaine sur le canapé. Il tira le garçon endormi vers le côté opposé du canapé et s'allongea, tandis que Burt soulevait les jambes de Blaine et les laissait tomber là où ils étaient assis quelques minutes auparavant.
"Merci de le laisser rester, papa, murmura Kurt quand Blaine se pelotonna contre sa poitrine." L'une de ses jambes passa au-dessus de celles de Kurt pour l'attirer contre lui.
"Je t'ai dit qu'il serait toujours le bienvenu, et je le pense vraiment, lui rappela Burt." Il baissa les yeux vers l'endroit où leurs pieds étaient emmêlés et regarda les Converses miteuses et abimées de Blaine. "Tu veux qu'on le réveille pour qu'il se mette en pyjama ?"
Kurt eut l'air inquiet. "Non, décida-t-il en se mordant la lèvre. Si on le réveille il ne voudra peut-être pas... peut-être plus..."
Kurt déglutit bruyamment et enroula ses bras autour du torse de Blaine, tout en enfouissant son nez dans ses boucles. Burt n'avait pas besoin d'entendre la fin de la phrase pour savoir ce qui le terrifiait. Il savait aussi qu'il était hors de question qu'il laisse Blaine aller où que ce soit à vingt-trois heures, surtout si c'était pour retourner dans son appartement. Ils avaient tous passé assez de temps comme ça à l'hôpital ces dernières semaines, et la dernière chose dont ils avaient besoin c'était que Blaine y finisse à cause de quelque chose qu'ils auraient pu éviter.
"Enlevons-lui ses chaussures et sa veste, au moins, proposa Burt." Il s'assit sur le bord du canapé à côté de leurs pieds et posa le pied droit de Blaine sur ses cuisses. La première chose qu'il remarqua fut combien ses chaussures avaient l'air usées et abimées vues de près. La semelle se détachait du tissu déchiré et délavé de la chaussure, et le plastique au-dessus de ses orteils était tellement fin qu'il se craquelait au niveau de son gros orteil, au point que Burt pouvait voir la chaussette de Blaine à travers. Il passa machinalement un doigt sur l'extrémité de son pied et sentit une bosse qui l'informa que Blaine rétractait ses orteils pour rentrer dans des chaussures bien trop petites pour lui. Il avala la boule qui se formait dans sa gorge et essaya d'ignorer la crispation de sa poitrine alors qu'il passait une nouvelle fois le pouce sur la chaussure de Blaine. Mon dieu, depuis combien de temps ce gamin n'avait-il eu personne pour se préoccuper de lui ? Depuis combien de temps n'avait-il plus personne pour lui procurer des vêtements qui lui allaient ?
Blaine remua dans les bras de Kurt quand Burt délaça ses chaussures et les enleva. Quand il les laissa tomber sur le sol, il fut soulagé de voir que le garçon était toujours endormi et blotti dans les bras de Kurt. Le bruit des pas de Carole résonna dans les escaliers et elle réapparut quelques secondes après avec l'un des oreillers de Kurt dans les bras.
Burt tendit la main à Kurt pour l'aider à se relever, mais Kurt recula, les sourcils froncés par la confusion.
"Mais je veux rester avec Blaine sur le canapé, gémit Kurt." Il s'affaissa plus profondément dans les cousins et laissa Blaine rouler pratiquement sur lui.
"Non, répondit fermement Burt. Il ne va pas tarder à vivre ici, visiblement, et ça signifie qu'il va y avoir de nouvelles règles. Règle numéro un : vous dormez chacun dans votre lit et pas ensemble dans celui de l'autre sans ma permission ou celle de Carole. Debout."
Kurt fronça les sourcils mais ne protesta pas, et Burt souleva Blaine de la poitrine de Kurt. Le garçon se débattit dans ses bras, gémissant et grognant jusqu'à ce que Kurt soit suffisamment assis pour tirer à nouveau Blaine dans ses bras. Blaine s'attacha immédiatement à lui et s'apaisa contre sa poitrine.
"Papa, commença Kurt en tournant vers lui de grands yeux larmoyants." Mais Burt devait se faire respecter. Le plus vite ils s'habitueraient à cette règle, le plus facile serait la transition.
"Non, tu dors dans ton lit cette nuit, dit fermement Burt." Il marqua une pause, car cela lui faisait mal au cœur de voir qu'en quelques secondes Blaine s'était étroitement pelotonné contre Kurt, mais il ajouta "Seul."
Kurt leva les yeux au ciel avec exagération en guise de réponse et Burt fit de même quand son fils soupira d'agacement.
"Ecoute, mon but n'est pas de vous séparer ou de vous empêcher de passer du temps ensemble, ok ? dit Burt en observant Kurt qui retirait la veste de Blaine de ses épaules. Mais je suis ton père. Il va y avoir des règles, et je sais que vous n'allez pas les apprécier, mais elles sont indispensables.
- D'accord, d'accord, marmonna Kurt." Il retira la veste en cuir abimé du bras de Blaine et l'étendit sur le dossier du canapé.
Burt hocha légèrement la tête et poussa un profond soupir. Il savait que cela allait être difficile pour eux, parce qu'en plus de tout ce qu'était Blaine et ce contre quoi il se battait, il était en train de construire une nouvelle barrière entre eux. Ce n'en était pas une grosse, mais c'était quelque chose que Blaine détesterait sans doute plus que Kurt.
Carole passa silencieusement son oreiller à Kurt et dans un geste laborieux et réticent, Kurt s'arracha de l'étreinte de Blaine et remplaça son corps par l'oreiller. Un autre gémissement atteignit les oreilles de Burt quand il regarda Blaine s'emparer de l'oreiller et le serrer tellement fort et étroitement qu'on aurait dit qu'il voulait s'étouffer avec.
Kurt mêla ses doigts aux boucles de Blaine et massa délicatement son crâne quand celui-ci reposa sa tête sur le canapé. Un petit bourdonnement de satisfaction accueillit son geste pendant que Carole dépliait deux grandes couvertures épaisses et les étendit sur Blaine. Kurt se pencha et posa ses lèvres sur la joue du garçon, tandis que Carole bordait les couvertures autour de ses jambes et de ses pieds.
"Bonne nuit, murmura Kurt contre la joue de Blaine." Il prit une petite inspiration et se raidit pour dire quelque chose, avant...
"Je t'aime, Blaine."
Burt fut certain que son cœur implosa dans sa poitrine quand son fils prononça ses mots. Ils se connaissaient depuis six semaines et son fils – son Kurt – était amoureux. La seule chose que Kurt avait désespérément désirée depuis l'année dernière, et même peut-être bien avant, pendant qu'il voyait tout le monde autour de lui vivre quelque chose qu'il ne pensait pas avoir avant des années. Un soupir saccadé s'échappa des lèvres de Burt quand il baissa les yeux sur eux, sa vision se brouilla et une pression chaude palpita à l'arrière de son crâne. C'était ce qu'il avait toujours voulu, ce qu'il avait toujours espéré. Qu'un jour Kurt trouve quelqu'un qui passe au-delà des apparences et qui réussisse à franchir les murs qu'il avait du construire pour se protéger, qu'un jour il trouve quelqu'un qui lui rende son amour. Si Blaine avait vraiment les mêmes sentiments pour Kurt... dieu, il l'espérait de tout son cœur. Il ne supportait pas l'idée que le cœur de Kurt puisse se briser en mille morceaux, et cette fois ce serait encore pire que l'histoire avec Finn.
Il battit rapidement des cils et essaya de s'essuyer discrètement les yeux sans que Kurt et Carole ne le remarquent. Kurt était trop distrait par Blaine, mais Carole lui souriait tendrement, et même si elle avait l'air aussi surprise que lui par les mots de Kurt, elle avait l'air ravie.
"A demain matin, papa, dit Kurt en se levant et en le serrant dans ses bras." Il fit de même avec Carole et lança un dernier regard attendri à Blaine avant de descendre dans sa chambre.
Les doigts de Carole s'enroulèrent autour de son poignet et levèrent sa main vers ses lèvres. "Ça va ?"
Burt hocha la tête d'un air absent, les yeux fixés sur la porte de la chambre de son fils puis sur Blaine blotti sous les couvertures sur le divan. Le plan qu'il avait établi pour que Blaine se sente en sécurité chez lui quand il aurait envie d'y retourner pourrait attendre le lendemain ou dimanche. Il allait avoir besoin de l'aide de Kurt pour choisir ce dont il avait besoin, car il n'était lui-même jamais allé à l'appartement.
"Oui, décida-t-il." Il emmêla ses doigts avec les siens et la laissa le tirer dans les escaliers qui montaient à l'étage. Et il allait bien, même mieux que ça. Il reprenait ses forces un peu plus chaque jour, soutenu par une compagne belle et fantastique qui l'aimait. Il avait maintenant un autre fils génial, Kurt était plus heureux que jamais, et il pouvait être pour Blaine quelque chose que le garçon n'aurait probablement jamais imaginé. "Bien" était très loin de qualifier tout ça.
Il avait froid, il avait faim et il était fatigué. Ses petits pieds étaient engourdis et douloureux à force d'essayer de suivre les médecins et son père pendant qu'ils couraient d'un bout à l'autre de l'hôpital. Il n'y avait même pas de fenêtre dans la salle d'attente où il se trouvait, mais Blaine savait qu'ils avaient largement dépassé l'heure du coucher. Il renifla faiblement et ramena ses genoux contre sa poitrine tout en jetant un regard circulaire à la pièce blanche, vide et stérile.
Personne n'était venu le chercher comme ils l'avaient promis. Il était assis sur la même chaise en plastique dur depuis des heures, depuis que son père s'était précipité il ne savait où. Personne n'avait daigné lui expliquer ce qu'il se passait, où se trouvait sa maman et pourquoi il ne pouvait pas la voir. La seule chose dont il était sûr, c'est que quelque chose de grave était en train de se passer. Ses doigts caressèrent ses genoux à travers son jean, trempé du sang séché de sa mère.
Blaine se mordit violemment les lèvres, il sentit les larmes lui piquer les yeux quand il revit son père courir dans les escaliers et débarquer dans la chambre. Ses jambes étaient raides et douloureuses à force d'être resté agenouillé à côté de sa mère si longtemps, mais il n'avait pas su quoi faire d'autre, n'avait pas compris ce qu'il se passait. Alors il lui avait pris la main comme elle le faisait toujours quand il s'égratignait le genou ou se coupait le coude, s'était assis là et lui avait dit que tout allait bien se passer. Son père avait débarqué dans la pièce avec un grand sourire et un énorme bouquet de ses roses préférées, puis s'était figé avant de tomber en arrière contre le mur, frappé d'horreur.
Un frisson courut le long de la colonne de Blaine quand il se souvint de son regard. Il ne savait pas trop comment l'expliquer, mais il était pire que ce regard sur le visage de sa mère, quand elle avait appris que ses parents étaient montés au paradis, même s'il ne savait pas où c'était. Il n'était pas sûr de comprendre ce que cela signifiait, ou comment aller quelque part pouvait être une si mauvaise chose, mais c'était apparemment le cas. Cela voulait également dire qu'il ne pourrait pas les voir comme prévu à Noël.
Avec un autre regard circulaire, Blaine descendit de sa chaise et erra dans le couloir pour chercher son papa. Peut-être que sa maman serait avec lui, et qu'ils pourraient aller tous ensemble au lac comme prévu.
Il ne connaissait personne ici, en réalité. Et il n'arrivait pas à voir de l'autre côté des grands comptoirs où se trouvaient toutes les dames dans leurs drôles de chemises colorées, pour voir s'il en reconnaissait une de quand ils étaient arrivés. Il sentit ses mains se mettre à trembler alors qu'il s'aventurait un peu plus loin et tournait dans un autre couloir. Où étaient son papa et sa maman ? Pourquoi est-ce que son père n'était pas revenu après que ces hommes avec leurs badges brillants aient demandé à lui parler ?
"Ça va, mon chéri ?"
Il se retourna tellement vite qu'il failli tomber, mais deux mains fortes et douces le rattrapèrent par les épaules et l'aidèrent à retrouver son équilibre. Les larmes qui baignaient ses yeux commencèrent à couler quand l'infirmière s'agenouilla devant lui.
"Je... je... je... ne... t... trouve pas mon pa...papa, hoqueta Blaine en enroulant ses bras autour de lui." Il essaya de retenir ses larmes et d'empêcher son corps de trembler.
"Chh, ça va aller, mon chéri, lui dit l'infirmière d'un ton apaisant." Elle écarta ses boucles souples de ses yeux avec une caresse. "Je vais t'aider à le trouver, d'accord ?
- C… c'est vrai ?
- Bien sûr, dit-elle en lui lançant un regard gentil et en lui prenant la main."
Il renifla légèrement et s'essuya le nez avec sa manche. La femme rit et leva légèrement ses yeux verts vers le ciel, mais c'était avec une douceur affective, comme le faisait sa maman. Il essaya de lui adresser un sourire larmoyant quand elle tira quelques mouchoirs de sa poche.
"Je te jure, c'est sûrement un truc de petit garçon, dit-elle en essuyant gentiment la morve sur sa manche et son nez, et en séchant ses larmes. Mon fils fait exactement la même chose dix fois par jour."
Elle se leva tout en gardant sa main étroitement serrée dans la sienne, et marcha le long du couloir avec lui. Il lui dit le nom de son père, et elle sembla le chercher. Quand ils atteignirent le rez-de-chaussée, il était en train de lui raconter que sa mère lui apprenait à jouer du piano pour qu'il puisse devenir un jour aussi bon qu'elle, et qu'il adorait la musique et voulait en jouer pour toujours.
Elle lui adressa un sourire encourageant tandis qu'il baillait bruyamment et vacillait un peu sur ses pieds. Avant qu'il se rende compte de ce qu'il se passait, elle se pencha et le souleva dans ses bras. Ça ne le gênait pas, de toute manière. Il laissa tomber sa tête sur son épaule pendant qu'ils parcouraient les quelques couloirs qui restaient jusqu'à l'entrée.
"Ça fait des mois et des mois que j'essaye d'apprendre sa chanson préférée, lui dit-il. Je l'ai beaucoup répétée, comme ça je pourrai la jouer et la chanter pour lui faire une surprise pour la Fête des Mères."
L'infirmière lui sourit d'un air attendri et déplaça son poids autour de sa taille. "Je suis sûr qu'elle va l'adorer, mon chéri. Mon fils essaye de me faire un morceau de percussions."
Blaine lui lança un regard confus. Comment pouvait-elle déjà connaître son cadeau de Fête des Mères. C'était vendredi prochain !
"Il n'a jamais été très bon pour garder les secrets, murmura-t-elle sur le ton de la confidence."
Il pouffa un peu, mais tourna aussitôt la tête au son d'une voix familière qui provenait de l'autre côté de la salle d'attente où ils se trouvaient. Son père se tenait devant les portes automatiques, avec un médecin et ces deux hommes avec leurs badges brillants.
"Papa ! cria-t-il." Il se tortilla pour descendre des bras de l'infirmière et courut jusqu'à son père. Il s'agrippa sa jambe comme du Velcro et enroula étroitement ses bras autour de lui. "Où est maman ? On va au lac, maintenant ?
- Non." La voix de son père était faible et tendue alors qu'il continuait à fixer l'endroit que l'homme à qui il parlait venait de quitter. Blaine lâcha la jambe de son père et le dévisagea. Il n'avait jamais entendu son père parler comme ça. Il tira sur le pantalon de son papa pour le faire baisser les yeux, mais l'adulte resta immobile. Blaine avala la masse qui se formait dans sa gorge quand son père se dirigea vers la porte.
"Mais, et maman ? demanda-t-il d'un air désespéré en courant sur ses talons. Elle attend dans la voiture ? Elle vient avec nous, hein ?"
Son père s'arrêta dans l'encadrement de la porte et prit une inspiration saccadée et crépitante. "Non, répéta-t-il." Puis il sortit. Blaine lança un regard à l'endroit où se trouvait l'infirmière qui l'avait aidé, mais elle avait disparu. Des larmes commencèrent à lui baigner les yeux quand il courut après son père dans le parking. Aucun des deux ne parla durant tout le trajet. Blaine pleurait silencieusement sur le siège arrière. Pourquoi est-ce qu'elle ne rentrait pas avec eux ? Est-ce qu'elle devait rester à l'hôpital pour la nuit, avec cette gentille infirmière ? Est-ce qu'elle allait rentrer un jour ? Pourquoi est-ce que son papa refusait de le regarder ?
Mais quand ils arrivèrent dans l'allée, Blaine ne parvint plus à retenir ses questions. Son père était sorti de la voiture comme s'il était en transe et ne l'avait même pas aidé à descendre de son siège. Il était effrayé, en colère, et affamé, et fatigué, et il ne comprenait rien de ce qu'il s'était passé aujourd'hui.
Il se démena pour descendre de son siège et rentra dans la maison au moment où son père commençait à monter les escaliers.
"Quand est-ce que maman va rentrer ? Où elle est ? Papa, qu'est-ce qu...
- Elle ne rentrera pas, Blaine ! cria son père." Blaine trembla et recula de peur parce que son père n'avait jamais, jamais élevé la voix comme ça auparavant. Il n'avait jamais crié au point que sa voix tremble et se brise, et donne encore plus à Blaine l'envie de pleurer.
Le regard vide revint sur le visage de son père et il frissonna avant de détourner les yeux. C'était le même regard que sa mère ce matin. Est-ce qu'il avait fait quelque chose de mal ? Peut-être que c'était un test pour lui, comme ceux qu'il faisait à l'école. Mais sur quoi est-ce qu'ils le testaient, il ne savait pas. Il ne comprenait pas pourquoi ils l'avaient tous les deux regardé comme s'ils ne l'avaient jamais vu auparavant – comme s'ils ne l'aimaient plus.
Son père disparut dans les escaliers, et Blaine se serra étroitement dans ses propres bras. Le claquement de la porte de la salle de bain résonna et il traîna jusqu'au salon pour s'asseoir devant le piano. Son père allait sûrement se rendre compte qu'il ne lui avait pas donné à manger, qu'il ne l'avait pas couché et qu'il ne lui avait pas raconté une histoire. Il n'arrivait pas à dormir sans une histoire et son baiser du soir.
Il pivota sur le banc du piano et joua les premières notes de Hallelujah. C'était la chanson qu'il avait répétée pour sa maman depuis des mois, parce qu'elle faisait partie de ses préférées. Ce n'était pas encore parfait quand il essayait de chanter tout en jouant, mais ça le serait bientôt.
Ses doigts hésitèrent un peu pendant le premier couplet, mais il chantait faiblement et continua à jouer, enchaînant les couplets en espérant que son père finirait par l'entendre, qu'il descendrait pour le porter jusqu'à son lit et qu'il l'embrasserait pour lui dire bonne nuit comme tous les soirs.
"Maybe there's a God above, and all I ever learned from love was how to shoot at someone who outdrew you.
(Peut-être qu'il y a un Dieu là-haut, et toutce que j'ai appris de l'amour, c'estcomment tuer quelqu'un qui t'a surpassé)
And it's not a cry you can hear at night, it's not somebody who's seen the light, it's a cold and it's a broken Hallelujah"
(Et ce ne sont pas des pleurs que tu entends la nuit, ce n'est pas quelqu'un qui a vu la lumière, c'est un Hallujah froid et brisé.)
Il joua maladroitement une autre note avant d'entamer le refrain final, chantant toujours doucement alors qu'il jouait les derniers accords. Il sourit faiblement à travers ses larmes, et se tourna machinalement en s'attendant à trouver son père, ou même sa mère, en train de le regarder. Son visage se décomposa quand il vit la pièce sombre et vide, et il eut soudain l'impression d'avoir été frappé au ventre par une batte de baseball. Elle ne l'entendrait jamais lui jouer ça, n'est-ce pas ?
Sa vue se brouilla quand il se tourna de nouveau vers les touches noires et blanches qu'adorait sa mère. Il ne comprenait pas ce qu'il s'était passé. D'abord sa maman ne ressemblait plus à sa maman, et maintenant elle était partie et son papa n'était plus l'homme avec qui il faisait des combats de chatouilles ou qui lui apprenait à attraper une balle de baseball. Ses larmes commencèrent à ruisseler en continu sur ses joues, et ses petites jambes se balancèrent à dix bons centimètres du sol tandis qu'il oscillait en sanglotant.
Une main tiède et rassurante se pressa soudain contre son dos, des doigts appuyèrent sur sa peau et le massèrent avec douceur à travers son teeshirt. Il remua les pieds sur le sol en bois... mais, une seconde, ses jambes n'étaient-elles pas trop courtes pour l'atteindre ?
"Chh, ne pleure pas, mon cœur, murmura la personne assise à côté de lui sur le banc. Je t'ai trouvé. Tout va bien se passer à présent."
Il s'appuya contre la personne à côté de lui et battit plusieurs fois des cils avant de se rendre compte que ses bras, ses jambes, tout avait grandi et n'appartenait certainement plus au corps d'un petit garçon de six ans. Une main tiède saisit sa joue et l'inclina vers le haut et vers la gauche. Deux galaxies bleues tourbillonnantes observèrent ses yeux humides, puis la main souleva son menton et l'attira dans un tendre baiser.
"Je t'aime, Blaine. Quoi qu'il arrive, sache que je t'aime."
Il lâcha un léger hoquet et toussa, puis ouvrit les yeux en roulant contre le dossier du canapé. Ses joues étaient trempées, et il se sentait trembler sous le coup des émotions qui bouillonnaient en lui. Une douce lumière grise se faufilait à l'intérieur par les côtés des stores de la fenêtre. Blaine mit un moment à comprendre où il se trouvait et pourquoi il avait chaud. Trop chaud, en réalité. Il avait l'habitude de dormir dans une chambre froide et austère, et de se réveiller avec du gel sur son radiateur électrique. Il ôta les couvertures emmêlées de sa poitrine et se tourna sur le dos, les yeux rivés sur le plafond sombre et la respiration profonde.
Il était en sécurité, et cela le terrifiait. Il s'était pensé en sécurité quand il était ce joyeux petit garçon innocent, puis tout s'était évaporé. Le beau sourire rayonnant de Kurt éclaira le brouillard de souvenirs qui obscurcissait toujours son esprit. Mon dieu, tout était tellement confus et nouveau. Ou peut-être que c'était ancien, et qu'il avait juste oublié la sensation de vivre.
Dans un élan brusque, il se libéra complètement des couvertures et se leva. Il n'arrivait jamais à rester calme après un rêve, un souvenir comme celui-ci. Il détestait se souvenir combien il avait été naïf et perdu cette nuit-là. Ce n'est que plus tard qu'il avait découvert toute la vérité sur la mort de sa mère. Même s'il était petit il avait compris qu'elle était dépressive, et il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir maintenant qu'il avait du recul. Son père passait son temps à travailler pour satisfaire son propre père, ils passaient leur temps à se disputer à propos d'argent et parce qu'il ne voulait pas faire d'emprunt, puis les parents de sa mère lui avaient fait une surprise en lui disant qu'ils viendraient d'Italie avec sa sœur pour Noël, mais l'avion avait sombré quelque part dans l'Atlantique.
Les cachets étaient censés rendre sa mère plus heureuse, la faire redevenir elle-même. Mais ils avaient eu l'effet inverse. Ils l'avaient dévastée, et Blaine était rentré de plus en plus souvent de l'école pour l'écouter se disputer avec quelqu'un d'invisible – l'avait vue jeter des objets sur des gens qui n'était pas là jusqu'à ce que ça la rendre folle. C'était seulement avec l'enquête et l'autopsie qu'ils s'étaient rendu compte que la pharmacie s'était trompée et lui avait donné dix fois le dosage nécessaire.
Un frisson courut dans son dos malgré ses efforts pour l'en empêcher, mais la fin de son rêve lui revint et il enroula étroitement ses bras autour de son corps. Il se laissa tomber dans le fauteuil et se pelotonna sur lui-même. Kurt était là – était avec lui, maintenant, et c'était un lien qu'il n'avait jamais désiré, qu'il n'avait jamais rêvé avoir. Un garçon gentil et délicat qui lui offrirait tout un nouveau monde s'il arrivait à se souvenir comment tendre la main et l'accepter.
Il jeta un regard circulaire à la pièce sombre pendant un moment, puis ses yeux se posèrent sur le piano calé dans un coin du couloir. Ça faisait longtemps qu'il n'avait pas joué. Des mois depuis qu'il en avait tripoté un à Dalton, mais des années depuis qu'il s'était assis et qu'il s'était vraiment plongé dedans. Il hésita pendant un instant. Il ne savait pas du tout quelle heure il était. Quelqu'un pouvait être réveillé et l'entendre. Le souvenir de la caresse rassurante de Kurt effleura son dos, et avant qu'il ne parvienne à contrôler son élan il s'assit sur le banc et souleva le couvercle en bois qui dissimulait les touches.
Blaine se contenta de les regarder pendant un moment, observant la poussière tourbillonner dans les rayons de lumière qui s'éclaircissaient autour de lui. La majeure partie de son parcours à l'école primaire avait tourné autour du piano. Les amis se faisaient rares parce que toute l'école savait que sa mère était morte, et il était tellement furieux contre son père après tout ça qu'il s'était renfermé sur lui-même.
Il laissa tomber ses doigts, appuyant délicatement sur quelques touches et laissant son esprit dériver.
"Hallelujah…"
Le mot tomba de ses lèvres et ses doigts commencèrent à trébucher sur la mélodie, avant qu'elle ne lui revienne complètement. Il joua machinalement le couplet et sourit avec nostalgie en hésitant sur les mêmes notes que cette nuit-là, quand il était encore un petit garçon. La nuit où sa vie avait basculé et où il avait tout perdu. Malgré tout ce qu'il avait essayé, rien n'avait jamais ramené ses parents.
Ses doigts se figèrent et il resta assis là à regarder ses mains, immobiles au-dessus des touches et prêtes à jouer, pendant qu'il essayait de ressembler ses esprits et de chasser tout ce que son inconscient avait ramené dans ses rêves. Cela faisait longtemps qu'il avait baissé les bras, qu'il avait arrêté d'espérer quelque chose de plus et qu'il s'était contenté de vouloir retrouver ce qu'il avait perdu. Mais à présent il avait quelque chose de plus, et il se sentait tellement perdu quand il s'en approchait qu'il n'arrivait même pas à se rappeler pourquoi elle l'effrayait.
"Not ready to let go
Cause then I'd never know
What I could be missing"
(Pas prêt à abandonner,
Parce que sinon je ne saurai jamais
Ce que je vais manquer)
Ses doigts et sa bouche avaient pris le contrôle, l'entrainaient vers des pensées et des endroits qu'il avait évités et qu'il ne voulait jamais connaître.
"But I'm missing way to much
so when do I give up
what I've been wishing for"
(Mais trop de choses me manquent,
Alors quand est-ce que j'abandonnerai
Mes attentes.)
Il était tellement plongé dans ce qu'il jouait qu'il n'entendit pas le craquement de l'escalier derrière lui. Il maintint le rythme régulier du piano et ferma les yeux. Il ratait quelques notes et hésitait sur d'autres à cause des années où il n'avait pas pratiqué, mais il s'en fichait. C'était tout ce qu'il était – tout ce qu'il avait peur d'être.
"I shot for the sky
I'm stuck on the ground
so why do I try
I know I'm gonna fall down
I thought I could fly
so why did I drown
I'll never know why it's coming down, down, down"
(Je visais le ciel,
Je suis cloué au sol
Alors pourquoi est-ce que j'essaie.
Je sais que la chute sera dure
Je me croyais capable de voler
Alors pourquoi je me suis noyé ?
Je ne saurai jamais pourquoi ça empire, empire, empire. )
Le bruissement ténu du pantalon de pyjama atteignit le bas de l'escalier, et quelque part dans le brouillard où il se trouvait il eut l'impression de voir son père, les yeux rouges et égarés, descendre les escaliers et s'asseoir sur le banc de la même manière que Kurt l'avait fait dans son rêve. Prendre Blaine dans ses bras et lui assurer que rien ne les séparerait jamais, qu'ils étaient toujours une famille même s'ils n'étaient plus un tout.
" Oh I am going down down down
Can't find another way around
and I don't wanna hear the sound
of losing what I never found"
(Oh, je vais m'écrouler, m'écrouler, m'écrouler,
Je n'arrive pas à trouver un autre chemin
Et je ne veux pas entendre le son
De la perte de ce que je n'ai jamais trouvé.)
Son souffle se coupa et il ferma les yeux plus fort pour ravaler les larmes qu'il sentait monter en lui. Ses doigts tremblèrent et s'immobilisèrent sur les touches.
"Tu joues vraiment très bien, gamin."
Blaine pivota sur le banc en ravalant le cri qui s'était presque échappé de sa bouche, et il se retrouva en train de dévisager Burt. L'homme hocha la tête, soit parce qu'il était d'accord avec ses propres mots, soit pour quelque chose qu'il n'avait pas prononcé, mais cela énerva Blaine. Kurt aimait son père plus que Blaine ne l'aurait pensé possible, mais lui n'arrivait même pas à dire quelque chose de gentil à cet homme tellement il avait peur que ses mots ne lui reviennent au visage.
"Je... je devrais y aller, dit Blaine d'un ton pressé." Il se leva et se dirigea vers la porte. "Je dois... aller à... à l'épicerie, inventa-t-il de toute pièce. Et heu, me raser. J'ai besoin de trucs pour me raser." Il ouvrit la porte de quelques centimètres mais une main puissante la referma.
"J'ai un rasoir en rab dans ma salle de bain, tu peux l'utiliser, dit Burt d'un ton affable tandis que Blaine fixait la porte." Il ne se rappelait pas avoir déjà été aussi nerveux en présence de quelqu'un. Cela faisait longtemps qu'il se fichait de ce que les gens pouvaient bien penser ou vouloir, mais cet homme était tout pour le garçon qui était en train de devenir tout son univers. Comment pouvait-il à la fois se renfermer et se laisser aimer, avec ces deux là en même temps dans les parages ?
Burt sembla prendre son silence aussi mal qu'il avait pris son hochement de tête quelques secondes auparavant. "J'attendais de le donner à Kurt, tu sais, si un jour il commence à se raser."
Blaine se surprit à acquiescer. "Kurt est très... doux, concéda-t-il." Il s'éloigna d'un pas de la porte contre laquelle était toujours posée la main de Burt.
Les sourcils de Burt se haussèrent, et Blaine se retint de peu de grimacer. Mon dieu, il n'avait aucune foutue idée de ce qu'il était en train de faire.
Burt s'éclaircit un peu la gorge et dit "J'en avais un autre pour lui l'année dernière, mais Finn a commencé à se raser donc je lui ai appris..."
Blaine hocha une nouvelle fois la tête et se mordit la lèvre pour retenir toutes les choses ridiculement horribles qu'il avait l'habitude de dire. Il ne comprenait pas comment Burt pouvait l'apprécier après ce qu'il avait dit de Kurt la première fois où ils s'étaient rencontrés, mais Burt faisait des efforts. Il faisait des efforts pour Kurt, et si Burt était prêt à le faire pour son fils alors Blaine n'allait pas laisser tomber Kurt, tant pis s'il avait des réserves.
La main de Burt hésita avant de tomber sur son épaule et de le conduire gentiment vers l'escalier. Pendant une seconde, l'envie de s'échapper et de courir le plus loin possible s'abattit sur Blaine comme un tsunami, mais il força ses jambes à bouger, ses genoux à se plier et à monter les escaliers derrière Burt. Le pied de l'homme trébucha sur une marche à mi-chemin et avant que Blaine ne se rende compte qu'il était passé à l'action, il se retrouva en train de tenir fermement le haut du corps de Burt pour l'aider à retrouver son équilibre.
" 'tention, je ne crois pas que Kurt sera très content si vous tombiez et que vous m'écrasiez, murmura Blaine." Il se sentit bête et gnangnan dès que ses mots eurent franchi ses lèvres.
Un gloussement bourru accueillit ses mots, et cela étonna tellement Blaine qu'il retira immédiatement ses mains du dos de Burt, comme s'il s'était pris un coup de jus. Burt vacilla un peu et se rattrapa à la rambarde, pivota sur la marche et lui sourit. Ou du moins, Blaine pensa que c'était un sourire, car ses yeux brillaient comme ceux de Kurt. Mais peut-être que les yeux de Kurt brillaient quand il était heureux et que ceux de Burt brillaient quand il s'apprêtait à tuer le petit-ami de son fils.
Blaine baissa les yeux jusqu'à ce que Burt ait fait demi-tour et ait recommencé à gravir les escaliers. Burt était une énigme pour lui. Toutes les figures paternelles qui avaient croisé son chemin ne lui avaient rien laissé qui soit digne de s'en rappeler, mais Burt était... différent. Terriblement différent de son grand-père et du désastre qu'était devenu son père. Il marcha lentement sur ses talons, hésitant à le suivre quand il disparut par une porte au milieu du couloir. Il n'était jamais venu dans cette partie de la maison de Kurt et n'avait aucune idée de quelle pièce il s'agissait, si c'était la salle de bain ou la chambre de Burt, ou pourquoi ils avaient besoin de tant de pièces et de portes, d'abord. Une lumière s'alluma et filtra dans le couloir quand Burt passa sa tête à l'extérieur et lui tendit un rasoir d'un vert vif.
"J'espère que tu aimes le vert, lui proposa Burt en agitant le rasoir devant lui." Blaine l'attrapa et le tourna dans ses mains. Il était bien mieux que les petits rasoirs jetables qu'il achetait. Il fit un pas à l'intérieur de la salle de bain tandis que Burt farfouillait dans l'armoire à médicaments pour en tirer une bombe de mousse à raser. Burt la posa sur le rebord de l'évier et s'écarta pour que Blaine puisse atteindre le lavabo. Burt allait rester là à le regarder, ou quoi ? Est-ce qu'il pensait que Blaine avait besoin de ses conseils pour faire quelque chose qu'il avait appris tout seul un an et demi auparavant ?
"C'est normal que les gens restent plantés à côté des autres comme des vautours, dans cette maison ? demanda Blaine d'un air incrédule en tournant le robinet d'eau chaude et en relevant le bouchon de l'évier."
Burt sursauta depuis le mur contre lequel il était appuyé et remua les pieds. Blaine l'observa pendant un instant, et l'inconfort lui piquait la peau quand il enleva le bouchon en plastique de la mousse à raser et qu'il s'en versa une noisette dans la main...
"Stop, lui dit soudain Burt." Il lui prit la bombe des mains et la reposa sur le rebord.
L'estomac noué, Blaine recula d'un pas tandis que Burt prenait la serviette à mains sur l'étagère et la maintint sous l'eau brûlante qui sortait du robinet.
"En général je ne me rase qu'après la douche, lui dit Burt en essorant la petite serviette. Ta peau est réchauffée et ça adoucit le rasage. Mais quand je n'ai pas le temps pour la douche, je prends une serviette..." Burt plia la serviette en deux et la brandit tout en continuant de parler. "...et je la presse contre mon visage pendant quelques minutes."
Avant que Blaine ne puisse réagir, il se retrouva avec la serviette doucement pressée contre le côté de son cou. Les yeux écarquillés et stupéfaits, il laissa Burt frotter légèrement sa barbe naissante pendant quelques minutes. Il aurait détesté devoir l'admettre, mais c'était agréable. C'était génial d'avoir quelqu'un pour lui donner un tuyau sur quelque chose d'aussi simple. Quand Burt enleva enfin la serviette il se sentit s'affaisser un peu. Pendant une seconde il avait entraperçu ce que Kurt aimait autant chez lui.
"Je suppose que tu connais la suite ? grogna Burt en laissant tomber la serviette sur le lavabo et en lui donnant une petite tape sur l'épaule."
Surpris une fois de plus par ce geste, Blaine hocha la tête et son cœur tressaillit d'une manière étrange. "Ouais, j'ai compris le truc il y a quelques années, dit-il doucement." Il s'écarta de la main sur son épaule et retira son teeshirt. Burt passa derrière lui et sortit dans le couloir. Il n'avait rien pour se changer, et il n'appréciait pas vraiment de mettre de la mousse à raser partout sur le seul teeshirt qu'il avait.
Quand Blaine se tourna vers le miroir, il croisa le regard de Burt qui se tenait toujours dans l'encadrement de la porte, l'air alarmé alors qu'il fixait le flanc de Blaine. Sa peau frémit sous ce regard, pas parce que Burt était en train de paniquer, mais parce qu'il connaissait cet air là. La cicatrice le long de ses côtes était en plein dans le champ de vision de l'adulte, quand il était tourné comme ça. Il se tourna pour qu'il ne la voie plus, et essaya d'ignorer les échos des souvenirs qui crépitaient dans son esprit.
"Si tu as besoin de quelque chose appelle-moi, gamin." La voix bourrue était douce et presque triste quand il hocha la tête dans sa direction et disparut dans le couloir.
Blaine se regarda dans le miroir et observa le duvet sombre sur sa mâchoire et sa gorge, ainsi que la masse de boucles toujours plus épaisses qui commençait à lui tomber devant les yeux. Ses joues étaient plus creusées que la dernière fois où il avait pris la peine de s'observer avec attention dans un miroir. Ses clavicules et ses muscles étaient beaucoup plus visibles et il savait que c'était les résultats combinés de la sous-nutrition et du cours de musculation. Il passa un pouce curieux sur sa poitrine et sentit de petits poils doux sur sa peau. Il ne manquait plus que ça, son torse était en train de se transformer en un tapis de fourrure. Le bord rouge et furieux de sa cicatrice accrocha son regard, et cette fois le souvenir revint plus distinctement.
Son visage heurta le pavé et le pied de quelqu'un le cogna dans le milieu du dos. Un autre pied lui rentra avec violence dans la cage thoracique, encore et encore. Puis, depuis le côté éloigné de la benne à ordures, Blaine entendit le bruit insupportable du métal qui raclait contre la pierre. Les deux autres garçons – hommes, en fait, puisqu'ils étaient en Terminale – le hissèrent sur ses pieds et lui immobilisèrent les poignets contre le mur de l'école.
"On est moins courageux, d'un coup, n'est-ce pas pédé ?"
Il se contorsionna pour se libérer, mais d'un coup l'air fut chassé de ses poumons et son souffle se coupa, et il manqua de s'étouffer. La barre en métal siffla de nouveau dans les airs et heurta sa poitrine une seconde fois, et la douleur se répandit dans tout son corps. Chacun de ses nerfs hurlait et il sentit quelque chose lâcher, quelque chose se rompre...
Ses mains tremblaient violemment quand le souvenir s'estompa. Il s'agrippa au rebord de l'évier et s'appuya dessus tout en essayant d'ignorer les flammes d'une douleur fantôme qui couraient le long de ses côtes, et le souvenir distant d'avoir l'impression de se noyer dans son propre corps. Après une profonde inspiration, il se saisit de la bombe de mousse à raser, en mit dans sa main et commença à l'étaler sur sa mâchoire. Les souvenirs de quelques connards lors de son bal de quatrième ne pouvaient plus le blesser, d'autant plus qu'il s'était assuré de leur rendre la monnaie de leur pièce l'été suivant. Tout ça ne devrait plus lui importer à présent, mais pour une raison qui restait inexplicable, il avait l'impression que c'était toujours le cas. Il avait l'impression d'avoir refoulé ça aussi longtemps qu'il l'avait pu, mais maintenant il ressentait des choses qu'il n'avait pas ressenties depuis des années. Le fait que tous ces souvenirs commencent à revenir pour inonder son esprit était normal, n'est-ce pas ?
La moitié de son visage était douce et bien rasée quand Burt réapparut dans l'encadrement de la porte avec une serviette, un pantalon de survêtement gris, un pull à manches longues et des chaussettes dans la main.
"Je me suis dit que tu voudrais prendre une douche avant le petit déjeuner, lui dit simplement Burt en déposant la pile de vêtements sur les toilettes. Utilise le shampoing et le gel douche qui sont déjà dedans, ok ?"
Burt observa la joue rasée de Blaine et sourit d'un air approbateur. "Pas mal, gamin. Mais fais attention à Kurt s'il récupère une paire de ciseaux. Je suis sûr qu'il va vouloir absolument te couper les cheveux ce weekend."
Alarmé, Blaine dévisagea le père de Kurt, qui rit devant son air stupéfait. Il avait sans doute l'air d'un animal nocturne surpris par la lumière d'un phare, et il détestait ça.
"Bizarrement, je ne vous vois pas du tout vous mettre d'accord sur une coupe de cheveux, ajouta Burt en s'approchant de la porte."
Blaine secoua un peu la tête et passa le rasoir sur l'angle de sa mâchoire, toujours couvert de mousse. "Sans doute, marmonna-t-il en observant dans le miroir la zone qu'il venait de raser pour s'assurer qu'il n'avait rien oublié. S'il me tape trop sur les nerfs je me pointerai sans doute avec une crête lundi."
Cette fois, Burt gloussa bruyamment et lui donna une bourrade dans l'épaule. Quelque chose de tiède bouillonna dans le creux de l'estomac de Blaine à ses gestes et paroles. C'était presque comme si... presque comme si Burt l'appréciait vraiment. Mais c'était ridicule. Burt se comportait ainsi parce qu'il aimait Kurt, qu'il voulait que son fils soit heureux, et pas parce qu'il en avait quelque chose à faire de Blaine... n'est-ce pas ?
Burt lui annonça qu'il allait dans la cuisine et le laissa finir de se raser et prendre une douche. A la fois confus et étrangement à l'aise, Blaine termina son rasage et sauta dans la douche. Il prit son temps et profita du jet d'eau tiède qui sortait du pommeau avec une pression qu'il n'y avait pas dans la douche froide de son appartement. Une fois qu'il eut terminé et se fut séché, il saisit les vêtements et les examina avec curiosité. Ils étaient trop petits pour Burt et Finn, mais beaucoup trop simples pour appartenir à Kurt. Il avait vu assez de la garde-robe de Kurt pour savoir que personne ne surprendrait jamais le garçon à porter quelque chose d'aussi basique. Ou peut-être que c'était vraiment ceux de Kurt et qu'il ne les portait que pour dormir ou pour trainer dans la maison. Il les enfila rapidement et descendit les escaliers avec ses vêtements sales sous le bras, puis il les fourra dans son sac de cours posé à côté de la porte d'entrée. Après un moment d'indécision, il se dirigea dans la cuisine, où Burt l'avait prévenu qu'il serait.
Blaine fut surpris de constater que Carole s'était elle aussi réveillée. Elle était en train de poser une tasse de café sur la table quand elle le remarqua dans l'encadrement de la porte. Elle lui adressa un grand sourire gentil et – mon dieu, pourquoi tout ça lui semblait-il aussi familier ? Carole s'approcha et l'embrassa sur la joue avant de poser les mains sur ses épaules. Quelques secondes plus tard, elle écarta ses boucles et il fut content qu'elle le tienne fermement par les épaules, car une partie de son rêve – de son souvenir – jaillit dans son esprit et il vacilla.
"Chh, ça va aller, mon chéri, lui dit l'infirmière d'un ton apaisant" Elle écarta ses boucles souples de ses yeux avec une caresse. "Je vais t'aider à le trouver, d'accord ?"
"... Blaine ? Ca va, mon chéri ?"
La voix de Carole sembla flotter jusqu'à lui à travers un épais brouillard, et l'image s'évanouit de son esprit. Mon dieu, ça ne pouvait pas être elle. Impossible. Il observa son visage en essayant de s'accrocher au souvenir de cette gentille infirmière. Les mêmes yeux verts, le sourire chaleureux qui semblait se propager et l'envelopper. Et Finn était le petit percussionniste dont elle lui avait parlé cette nuit-là. Il y avait un peu plus de rides autour de ses yeux et sur son front, mais elle était presque la même. A moins que son esprit ne l'ait mise dans le rôle de l'infirmière à postériori. Dix ans s'étaient écoulés depuis cette nuit-là, et elle ne semblait pas se souvenir de lui, ni de ce qui était arrivé. Il n'était pas assez important pour qu'on se rappelle de lui.
"Ça va, répondit Blaine d'un ton bourru." Ses yeux vagabondèrent pour tomber sur le regard curieux de Burt et l'expression inquiète de Carole. Avec un rapide haussement d'épaules il se laissa tomber sur l'un des tabourets hauts de la table-bar et replia ses bras sur le comptoir. Avant que quiconque ait le temps d'ajouter quelque chose, Finn traina des pieds dans la cuisine, les yeux ensommeillés et les cheveux en bataille, suivi de près par Kurt dans son pyjama en soie.
Un autre sourire éclatant fut adressé à Blaine au moment où Kurt le remarqua et, mon dieu, c'était la matinée la plus étrange du monde. Même Finn hocha vaguement la tête dans sa direction et se laissa tomber sur la chaise près de Burt. Les bras de Kurt s'enroulèrent autour de sa taille par derrière, et son menton tomba sur l'épaule de Blaine. Toute la tension des moments un peu bizarres qu'il avait vécu ce matin disparut de son corps quand il tourna la tête et accepta le baiser tendre de Kurt.
"Alors, qu'est-ce qu'il y a pour le petit déjeuner ? lui demanda Kurt en déposant un autre baiser sur la courbe de sa mâchoire." Blaine frissonna un peu à cette sensation délicate et faillit ne pas assimiler les mots de Kurt.
"Je sais pas." Il lança un regard interrogatif à Carole et Burt. Il ne comprenait pas trop pourquoi Kurt lui posait la question à lui alors que c'était sa maison. Mais Carole lui sourit une nouvelle fois, et il dut avaler la boule qui se formait dans sa gorge quand l'infirmière surgit de nouveau dans son esprit.
"C'est toi qui décide, l'informa Carole." Elle contourna le comptoir jusqu'au côté opposé et posa ses coudes dessus. "Finn a déjà choisi deux fois cette semaine. Kurt mardi, Burt mercredi, moi jeudi et Finn une nouvelle fois hier matin. Il est temps que tu sois inclus dans la rotation.
- Quoi ? ne put s'empêcher de lâcher Blaine." C'était quoi, cette habitude de faire des tours pour tout ? Les bras de Kurt se resserrèrent légèrement autour de lui quand il se raidit et s'écarta un peu de cette chaleur. L'une des mains de Kurt caressa son flanc d'un geste apaisant. "M... moi ? Non, choisissez. Je mangerai ce qu'il y a.
- Oh, allez, Blaine, le taquina Kurt. Ne gâche pas ton tour, à moins que tu n'aies envie que Finn choisisse les pancakes pour la huitième fois d'affilée."
Ils étaient sérieux. Sidéré, Blaine regarda d'abord avec un air ahuri le sourire affectueux de Kurt, puis le visage plein d'espoir de Carole.
"Qu'est-ce que tu demandais tout le temps quand tu étais petit ? murmura Kurt dans son oreille en frottant son nez contre le cou de Blaine."
Blaine ferma les yeux, et pendant quelques minutes il se retrouva en train de marcher dans la chambre de ses parents le vendredi avant la Fête des Mères, puis la pièce devint leur spacieuse cuisine. Sa mère et son père étaient aux fourneaux, en train de rire, de parler et de se prendre dans leurs bras tout en cuisinant le petit déjeuner comme tous les samedis matins. Sa mère le souleva dans ses bras et son père lui tendit une grande cuillère. Il entoura sa petite main avec la sienne et la guida dans le grand saladier.
"On faisait du pain perdu et du pudding tous les samedis matins, dit doucement Blaine alors que ses cils battaient pour s'ouvrir. On s'asseyait dans le salon et on regardait les dessins animés à la télévision, en mangeant le pain perdu et le pudding.
- Ça m'a l'air parfait, dit Carole d'un air ravi." Elle pivota et commença à sortir les ingrédients pour faire du pain perdu. "Kurt, tu sais faire un pudding, n'est-ce pas ?
- Um, mouais, répondit Kurt avec un air songeur.
- Je m'en souviens encore, intervint Blaine." Il regardait toujours Carole avec un air émerveillé tandis qu'elle commençait à préparer ce qu'il avait suggéré. Il n'avait pas l'habitude d'être écouté, et encore moins que ce qu'il dise soit apprécié.
"Tu n'as qu'à me monter, alors, répondit Kurt d'un air excité." Il le tira de sa chaise jusqu'au réfrigérateur. Surpris par le mouvement, Blaine ne résista pas et après quelques secondes d'hésitation, il commença à aider Kurt à sortir les bons ingrédients. Il ne put pas s'empêcher de rire quand leur cours de cuisine se transforma en une énorme pagaille. C'était presque... amusant, bizarrement apaisant et naturel. Burt s'était déplacé jusqu'au réfrigérateur pour sortir une boîte contenant des fraises et s'était assis sur le siège que Blaine venait de libérer pour les manger. Finn était à moitié avachi sur la table et bavait sur la page des sports.
La matinée entière parut incroyablement normale pour Blaine. S'asseoir autour d'un petit déjeuner et les écouter parler et partager des anecdotes pendant qu'ils mangeaient leur pain perdu, leur pudding et leurs fruits. Quand Kurt le tira dans sa chambre pour un marathon de films, son visage lui faisait mal à force d'avoir souri et il avait l'impression d'avoir été gonflé au gaz hilarant. Ils s'écroulèrent sur le lit de Kurt et lancèrent un film, et la porte en haut des escaliers s'ouvrit.
"Porte ouverte, les garçons ! leur cria Burt depuis le haut des marches."
Blaine leva les yeux au ciel, parce que si Burt essayait de les empêcher de se tripoter, il avait un train de retard. Il se blottit derrière Kurt et passa un bras autour de sa poitrine, tandis que le film commençait.
"Tu sais, murmura Kurt en se tournant un peu dans ses bras. On peut au moins se bécoter un peu, si tu veux.
- Ah oui ? répondit Blaine avec un air faussement incrédule. J'espérais pourtant regarder..." Il lança un coup d'œil à l'écran pour voir quel film ils avaient lancé. "Depuis quand tu aimes Batman ?"
Kurt se retourna dans ses bras et glissa un bras autour de son cou. Son sourire était tendre et chaleureux quand il passa le bout des doigts le long de la mâchoire de Blaine. Blaine grogna un peu à ce contact.
"Je suis incroyablement fan de Batman, Blaine, le gronda Kurt avec un air mutin. J'ai l'impression d'avoir passé une nuit plutôt agréable dans un bas de pyjama Batman.
- Ce bas de pyjama a passé plus de temps par terre que sur toi, rétorqua Blaine." Il mêla ses jambes à celles de Kurt et s'approcha pour un long baiser paresseux.
"Je l'adore quand même, répondit Kurt avec un soupir joyeux. Quant au film, ces explosions sont incroyablement bruyantes comparées à...
- Je peux exciter ce point sur ton cou pendant les deux prochaines heures sans qu'ils entendent les magnifiques petits gémissements étouffés que tu vas laisser échapper."
Les joues de Kurt virèrent au rose quand il recula pour le regarder, puis une main se glissa sous son teeshirt et les doigts de Kurt effleurèrent sa cage thoracique. Un gémissement sonore passa ses lèvres et il cambra son corps contre celui de Kurt.
"Tant que j'ai le droit de faire la même chose, murmura Kurt. Ça commence à faire un bout de temps que j'ai envie d'explorer ton corps..."
Blaine inclina la tête vers l'avant, et il captura les lèvres de Kurt dans un baiser profond. Une langue mutine glissa entre ses lèvres une seconde plus tard et ouvrit sa bouche avec impatience, et la langue de Kurt y pénétra. Ce n'était pas un baiser particulièrement passionné et emporté, mais sa sensualité lascive lui fit tourner la tête. Son cœur battit douloureusement dans sa poitrine et chaque centimètre de sa peau devint tellement sensible qu'il eut l'impression de brûler au-dessus d'une flamme nue. La caresse légère des doigts de Kurt sur ses côtes suffit à le faire sursauter et il dut s'écarter de l'intensité incroyable de ce contact. Il était complètement dépassé par la chaleur, l'acceptation et la gentillesse qui l'entourait.
Kurt se pressa un peu plus contre lui et saisit la lèvre inférieure de Blaine entre ses dents. Blaine gémit une nouvelle fois, et avant qu'il puisse réfléchir, avant qu'il puisse se rendre compte qu'il était en train de parler, il murmura contre les lèvres de Kurt.
"Je suis tellement amoureux de toi."
Kurt se figea contre lui, sa bouche s'affaissa et il se détacha de ses lèvres. Les yeux de Blaine s'ouvrirent brusquement, parce qu'il était absolument impossible qu'il vienne de prononcer les mots qu'il avait entendus. Et Kurt le dévisageait d'un air choqué.
"Merde, je... juste... putain, j'étais..."
Un baiser avide le réduisit immédiatement au silence et le fit se détendre à nouveau dans les bras de Kurt. Il oublia qu'il venait d'avouer sa plus grande peur, son seul véritable secret – celui que personne ne connaissait, que personne ne pouvait lui prendre de la même manière qu'ils pouvaient lui prendre tout le reste.
Les lèvres de Kurt bougèrent tendrement contre les siennes avant de s'écarter. Un souffle chaud caressa son visage et Kurt colla son front contre le sien, mais Blaine garda les yeux fermés et attendit la chose terrible qui était sur le point de se passer.
"Je t'aime, Blaine."
Et il connaissait la réponse qu'on attendait de lui. Il l'avait prononcée des centaines de fois quand il était enfant, mais maintenant il avait presque oublié comment former ces mots. Il avait oublié la vague de chaleur dans sa poitrine, l'impression d'être avalé par quelque chose de plus gros que lui et Kurt, et que l'ensemble du monde dans sa globalité. Cela faisait des années que personne ne lui avait dit ça, des années qu'il avait oublié qu'une chose pareille existait.
Une pression apparut derrière ses yeux quand il prit une inspiration saccadée et regarda Kurt dans les yeux. Pour la première fois, il regarda en lui sans mettre d'œillères ou dresser de mur, et il vit ce qu'il avait ignoré depuis des semaines – il vit l'incroyable beauté génuine que Kurt ressentait pour lui briller de manière claire et entière, afin qu'il la voie et la lui rende. Il attendit une fraction de seconde que l'envie familière de s'enfuir en courant s'abatte sur lui, le force à s'arracher des bras de Kurt et à retourner dans les rues froides et inhospitalières de Lima. Mais elle ne vint pas, son cœur se contenta de gonfler dans sa poitrine tandis qu'il regardait Kurt, et il sut que s'il essayait de le retenir plus longtemps il allait exploser.
"Je t'aime, moi aussi."
Quand il s'approcha de lui pour l'embrasser une nouvelle fois, le sourire de Kurt était plus grand et plus insouciant que jamais. Blaine sourit contre ses lèvres et plongea un peu plus dans l'étreinte du garçon. Ses rêves les plus fous n'avaient jamais rivalisé avec la réalité dans laquelle il se laissait lentement tomber, et même si une part de lui pensait toujours que tout ça était trop beau pour durer, il n'allait pas se laisser en gâcher une minute de plus. Kurt valait beaucoup mieux que ça.
Chansons :
Hallelujah de Rufus Wainwright (permalink YouTube : watch?v=xR0DKOGco_o )
Down de Jason Walker (permalink YouTube : watch?v=VvGYYg40Ijw )
