Voici venu le chapitre 20, déjà ! Au programme... Pas mal de choses qui, j'espère, vous plairont !
Kero : Tu as vu juste : Elizabeth est bel et bien devenue folle. Voilà pourquoi ces réactions sont exagérées. Elle a compris qu'Aiden se jouait d'elle, qu'il n'était pas le prince charmant qu'elle croyait, mais inconsciemment, elle a refoulée cette idée, et elle s'est renfermée sur une illusion qui a causé sa perte. A la base, elle devait connaitre une destinée différente, un peu plus optimiste, mais cela aurait été trop compliqué et long. De plus, je la voyais bien sombrer à cause de sa naïveté et de son amour un peu trop maladifs. Je crois que je suis légérement sadique sur les bords, parfois.
Bonne lecture !
Chapitre XX : Retrouvailles Inattendues
Décembre.
En cette période de l'année, quand la nuit enveloppait la ville de son voile noir, Sternbild resplendissait bien plus qu'à son habitude. Des banderoles lumineuses en forme de flocons de neige, d'anges ou d'étoiles, se fondaient en une merveilleuse symbiose. Le marché de Noël venait de s'installer et attirait déjà les acheteurs les plus curieux et impatients. Certains se laissaient séduire par un objet à la valeur symbolique, d'autres cédaient aux caprices de leur bambin, mais la majorité se contentait d'un simple coup d'œil instinctif.
L'air, frais et incroyablement doux pour une nuit d'hiver, renvoyait les senteurs des échoppes de nourriture. Ainsi, l'effluve sucré des gaufres et du chocolat chaud imbiba progressivement le marché, et les vêtements des passants.
Une petite fille interpella son père pour lui demander de partager une crêpe avec lui, deux adolescentes se lamentèrent sur quoi prendre à l'élu de leur cœur, et telle une symphonie naturelle, les discussions des habitants s'entrechoquèrent joyeusement les unes aux autres. Toutefois, assis sur leur trottoir, les mendiants râlèrent intérieurement. Les fêtes de fin d'année n'arrivaient qu'à la fin du mois, et ils devaient endurer la bonne humeur des gens aisés. Délaissés par leur famille ainsi que leurs amis, les rebuts de la société détestaient Noël et ses valeurs mièvres et surtout insincères.
Alors que deux clans se formèrent, la silhouette d'un homme avança à contresens dans la foule des citoyens heureux. Vêtu d'un long caban sombre, l'homme releva doucement le col de son manteau, rajusta son chapeau pour mieux dissimuler sa chevelure dorée et son visage, et s'éloigna naturellement du marché animé. De la buée s'échappa de ses lèvres gercées. Le soupir, qu'il venait de pousser, dévoila une fatigue et une exaspération évidentes. Assister à l'hypocrisie des hommes l'agaçait au plus haut point.
Délaissaient-ils à ce point leur idole ? Cherchaient-ils à se renfermer pour mieux oublier ?
Il se mordit la langue à cette pensée, et siffla un faible « lâches ! » entre ses dents. L'homme s'apprêta à frapper contre le mur d'un bâtiment, néanmoins, l'arrivée d'un couple méfiant à son égard le restreint. De peur d'être dévisagé, il referma une seconde fois son col sur son nez et s'empressa de quitter les lieux animés par les fêtes.
Hors de question de se faire remarquer et d'attirer sur lui une centaine de journalistes assoiffés d'informations « croustillantes ». Il n'avait pas le temps pour cela. Surtout pas pour eux.
A cet instant, l'individu réfléchit, et s'égara dans des réflexions insignifiantes. Même si la raison était justifiée, il regrettait sa démarche d'avoir toujours divulgué son identité à la télévision, car maintenant, le piège se refermait sur lui.
Tout le monde le connaissait, personne ne l'ignorait.
Et inlassablement, chaque sortie de secours le ramenait au point de départ. Les médias ne lâcheraient pas l'affaire. Pas cette fois !
Après ce moment de réflexion, le fugitif releva son poignet gauche, et plissa les yeux sur l'heure qu'affichait sa montre : dix-neuf heures moins le quart.
- En espérant qu'ils acceptent cette fois, dit-il avant de reprendre sa route.
Face aux portes de l'hôpital d'Hero TV, l'individu s'immobilisa pendant plusieurs secondes, appréhendant quelque chose d'indéfinissable. Comme un mauvais pressentiment, une inquiétude refoulée, une peur inconsciente. Il n'appréciait pas cet endroit. Sans savoir pourquoi, à l'instar d'une intuition prévenant le danger.
Était-ce parce qu'il savait Blue Rose à l'intérieur de cette structure, et ne recevait aucune de ses nouvelles ?
Enfin, peut-être qu'aujourd'hui, Mademoiselle Strauss lui informerait que la Rose avait changé d'avis ?
Ni une ni deux, l'homme saisit vivement la poignée, la pivota, et pénétra dans l'hôpital des Héros. Une fois à l'intérieur, la désagréable odeur des médicaments lui piqua le nez, et son cœur bondit quand il aperçut Mademoiselle Strauss discuter avec la secrétaire, à l'accueil.
A cette vision, il serra le poing, déglutit, puis s'avança d'un pas rapide et sûr vers le médecin.
- Mademoiselle Strauss ?
- Hum ? Oui, c'est bien moi ?, répondit l'interpellée en se retournant.
En remarquant la mine interrogative du docteur, l'individu comprit que dissimuler son visage ici ne lui servirait à rien. De ce fait, il relâcha doucement son col, et ôta son chapeau pour dévoiler son identité.
- Monsieur Brooks Jr. ?!, s'étonna la femme. Excusez-moi, je ne vous avais pas reconnu !
Barnaby sourit discrètement. A ses oreilles, cette phrase sonnait comme un compliment.
- Merci, c'est l'effet voulu, ajouta-t-il.
- Je vois... Les paparazzis vous mènent encore la vie dure j'imagine ?, souffla mademoiselle Strauss.
- Depuis novembre, ça n'a pas changé en effet.
- Vous devez être épuisé, faites attention à vous !, conseilla le docteur.
- Ne vous inquiétez donc pas... Et assez parlé de moi. J'étais venu pour prendre des nouvelles de Blue Rose...
Marqué d'un silence inquiétant, les perles bleutées de la femme s'égarèrent dans les yeux de Barnaby. Même si elle était habituée à répondre à cette question, les choses s'avéraient différentes quand un Next célèbre la lui posait. Toutefois, elle ne devait pas oublier que son métier consistait aussi à rester honnête envers les proches de ses patients. Par conséquent, elle prit son courage à deux mains, et se lança :
- Elle se renferme sur elle-même et refuse de manger. Nous avons engagé une psychologue dans l'espoir qu'elle puisse la délivrer de ce mal-être... Mais en vain. Blue Rose se terre de plus en plus dans le silence.
Le Héros sentit son sang se glacer. Face à cette révélation dérangeante, plusieurs visions effrayantes lui vinrent à l'esprit : il imagina sa collègue recroquevillée dans son lit, l'expression décomposée par un sentiment de honte, sans aucune visite hormis celle des infirmières.
Comment pouvait-elle rester seule dans cette chambre, détachée du monde extérieur ? Ne pensait-elle donc pas à ses amis ? A ses parents ?!
Frustré de ne trouver aucune réponse à ces questions, Barnaby se mordit les lèvres, désarmé et énervé.
- Je ne peux toujours pas la voir ?, tenta-t-il enfin.
- Je suis désolée, murmura Strauss.
- Mais enfin, ça fait un mois qu'elle n'a vu personne ! On ne peut pas la laisser dans cet état !
- Vous parlez exactement comme Wild Tiger.
Le Next sursauta avant de se taire. Surpris par cette phrase brusque et, à ses yeux, inutile, il fronça les sourcils sous la colère, et s'apprêta à répondre au médecin. Celle-ci se montra plus rapide et le coupa dans son élan.
- Votre ancien coéquipier est venu il n'y a pas moins d'une heure, expliqua-t-elle. Lui non plus n'accepte pas la situation de Blue Rose...
- Personne ne l'accepte !, s'emporta Barnaby.
- D'accord, « personne ne l'accepte », répéta calmement la femme. Ce que je comprends parfaitement en suivant votre point de vue. Mais à l'heure actuelle, mademoiselle Lyle est bien trop fragile pour accepter le regard des autres, surtout celui de ses parents et de ses collègues. J'estime que vous devriez attendre encore un peu. Ne la forçons pas à faire des choses qu'elle ne veut pas faire, elle a déjà assez enduré comme ça.
Elle ponctua ce dernier conseil d'une mine sérieuse et sévère, jetant Barnaby dans un océan de consternation. Certes, le docteur n'avait pas tort, mais l'élocution qu'elle venait de prononcer manquait de tact, et elle prouva à elle seule sa franchise maladroite. Dépité, le Héros chercha à riposter, et finit par se résigner en admettant difficilement les propos de mademoiselle Strauss.
- Je vois..., marmonna le Next, honteux.
- Rentrez chez vous maintenant. Vous semblez épuisé. Et si vous souhaitez d'autres nouvelles de Blue Rose, repassez plus tard.
- Mais...
- Elle est entre de bonnes mains avec nous, ne vous inquiétez pas.
- … Je m'en remets à vous, conclut Barnaby.
Loin de s'imaginer que le grand Barnaby Brooks Jr. serait du genre à se montrer si solennel, Strauss sourit lorsqu'il rajusta son col et remit son chapeau. Par la suite, le Héros salua le médecin d'un signe de main, et quitta l'hôpital sans se retourner.
Recroquevillé dans son manteau, il se sentit en sécurité le long du chemin menant à sa demeure. Toutefois, une ombre appuyée sur son portail l'obligea à rester sur ses gardes. Craignant que cette silhouette révèle un journaliste, le blond tenta de garder la tête haute, et passa devant l'inconnu dans l'espoir de rentrer par la porte située derrière son habitat.
Évidemment, il fut interpellé.
- Barnaby Brooks Jr., j'imagine ?, prononça une voix rauque.
Le concerné fit semblant de ne pas entendre, et accéléra le rythme de ses pas avec une légère sensation d'agacement dans la gorge. Hélas, une marche hâtive résonna dans son dos, faisant ainsi comprendre que le propriétaire de la voix le suivait.
- Barnaby, je sais que c'est vous !, continua l'élocution grave.
- Fichez moi la paix, tonna le Next.
- Je ne cherche pas à vous nuire ! Laissez-moi au moins me présenter !
- Je n'ai que faire d'un type comme vous, laissez-moi tranquille !
- Vous vous méprenez ! Je suis inspecteur ! L'inspecteur Dean Crowel !
« Inspecteur ?! »
Barnaby se retourna brusquement, et dévisagea l'inconnu qui se révélait à présent bien plus perceptible.
C'était un homme en fin de quarantaine, ses cheveux poivre et sel confirmaient son âge avancé, en plus des quelques rides amochant son visage carré. Cependant, il gardait un certain charisme attrayant grâce à ses yeux vert bouteille en forme d'amande, et sa barbe de plusieurs jours lui ajoutait une touche assez séduisante. L'imperméable marron qu'il portait, sculptait ses épaules larges et carrées, lui conférant une allure robuste. Ses jambes, bien que camouflées dans un pantalon sombre, paraissaient tout aussi athlétiques.
A lui seul, il prouvait que l'adage « Les hommes s'embellissent avec l'âge » représentait une réalité.
- Et que me voulez-vous ?, questionna le Next.
Dean Crowel dévisagea un instant le sujet en arquant un sourcil.
- Vous n'êtes pas discret avec cet accoutrement, se moqua-t-il.
- C'est ce que vous souhaitiez me dire ? Et bien merci du conseil et bonne soirée, souffla Barnaby avant de reprendre sa marche.
- Non attendez ! Excusez-moi ! Je voulais m'entretenir avec vous au sujet de l'affaire « Blue Rose » !
- … Pour vendre les informations aux médias ?, enquit le Héros, après un court silence.
Blessé dans son amour propre, l'inspecteur plissa les yeux et serra les dents. Il savait que beaucoup reprochaient à Barnaby son caractère désagréable hors caméra, seulement, Dean estimait que ce jeune Héros n'était sûrement qu'une victime de ces langues de vipère. Pourtant, en constatant de lui-même la part de vérité dans ces affirmations, la déception se lut sur son visage.
Néanmoins, l'homme âgé préféra se convaincre que le Next vivait actuellement une épreuve difficile, et qu'elle était sans doute la cause de cette dureté.
- Si cela peut vous rassurer, je n'aime pas les journalistes. J'aimerais juste entendre votre témoignage..., commença-t-il.
- Je ne suis pas le seul Héros de la ville à ce que je sache, le coupa Barnaby.
- … Je n'ai pas encore réussi à contacter vos collègues à l'exception de Wild Tiger qui a bien voulu s'entretenir avec moi.
- … Wild Tiger ?!
Le jeune homme observa Crowel avec surprise, étonné par l'éventuelle initiative de son ancien coéquipier.
- Je pourrais interroger vos collègues, mais comme ils favorisent l'anonymat... Les contacter reste une tâche ardue, expliqua Dean.
- … Oui, je vois. C'est plus facile de se diriger vers moi vu que je ne cache pas mon identité. Et Wild Tiger est dans la Second League, c'est plus simple de l'intercepter en fin de mission.
- Exactement... ! Barnaby, il y a des chances que nous retrouvions rapidement les responsables de cette horreur. Et pour y parvenir, j'ai besoin de vous ! De votre témoignage...
Le Héros releva la tête en direction de l'inspecteur. D'une certaine manière son acharnement à tenter de le convaincre le toucha. Et puis, cela concernait Karina, il ne pouvait se permettre de refuser cette proposition.
Depuis ce terrible événement, Barnaby ne dormait presque plus. A la place, il ruminait ses erreurs et son impuissance face à une telle situation. Et le besoin de retrouver coûte que coûte une trace du bourreau de la Rose s'immisça progressivement en lui, métamorphosant l'envie en obsession. Le besoin en devoir.
L'impression de revenir dix ans en arrière se joua de lui, l'époque où il tentait par tous les moyens de retrouver le meurtrier de ses parents. Il se sentait victime d'un voyage dans le passé forcé, sans point de retour, sans sortie visible. A l'image d'une punition infligée par le temps afin de le châtier de ses faiblesses.
Et le pire dans tout cela, c'est qu'Ouroboros subsistait encore.
Alors... Il pouvait bien aider un inspecteur si cela lui permettrait d'absoudre ses fautes et de mettre la main sur cette satanée organisation.
- Très bien. Je vous suis dans ce cas, dit Barnaby.
- Vraiment ? Parfait ! Venez, je vous amène.
Quand les portes du poste de police se refermèrent derrière lui, Barnaby crut devenir, en un instant, le plus dangereux criminel. Les yeux des employés de bureau se tournèrent vers lui, et des murmures résonnèrent dans le hall d'entrée, renforçant cette désagréable impression. Toutefois, le Next garda la tête sur les épaules, et suivit Dean sans un mot, jusqu'à ce que ce dernier soit interpellé par un jeune homme d'environ une vingtaine d'années.
- Chef, chef !, s'extasia le nouvel arrivant, avec un sourire niais.
- Pas maintenant Walter, je suis occupé, ronchonna Dean en traversant le couloir.
- Mais chef ! Madame Lina est là ! Elle demande à vous voir !
- Quoi, encore ?! Mais qu'attend-elle au juste ?!
- Peut-être d'avoir des nouvelles sur l'avancement de l'enquête..., suggéra ledit Walter, en conservant la même expression.
Sous le regard interloqué de Barnaby, le quarantenaire plaqua une main sur son front avant de pousser un long soupir. Le fait de savoir sa cliente dans les parages ne le dérangeait guère, mais l'attitude de Walter l'exaspérait. Avec ses cheveux noirs coiffés en pagaille, ses grand yeux bleus à l'air simplet, son petit nez en trompette, et sa longue silhouette osseuse, ce jeunot de vingt-trois ans en paraissait dix-huit.
Des fois, l'inspecteur Crowel remettait en question les compétences de son associé, venant à se demander les raisons de son embauche. Walter ne savait pas se montrer discret, la malchance semblait le poursuivre, et la maladresse le connaissait bien. Cela en devenait presque comique pour les employés qui ne le côtoyaient pas. Dans le cas de Dean, c'était pathétique. Néanmoins, l'homme âgé devait admettre que sa jeune recrue possédait ce « je ne sais quoi » qui leur permettait toujours de retomber sur leurs pattes. Et l'insouciance de Walter, mêlée à sa joie de vivre, contrastaient ironiquement avec l'attitude sérieuse et « vieillotte » de son supérieur.
- Barnaby, je vous présente mon assistant : Walter Adhams, dit l'inspecteur, en remarquant la mine inquisitrice du Héros.
- Oh chef ! J'y crois pas, je suis devant le grand Barnaby Brooks Jr. !
Walter empoigna la main de la célébrité, et la gigota rapidement de haut en bas en guise de salutation. Ses mouvements furent tellement rapides que les lunettes du Next glissèrent sur son nez, surprenant leur propriétaire.
- Vous pouvez pas savoir à quel point c'est un honneur de vous rencontrer ! Certes, je n'ai pas toutes vos cartes, ni toutes vos interviews sur cassettes, mais mon admiration à votre égard n'en reste pas des moindres ! s'emporta l'assistant, les lèvres étirées jusqu'aux oreilles.
- Heu... Hum... M-Merci ! répondit le concerné, un peu sonné.
- Walter, tu demanderas un autographe quand j'aurais terminé ! s'impatienta Dean.
- Oh oui ! Mais heu... Je dis quoi à notre cliente ?
- Dis lui de m'attendre dans le hall, je la vois après.
- D'accord !
Et sur ces mots, le surexcité adressa un dernier sourire à son idole, puis disparut derrière une porte d'un pas heureux. Barnaby demeura stupéfait d'une telle scène.
Finalement, l'inspecteur s'excusa de cette interruption, et le fit entrer dans la salle d'interrogatoire.
- Prenez place, ordonna-t-il.
Le Héros se familiarisa avec les alentours, et obéit en gardant son mutisme. Il refusa poliment le café qu'on lui proposa, observa Dean, et prit une profonde inspiration lorsque celui-ci l'invita à se détendre.
- Bien. Déjà, j'aimerais que vous me confirmiez si vous étiez bel et bien dans les égouts, la nuit du 1er novembre, commença le quarantenaire.
- Oui, j'étais bien dans les égouts cette nuit là, confirma Barnaby.
- Vous avez trouvé la cachette des suspects, et ensuite ?
Barnaby se perdit un moment dans le vide, cherchant à se remémorer distinctement ce qu'il avait enduré. Cependant, au moment où il s'apprêta à offrir des explications, on frappa à la porte. Les deux hommes reconnurent la silhouette de Walter derrière la vitre.
- Entre, proposa Dean.
- Merci chef !, s'exclama l'homme. Désolé, c'était juste pour vous prévenir que Lina vous attend au hall, comme convenu.
Le supérieur roula les yeux, trouvant cette venue inappropriée et inutile. Il ordonna toutefois à son collègue de rester ici, et d'écouter les propos du Next qui pouvaient s'avérer intéressants. Évidemment, Walter accepta de bon cœur.
L'homme âgé tourna la tête en direction de Barnaby, s'excusa encore une fois, et le sollicita à reprendre.
- Tout est devenu blanc, et je me suis réveillé dans l'ancien quartier où je résidais, dit-il enfin, après un bref instant de réflexions.
- Vous vous doutiez de quelque chose ?, questionna Crowel.
- Non, je ne me rappelais de rien. Comme si les souvenirs de ces dernières vingt-quatre heures s'étaient évaporés. A la place, je me sentais obnubilé par une impression de nostalgie...
- Je vois... Et ensuite ? Qu'avez-vous vu ?
- … Mes parents.
Un silence perturbant s'introduisit dans la petite pièce, dérangeant les deux employés de police. De son côté, le Next réfléchissait encore à comment bien tourner ses phrases. Se remettre en mémoire l'image de ses parents heurta sa sensibilité, mais il masqua sa peine derrière une attitude concentrée.
- Excusez-moi, bredouilla le supérieur.
- Non, ne vous en faites pas, le rassura Barnaby. Par la suite, j'ai compris que je ne faisais que rêver...
- Comment ?
- Je ne sais pas trop... Quelque chose me semblait bizarre, je trouvais l'ambiance effrayante, tellement elle semblait parfaite. Je savais que mes parents ne pouvaient pas revenir à la vie. Et puis...
- Et puis... ?
« Et puis... »
Barnaby ne sut donner suite à ces deux mots. Pourtant, au fond de lui, il savait que cette nuit-là, une drôle de sensation s'était immiscée dans son cœur.
Un besoin décisif et important.
Celui de retrouver « quelqu'un ».
- Non, c'est tout en fait, conclut-il.
- Vraiment ?, insista Crowel.
- Oui.
L'inspecteur fronça les sourcils, souffla de fatigue, et aussitôt, l'idée de convaincre le Next de terminer sa phrase lui heurta l'esprit. Cependant, la voix de Walter l'interpella.
- Chef, avec le témoignage de Wild Tiger, je trouve que ça ressemble beaucoup à ce que nous a raconté monsieur Ethan !
- Oui c'est vrai...
- Hum ? Comment ça ? Ce Next aurait fait d'autres victimes ?, demanda Barnaby.
- Peut-être, oui. Si c'est le cas, on pourrait facilement remonter jusqu'à lui et ainsi retrouver le violeur de Blue Rose, expliqua le quarantenaire.
Un frisson parcourut l'échine du Héros, chamboulé par cette révélation. Si lui et ses compères n'étaient pas les seules cibles de ces cinglés, à qui pouvaient-ils donc s'attaquer ? Dans quel but ?
Il ne comprenait rien, ne savait rien, seule l'impression d'être une marionnette trimbalée dans tous les sens demeura en son inconscience.
Remarquant la mine chamboulée de Barnaby, Walter posa fermement sa main sur son épaule, et lui offrit un sourire compatissant.
- Vous en faites pas m'sieur Barnaby ! S'il y a bien une chose que le chef sait faire, c'est retrouver les criminels !
L'air de rien, ces paroles le rassurèrent un minimum.
Touché par cette tentative de réconfort, Barnaby étouffa un rire nerveux, retira la main du jeune enquêteur, et lui adressa un « merci » des plus francs. Après avoir rempli plusieurs feuilles de son bloc-notes, Dean clôtura l'interrogatoire, et raccompagna le Next au hall d'entrée.
- Merci pour votre coopération, dit-il en lui serrant la main. N'hésitez pas à me contacter si vous vous souvenez d'autres petits détails.
Monsieur Crowel surligna la proposition en lui tendant une petite carte contenant ses coordonnées. Le Next ne répondit que par un hochement de tête approbatif, et rangea le présent dans la poche de son manteau. Il se tourna ensuite vers le jeune associé, et se sentit obligé de lui serrer la main en voyant son expression admirative et envieuse.
- Inspecteur Crowel !, s'exclama soudainement une voix féminine.
Une femme bronzée accourut vers l'interpellé.
Drapée d'une grande robe prune, sa morphologie s'apparentait à celle d'une femme devenue mère récemment, comme le prouvaient ses hanches et son bassin, un peu élargis, malgré le vêtement ample qui les dissimulait partiellement. Une doublure de tissu rose surplombait sa poitrine voluptueuse et descendait jusqu'à à ses reins, contrairement à sa chevelure ébène tressée, qui s'arrêtait légèrement au-dessus. Ses formes arrondies l'embellissaient, et dans son regard de jais brillait une étincelle de colère, prête à se transformer en une flamme ardente.
- Ah, Madame Lina, annonça l'inspecteur.
- Monsieur Crowel, souffla l'arrivante, tentant de conserver son calme. Je peux m'entretenir avec vous ? Cela fait des semaines que je n'ai plus aucune nouvelle de l'avancement de l'enquête !
- Ça tombe bien ma bonne dame. Nous avons du nouveau pour vous !, affirma Walter.
D'un simple signe de tête, ce dernier montra la présence de Barnaby Brooks Jr. à sa cliente, ce qui adoucit progressivement son visage, avant de la surprendre.
- Barnaby Brooks Jr. !, s'époumona-t-elle.
A cet instant, le concerné se fit violence pour ne pas se jeter sur le jeune associé de Dean.
« Ce type est vraiment stupide ou il le fait exprès ? », pensa-t-il, au même moment que l'inspecteur plaqua une main sur sa figure. Néanmoins, l'élocution tremblante de Lina l'éjecta de ses pensées.
- Comment se porte votre collègue... ? Je suis désolée d'aborder ainsi le sujet, mais cette nouvelle m'a retourné. Elle a tellement fait pour mon mari...
- … Votre mari ? répéta Barnaby.
La femme acquiesça tristement, les yeux humides.
- Il comptait se suicider... Mais Blue Rose l'a retenu au bon moment..., développa-t-elle, encore émue.
- Je vois...
- C'est d'ailleurs cet homme qui semblait avoir un lien avec votre bourreau, rajouta Walter.
Le cœur de Barnaby bondit dans sa poitrine.
Les pièces du puzzle se rassemblaient petit à petit, et l'impression d'avancer de plus en plus vite lui embauma l'esprit. Tout s'enchaînait, s'éclaircissait, prenait forme dans ses pensées, et un imprévisible flash back s'enclencha : le mois d'août de cette année, l'homme en haut de la bâtisse, prêt à sauter, l'arrivée de Blue Rose, cette femme enceinte l'implorant de venir avec elle... Suivi de l'acte héroïque de sa collègue face à une personne chamboulée et démunie...
Oui, il se souvenait à présent !
Dépouillé de sa patience, le Next empoigna Lina par les épaules, et la supplia de lui donner plus de renseignements. Il enfonça alors ses ongles dans sa peau sombre, haussa le ton, et sentit son cœur se compresser d'angoisse. L'air de rien, cette femme lui permettrait de retrouver la trace de l'organisation, voire de la détruire.
Il frissonna à cette idée, et la folie piétina peu à peu sa sagesse.
Seule la vengeance comptait maintenant, juste la vengeance.
- Barnaby ! Calmez-vous ! ordonna l'inspecteur.
- Vous me faites mal Barnaby ! cria Lina.
La lueur de démence dans ses yeux s'éteignit, et il lui fallut plusieurs secondes pour reprendre la totalité de ses esprits.
Avec honte, il desserra doucement son emprise et présenta ses excuses à Lina, gêné de s'être autant emporté sur une pauvre innocente. Toutefois, et malgré la douleur, la mère lui sourit à la fois gentiment et tristement, pour lui faire part de sa compréhension vis-à-vis de la situation. Doucement, elle entreprit de fouiller dans son sac pour en sortir un bloc note d'une main, et un stylo de l'autre.
Sous l'expression interrogative du Héros, Lina murmura des mots imperceptibles, gribouilla plusieurs lettres sur la feuille, l'arracha enfin, et la lui tendit.
- Venez quand vous en aurez l'occasion s'il-vous-plaît, proposa-t-elle. Je serais ravie de partager une tasse de thé avec vous. Nous serons plus aptes à discuter et vous me donnerez des nouvelles de Blue Rose, si vous voulez bien.
Décontenancé, Barnaby ne répondit que par un « merci » intrigué, et saisit le papier qu'on lui offrit. Une adresse reposait dessus, ainsi qu'un numéro de portable.
- Bonne soirée... En espérant vous revoir très vite, murmura la jeune mère, en rejoignant Dean et Walter.
- Chef, vous pensez que c'est une bonne idée de les laisser faire ?, chuchota le jeune à son aîné.
- Je ne vois pas où ça serait interdit. Au contraire, l'approche ne sera pas la même, et d'autres informations risquent de revenir en mémoire, clarifia le supérieur. Au pire, tu porteras les responsabilités sur tes épaules.
- Hein ?! M-m-m-mais... Mais Chef !
- On y va Madame ?, coupa Dean.
- Je vous suis !, s'empressa Lina.
Le Héros, perdu dans ses pensées, regarda le trio disparaître dans le couloir d'en face avant de pousser un soupir. Son regard s'égara ensuite sur le papier donné par la jeune femme, et le rangea précautionneusement dans sa poche. Sa seule préoccupation se résumait dorénavant à lui rendre visite dans les plus brefs délais.
En attendant, Barnaby n'avait aucune raison de rester ici. Il se recroquevilla dans son manteau, remit son chapeau, et quitta les lieux, troublé.
Depuis ces entretiens enclenchés par le hasard, les jours de décembre se suivirent sans vraiment se ressembler. Certains habitants vaquaient à leurs achats de Noël, d'autres contemplaient, avec une pointe de regret, les vitrines affichant des objets hors de prix. Quant aux Héros, ils restaient à leur poste habituel.
Cette période de l'année n'empêchait pourtant pas les criminels de continuer leurs magouilles douteuses. Dessinant une ligne noire sur le tableau aux mille et une couleurs des fêtes de fin d'année, les malfaiteurs se fichaient bien des bonnes valeurs religieuses. Cependant, les Héros de l'émission ne posaient que très rarement des vacances, à la joie des civiles, et au grand dam des escrocs. Hélas depuis le terrible événement, l'audimat de l'émission diminuait de jour en jour, accablant la productrice qui ne savait plus comment remédier à la situation. Il est vrai que les plus perspicaces avaient rapidement remarqué la baisse de morale des Next au travers de leurs actions : le ton éloquent de Sky High n'existait plus, Origami Cyclone ne possédait plus cette fougue qui lui allait si bien, Dragon Kid se faisait discrète, les sarcasmes de Fire Emblem disparaissaient et Rock Bison ne donnait plus le meilleur de lui même.
Néanmoins, l'attitude de Barnaby Brooks Jr. surprit considérablement la majorité des auditeurs. L'apercevoir si froid et muet face aux médias, qui le valorisaient tant ces dernières années, désorienta même les plus incrédules. En effet, aussitôt que la caméra zoomait sur son visage masqué, il ne prenait plus le temps d'adresser un petit geste séducteur à ses fans. Non, il préférait s'éclipser et s'adonner à des activités inconnues.
En réalité, il ne supportait plus la foule d'hypocrites et le regard des lâches braquaient sur sa personne. Dorénavant, sa seule préoccupation se résumait à retrouver l'organisation et la détruire une bonne fois pour toutes !
Un après-midi, après une mission quelconque, le jeune homme décida de se rendre enfin chez Lina : une semaine s'était passée sans qu'il n'ait le temps de lui rendre visite, et le besoin d'en apprendre plus sur ce mystérieux Next sadique se jouait de lui.
Alors, sans prendre le temps de discuter avec ses collègues qui, de toute façon, ne l'attendaient plus pour cela, il enfourcha sa moto avec une boule au ventre, et se dirigea vers l'adresse indiquée sur le papier.
- Et bien, et bien. Barnaby chercherait à nous éviter ?, constata Nathan, en l'apercevant.
- Et Kotetsu qui est occupé chez la Second League..., renchérit Antonio.
- Je pense qu'il a juste besoin de rester seul, dit Ivan.
- C'est pas non plus facile pour lui..., défendit Keith.
- Ça ne l'est pour personne..., termina Dragon Kid, les yeux perdus sur un point invisible.
Elle n'avait pas tort.
Malgré la détresse évidente de Barnaby, il ne fallait pas oublier qu'eux-mêmes n'étaient pas ressortis intacts de cette épreuve. Aux yeux de Pao-Lin, faire passer leur collègue avant soi s'apparentait à de la folie.
Par la suite, les souvenirs désagréables de l'illusion dans laquelle elle s'était retrouvée prisonnière embrumèrent son esprit, lui offrant par la même occasion une douloureuse sensation de honte.
Elle tourna la tête vers Ivan, soucieuse de connaître la vérité sur ses doutes, et paradoxalement s'inquiéta de la connaître... Si on lui avait montré la réalité ? Si tout cela s'avérait bel et bien réel ?
Son estomac se noua sous la pression, et un autre problème s'infiltra dans ses réflexions : Blue Rose.
Elle ne pouvait oublier l'image traumatisante de son corps nu et inanimé gisant sur le sol sale et froid des égouts. Sa peau luisante, agressée par des traces bleutés et rougeâtres, prouvait à elle seule les cruautés endurées, seule, dans cette pièce sombre et dégoûtante.
A cet instant, « pourquoi ? » correspondit à l'unique question qui tambourina contre le crâne de l'adolescente. Blue Rose ne le méritait pas. Aucunement. Alors, pourquoi diable le Destin s'était acharné sur elle ?
Heurtée, la jeune héroïne porta une main sur ses lèvres et ravala difficilement ses larmes.
Jamais elle ne trouverait la réponse à son « pourquoi ? ».
Note de l'auteur : Voilàààà ! Ce chapitre présente deux nouveaux OCs que je vous conseille de surveiller, car ils tiendront un rôle assez "important" dans l'intrigue. Avez-vous des premières impressions à leur sujet ?
J'espère que le retour de Lina ne vous parait pas un peu trop... "random" ? Si vous ne vous souvenez plus d'elle, je vous renvoie aux chapitres 7-8-9 :) Les événements prennent -encore- un nouveau tournant, selon moi. De ce fait, j'appréhende un peu votre réaction. Mais n'hésitez quand même pas à me laisser votre avis si vous le souhaitez !
A bientôt !
