Disclaimer: voir le premier chapitre
-21-
Nimroël franchit les portes noires d'Orthanc pour la dernière fois. Une fois dehors, elle prit une grande inspiration. Elle leva les yeux vers le ciel et admira les étoiles qui scintillaient. La lune aussi brillait intensément et elle se reflétait sur l'immense lac qu'était devenu l'Isengard. La jeune fille se sentait à nouveau libre et c'était une sensation très agréable. Un léger sourire apparut sur ses lèvres et elle fit un pas en avant. Les portes se refermèrent alors brusquement derrière elle et le claquement retentissant qu'elles produisirent raisonna dans la vallée. Nimroël sursauta et se figea. Elle n'était pas étonnée que Saroumane lui ait ainsi bloqué l'accès à la tour. À vrai dire, en sortant, elle savait qu'il n'y aurait ensuite aucun retour en arrière possible. Mais elle aurait préféré que le Maia soit plus discret. Les Ents étaient toujours là, à monter la garde autour de l'Isengard et le bruit qu'avaient fait les portes risquait d'attirer leur attention. Bien sûr, normalement ils ne devraient pas être en mesure de la voir, mais la jeune fille ne pouvait pas en être sûre.
Prenant encore une fois une grande inspiration pour se détendre, Nimroël descendit rapidement l'escalier puis elle s'engagea sur la route. Elle n'avait encore fait que quelques pas qu'elle se figeait à nouveau. Un Ent se dirigeait vers elle à grandes enjambées. La jeune fille se plaça le plus possible au bord de la route pour ne pas se trouver sur le chemin de l'homme-arbre et elle retint son souffle. Elle ne pouvait aller nulle part. Il n'y avait aucun endroit où se cacher. Elle espéra tout de même que la créature ne puisse la voir.
Pourtant, l'Ent s'arrêta exactement à sa hauteur et il posa ses grands yeux très étranges sur elle. La jeune fille n'avait plus aucun doute, son sortilège ne trompait nullement la créature. Elle éprouva un sentiment indescriptible lorsqu'elle croisa le regard de l'Ent, mais elle n'avait pas peur. Il semblait être aussi vieux que le Seigneur Celeborn et la Dame Galadriel et une grande sagesse émanait de lui.
- Bonsoir, dit-il d'une voix très grave, utilisant le Sindarin, la langue des elfes sylvestres.
- Bonsoir, lui répondit-elle de la même façon.
- Vous n'êtes pas une elfe, ajouta l'Ent, lentement.
Nimroël n'était pas certaine qu'il s'agisse d'une question, mais elle secoua la tête pour dire non.
- Mais vous chantez dans la langue des elfes… De très jolies chansons que les chansons elfiques…
- Je suis… je suis la fille de… Je m'appelle Gilraen. Et les elfes du Royaume Sylvestre m'ont appelée Nimroël, murmura-t-elle, toujours impressionnée par l'être qui se trouvait devant elle.
- Vous pouvez m'appeler Fangorn.
- Je… Que… Qu'allez-vous faire de moi?
- Faire de vous? Je n'ai nulle intention de vous faire quoi que ce soit, mademoiselle.
- Mais je… je suis…
- Je sais qui vous êtes et ce que vous êtes. Je sais en fait beaucoup de choses à votre sujet. Plus que vous ne semblez en savoir vous-même.
- Vous… vous me connaissez?
- Connaître est un bien grand mot, qu'il ne faut pas utiliser aussi inconsidérément. Mais je vous ai vu alors que vous n'étiez qu'une jeune pousse. Plus petite encore que ne le sont les hobbits.
- Vous… Vraiment?
Soudainement, sans qu'elle ne sache pourquoi, la jeune fille se sentit oppressée. Elle ressentit une forte impression de danger. Elle savait pourtant qu'aucune menace ne provenait de l'Ent, devant elle. Mais une envie irrésistible de s'éloigner de la tour s'empara d'elle. Pas à pas, elle se mit à contourner Fangorn qui observa son manège d'un œil amusé.
- Seriez-vous en train d'essayer de me fausser compagnie, demanda-t-il?
Surprise, Nimroël s'arrêta.
- Non, je…
Elle jeta un regard inquiet vers la tour puis elle regarda à nouveau l'Ent devant elle. Celui-ci avait suivi son regard, comprenant ses craintes.
- Saroumane m'a laissée sortir car il voulait savoir si vous… Il était persuadé que vous alliez… m'éliminer. Mais je crois qu'à présent, il regrette de m'avoir laissée partir.
Juste comme elle terminait sa phrase, l'Ent leva vivement l'un de ses longs bras noueux. Nimroël poussa alors un cri et leva les bras pour se protéger. Au même moment, elle entendit un son mat et elle releva la tête, étonnée. Elle regarda Fangorn et ses yeux s'agrandirent de surprise quand elle vit le long poignard planté dans le bras de l'Ent. Elle recula de quelques pas, légèrement effrayée.
- Je… Est-ce que ça vous fait très mal? demanda-t-elle.
- Non. Non, soyez rassurée. Cette lame ne peut me blesser et le poison qu'on y a mis ne peut pas m'affecter non plus. Mais ce poignard ne m'était pas destiné, ajouta-t-il en regardant la tour d'un œil sombre. Je crois qu'il vaudrait mieux nous éloigner des ces fenêtres. Marchez lentement, en restant à l'abri, devant moi.
Nimroël s'exécuta, luttant contre l'envie de se mettre à courir. Elle parvint bientôt aux portes fracassées de l'Isengard et elle sortit rapidement de la vallée. Elle ressentit alors un immense soulagement comme si on venait de lui ôter un énorme poids des épaules. Elle s'assit sur le sol, le dos au mur et elle ramena ses genoux sous son menton puis elle ferma les yeux.
- Voulez-vous boire… ou manger… quelque chose, demanda Fangorn?
- Non merci. Je n'ai besoin de rien. Juste de me reposer.
- Il vaudrait peut-être mieux nous éloigner encore un peu de cet endroit.
La jeune fille acquiesça et elle suivit Fangorn qui se dirigea vers les contreforts des Monts Brumeux, à l'est. L'Ent marchait à grandes enjambées et elle trottait légèrement derrière lui.
- Vous êtes une bien étrange enfant, lui dit l'Ent tout en marchant. Je vous ai souvent vue écouter l'Esprit de la Rivière. Je connais peu d'êtres qui entendent et comprennent encore son langage.
- La Voix des Eaux… Je… Je l'entends… J'entends sa musique, mais je ne comprends pas son langage. Mais Elle m'a parlé… parfois.
- L'Esprit de la Rivière n'utilise pas la langue des elfes, ni aucun autre langage qui ne soit pas le sien.
- Pourtant, je l'ai entendue… Elle m'a parlé, elle m'a aidée. C'est grâce à elle que j'aie pu m'enfuir des Montagnes Grises!
Devant l'air interrogateur de l'Ent, Nimroël lui raconta brièvement de quelle façon elle avait pu échapper aux orcs qui la gardaient dans les Montagnes Grises et comment elle était parvenue au Royaume Sylvestre.
- Voilà qui est étonnant! commenta l'Ent de sa voix profonde. Chaque rivière, chaque cours d'eau a une voix qui lui est propre. Mais vous ne devez pas confondre cette voix avec celle du Seigneur des Eaux.
- Le Seigneur des Eaux?
- Le Seigneur des Eaux, le Rois des Mers! Ulmo est l'un des plus grands parmi les Valar.
- Un Vala. C'est un Vala qui m'a aidée. Mais pourquoi?
- Cela est… une question qui demande réflexion, jeune demoiselle…
La jeune fille attendit que Fangorn poursuive sa phrase, mais il ne dit plus rien. Il s'arrêta cependant et il l'observa un long moment.
- Gandalf avait raison, dit-il lentement.
- Gandalf? Qu'a-t-il dit? Il vous a parlé de moi?
- Il arrive parfois qu'un arbre, aussi noir et pourri que soit son cœur, donne un fruit exceptionnel… tout à fait imprévu, dit l'Ent.
Nimroël le regarda, indécise, cherchant à comprendre les paroles étranges de Fangorn.
- C'est vraiment ce qu'a dit Gandalf à mon propos?
- Oui.
- Et… qu'est-ce que ça veut dire, au juste?
- Il n'est pas de mon ressort d'interpréter les paroles du magicien blanc.
- Le magicien blanc? Le magicien blanc est mon p…
- Plus maintenant. Maintenant, Gandalf est blanc.
- Oh!
Ils poursuivirent ensuite leur route en silence jusqu'à ce qu'ils parviennent à l'orée de la forêt. Fangorn voulut alors pénétrer sous les arbres, mais Nimroël refusa de s'y aventurer de nouveau.
- Je… Je ne voudrais pas vous offenser, mais je…
- Vous n'avez rien à craindre, lui dit Fangorn.
- Je préfère rester dans la plaine. Je… j'ai envie de dormir sous les étoiles.
C'était un pieux mensonge et l'Ent ne s'y trompa pas.
- Je suis désolé que vous soyez toujours effrayée par les miens.
- Je ne suis pas vraiment effrayée. Seulement, je…
Nimroël se tut et haussa les épaules. L'Ent n'ajouta rien. Il lança un doux appel et un Ent sortit de la forêt et s'avança vers eux. Sans un mot, il tendit des paquets à Fangorn puis il rebroussa chemin pour disparaître entre les arbres.
- Gandalf a laissé des couvertures et des vivres pour vous.
- Je… Vraiment? Il… il savait donc que j'étais ici?
- Bien sûr! C'est pourquoi je vous attendais.
- Et mon… Et Saroumane, vous l'attendez aussi?
- Je l'attendrai. Oui, je l'attendrai le temps qu'il faudra.
- Et… qu'allez-vous lui faire?
- Je le laisserai partir, s'il me donne les clés d'Orthanc.
La jeune fille ne savait pas si elle était soulagée ou déçue de cette nouvelle. Saroumane avait essayé de la tuer. Cela ne la surprenait pas réellement mais… Elle ne savait même pas ce qu'elle voulait. Elle n'arrivait plus à penser clairement. Durant un moment, elle s'était crue libérée de son père, de son passé. Mais elle avait de nouveau peur de lui.
- Je voudrais m'en aller, dit-elle à Fangorn
- Vous devez d'abord vous reposer un peu. Ensuite, nous vous ferons traverser la forêt et nous vous amènerons au nord de Fangorn. Vous serez alors à peu de distance des bois de la Lothlórien. Il ne vous faudra que quelques jours de marche pour vous y rendre.
- Retourner en Lórien, murmura Nimroël, rêveuse. Ce… Cela serait pour moi un grand réconfort… mais ce n'est pas ma voie. La guerre fera bientôt rage, là-bas, dans le sud. Je dois y aller. Je… je veux y aller. Je dois y aller.
Fangorn hocha la tête, doucement, puis il grommela des paroles incompréhensibles, comme s'il se parlait à lui-même. Nimroël l'ignora et elle s'installa pour la nuit.
Un peu plus tard cette nuit-là, enroulée dans les chaudes couvertures laissées par Gandalf, Nimroël regardait les étoiles scintiller. Elle était incapable de dormir. L'offre de Fangorn de la conduire près de la Lothlórien la tentait de plus en plus. Elle avait tellement envie de se sentir en sécurité auprès du Seigneur et de la Dame des Galadhrim. Mais elle voulait rejoindre Aragorn, Legolas et Gimli. Elle voulait aller se battre. Elle s'était entraînée pour cela pendant des années et elle croyait qu'il était de son devoir d'apporter son aide aux hommes du Gondor. Et puis, elle avait besoin de se prouver qu'elle en avait le courage.
Soudain, alors qu'elle allait enfin sombrer dans le sommeil, une ombre passa dans le ciel, masquant temporairement les étoiles. La jeune fille sentit son cœur se glacer et elle se mit à trembler de terreur. Lorsqu'un cri aigu et sinistre se fit entendre, elle gémit et se couvrit la tête. Elle avait déjà entendu ce cri alors qu'elle était à Imladris. C'était un Nazgûl, l'un des cavaliers noirs. Mais à présent, il était monté sur une immense créature ailée. Il la survola un instant puis il s'éloigna, se dirigeant droit sur Orthanc au grand soulagement de Nimroël.
La jeune fille se demanda un instant si le serviteur de Sauron avait été envoyé pour l'emporter jusqu'à Barad-dûr. Cette idée l'effrayait tant qu'elle fut incapable de faire un mouvement pendant de longues minutes. Puis elle parvint à se raisonner : tant que le Seigneur des Ténèbres n'aurait pas retrouvé son anneau, il ne se préoccuperait nullement d'elle. Le Nazgûl devait donc avoir affaire à Saroumane. Elle eut un léger sourire sarcastique. Décidément, les temps étaient bien mauvais pour son père. Mais il n'avait que ce qu'il méritait.
Quelques heures avant l'aube, Nimroël réussit enfin à s'endormir. Puis, dès que le soleil apparut dans le ciel, un cri aigu et familier la réveilla en sursaut. Elle crut d'abord qu'elle rêvait. Elle s'assit et se frotta les yeux. Quand un second cri retentit, elle se leva d'un bond et elle leva la tête, s'abritant les yeux de la main. Un petit point noir apparut devant elle, grossissant à vue d'œil. Le point devint vite un oiseau, puis elle distingua un faucon et bientôt, elle reconnut Tara. Son cœur battait à tout rompre et elle n'arrivait pas à croire que son amie était toujours en vie. Elle mit un bout de sa couverture sur son bras et le faucon vint aussitôt s'y poser. Toujours sous le choc, elle admirait Tara et caressait du bout des doigts les plumes bleutées de son dos.
- Tara, Tara… Tu vas bien! Tu n'as rien! Je t'ai pourtant vue tomber dans la forêt. J'ai cru que tu étais…
La jeune fille eut soudain les larmes aux yeux et sa gorge se serra. Elle était si heureuse d'avoir retrouvé son amie qu'elle en avait oublié tout le reste. Elle ne pouvait détacher son regard de l'oiseau. Elle fut tout de même ramenée à la réalité lorsque son faucon s'envola tout à coup pour aller se poser sur la tête de Fangorn.
- Tara… tu ne devrais pas… Ce n'est pas très poli de se poser ainsi sur la tête des gens, dit Nimroël, embarrassée.
Tara bondit sur l'épaule de l'Ent et les cris qu'elle poussa ressemblèrent à des ricanements. La jeune fille gloussa de rire elle aussi. Elle était si heureuse de revoir son amie qu'elle avait envie de danser et de sauter. Elle se sentait aussi légère qu'un oiseau dans le ciel. Elle tendit son bras vers le faucon et l'oiseau revint s'y poser d'un bond léger. Nimroël caressa Tara encore un long moment en lui murmurant combien elle lui avait manqué.
- Votre amie a eu bien de la chance, dit alors Fangorn. Lorsqu'elle est tombée, elle a atterri sur un doux tapis de fougères. Elle était quelque peu étourdie, mais elle s'est vite remise de sa chute.
- Elle était venue m'apporter un message de la Dame Galadriel, répondit Nimroël.
- Ah, la Dame! Vous êtes une enfant très comblée d'avoir ainsi les faveurs de la Dame de la Lothlórien!
- Je sais… Je… J'ai beaucoup de chance moi aussi.
- Allez-vous retourner auprès de la Dame Galadriel et du Seigneur Celeborn, dans le Bois d'Or?
- Non… J'aimerais vraiment retourner en Lórien, mais je… Je dois aller au sud, à Minas Tirith.
- Dans ce cas… dit l'Ent.
Il fit alors un signe et un Ent s'approcha, menant par la bride un énorme cheval. Ses poils lustrés étaient d'un beau brun clair. Les crins de sa queue et de sa crinière, d'une teinte un peu plus foncée, étaient très longs et brillants. L'animal semblait assez fort pour tirer une maison et pourtant, il trottait d'un pas léger et régulier. Ses grands yeux bruns se posèrent sur la jeune fille et il huma doucement la main qu'elle tendait vers lui. Il poussa alors un hennissement sonore et il se secoua brusquement.
- Ce cheval a été laissé pour vous, pour le cas où vous insisteriez pour voyager vers le sud. Il se nomme Durod et il vous portera là où vous le souhaiterez. Il vous faudra cependant le rendre aux Seigneurs des chevaux, lorsque vous n'aurez plus besoin de lui.
- Merci… Je vous remercie sincèrement! Je serais sans doute arrivée trop tard si j'avais dû parcourir toute la route d'ici Minas Tirith à pied.
- C'est Gandalf que vous devrez remercier.
- Je… je m'étonne qu'il ait ainsi pensé à moi. Lorsque je l'ai vu, à Imladris, il ne semblait pourtant pas m'apprécier.
- Hum… vraiment…
Nimroël elle haussa les épaules. Ce n'était ni le lieu ni le moment de s'interroger sur les motivations de Gandalf. Elle avait beau être à moitié Maia elle-même, elle n'arrivait pas à comprendre ce qu'il attendait d'elle.
La jeune fille chargea sa nouvelle monture de ses bagages et des vivres fournis par Gandalf puis, alors qu'elle s'apprêtait à se mettre en selle, Fangorn lui tendit un autre paquet.
- Gandalf m'a également demandé de vous remettre ceci de la part du Seigneur Celeborn, ajouta Fangorn en lui tendant une magnifique cotte de mailles dorée ainsi qu'un superbe casque.
Cette fois, la jeune fille resta bouche bée. Lentement, elle enleva son manteau et sa tunique et elle enfila ensuite la cotte de mailles par-dessus sa chemise. L'objet était d'une grande finesse mais il pesait tout de même étrangement sur ses épaules. Ce n'était pas désagréable, plutôt rassurant, mais il lui faudrait sans doute un long moment pour s'y habituer. Elle remit ensuite sa tunique et son manteau de velours bleu, puis elle plaça le casque dans un sac qu'elle accrocha à sa monture. Elle grimpa alors sur le dos du cheval. Ce dernier fit quelques pas d'un côté puis de l'autre, comme s'il soupesait sa nouvelle cavalière. Il frappa ensuite plusieurs fois le sol de son sabot puis il s'ébroua, secouant la jeune fille. Celle-ci tira doucement sur les rênes, pour qu'il se tienne tranquille mais le cheval se mit à reculer et à tourner la tête dans tous les sens, pour échapper au mors. Nimroël lui parla alors d'une voix douce, dans la langue des elfes, et Durod s'immobilisa aussitôt.
- Il vous sera facile de suivre la piste laissée par les cavaliers, lui dit Fangorn. Vous devriez pouvoir les rejoindre d'ici deux ou trois jours. Mais tâchez de vous mettre à l'abri dès le coucher du soleil, tant que vous serez seule du moins.
- Encore merci de votre aide.
Sur un dernier signe de la main, Nimroël partit au petit galop. Comme l'avait affirmé l'Ent, la piste laissée par les cavaliers était aisée à suivre et elle progressa rapidement. Au milieu de la journée, elle arriva à l'endroit où ils avaient quitté la route pour établir leur campement, un peu à l'écart. La jeune fille supposa donc qu'elle avait environ une journée et demie de retard sur les autres, puisque ceux-ci avaient dû se mettre en route au levé du soleil, la veille. Poussant alors un peu son cheval, elle repartit aussitôt après avoir fait le tour du campement. Elle espérait ainsi rattraper Gandalf, Aragorn et les autres le plus rapidement possible.
Lorsque la nuit tomba, la jeune fille hésita. Fangorn lui avait recommandé de s'abriter, lorsque le soleil ne brillerait plus, mais elle devait progresser rapidement si elle ne voulait pas se laisser distancer. Elle continua donc à la lueur de la lune durant quelques heures. Puis, vers minuit, des nuages voilèrent le ciel et Nimroël décida de faire une pause, dans un petit bosquet de bouleaux, non loin de la route. Elle descendit de son cheval, le déchargea des divers bagages puis elle le dessella. Elle grignota un bout de pain et un morceau de fromage et ensuite, elle s'enroula dans ses couvertures pour dormir un peu. Le vent était glacial et il lui fallut un bon moment pour réussir à se réchauffer suffisamment pour s'endormir.
Le vent était tombé et le soleil sur le point de paraître quand elle s'éveilla enfin. Elle se leva lentement et fit quelques pas pour se dégourdir un peu. Tara vint alors la saluer et elle l'accueillit avec un grand plaisir. La jeune fille savait qu'elle devait se remettre en route le plus rapidement possible mais elle passa tout de même de longues minutes à s'amuser avec son faucon. Elle le laissait s'envoler puis elle se mettait à courir aussi vite qu'elle le pouvait jusqu'à ce que l'oiseau la rattrape et se pose sur son bras. Le soleil brillait à présent de tous ses feux, l'air se réchauffait et une douce odeur de printemps flottait dans l'air. Il y avait longtemps que Nimroël ne s'était pas sentie aussi bien.
Au bout d'un moment cependant, la jeune fille se décida à partir. La guerre avait probablement déjà commencé et il n'était pas encore temps de s'amuser. Plus tard, peut-être, si tout allait bien. Mais pour l'instant, elle avait une longue route à parcourir. Elle se rendit donc auprès de Durod pour le seller. Le cheval était très grand et la selle plutôt lourde. Nimroël dut soulever la selle à bout de bras et elle fut même obligée de se hausser sur la pointe des pieds. Puis, juste au moment où elle allait la poser sur le dos Durod, celui-ci fit un écart. La jeune fille jura et essaya de nouveau, mais le cheval se déroba encore une fois. Au bout de plusieurs tentatives, Nimroël était excédée et elle se mit à engueuler l'animal récalcitrant.
- Ça suffit, j'en ai assez. Si j'avais su que tu étais plus têtu qu'un âne, j'aurais choisi de voyager à pied.
Durod hennit et piaffa nerveusement. Puis, quand elle tenta de s'approcher de lui, il se cabra et battit l'air de ses sabots durant quelques secondes avant de brusquement se laisser retomber sur le sol.
- Tu crois que tu m'impressionnes? Eh bien tu te trompes. Il est vrai que les chevaux auxquels j'ai eu affaire étaient plus calmes et plus coopératifs. Mais je suppose que les chevaux élevés par les elfes ont plus de bon sens que ceux du Rohan.
Le cheval souffla bruyamment par les naseaux et il secoua vivement la tête. Puis il frappa durement le sol de ses sabots. Il semblait bien décidé à ne pas se laisser seller. La jeune fille déposa la selle sur le sol et elle s'approcha lentement du cheval. Ce dernier ne fit pas un mouvement et elle put caresser son nez velouté.
- Allons, je t'en prie. J'ai besoin de toi, je l'admets. Voudrais-tu me porter jusqu'à Minas Tirith s'il te plaît?
Tout en lui parlant, Nimroël caressait doucement la robe lustrée du cheval. Celui-ci se calma peu à peu. Puis, quand la jeune fille s'approcha de nouveau avec la selle, il se tint immobile et se laissa faire gentiment. Elle n'eut heureusement pas d'autre difficulté avec l'animal. Mais la journée était déjà bien avancée lorsqu'elle put enfin reprendre la piste derrière les cavaliers du Rohan. Elle avait perdu beaucoup de temps.
Durant tout le reste de la journée, elle chevaucha rapidement en direction du sud. Puis, alors que le soleil était sur le point de se coucher à nouveau, elle arriva devant une grande forteresse construite contre la montagne. Elle se dissimula et s'approcha lentement. Une grande bataille avait apparemment eu lieu ici. Le haut mur de pierres, en forme de demi-cercle, qui avait servi à protéger cette superbe citadelle était à présent percé d'une large brèche. La forteresse avait elle aussi été endommagée. Et tout autour d'elle, le sol piétiné était couvert de sang séché. Il ne restait que quelques personnes dans la citadelle à présent et l'endroit désert la fit frissonner. La jeune fille s'éloigna rapidement de ce lieu où tant de gens étaient morts. Prenant ensuite vers le sud-est, elle reprit la piste laissée par les cavaliers.
Les hommes du Rohan avaient, semble-t-il, décidé de quitter la route principale pour emprunter des chemins détournées à travers les collines. Nimroël s'engagea à leur suite sur les sentiers étroits et tortueux. Elle ne pouvait pas avancer très vite ainsi, mais elle s'y sentait plus en sécurité que sur la route qui était exposée aux regards. C'était sans doute aussi ce qu'avaient pensé les Rohirrim. Et puis, de toute façon, eux non plus ne pouvaient aller très vite.
La jeune fille chevaucha durant cinq longs jours, ne prenant que de courtes pauses pour manger un morceau et dormir un peu. Enfin, le matin du sixième jour, elle sentit la présence de cavaliers devant elle. Elle eut d'abord envie de se précipiter en avant pour les rejoindre mais elle eut un doute. Elle ne pouvait pas courir ainsi derrière des hommes qui partaient en guerre. Si elle arrivait aussi soudainement, ils risquaient de lui tirer dessus sans prévenir et elle n'avait pas l'intention de renouveler ce genre d'expérience. Et puis, elle était toujours un peu craintive à l'idée de rencontrer des humains. Prudente, elle décida de rester hors de vue pour l'instant. Elle s'approcherait discrètement des cavaliers et les observerait tout en restant à bonne distance. Et puis, elle parlerait d'abord à Gandalf ou à Aragorn qui la présenterait ensuite aux hommes du Rohan. Elle envoya donc Tara en reconnaissance, pour qu'elle tente d'apercevoir ses amis pendant qu'elle-même suivait lentement la longue colonne de cavaliers.
Le faucon revint au bout de quelques heures et Nimroël comprit que l'oiseau n'avait pu trouver ni Gandalf, ni Aragorn. Déconcertée, la jeune fille se demanda ce qui avait bien pu se passer. Elle avait pourtant cru que ses amis accompagneraient les hommes du Rohan jusqu'à Minas Tirith. Aragorn désirait sûrement aller se battre pour sauver la grande cité blanche. Après tout, il était l'héritier d'Isildur, prétendant au trône du Gondor. Les hommes de Minas Tirith faisaient parti de son peuple, et Aragorn ne les abandonnerait pas alors que la guerre était sur eux. Dans ce cas, où pouvait-il bien être?
Nimroël continua de suivre de loin les cavaliers. Elle tendait son esprit aussi loin qu'elle le pouvait pour essayer de sentir la présence de Gandalf, mais elle ne percevait aucun signe lui indiquant que le Maia était dans les parages. Elle n'arrivait pas non plus à ressentir la présence de Legolas ni celle de Gimli. Ce qui ne voulait pas dire qu'ils n'étaient pas là. Ils étaient peut-être à la tête de la colonne, trop loin pour elle. Par contre, Tara avait survolé les cavaliers plusieurs fois et elle n'avait vu personne qu'elle connaisse. Cela était plus inquiétant car le faucon avait la vue très perçante.
À la tombée de la nuit, le sentier que suivait la jeune fille déboucha soudainement sur une vaste plaine. Du haut de la colline où elle se trouvait, elle avait une vue sur tous le pays alentour. À peu de distance, sur sa droite, un impétueux torrent dévalait la pente vers l'est pour rejoindre ensuite une large rivière qui coulait vers le sud. Malgré la noirceur qui s'intensifiait, elle pouvait voir la longue colonne de cavaliers se diriger vers le gué qui permettait de traverser le torrent. Une fois de l'autre côté, les Rohirrim revenaient vers les montagnes puis ils remontaient la pente et disparaissaient rapidement à sa vue. Il devait exister là une ville, masquée par les replis du terrain.
Préférant rester cachée dans les montagnes, Nimroël s'installa un peu à l'écart du sentier. Elle se demandait bien ce qu'elle ferait lorsque les cavaliers se remettraient en route. Devait-elle continuer de les suivre? Peut-être serait-il préférable qu'elle les devance et qu'elle se rende directement à Minas Tirith? Il lui aurait été plus facile de les rejoindre et de se faire connaître. Mais elle avait un peu peur de ces hommes, grands, forts et à l'esprit farouche. Et puis, que pouvait-elle leur dire? Certainement pas qu'elle était la fille de Saroumane. Ils avaient trop souffert à cause de son père pour l'accueillir amicalement. D'une façon ou d'une autre cependant, il lui faudrait trouver un moyen pour traverser le gué, car il était bien gardé et même si elle pouvait éviter d'être vue, elle ne pouvait pas rester parfaitement silencieuse en traversant une rivière. Il lui était impossible de masquer les remous et les éclaboussures que son cheval ne manquerait pas de causer.
Ce furent les cris affolés de Tara qui l'éveillèrent le lendemain. Ce devait être le matin et le soleil aurait déjà dû être haut dans le ciel mais il faisait totalement noir. Le ciel était masqué par un épais nuage noir qui occultait pratiquement toute la lumière. La jeune fille regardait autour d'elle, au bord de la panique. Tout était sombre et inquiétant. Il lui fallut un long moment avait de pouvoir se ressaisir. Elle tenta ensuite de calmer son faucon qui s'agitait et poussait des cris stridents. À force de paroles douces et réconfortantes, Nimroël réussit à tranquilliser l'oiseau. Elle put alors se remettre en selle et elle descendit lentement vers le gué. Puis, une fois rendue au bord de la rivière, elle hésita. Elle savait qu'il y avait plusieurs hommes qui montaient la garde, même si dans le noir, elle ne pouvait pas les voir. Elle voulait traverser, mais elle ne voulait pas se montrer… pas encore.
Tara restait posée sur son poing. Le faucon, encore nerveux, tournait la tête dans tous les sens et refusait de s'envoler. La jeune fille était elle aussi très tendue. Elle n'y voyait pratiquement rien, mais les sons portaient loin dans la plaine et elle sursautait au moindre bruit. Lorsqu'elle entendit la rumeur de nombreux chevaux s'approchant au galop, derrière elle, elle eut tout d'abord envie de s'éloigner rapidement. Puis elle se dit que c'était l'occasion idéale de traverser. Grâce à l'obscurité qui régnait, elle pouvait se glisser parmi les cavaliers et passer le gué avec eux. Personne ne remarquerait sa présence. Elle utilisa donc ses pouvoirs pour disparaître et, dès que les hommes du Rohan furent à sa hauteur, elle mit son cheval au galop et elle les suivit en restant le plus possible près d'eux.
Elle traversa ainsi sans encombre, puis, une fois sur l'autre rive, elle ralentit sa course et laissa les Rohirrim la distancer. Ceux-ci changèrent de direction pour gravir la colline et elle écouta le bruit des sabots de leurs montures décroître rapidement à mesure qu'ils grimpaient. Elle s'éloigna ensuite vers l'est puis elle bifurqua vers le sud. Il lui fallut près d'une heure pour retrouver la route.
Nimroël avait décidé de partir seule et de ne plus suivre les hommes du Rohan. D'une part, elle n'était pas certaine que ceux-ci aient l'intention de se rendre au Gondor. D'autre part, même si les Rohirrim décidaient d'aller porter secours aux hommes de Minas Tirith, il leur faudrait sans doute encore plusieurs jours pour se regrouper et pour se mettre en route. Seule, elle pensait pouvoir arriver plus rapidement à la cité.
Elle avançait au trot, tendant son esprit pour s'assurer de ne pas faire de rencontre imprévue quand l'air autour d'elle se mit soudainement à trembler. Un sourd grondement se faisait également entendre. Il fallut quelques secondes à la jeune fille pour comprendre que cette vibration provenait d'un grand nombre de chevaux galopant de concert. Durod se mit tout à coup à s'agiter et à tirer sur son mors. Il semblait vouloir se joindre à la horde et elle eut fort à faire pour le maintenir sur place. Elle le força à quitter la route et à s'en éloigner puis elle se mit à l'abri en s'enfonçant dans un bosquet. Un flot intarissable de cavaliers se mit alors à défiler devant elle. Elle ne pouvait voir que des ombres passer rapidement, mais elle savait qu'il y en avait des milliers. Cinq ou six mille hommes passèrent ainsi devant Nimroël, qui semblait s'être pétrifiée dans son buisson. Elle parlait tout doucement à son cheval pour qu'il reste lui aussi tranquille.
Une fois que les derniers Rohirrim furent passés, la jeune fille s'élança elle aussi sur la route. Galopant à toute vitesse, elle se remit à la poursuite des cavaliers. Elle s'étonnait qu'ils voyagent à une telle vitesse. Même s'il était vrai que les chevaux du Rohan étaient les plus rapides et les plus robustes de toute la terre du milieu, elle aurait cru qu'une horde d'une telle importance avancerait plus lentement de façon à ménager les chevaux.
Cette course se poursuivit toute la journée et une bonne partie de la nuit suivante. Quand les Rohirrim s'arrêtèrent enfin, la jeune fille était épuisée et pas du tout certaine d'être capable de maintenir une telle allure durant les quelques jours qu'il faudrait pour se rendre à Minas Tirith. Elle était si fatiguée qu'elle ne s'éloigna que de quelques pas de la route avant de se laisser tomber par terre pour dormir. Elle s'endormit aussitôt et elle était encore dans un profond sommeil lorsqu'une voix rude et sévère l'éveilla brusquement.
- Levez-vous et suivez-nous, lui ordonna la voix.
Nimroël sursauta et elle s'assit vivement sur sa couverture. Elle était un peu désorientée. Elle se demanda un instant où était passé Tara. Puis elle leva la tête vers les deux hommes qui se tenaient à côté d'elle. Il faisait encore très noir et seule la petite lanterne que l'un des hommes tenaient à la hauteur de sa poitrine diffusait une lueur blafarde. Elle ne pouvait pas voir les visages des deux hommes, mais elle devina aisément que ces derniers attendaient qu'elle se lève. Elle était vaguement inquiète, mais après tout, cela valait peut-être mieux ainsi. Il lui aurait fallu se montrer un jour ou l'autre.
- Que me voulez-vous? réussit-elle à demander d'une voix rauque.
- Théoden, Roi du Rohan, désire s'entretenir avec vous.
La jeune fille se leva lentement puis elle commença à rassembler ses affaires mais l'homme l'interrompit.
- Nous nous occuperons de vos bagages. Maintenant, suivez-nous.
Haussant les épaules dans un signe d'impuissance, Nimroël marcha dans la direction que lui indiquait celui qui l'avait interpellée. Elle avança ainsi, encadrée des deux Rohirrim, durant un long moment. Les deux hommes qui l'escortaient étaient vraiment très grands et surtout très costauds et elle se sentait minuscule à côté d'eux. Elle savait cependant que tant qu'elle leur obéirait, ils ne lui feraient aucun mal.
Ils quittèrent bientôt la route et pénétrèrent alors dans le campement que les cavaliers avaient établi. Un peu partout, les hommes étaient étendus à même le sol et dormaient comme des souches. La jeune fille pouvait sentir la douce odeur des chevaux et, sans qu'elle ne sache pourquoi, cela la rassurait. Au bout de quelques minutes, elle arriva devant une petite tente devant laquelle une dizaine d'hommes montaient la garde. Les gardes la laissèrent passer sans faire un geste. Ensuite, la toile qui masquait l'entrée de la tente fut tirée pour elle et on lui indiqua d'entrer.
Durant un moment, elle fut éblouie par les lampes qui brillaient dans l'abri et elle ne put distinguer quoi que ce soit. Une large main se posa alors fermement sur son bras et la força à avancer. La jeune fille se dégagea vivement et redressa la tête d'un air de défi. Elle croisa alors le regard dur et fier d'un magnifique jeune homme. De forte carrure, l'homme était très grand et il la toisait avec insolence. Ses cheveux longs et sa courte barbe avaient la couleur des blés et ses yeux étaient aussi bleus qu'un ciel d'été.
- Approchez-vous, ordonna alors un vieil homme, assis au fond de la tente.
Détournant avec peine son regard du jeune homme, Nimroël posa les yeux sur celui qui venait de parler. C'était un homme ridé par l'âge mais qui semblait encore très robuste. Ses yeux gris révélaient sa sagesse et son intelligence. Il ressemblait beaucoup au jeune homme qui se trouvait près d'elle mais sa barbe et ses cheveux étaient plus sombres et ils étaient striés de fils blancs. Il était assis sur un banc de bois et ne portait qu'un mince bandeau d'or autour de la tête mais la jeune fille sut immédiatement qu'il était Théoden, le Seigneur de la Marche, Roi du Rohan. Elle s'avança lentement vers lui puis elle s'inclina devant lui.
- Je suis Théoden, fils de Thengel, Seigneur du Rohan, lui dit le Roi d'un ton sentencieux.
- Je m'appelle Gilraen, dit la jeune fille. Et ma mère s'appelait Hareth, ajouta-t-elle d'un ton légèrement arrogant.
Elle savait que les humains se présentaient généralement en se nommant et en nommant ensuite le nom de leur père. Mais elle ne voulait surtout pas prononcer le nom de Saroumane devant ces gens.
- Voici le fils de ma sœur, Éomer, fils d'Éomund, troisième maréchal du Riddermark.
La jeune fille regarda à nouveau le jeune homme qui l'avait accueilli et qui se tenait à présent à la droite de son oncle. Elle s'inclina légèrement à son intention.
- D'où venez-vous? l'interrogea Théoden.
Nimroël ne savait pas ce qu'elle devait répondre. Elle était née à Orthanc, mais évidemment, elle ne pouvait pas le révéler au Roi. Cependant, elle ne voulait pas lui mentir. Elle se contenta donc de se taire.
- Le Roi de la Marche vous a posé une question, mademoiselle. Veuillez lui répondre, lui dit alors Éomer d'un ton agressif.
- Qu'importe l'endroit d'où de viens. Je préfère regarder en avant. Il est plus important pour moi de savoir où je vais, lui dit-elle en soutenant le regard du jeune homme.
Ce dernier fit un pas en avant d'un air menaçant mais Théoden le retint d'un geste.
- Alors, dites-nous où vous allez ainsi? lui demanda le Roi.
- Je vais à Minas Tirith, Roi Théoden, répondit-elle en reprenant un ton plus poli.
- Nous avons récemment appris que la ville était assiégée. La guerre est déjà commencée.
- Je…
- Vous avez de la famille là-bas?
- Non, je… Ma mère est morte il y a longtemps et je… J'ai vécu avec les elfes de nombreuses années et je les considère comme ma famille. Mais à dire vrai, je n'ai aucune famille parmi les humains.
- Et votre père, interrogea Éomer soudain adoucit.
- Mon père ne mérite pas d'être appelé ainsi, répliqua-t-elle sèchement. Je ne veux plus jamais que son nom soit mentionné devant moi !
Un long silence suivit cette déclaration. Théoden et Éomer étudiaient avec attention la jeune fille qui se trouvait toujours debout devant eux. Celle-ci supportait leur regard inquisiteur sans broncher ne laissant paraître aucune émotion autre que la colère.
- Vous nous suivez depuis déjà plusieurs jours, dit alors Théoden, changeant de sujet. Pour quelle raison?
- Je croyais… J'espérais que Gandalf se trouvait avec vous.
- Ainsi, vous connaissez Gandalf.
- Connaître est un bien grand mot, qu'il ne faut pas utiliser inconsidérément, répondit-elle d'une voix douce, en se rappelant les paroles de Fangorn. Mais j'ai rencontré le magicien à Imladris et j'aurais besoin de m'entretenir de nouveau avec lui.
- Il a malheureusement dû partir très rapidement. À l'heure qu'il est, il est probablement déjà à Minas Tirith.
- Et où sont Aragorn, Legolas et Gimli? demanda Nimroël.
- Le Seigneur Aragorn a lui aussi choisi un autre chemin et ses amis l'ont accompagné, lui répondit Théoden d'une voix soudainement triste. Mais vous n'avez pas réellement répondu à ma question. Si vous vouliez voir Gandalf, pourquoi êtes-vous restée à l'écart en nous suivant de loin, plutôt que de venir ouvertement nous rencontrer?
- Je… Je voulais d'abord m'assurer que Gandalf était là car je craignais votre accueil, mon Seigneur.
- Vraiment? dit Éomer d'un ton courroucé. Et quel accueil espérez-vous maintenant de notre part? Vous nous suivez comme si vous étiez une espionne et qui plus est, vous utilisez pour ce faire l'un de nos chevaux. Où avez-vous obtenu cet animal?
- Je ne suis ni une voleuse, ni une espionne. C'est Gandalf qui a laissé ce cheval pour moi. Je ne suis pas un serviteur de Sauron.
- Alors qui servez-vous? demanda Théoden d'un ton autoritaire.
La question la prit au dépourvue. Elle n'y avait encore jamais réfléchi. Elle servait d'abord les elfes, puisque c'étaient eux qui l'avaient aidée. Mais elle était à moitié humaine et c'était pour cette raison qu'elle avait décidé d'aller se battre à leur côté. Soudain, la réponse lui sembla si évidente qu'elle eut un large sourire et ses yeux s'illuminèrent vivement.
- Je sers Arwen Undómiel, la Dame d'Imladris, la plus belle et la plus douce qui soit. Bientôt, le Seigneur des Ténèbres sera vaincu. L'héritier d'Isildur remontera alors sur le trône du Gondor. Il épousera Arwen, fille du Seigneur Elrond et il réunifiera les Royaumes d'Arnor et du Gondor.
Nimroël avait parlé avec tant d'assurance et d'un ton tellement fier que tous ceux qui étaient présent la regardèrent avec étonnement. Les lampes accrochées dans la tente se mirent à scintiller d'une lumière brillante et les ténèbres reculèrent légèrement. Mais cela ne dura qu'un court instant et tout redevint sombre presque aussitôt. La jeune fille se sentit alors si épuisée qu'elle vacilla. Quelqu'un lui apporta un petit banc de bois et elle se laissa tomber dessus avec gratitude.
- Nous vivons des temps difficiles c'est pourquoi nous devons être très prudents, mon enfant. Cependant, je ne décèle aucun mensonge dans vos propos, lui dit le Roi. Et puis, Gandalf m'a effectivement emprunté un cheval. Il m'a aussi dit que je ferais probablement une rencontre… étonnante.
- Alors, est-ce que... Vous a-t-il dit ce qu'il attendait de moi? Pourrais-je vous accompagner à Minas Tirith?
- Mademoiselle, je ne crois pas qu'il nous sera possible d'entrer dans Minas Tirith sans combattre. Et puis, il y a la possibilité que nous arrivions à la cité trop tard. Je ne pourrais donc pas assurer votre sécurité, même si je décidais de vous prendre avec nous.
- Je ne vous demande pas de me protéger, mon Seigneur. Je ne vais pas à Minas Tirith pour m'y réfugier. J'y vais pour me battre. Je suis un très bon archer et…
- Vous n'êtes qu'une enfant!
- Je suis plus âgée que je n'en ai l'air! Et puis, je…
- Quel âge avez-vous? l'interrompit le Roi.
Durant une fraction de seconde, Nimroël eut envie de lui clouer le bec en lui révélant son âge réel mais elle se contrôla.
- J'aurai bientôt vingt ans, mon Seigneur.
- Vraiment? demanda Théoden.
Le regard du Roi de la Marche était fixé sur celui de la jeune fille. Celle-ci ne cilla pas et un léger sourire apparût sur ses lèvres.
- Je puis vous assurer, Majesté, que je n'exagère pas le nombre des années que j'ai vécues! dit Nimroël d'une voix très douce.
Depuis le début de cette entrevue, Théoden était un peu déconcerté par l'attitude de la jeune fille. Elle ne détournait pas le regard et elle se tenait bien droite devant lui. En fait, dès qu'il avait posé les yeux sur elle, il avait été étonné de son assurance. Elle ne démontrait aucune crainte et même lorsque Éomer lui avait parlé durement, elle avait gardé son calme. Mais cette fois, il était persuadé qu'elle mentait, même s'il ne comprenait pas pourquoi.
- S'il vous plaît, Roi Théoden, laissez-moi vous accompagner. Je ne vous ralentirai pas et, quand le moment sera venu de combattre, je serai d'une certaine utilité. Je me suis déjà battue contre des loups et contre des orcs.
- Je devrais vous faire escorter jusqu'à Edoras, répondit Théoden après un long moment de réflexion. Mais quelque chose me dit que vous n'y resteriez pas.
- …
- Et puis, si la guerre est perdue, le Seigneur des Ténèbres règnera sur le Gondor aussi bien que sur le Rohan. Il n'y aura aucun endroit où se mettre en sécurité. Je vous autoriserai donc à nous accompagner.
- Je vous remercie… commença la jeune fille.
Mais le Roi Théoden la fit taire d'un geste.
- Ce n'est pas une faveur que je vous accorde, jeune fille. Loin de là!
Nimroël s'inclina devant le Roi, sans rien ajouter puis elle salua également Éomer. Elle suivit ensuite un garde qui la conduisit hors de la tente et la mena près de l'arbre où ses affaires avaient été déposées. L'homme lui ordonna ensuite de prendre autant de repos qu'elle le pouvait et la jeune fille ne s'en fit pas prier. Elle était exténuée et, après s'être enroulée dans ses couvertures, elle sombra rapidement.
Les jours suivants furent très éprouvants pour la jeune fille. La noirceur persistait et le moral des cavaliers s'en ressentait. Beaucoup d'entre eux se montraient nerveux et irritables. Nimroël était seule la plupart du temps et les rares fois où quelqu'un daignait lui adresser la parole, c'était simplement pour lui indiquer l'endroit où elle devait s'installer pour dormir ou bien pour lui ordonner de se préparer lorsqu'il était temps de repartir. Et puis, elle sentait souvent le regard d'Éomer posé sur elle. Il la rendait mal à l'aise. À son air froid et sévère, elle comprenait que le jeune homme ne lui faisait pas entièrement confiance.
Durant la journée, ils galopaient tous à vive allure et quand ils s'arrêtaient enfin pour prendre un peu de repos, Nimroël était épuisée. De plus, elle commençait à s'inquiéter pour Tara, qui n'était toujours pas revenue. Elle se demandait bien comment le faucon arriverait à chasser, dans le noir. Mais il était trop tard pour faire demi-tour. La jeune fille ne pouvait donc qu'espérer que son amie se débrouillerait par elle-même.
Le troisième jour, ils pénétrèrent prudemment dans une forêt puis, au bout de quelques heures durant lesquelles ils avancèrent au pas, ils s'arrêtèrent pour se reposer. Des éclaireurs furent envoyés en avant. Peu d'entre eux revinrent, mais ceux qui le purent apportèrent de très mauvaises nouvelles. Les ennemis tenaient la route et il n'était pas possible de passer sans combattre. Et même s'ils réussissaient à passer, les pertes seraient lourdes. Et l'aide qu'ils pourraient alors apporter au Gondor en serait grandement réduite.
Pendant que les hommes prenaient du repos, le Roi Théoden et ses plus proches conseillers se réunirent pour discuter de ce qu'il convenait de faire. La nuit était oppressante et la noirceur était si profonde qu'il était impossible de distinguer quoi que ce soit. Nimroël était étendue sur ses couvertures, non loin de la petite tente du Roi. Malgré son immense fatigue, elle était incapable de dormir et elle tendait l'oreille, écoutant les étranges tambours qui battaient dans les bois. Elle se sentait inquiète et ne savait pas d'où venaient ces tambours ni ce qu'ils signifiaient. N'y tenant plus, elle se leva sans bruit et elle s'approcha discrètement de la tente du Seigneur de la Marche.
Une grande lanterne couverte avait été accrochée devant le petit pavillon et la jeune fille put ainsi voir qu'un étrange petit homme se trouvait accroupi devant le Roi. L'homme était trapu et sa peau sombre était ridée. Ses jambes très courtes et ses longs bras étaient noueux, tout en muscles. Son visage, sur lequel poussait une barbe clairsemée, était très étrange, couvert de nombreuses bosses. Il était presque nu, mis à part le court pagne fabriqué avec des herbes qui était attaché à sa taille.
Intriguée par ce personnage des plus bizarre, Nimroël interrogea un homme qui se trouvait près d'elle. Ce dernier lui apprit que l'homme était un Wose, un homme sauvage des bois. Ceux-ci vivaient dans la forêt de Druadan depuis les jours anciens.
- Sont-ils nos alliés? demanda-t-elle à l'homme.
- Ils détestent les orcs autant que nous, mais ils ne leur feront pas la guerre. Ce sont des chasseurs, pas des guerriers. Toutefois, ils sont venus pour nous apporter leur aide.
- Leur aide? S'ils ne se battent pas, comment pourraient-ils nous aider?
- Des orcs et des hommes de l'est nous bloquent le passage hors de cette forêt. Ils sont beaucoup plus nombreux que nous ne le sommes et nous ne pouvons pas charger sur cette route trop étroite. Nous n'aurions pas l'avantage. Les Woses ont proposé à Théoden de nous conduire par des sentiers secrets pour les éviter. Nous pourrons donc apporter notre aide au Gondor, même si ainsi, nous perdons du temps dans les collines.
Quelques minutes plus tard, l'ordre fut donné de préparer les chevaux et les bagages pour le départ. Épuisée, Nimroël rassembla ses affaires puis elle s'approcha de Durod qu'elle caressa doucement un moment. Elle posa ensuite sa tête contre l'encolure du cheval et elle ferma les yeux un instant. Elle ne prêtait aucune attention aux va-et-vient des hommes qui préparaient les chevaux tout autour d'elle. Elle s'efforçait juste de retrouver suffisamment d'énergie pour soulever sa lourde selle et la poser sur le dos de sa monture. Elle sursauta brusquement lorsqu'une main forte se posa sur son épaule.
- Ça va? lui demanda Éomer d'un ton inhabituellement doux.
- Ça va, lui répondit-elle en se retournant vivement vers lui.
Puis, embarrassée de s'être ainsi laissée surprendre dans un moment de faiblesse, elle se détourna brusquement et dirigea vers ses bagages. Elle se pencha pour ramasser sa selle, mais Éomer fut plus rapide qu'elle. Ensuite, d'un mouvement ample et aisé, le jeune homme posa la lourde selle sur le dos de Durod puis il attacha vivement la sangle sous le ventre du cheval. Il était évident qu'il accomplissait ces gestes depuis des années.
- Je m'étonne qu'il soit aussi calme, dit Éomer en se tournant vers elle.
- Je vous demande pardon? répondit-elle étonnée.
- Ce cheval a habituellement un sale caractère, lui dit le jeune homme en souriant. Surtout avec des étrangers. En fait, je suis surpris que vous ayez réussi à venir jusqu'ici avec lui.
- Nous avons eu quelques altercations… Mais je crois qu'il m'aime bien à présent, lui dit-elle en souriant elle aussi.
- Vous êtes vraiment quelqu'un d'étonnant, mademoiselle, énonça Éomer avant de s'éloigner à grands pas.
Nimroël le suivit des yeux un moment un peu étonnée de son étrange attitude. Elle haussa les épaules et prit ensuite sa monture par la bride pour se diriger vers le groupe de cavaliers avec lequel elle chevauchait habituellement. Mais Éomer revint peu après, guidant lui aussi sa monture. Il portait un magnifique casque doré avec une longue queue-de-cheval blanche en guise de panache. Il lui sourit de nouveau, puis il lui fit signe de le suivre. Elle lui emboîta donc le pas et ils rejoignirent ainsi l'éored que dirigeait le jeune maréchal, une compagnie d'un peu plus de cent vingt hommes. Un Wose se trouvait là également, accroupi sur le sol, semblant écouter la rumeur de la forêt. Il se releva soudain puis il se dirigea vivement vers un étroit sentier. Lentement, les uns derrière les autres, menant leur monture par la bride, Éomer, Nimroël et les autres cavaliers gravirent une pente abrupte pour ensuite s'engager sur un petit chemin qui conduisait par-dessus les collines.
Durant près d'une heure, la jeune fille marcha péniblement derrière l'immense cheval d'Éomer. Durod se montrait un peu récalcitrant et il tirait parfois brusquement sur son mors, la faisant trébucher. Nimroël jurait tout bas mais le cheval s'en souciait peu. Il était beaucoup plus fort qu'elle et s'il l'avait voulu, il aurait aisément pu lui échapper. Il se contentait cependant de l'obliger à courir chaque fois qu'elle se laissait distancer par Éomer.
Enfin, le sentier s'élargit un peu et il fut alors possible de se remettre en selle. Soulagée de n'avoir plus à marcher et surtout de ne plus être obligée de guider sa monture, la jeune fille mit le pied à l'étrier et se souleva rapidement. Mais avant qu'elle n'ait eu le temps de s'asseoir confortablement sur le dos de Durod, celui-ci s'avança vivement et alla se placer à la droite d'Éomer. Nimroël s'accrocha d'une main à la crinière du cheval et de l'autre, elle tira fermement sur les rênes pour l'obliger à s'arrêter. Elle enfourcha ensuite rapidement sa monture qui se remit alors au trot et alla encore une fois se placer à la hauteur du jeune maréchal. Les deux chevaux rapprochèrent leur tête et semblèrent se murmurer quelque chose.
- Je suis désolée, murmura la jeune fille.
Elle essaya ensuite de retenir Durod pour reprendre sa place derrière Éomer mais le cheval lui résista.
- Restez près de moi, lui dit le jeune homme d'un air narquois.
- Qu'est-ce qui lui prend? l'interrogea-t-elle.
- Durod était le cheval de mon second. Il a l'habitude de marcher à mes côtés.
- Oh!
Nimroël fronça les sourcils, ne sachant trop que penser du jeune homme. Il connaissait très bien les chevaux et il avait probablement prévu le comportement de Durod. Avait-il demandé à la jeune fille de le suivre pour ainsi s'assurer qu'elle ne pourrait pas s'éloigner des cavaliers pour les trahir? Dans ce cas, il ne lui faisait toujours pas confiance et son attitude amicale ne servait qu'à la tromper.
- Vous saviez qu'il allait réagir ainsi, n'est-ce pas? demanda-t-elle à Éomer.
Ce dernier ne répondit pas à sa question. Il se contenta de la regarder d'un air moqueur. Vexée, elle détourna la tête et ne dit plus rien. S'il voulait la surveiller, elle ne pouvait rien y faire, mais elle pouvait tout de même éviter de se ridiculiser encore plus. Dire qu'elle s'était réjouie de l'attention qui lui prêtait le beau jeune homme. Elle avait espéré pouvoir bavarder un peu avec lui. Cela lui aurait fait du bien d'avoir enfin quelqu'un avec qui parler. Elle n'avait pas eu de discussion agréable depuis son départ d'Imladris, il y avait de cela près de quatre mois.
- Qu'y a-t-il? l'interrogea Éomer en posant sa main gantée de cuir sur son bras. Pourquoi avez-vous cet air si sombre? Ma compagnie vous importune-t-elle?
- Surveillez-moi, si cela vous chante, mais ne vous moquez pas de moi en plus, lui répondit-elle d'un ton agressif.
- Je ne me moque pas, je vous assure. J'ai simplement eu envie de faire votre connaissance.
Étonnée, Nimroël le regarda attentivement, pour s'assurer de sa sincérité. Les yeux bleus du jeune maréchal contenaient une lueur de malice, mais il semblait pourtant dire la vérité. La colère de la jeune fille retomba aussitôt et elle sourit. Puis, durant un long moment, elle chevaucha en silence. Elle appréciait le fait de se trouver auprès du jeune homme car depuis quelques temps, elle se sentait de plus en plus nerveuse à l'idée de la bataille qui aurait bientôt lieu. La présence d'Éomer la rassurait.
- Je n'ai… Je ne me suis jamais battue tout en étant à cheval, dit-elle au bout d'un moment.
- Je m'en doute, répliqua Éomer.
- Pouvez-vous… m'expliquer ce que je devrai faire lorsque nous passerons à l'attaque?
- L'avantage d'un groupe de cavaliers est sa rapidité. Il faut charger l'ennemi, tailler une brèche dans sa ligne de défense et abattre le plus grand nombre d'adversaires. Nous devons ensuite nous regrouper avant de recommencer. Durod a déjà l'expérience du combat. Laissez-vous guider par votre cheval et surtout restez près de moi. Je vous protégerai!
Avançant toujours dans le noir, Nimroël réfléchissait à ce que venait de lui dire Éomer. La stratégie semblait simple. Mais elle avait peur de ne pas être à la hauteur.
- Parlez-moi de votre séjour chez les elfes, demanda soudain Éomer.
Heureuse de pouvoir oublier la guerre durant un instant, la jeune fille se mit à raconter quelques anecdotes au sujet de la Lórien et de la douce vallée d'Imladris. Elle parla de Haldir et de ses frères, de la Dame et du Seigneur des Galadhrim, d'Elrond et de ses fils et surtout, elle parla d'Arwen. Elle bavarda ainsi durant plus d'une heure puis elle se tut, un peu nostalgique. Ils continuèrent ensuite en silence, mais les ténèbres ne lui semblaient plus aussi terribles même si elle était toujours effrayée.
Le sentier se rétrécit de nouveau et il fallut encore une fois guider les chevaux entre les branches. Cette fois, son cheval ne lui causa pas autant d'ennuis et la marche fut moins éprouvante pour elle. Ils débouchèrent finalement dans une large clairière recouverte de grandes fougères et l'ordre de se reposer leur fut donné. Nimroël accepta avec grâce l'offre d'Éomer de s'occuper de Durod et elle s'éloigna rapidement pour trouver un endroit propice pour dormir.
Ce fut le jeune homme qui vint l'éveiller quelques heures plus tard. Il s'accroupit près d'elle et lui tendit une boisson chaude. Nimroël s'assit et prit le gobelet avec un léger signe de remerciement.
- Ça va? demanda le jeune homme.
La jeune fille hocha la tête, mais elle sentait son estomac se crisper sou l'effet de la nervosité qui l'envahissait de nouveau.
- Ça ira, répondit-elle d'une voix tendue.
- Vous pouvez encore changer d'idée et rester à l'abri dans cette forêt si vous le désirez, lui dit Éomer.
- N'éprouvez-vous aucune crainte? demanda Nimroël.
- Si, bien sûr!
- Pourtant, vous partez au combat sans hésitation.
- Bien entendu. Cette guerre est sur nous, que nous le voulions ou non. Nous devons nous battre pour préserver ce qu'il y a de bon en ce monde.
- Alors pourquoi voudriez-vous qu'il en soit autrement pour moi? Je saurai surmonter ma peur.
Le jeune homme la regarda attentivement et un gentil sourire apparut sur ses lèvres.
- Venez! Il est l'heure, dit-il doucement en l'aidant à se relever.
Il la conduisit alors vers Durod, qui était déjà sellé. Il l'aida à grimper sur le dos du cheval puis il lui tendit une longue lance à la pointe brillante. Il lui montra ensuite comment la poser en équilibre sur son pied, afin de ne pas avoir à en supporter le poids. La main d'Éomer s'attarda sur sa cheville durant quelques secondes et Nimroël baissa la tête vers lui.
- Tâchez de rester en selle! lui dit-il d'un ton moqueur avant de monter à cheval à son tour.
Tous les cavaliers se mirent alors rapidement en route. Ils étaient encore à plusieurs lieues du mur nord du Pelennor, l'immense vallée très fertile qui entourait la cité de Minas Tirith. Ils se dirigèrent vers le sud, chevauchant de chaque côté de la route, sur une herbe douce qui leur permettait d'avancer rapidement et en silence.
Enfin, au bout de quelques heures, ils arrivèrent en vue du mur. Il y avait là quelques troupes d'orcs, qui, au lieu de tenir le mur contre une éventuelle attaque, s'acharnaient à le réduire en poussière. Cela jouait grandement en faveur des Rohirrim qui pourraient ainsi pénétrer aisément dans les champs du Pelennor.
Le Roi Théoden ordonna alors les cavaliers en prévision de l'attaque. Éomer conduirait la première éored, au centre, juste derrière l'étendard du Seigneur de la marche. À sa droite, il plaça Elfhelm, maréchal de la Marche Est et à sa gauche, Grimbold, l'un des plus vaillants de ses capitaines. Les autres éoreds suivraient les trois premières, selon les besoins.
Les Rohirrim s'élancèrent alors à l'assaut de ce qui restait du mur et de ses défenses. Nimroël, toujours à côté du jeune maréchal qui menait la première éored se laissa guider par Durod. Son cœur battait à tout rompre et elle regardait droit devant elle, essayant de percer l'obscurité pour apercevoir ses ennemis. Elle arriva cependant sur ces derniers beaucoup plus rapidement qu'elle ne l'avait prévu et elle n'eut pas le temps d'abaisser sa lance. Elle passa pourtant tout près d'un orc, qu'elle aurait probablement été en mesure d'abattre, mais cela se passa si vite, qu'elle n'eut guère le temps de réagir. La bataille ne dura que quelques minutes et lorsque la jeune fille parvint à arrêter sa monture pour lui faire faire demi-tour, tout était déjà terminé.
- Eh bien! Vous avez au moins suivi mes conseils! lui dit Éomer en arrivant rapidement près d'elle. Vous êtes restée en selle.
- Je… Cela s'est passé si vite!
- Allons, je plaisantais!
- J'aurais… J'aurais voulu en toucher au moins un.
- Ne vous inquiétez pas… Vous en aurez maintes occasions avant la fin de cette journée.
Les cavaliers s'avancèrent alors en silence dans les champs du Gondor. Ils passaient par les brèches que les orcs avaient creusées dans le mur et ils se regroupaient lentement, se préparant à fondre sur l'ennemi. Au loin, on voyait des lueurs rougeoyantes qui indiquaient qu'il y avait un grand feu dans la cité. Et tout le long des champs du Gondor, il y avait des lignes de feu formant un vaste croissant. Mais il faisait toujours très sombre et, à part les feux sinistres, on ne pouvait rien distinguer sur la vaste plaine. Ghân-buri-Ghân, le chef des hommes sauvages, leur avait pourtant prédit que le vent allait tourner, mais il n'y avait encore aucun signe de ce changement dans l'air et les nuages qui masquaient le soleil étaient toujours aussi opaques.
Le Roi conduisit ensuite ses hommes légèrement à l'est, de façon à ce qu'ils se trouvent entre les feux du siège et les champs extérieurs. Les Rohirrim chevauchèrent ainsi un long moment, en silence sur l'herbe souple, ne rencontrant aucune opposition. Les capitaines de Sauron, les Nazgûls, étaient probablement trop concentrés sur les défenses de la ville qu'ils assiégeaient pour détecter leur approche. Et puis, personne n'avait encore pu les prévenir que les cavaliers du Rohan étaient maintenant sur eux.
Le Roi Théoden et ses hommes s'arrêtèrent cependant au bout d'un moment. La cité était toute proche à présent et une horrible odeur de mort flottait dans l'air. Le cœur des cavaliers s'alourdit, alors qu'ils contemplaient la cité incendiée. Ils étaient arrivés trop tard, semblait-il. Minas Tirith était à l'agonie. Les chevaux devinrent nerveux et inquiets. Nimroël avait du mal à retenir Durod qui tirait sur son mors. Elle jeta un regard à Éomer, mais celui-ci n'avait d'yeux que pour la cité. Il se tenait là, les épaules voûtées. L'ardeur qu'il avait manifestée durant le court combat, un peu plus tôt, s'était envolée. Nimroël sentait sa peur refaire surface et elle avait envie de s'enfuir. Elle espérait que le Roi ordonnerait aux Rohirrim de repartir en silence, sans combattre.
Puis, tout à coup, la jeune fille le sentit. Un doux vent venu du sud, légèrement chargé d'effluves qui lui étaient encore inconnues mais qu'elle trouvait forts agréables. Son cœur se remit à battre avec force dans sa poitrine et elle se redressa fièrement sur ses étriers. Elle tournait la tête de façon à sentir le vent sur son visage. Les yeux fermés, elle inspirait avidement cet air qui sentait si bon. Puis elle ouvrit à nouveau les yeux et elle sourit. Là-bas, très loin vers le sud, on voyait des nuages d'un gris clair. Le ciel s'éclaircissait peu à peu, apportant enfin la lumière de ce matin tant attendu. Quelque part, au loin, elle entendit un coq chanter.
À ce moment-là, il y eut un terrible éclair qui fut suivit de près par le grondement du tonnerre. La lumière sembla jaillir du sol, en dessous de la cité, et elle était si éblouissante qu'elle persista un long moment devant les yeux de Nimroël. La terre trembla et Durod se cabra. La jeune fille était soudain effrayée malgré le retour de la lumière et elle dut s'agripper fermement à la crinière de son cheval pour ne pas tomber.
Théoden se redressa alors et il se tint debout sur ses étriers. Il redevint grand et fier et l'énergie revint en lui. D'une voix plus forte et plus claire que celle d'aucun homme avant lui, il s'écria soudainement :
« Debout, debout, cavaliers de Théoden! »
« Des événements terribles s'annoncent : feux et massacres! »
« La lance sera secouée, le bouclier volera en éclats »
« Une journée de l'épée, une journée rouge, avant que le soleil ne se lève! »
« Au galop maintenant, au galop! À Gondor! »
Il souffla alors si fortement dans un cor que celui-ci se brisa en deux. Tous les cors de l'armée du Rohan lui répondirent à l'unisson et la sonnerie résonna puissamment, se réverbérant sur les hautes montagnes comme un effroyable tonnerre.
« Au galop maintenant, au galop! À Gondor! »
Lançant un ordre à son cheval, le Roi Théoden s'élança sur le champ de bataille. Derrière lui, tous les cavaliers de la première éored se lancèrent à sa poursuite, mais Nivacrin, le cheval blanc du Roi, galopait si vite qu'il les distançait tous. Nimroël s'accrochait à la crinière de Durod qui galopait à toute allure à côté de la monture d'Éomer. Le cimier blanc du jeune maréchal flottait au vent sous l'effet de la vitesse. La jeune fille jeta un œil sur l'herbe qui défilait sous les sabots de sa monture puis elle regarda à nouveau devant elle.
Le vent, venu de la mer, s'intensifia et il balaya rapidement l'horrible nuage noir qui masquait le ciel. Le soleil apparut enfin, après quatre longs jours passés dans le noir. La lumière sema la panique parmi les serviteurs de Sauron. Et, en voyant approcher le Roi Théoden et les cavaliers du Rohan galopant aussi rapidement, ils prirent peur et tentèrent de s'enfuir. Ils furent alors rapidement rattrapés et tués. Et les Rohirrim se mirent à chanter. Un chant terrible et beau tout à la fois. Ils massacraient leurs ennemis et la joie de la bataille les habitait.
La jeune fille se laissait elle aussi emporter par la bataille. Durod continuait de suivre Éomer comme son ombre et Nimroël transperçait de sa lance tous les ennemis qui passaient à sa portée, tout en s'efforçant de rester en selle. Et puis soudain, Éomer fit volte-face et se dirigea à toute vitesse vers les portes fracassées de Minas Tirith. Le jeune maréchal s'arrêta ensuite si brusquement que Durod faillit entrer en collision avec sa monture. Le cheval fit un écart et Nimroël fut déséquilibrée. Puis Durod se cabra soudainement et la jeune fille fut désarçonnée. Elle tomba en arrière et son dos heurta brutalement le sol. Durant quelques minutes, elle eut le souffle coupé. Enfin, toujours étourdie, elle se releva péniblement et elle regarda tout autour d'elle.
Elle vit d'abord une gigantesque et abominable bête noire qui gisait sur le sol, à quelques pas d'elle. Quelqu'un avait tranché la tête de cette affreuse créature ailée et celle-ci avait roulé un peu plus loin dans l'herbe, la gueule grande ouverte. Les ailes du monstre étaient faites d'une espèce de peau luisante, tendue sur des os noueux, et chacune d'elles se terminait par une longue et sinistre griffe. Une horrible odeur de putréfaction se dégageait de l'effroyable animal. Nimroël ne mit pas très longtemps pour deviner qu'il s'agissait là de l'une des montures volantes maintenant utilisées par les Nazgûls. Avec un frisson d'angoisse, elle se demanda où se trouvait le cavalier du monstre étendu devant elle.
C'est alors qu'elle vit plusieurs cavaliers étendus sur le sol, morts eux aussi. Éomer était agenouillé, près du corps sans vie du Roi Théoden. Un profond silence régnait et les Rohirrim présents baissaient la tête, accablés de chagrin. L'un des chevaliers tenait la bannière du Roi au-dessus de l'épaule d'Éomer. Le jeune maréchal était à présent le Roi de la Marche. Nimroël s'approcha pas à pas. Elle avait très peu connu le Roi Théoden, mais sa mort l'attristait elle aussi.
Éomer se releva lentement et il ordonna que les hommes du Roi le transportent jusqu'à Minas Tirith. Il regarda ensuite les cavaliers qui étaient tombés au côté du vieux Roi et il dit qu'eux aussi devaient être portés dans la cité, avec tout l'honneur qui leur était dû. Mais soudain, il poussa un cri de désespoir et il se précipita à côté du corps d'un jeune cavalier.
- Éowyn, Éowyn, cria-t-il d'un ton douloureux. Comment se fait-il que tu sois ici?
Nimroël s'approcha du jeune homme et elle se pencha par-dessus son épaule. Elle aperçut alors le corps inerte d'une magnifique jeune fille. Ses longs cheveux blonds étaient étalés autour de son visage d'une pâleur mortelle.
Éomer se releva soudain. La lueur de folie et de mort brillait dans ses yeux bleus fit frissonner Nimroël. Le jeune Roi ordonna à ses cavaliers de se remettre en selle et il se précipita vers sa monture. La jeune fille le suivit en courant. Durod, qui s'était enfui lorsqu'elle était tombée, était revenu et il se tenait sagement à côté du cheval d'Éomer. Le jeune homme se mit aussitôt en selle et Nimroël en fit autant. Elle aurait voulu demandé qui était celle qui gisait ainsi, au côté du Roi, mais elle n'en eut pas le temps. Éomer prit son cor et souffla très fort pour rallier ses hommes. Il se lança ensuite dans un galop effréné, se jetant sans retenue dans la bataille. La jeune fille n'eut d'autre choix que de le suivre, sur Durod. Elle avait toutefois perdu sa lance lorsqu'elle était tombée de cheval et elle avait oublié de la reprendre. Ses poignards étaient trop courts pour qu'elle les utilise à cheval et elle n'osait pas utiliser son arc, car pour cela, il lui aurait fallu lâcher les rênes de Durod et elle craignait de perdre le contrôle du cheval.
Les Rohirrim, menés par Éomer, décimèrent plusieurs troupes de leurs ennemis. Mais la furie du nouveau Roi du Rohan finit par se retourner contre lui et les Rohirrim se retrouvèrent alors entourés de plusieurs compagnies de Haradrim, des hommes féroces qui venaient de très loin au sud du Mordor. Ceux-ci avaient avec eux d'énormes bêtes, les puissants mûmakils, aux longues défenses hérissées de pics en bois. Ils transportaient sur leur large dos des tours, du haut desquelles des archers attaquaient leurs ennemis. Les chevaux des Rohirrim refusaient de s'approcher de ces monstres. Les Haradrim se regroupaient auprès d'eux avant de passer à l'attaque. Au départ, les Suderons avaient été trois fois plus nombreux que les hommes du Rohan mais maintenant, les choses s'aggravaient encore. Et des Haradrim arrivaient toujours en renfort de la cité d'Osgiliath, une ville qui se situait sur le fleuve, au sud de Minas Tirith. La cité d'Osgiliath avait été prise, quelques jours plus tôt, et l'ennemi s'y était rassemblé en grand nombre. La situation devenait donc désespérée.
La colère et la folie d'Éomer étaient retombées et il tentait à présent de rejoindre les cavaliers du Prince Imrahil, Seigneur de Dol Amroth, venu lui aussi au secours des hommes du Gondor. Cependant, plusieurs mûmakils séparaient les deux Seigneurs et ils avaient peu d'espoir de pouvoir réunir leurs forces.
Lors d'une attaque particulièrement téméraire de la part des cavaliers d'Éomer, ceux-ci se retrouvèrent entourés d'un grand nombre de Haradrim. Un des mûmakils s'approchaient dangereusement des Rohirrim et déjà, les archers qui se trouvaient sur le dos de l'animal lançaient leurs traits dans leur direction. Nimroël, qui jusqu'ici s'était contentée de suivre Éomer sans combattre, prit son arc. Rapidement, elle abattit l'un des archers, qui tomba du haut de sa tour en poussant un hurlement. La jeune fille tua encore plusieurs Haradrim mais l'énorme bête s'avançait toujours et les chevaux commençaient à s'agiter. Pour couronner le tout, le cheval d'Éomer fut transpercé d'une lance et il s'effondra brutalement. Le jeune homme fut projeté à terre et il roula sur l'herbe. Il se trouvait juste devant l'énorme bête qui avançait toujours. S'efforçant de garder son calme, Nimroël ajusta soigneusement son tir et elle décocha sa flèche, qui alla se planter dans l'œil du mûmakil. Celui-ci se mit à courir en poussant des cris stridents et en secouant son énorme tête dans tous les sens. Les Haradrim qui se trouvaient encore près du monstre furent broyés sous ses pattes ou alors ils furent empalés sur les pics qui étaient attachés à ses longues défenses. Éomer, qui se trouvait toujours sur le passage de l'animal affolé, risquait lui aussi de se faire piétiner. La jeune fille poussa alors Durod au galop et fonça droit sur le jeune homme en hurlant son nom de toutes ses forces. Le jeune Roi se tourna vers elle et il tendit le bras vers elle. Ralentissant à peine sa monture, Nimroël attrapa la main d'Éomer au passage. Durant une seconde, elle eut l'impression que son bras allait être arraché ou qu'elle allait tomber elle aussi, mais elle tint bon et elle réussit à hisser le jeune homme en croupe derrière elle. Ils rattrapèrent ensuite les autres cavaliers et ils se regroupèrent au sommet d'une colline. Là, on donna un nouveau cheval à Éomer, mais avant de descendre du dos de Durod, le jeune Roi étreignit fortement la jeune fille.
Éomer ordonna ensuite un nouvel assaut, mais avant d'avoir pu faire un mouvement, l'un des Nazgûl survola le petit groupe de Rohirrim. Les chevaux prirent panique et s'enfuirent alors vers le fleuve. Nimroël, fut elle aussi incapable de contrôler Durod. Ce dernier, affolé, s'éloigna lui aussi au grand galop. Mais pour la première fois, au lieu de suivre Éomer, le cheval prit une toute autre direction et la jeune fille se retrouva isolée des autres cavaliers. Elle fut bientôt entourée de toute part par des hordes ennemies. Et Durod, toujours hors de contrôle, continuait de galoper vers l'ouest.
Alors, pour éviter de se faire attaquer par les serviteurs de Sauron, Nimroël se dissimula. Elle réussit ensuite à reprendre son cheval en main. Elle lui fit décrire une large volte et elle revint sur ses pas. Malheureusement, elle se trouvait à présent très éloignée des autres cavaliers et de nombreux ennemis se trouvaient sur son chemin. Elle avait cependant un avantage, puisque personne ne pouvait la voir. Au trot, elle se mit en route vers le fleuve, contournant les hordes d'ennemis qui se regroupaient avant de passer à l'assaut.
C'est ainsi qu'elle vit de grands bateaux aux voiles noires faire leur apparition sur le fleuve. Ils étaient poussés par le vent de la mer et ils naviguaient à toute vitesse. Les Haradrim se mirent à acclamer ceux qui arrivaient, ce qui était déjà mauvais signe. Mais ce qui augmenta encore d'un cran le malaise de la jeune fille, ce furent les cloches d'alarme de la cité se mettant à sonner à toute volée. Les hommes qui se tenaient sur les murs de Minas Tirith gesticulaient, paniqués. Ils rappelaient les combattants afin qu'ils se mettent à l'abri dans la cité.
Nimroël hésita un instant. Elle ne souhaitait pas se réfugier dans la cité, mais elle ne voulait pas non plus se retrouver seule aux pieds des murs. Finalement, elle décida de continuer à rechercher Éomer sur le champ de bataille. Elle s'en remettrait alors à lui pour décider de ce qu'il convenait de faire. Elle se remit donc au galop et fonça à toute vitesse vers le fleuve.
Elle arriva alors près d'un important groupe de Haradrim qui tentait d'encercler quelques dizaines d'hommes du Gondor. Ces derniers tenaient fermement leur position, malgré le fait qu'ils soient beaucoup moins nombreux que leurs adversaires. Cependant, un mûmakil s'approchait et cela risquait fort de tourner au désavantage des hommes du Gondor. Nimroël réfléchit quelques secondes. Elle se sentait encore forte de sa victoire sur l'autre bête et elle avait bien envie de recommencer l'expérience. Elle poussa donc Durod vers le mûmakil et, dès qu'elle fut à portée de tir, elle prit son arc. Sa première flèche manqua sa cible et rebondit sur le large front de l'animal. Celui-ci sursauta à peine et il ne dévia pas sa trajectoire. Nimroël tira une deuxième flèche qui se ficha près de l'œil du monstre, sans pour autant le blesser sérieusement. Les Haradrim postés sur le dos de la bête furent cependant alertés par la flèche à empennage blanc. Ils utilisèrent de longs pics pour forcer l'animal à avancer plus vite et quelques-uns des cavaliers qui entouraient le mûmakil se regroupèrent et foncèrent dans la direction d'où provenait la flèche. La jeune fille s'éloigna vivement, puis elle décrivit une large boucle et revint se placer de l'autre côté de la bête. Cette fois, elle prit tout son temps pour viser. Elle retint sa respiration et décocha sa flèche qui fit enfin mouche. Elle s'écarta aussitôt de l'animal blessé qui fonça droit dans l'une des profondes fosses remplies de feu que les orcs avaient creusées en prévision du siège. La panique s'empara des Haradrim et les hommes du Gondor en profitèrent pour passer à l'attaque. Nimroël les regarda un moment se battre contre les hommes du sud, puis elle se détourna et reprit sa route.
Une grande rumeur lui parvint alors des Havres, au sud. Les vaisseaux aux voiles noires venaient d'accoster. Et soudain, elle la vit : à la proue du plus grand des navires flottait la bannière qu'avait brodée Arwen. Aragorn venait d'arriver! La jeune fille ne savait pas comment le Dúnedain s'y était pris, mais il s'était emparé des bateaux ennemis et il venait d'arriver avec des renforts.
Les yeux brillants d'un nouvel éclat, la jeune fille se dirigea alors à toute allure vers un autre mûmakil à environ cinq cents pas du premier. Elle venait de décider d'abattre le plus grand nombre possible de ces affreuses bêtes. Elle était fière de pouvoir utiliser ses pouvoirs afin d'aider les hommes du Gondor ainsi que ceux du Rohan. Retrouver Éomer n'était plus sa priorité. Elle était plus efficace ainsi, seule et invisible.
La jeune fille réussit à tuer sept autres de ces énormes bêtes. Durod était de moins en moins effrayé par les mûmakils et il acceptait à présent de s'en approcher un peu plus, ce qui facilitait grandement la tâche de sa cavalière. La tactique était fort simple mais presque infaillible. Parfois, il lui fallait transpercer les deux yeux de la bête pour le mettre hors d'état de nuire. À d'autres moments, la flèche pénétrait si profondément dans le cerveau de l'animal que ce dernier mourait sur le coup. Et chaque fois qu'elle atteignait sa cible, elle sentait son cœur se gonfler de fierté.
Alors que Nimroël s'approchait rapidement d'une nouvelle proie, l'ombre terrifiante d'un Nazgûl passa encore une fois au-dessus d'elle et ce dernier lança un sinistre hurlement qui la fit frissonner. Elle eut alors l'impression que le terrible serviteur de Sauron lui parlait, qu'il lui transmettait un message de son maître, directement dans son esprit.
- Bientôt! Très bientôt! lui disait-il. Nous viendrons te chercher… et tu paieras pour avoir osé nous défier!
Nimroël se boucha les oreilles et elle hurla de terreur. Durod poussa un hennissement strident et se cabra. Brusquement déséquilibrée, la jeune fille tomba du cheval. Elle dut ensuite rouler vivement sur elle-même pour éviter les sabots de sa monture complètement affolée. Impuissante, la jeune fille regarda alors son cheval s'éloigner au galop. Elle le vit soudainement trébucher et il s'écrouler sur le sol.
- Durod! cria Nimroël en courant vers le cheval.
Lorsqu'elle arriva près de lui, elle se laissa tombé à genoux à son côté, en pleurant. Durod respirait rapidement et il tentait désespérément de se remettre debout tout en poussant de légers grognements de douleur. Mais la jeune fille comprit aussitôt qu'il ne se relèverait jamais. Une longue lance lui avait transpercé le poitrail et l'une de ses pattes antérieures était brisée.
Elle caressa doucement la tête du cheval tout en lui murmurant des paroles réconfortantes, utilisant sans s'en rendre compte la langue elfique. Dans les grands yeux bruns du cheval, la jeune fille pouvait lire de la peur et de la douleur. Il lui fallait mettre fin aux souffrances de l'animal. En sanglotant, Nimroël se releva et prit son arc. Elle posa la pointe d'une flèche sur la tempe de Durod et elle banda lentement son arc.
- Pardonne-moi, mon ami, murmura la jeune fille.
Elle ferma alors les yeux et elle décocha sa flèche. Le cheval poussa un dernier grognement puis il mourut. Nimroël s'éloigna alors rapidement, sans vraiment regarder où elle allait.
Elle se dirigea lentement vers l'Anduin. Le chant du fleuve l'appelait et c'était son seul réconfort dans ces profondes ténèbres qui se refermaient sur elle. Le soleil avait beau briller de tous ses feux, elle avait l'impression d'être en pleine noirceur. Et puis, elle était toute seule sur le champ de bataille. Tout autour d'elle, il n'y avait que des cadavres. Elle était venue au Gondor pour se battre aux côtés de ses amis, mais elle n'avait trouvé aucun d'eux. Elle n'avait pu trouver ni Aragorn, ni Legolas, ni Gimli ni même Gandalf. Ils semblaient avoir disparu. Ils étaient peut-être morts tous les quatre.
Éomer était parti lui aussi. Et à présent, son cheval était mort. Ils avaient tous échoué. Ils l'avaient tous abandonnée. Elle était seule… toute seule. Sauron allait gagner cette guerre et les rares survivants deviendraient ses esclaves. Il enverrait l'un des Nazgûl la chercher. Il lui serait impossible de s'échapper. Elle serait forcée de l'épouser.
Non, cela elle ne le permettrait jamais! Elle préférait mourir que de devenir la Reine du Seigneur des Ténèbres. L'eau… Le fleuve. Il lui fallait atteindre le fleuve. Elle s'immergerait dans le cours d'eau et elle se laisserait transporter jusqu'à la mer. Jusqu'à la mer!
Encore une fois, un gros merci pour vos super commentaires. C'est toujours très apprécié!
