Chapitre 21 – Proposition

Misaki ouvre la porte au facteur qui lui demande d'apposer son sceau pour la réception d'une large enveloppe enregistrée. Il obéit, puis prend rapidement les documents pour éviter que la pluie ne les abîme. Il ferme la porte. Il sait très bien ce que contient cette lettre.

Les nouveaux koseki sont arrivés, un peu plus d'un mois après leur demande. Il savait qu'Arikawa ne traînerait pas avec les papiers. Mais c'est différent d'avoir la réalité en face.

Il se rend dans la cuisine et tire sur le mince fil pour déchirer l'enveloppe. Les deux registres tombent sur la table. Il en prend un et l'ouvre. À l'intérieur, il y a un nom qu'il n'a jamais vu : 有川詔太Arikawa Shôta.

Il tire la chaise et s'assoit, le souffle court.

Arikawa Shôta.

C'est lui, ça. C'est son nom maintenant.

C'est un drôle de hasard que « Misaki » disparaisse. Son grand-père a vécu la même chose que lui : il a aussi été adopté par sa belle-famille quand il s'est marié avec sa grand-mère. « Misaki » était le nom de famille de sa grand-mère, ce n'est pas avec ce nom-là que le professeur Tsujimura a connu son grand-père. Son grand-père ne se serait jamais appelé « Misaki » s'il avait vécu dans un monde différent. Et, deux générations plus tard, le « Misaki » disparait parce qu'il a d'autres possibilités aujourd'hui…

Arikawa Shôta.

Il faudra qu'il aille changer son nom à l'université, à la clinique médicale, dans tous les endroits où il est enregistré avec son ancien nom. Il faudra qu'il signe son mémoire en botanique et ses articles scientifiques avec ce nouveau nom. Il faudra que ses collègues s'habituent aussi à ne plus l'appeler « Misaki ». À chaque fois, il pensera qu'on parle à quelqu'un d'autre. Avant qu'il ne réalise que cet « Arikawa » à qui l'on parle, c'est lui… En se souvenant, à chaque fois, pourquoi il se nomme ainsi.

Il faudra vraiment qu'il l'appelle « Yôichi » maintenant. Il n'a plus le choix.

Il a envie de pleurer et de rire en même temps.

Shôta remarque que la pluie s'est arrêtée pendant qu'il restait paralysé à regarder son koseki. Il a envie de rendre la situation réelle. Il se lève, met ses souliers et sort, un peu zombie. Il marche jusqu'à la bibliothèque et entre.

- Bonjour! Comment puis-je vous aider?

C'est la même préposée qui a guidé Yôichi la première fois qu'ils sont venus. Il ne pensait pas tomber sur elle. Le destin est parfois sans cœur, se dit-il. Il a envie de sortir de la bibliothèque. Il veut fuir. Mais non. Il ne fuira plus. Il aura ce nom à présent. Sa voix n'est pas très forte quand il explique :

- Je viens faire un changement de nom.

- Bien sûr.

Il tend son registre tout neuf et sa carte de bibliothèque. Elle les prend, souriante. Elle ne l'a pas reconnu. Mais il se doute qu'elle se souvient de Yôichi, car il visite souvent la bibliothèque et…c'est Yôichi. Elle tape le numéro d'abonné, modifie le nom de famille.

Shôta sait exactement quand elle vérifie l'adresse. Où habite aussi un certain Arikawa Yôichi. Elle perd son sourire et elle le regarde, comme si elle voulait confirmer ce qu'elle vient de comprendre. Il est vraiment triste pour elle. Il acquiesce doucement et ne peut s'empêcher de dire :

- Je suis désolé.

Elle trouve le moyen de sourire un peu. Et elle lui dit :

- Wow. Il est encore plus extraordinaire que je pensais.

- Oui, confirme Shôta, doucement.

Elle retourne à l'ordinateur, imprime la nouvelle carte qu'elle lui tend gentiment. Mais elle ne la lâche pas tout de suite :

- Arikawa Shôta… Prenez bien soin de lui, hein?

- Ok.

Il s'incline profondément, puis il quitte la bibliothèque avec sa nouvelle carte, encore plus en état de choc que lorsqu'il est entré. Il revient à la maison sans trop savoir comment. Quand il ouvre la porte, il a à peine le temps d'entrer que la voix enthousiaste de Yôichi crie :

- Shôta! Le koseki!

Et Yôichi le prend dans les bras en riant, le serrant fort, le faisant tourner.

- Tu es mon Shôta!

Il prend son visage entre ses mains et le regarde :

- Tu réalises? Tu es ma famille maintenant.

Yôichi l'embrasse sur la bouche, sur la joue, sur le front. Shôta se blottit contre son épaule, sans mot. Mais il ne peut rester longtemps ainsi, Yôichi reprend ses baisers, toujours aussi fébrile, toujours aussi fou de joie. Et Shôta oublie la préposée de bibliothèque. Il oublie son grand-père. C'est à son tour d'être heureux. Il ne sera plus seul maintenant.

Sept minutes avant l'heure dite, Arikawa se lève de son espace de travail et se dirige vers les ascenseurs. Il jette un coup d'œil par les fenêtres. Dehors c'est nuageux, mais des rayons de soleil sortent sur quelques quartiers de la métropole. Du 56e étage de la tour où il travaille, la vue sur Tokyo est magnifique. Au 60e, là où il se rend, ce doit être encore plus beau.

Mais il ne monte pas au 60e étage pour admirer le paysage. Il a reçu la convocation à une rencontre avec la direction la semaine dernière, sans autre forme d'explication. Il se doute du sujet de la discussion à venir. Comme lui avait demandé Takayama-san, il a transmis une copie de son nouveau koseki dès qu'il l'a reçu, au mois de mai.

On est en septembre. La réaction fut longue à venir. Mais elle est arrivée. Et il ne sait pas trop ce que ça veut dire.

Il en a beaucoup parlé avec Shôta. Ils ont évoqué à peu près tous les scénarios possibles. Shôta est aussi nerveux que lui, il le sait. Arikawa monte dans l'ascenseur, se souvenant de la tendresse de la veille. C'est la façon la plus douce, la meilleure, de laisser aller une partie du stress. Depuis quelques mois, depuis qu'ils sont vraiment ensemble en fait, ce n'est plus pareil avec Shôta. Comme si le fait de ne plus cacher leur relation l'a libéré.

Cela lui fait penser au moment où Shôta l'a embrassé dans la rue, après sa dernière rencontre avec Kawabata. Il ne sait pas exactement ce dont ils ont parlé, ce soir-là, mais quelque chose avait changé chez lui quand il l'a retrouvé, à la porte de l'appartement de cet homme. Comme si, tout à coup, il acceptait leur relation, il n'avait plus peur d'être son amoureux. Pas publiquement encore, mais certainement devant lui, avec lui. C'est aussi ce soir-là qu'il lui a parlé de son grand-père et qu'ils ont fait l'amour pour la première fois.

L'ascenseur se met en marche. Arikawa a compris, parce qu'il l'a vécu aussi, que de s'affirmer, devant une personne, devant deux, devant tous, est une libération. Le stress d'être « découvert » disparait. Et pour Shôta, c'est plus que cela. Il a aussi calmé sa peur d'être abandonné. Arikawa voit bien à quel point cela limitait son engagement. Shôta s'exprime beaucoup plus maintenant, il ose aussi davantage. Si cela est possible, Arikawa est encore plus amoureux de lui aujourd'hui qu'au début.

Et les multiples discussions qu'ils ont ensemble lui a aussi fait comprendre ce que ça voulait dire d'être identifié comme un « homosexuel » publiquement. Misaki lui a raconté son quotidien, son cheminement. Et Arikawa a aussi eu à gérer certaines situations.

En repensant à la plus grave, son visage perd sa douceur. C'était il y a deux mois, lors d'une sortie avec les collègues après le travail, dans un izakaya où plusieurs autres avocats du cabinet étaient présents aussi. Ils ne les connaissaient pas tous, l'alcool coulait à flots, les rires étaient de plus en plus bruyants. Il s'amusait bien, ses collègues étant, pour la plupart, revenus à leurs attitudes sympathiques après avoir absorbé le choc de la nouvelle de son orientation.

Mais quand il s'était levé pour quitter la soirée, se penchant pour saluer son groupe, il avait senti une main sur ses fesses. Et il y avait eu les mots, ces mots qu'il n'oublierait jamais :

- Beau petit cul! Et tu sais t'en servir, il paraît?

Sa réaction avait été instantanée. Il s'était redressé et tourné vers l'homme, assez âgé, qu'il ne connaissait pas. La salle était devenue silencieuse tout à coup. Arikawa avait souri, mais seulement avec sa bouche, ses yeux restant très froids. Et il avait demandé poliment :

- Puis-je savoir qui j'ai l'honneur de rencontrer?

- Oui, oui!

Et le monsieur avait tendu la main vers sa poche arrière, sortant une carte d'affaires. Il travaillait pour le même cabinet que lui.

- Tanaka Akira.

Arikawa avait pris la carte, mais il n'avait pas offert la sienne, se contentant de s'incliner.

- Arikawa Yôichi. Il semble que vous me connaissez.

- Je connais ta réputation! Le gay du bureau! Tu peux me contacter si tu veux, je suis très ouvert!

Arikawa avait alors dit, lentement, clairement :

- Je vais peut-être le faire en effet. Pour déposer une poursuite.

- Eh! Ne sois pas si agressif! Je suis ouvert d'esprit, moi! J'aime les gays!

Mais le sourire n'était pas revenu sur le visage d'Arikawa.

- Non. Je n'ai jamais demandé à être touché.

L'homme avait semblé comprendre que la situation n'était pas drôle. Il avait perdu son sourire, plissant les yeux.

- Tu… tu me menaces?

Iwai-san avait tenté de calmer le jeu :

- Voyons, Arikawa-san. Tanaka-san a simplement trop bu…

Mais Arikawa ne s'était même pas tourné vers lui. Il avait fixé Tanaka droit dans les yeux et avait répondu :

- Ce qui est bien, en tant qu'avocat, c'est qu'on sait que l'alcool n'est pas une raison admissible en cour pour excuser une agression. À bientôt, Tanaka-san.

Il s'était incliné, très peu cette fois, et il était sorti de la salle silencieuse.

L'ascenseur s'arrête au 58e pour laisser sortir la personne devant lui. Quand il repense à cette soirée de juillet, il lui monte encore un goût amer dans la bouche. Parce que s'il a gardé son calme jusqu'à la sortie du restaurant, il se souvient du trajet dans le train, où il s'est assis, tremblant comme une feuille. À son arrivée à la maison, où il s'est effondré en pleurant dans les bras de Shôta parce qu'il se sentait humilié et enragé tout à la fois.

En retournant au bureau, la semaine suivante, il avait cru que la direction allait le rencontrer rapidement pour discuter de cette altercation. Mais il avait plutôt reçu d'autres invitations. Une femme d'abord, dès le lundi. Maeda-san lui avait envoyé un message privé, s'informant si elle pouvait lui parler discrètement. Il lui avait donné rendez-vous dans un café, à une station de train du bureau, sur l'heure du midi.

Trentenaire, le maintien droit, avocate dans un autre département, Maeda-san était arrivée à l'heure, souriante. Mais ce qu'elle avait à dire n'était pas aussi joyeux.

Tanaka-san n'en était pas à sa première fois. Il était reconnu pour ce type d'agissements au bureau. On avertissait toutes les nouvelles employées féminines. Certaines avaient démissionné, d'autres avaient changé de département. Publiquement, elle n'avait jamais eu vent qu'il ait touché un homme, mais la réaction d'Arikawa avait évidemment fait le tour du Cabinet, soulevant l'indignation chez celles qui avaient eu affaire avec ce monsieur. La menace de poursuite d'Arikawa était devenue une porte ouverte à l'indignation de plusieurs.

Arikawa avait remercié Maeda-san. Puis il lui avait demandé des noms de femmes prêtes à discuter avec lui. Au cours de la semaine, trois autres l'avaient rencontré. Et deux hommes lui avaient écrit aussi, disant avoir été témoin de tels comportements à plusieurs reprises.

L'onde de choc de sa réaction ferme avait créé un malaise au bureau, mais aussi une certaine forme de solidarité entre les employés qui en avaient assez de cet homme, sans avoir jamais rien dit. Quand Takayama l'avait rencontré, une semaine après l'incident, Arikawa avait un long rapport à lui faire. Et il avait compris, avec les réponses discrètes de son superviseur, que la direction était au courant de la toxicité de cet avocat. Son supérieur ne l'avait pas blâmé, lui conseillant toutefois d'attendre avant d'aller de l'avant avec une poursuite. Il avait compris pourquoi quand la retraite anticipée de Tanaka-san avait été annoncée dans le bulletin des employés. Il avait communiqué avec celles qu'ils avaient rencontrées, mais cela lui avait été suffisant pour toutes et il n'avait rien fait de plus.

La lourde porte de l'ascenseur s'ouvre sur le 60e étage, le niveau de la haute direction et des équipes d'avocats qui plaident en cour. Arikawa laisse derrière cette histoire et se dirige vers la réceptionniste.

- Bonjour. J'ai un rendez-vous. Arikawa Yôichi.

- Oui, bien sûr, Arikawa-san. Veuillez entrer, vous êtes attendus dans la salle de conférence.

- Merci.

Il est exactement 15h quand il ouvre la lourde porte en bois de la salle. Il prend une grande respiration et entre, n'ayant pas l'intention de reculer maintenant, quel que soit l'obstacle. La seule personne à qui il doit rendre des comptes, c'est lui-même, c'est ce qu'il a toujours pensé. Mais maintenant, il y a aussi Shôta, qui attend les résultats de cette rencontre. Il n'est pas seul.

Et c'est un avocat calme, avec un léger sourire, qui entre dans cette salle aux larges fenêtres et qui prend place devant les cinq personnes de la longue table centrale.

La réunion peut commencer.

Quand Takayama voit entrer un Arikawa en plein contrôle de lui-même, il est fier de son employé. Ce n'est pas facile de faire face à la direction ainsi. La manière dont les directeurs se sont assis oblige Arikawa à prendre place de l'autre côté de la table, comme s'il était l'accusé de cette réunion. Mais il ne bronche pas, salue poliment tout le monde et s'assoit. Et il attend.

Il y a maintenant un peu plus d'un an qu'Arikawa travaille pour Takayama. Et, très rapidement, il a compris que ce jeune avocat a une personnalité beaucoup plus complexe que l'air décontracté qu'il affiche. Ses dossiers sont toujours impeccables, sans erreur. Avant de les déposer, il n'hésite pas à demander aux plus expérimentés, à faire des recherches. Ce peut sembler normal d'agir ainsi, mais Takayama a vu plusieurs débutants hésiter à « s'abaisser » de cette manière, craignant d'entacher leur crédibilité. Grâce à cette attitude, Arikawa a rapidement noué des liens avec les autres. Depuis qu'il est là, l'atmosphère au bureau est même plus souriante. C'est facile d'interagir avec lui et il rend le crédit à tous quand on le félicite. Ça aussi, c'est une qualité précieuse.

Mais il a aussi cette aptitude à expliquer, à rendre les choses simples, accessibles. Peu importe le sujet, quand il décrit, tout semble entrer dans l'ordre des choses. Il convainc sans chercher à convaincre. C'est étrange comme effet : on réalise après coup qu'on vient de changer d'idée, partiellement ou totalement, alors qu'on ignorait même qu'Arikawa argumentait. Il l'a vu agir ainsi à quelques reprises en réunion. Il entremêle l'humour avec les raisonnements bien placés. À ces moments-là, il a un tel magnétisme. Il regarde tout le monde, les interpelle. C'est un talent impossible à acquérir. Ce qui explique pourquoi il est rapidement devenu la recrue vedette de sa section. Et c'est ce que l'on souhaite d'un avocat qui ira plaider en cour, surtout devant des jurés. Il faut être capable d'articuler un discours, de faire comprendre, de convaincre.

Il y a eu cette bombe en avril dernier : Arikawa est en couple avec un homme. Personne ne l'a découvert, il l'a dévoilé lui-même, sans honte, direct et transparent. Takayama se demande parfois si Arikawa est conscient du choc que cette façon si naturelle de dire peut avoir sur les employés. Probablement pas. Arikawa est un peu naïf parfois, s'imaginant que ce qu'il juge normal l'est aussi pour les autres. Et c'est sans doute pourquoi il réussit à parler aussi librement, brisant petit à petit, sans forcer, les frontières socialement établies.

Quand Arikawa est venu dans son bureau après le dévoilement de ses fiançailles et qu'il lui a expliqué les théories sur les queers, les genres, l'homosexualité, Takayama s'est dit qu'il fallait se servir de cet homme. Qu'il pouvait jouer un rôle plus large que celui d'un avocat habile en cour.

Il a eu du mal à convaincre la haute direction. Parce qu'ils ont eu peur quand le dossier Tanaka, épais de plusieurs plaintes, est arrivé sur leur bureau. Il fallait faire quelque chose, il y a longtemps que Tanaka aurait dû être renvoyé. Encore une fois, Takayama a mis de l'avant cette stabilité chez Arikawa. Oui, il bousculait les conventions, mais il le faisait sans faire exploser tout le système.

Ils ont accepté de le rencontrer quand un cas très spécial a été déposé au Cabinet. Personne ne veut s'en occuper. Mais Takayama est convaincu que c'est un dossier tout spécialement taillé pour Arikawa. Il aura deux possibilités s'il accepte de se lancer dans cette histoire : soit il perd toute crédibilité, ce qui pourrait bien arriver à un débutant, Takayama en est conscient; soit il gagne et son avenir est assuré.

Takayama se dit que si un avocat dans ce Cabinet peut les surprendre, ce sera cet Arikawa Yôichi. Il mise sur lui.

Shôta saute sur son téléphone dès que le texto sonne : « Il vaut que je te voie. » Il est 20h, la réunion a été vraiment très longue.

« Je suis déjà à la maison, je t'attends. »

« Je suis en taxi, j'arrive. »

« Dis-moi comment la réunion a été. »

La réponse d'Arikawa est sibylline : « Impossible de te raconter par texto. Mais rien de ce que l'on croyait. Jamais on n'aurait pu imaginer une chose pareille. »

Il a envie de lancer son portable sur le mur, tellement la réponse est frustrante. Un autre texto entre : « J'arrive dans 15 minutes. »

- Yôichi no baka!, crie-t-il.

Il est tellement stressé. Les conséquences négatives d'avoir dévoilé leur relation ont été beaucoup plus graves pour Yôichi que pour lui. Il ne regrette absolument pas, jamais il n'aurait imaginé que ça lui ferait tant de bien d'être publiquement en couple avec Yôichi. Mais il voudrait que ce soit aussi facile pour son amoureux.

La porte finit par s'ouvrir.

- Tadaima!

- Alors? Raconte!, dit Shôta, sans lui laisser une minute de plus.

Et Yôichi obéit, commençant à lui dire comment on avait tenté de l'intimider en l'asseyant seul au bout de la table, comment le grand patron avait attaqué de front en lui parlant de son homosexualité assumée… Il retire ses souliers, son complet, il marche vers la cuisine avec Shôta qui le suit, accroché à ses mots. Comment Yôichi s'est permis de le corriger en parlant des théories queer. Devant leur air étonné, il s'est levé et a utilisé le tableau blanc pour simplifier les choses. Il l'a expliqué tellement souvent à plusieurs collègues depuis mai que c'est devenu très facile de le faire. Il a aussi évoqué les problèmes des lois japonaises qui ne permettent pas aux couples de même sexe de se marier, d'où sa demande d'adoption. Sans parler directement du cas Tanaka, il a même glissé vers le sujet des agressions : comment les groupes minoritaires, les homosexuels, mais aussi les femmes du Cabinet, étaient perçus comme ayant moins de droits que la majorité.

- Je ne sais pas pourquoi, mais le ton a changé après cela. Ils étaient moins agressifs.

Shôta sourit, toujours surpris de constater qu'Arikawa est rarement conscient de l'impact de ses mots, sans doute énoncés sans agressivité, avec sa confiance habituelle, oscillant entre le sérieux et l'humour :

- Moi, ça ne m'étonne pas. Continue.

Takayama lui avait alors apporté un dossier. Son supérieur était resté silencieux, mais il avait un léger sourire. Un cas qu'on lui a demandé de regarder rapidement. Il faudrait défendre cette personne pro bono, c'est-à-dire gratuitement, pour « le bien public », lui a-t-on expliqué. Le Cabinet est prêt à le laisser le faire, mais il y a une grande possibilité d'échec.

- Si je comprends bien, ils te testent et te demandent de gagner, remarque Shôta.

- Oui.

- Et pourquoi pro bono?

Yôichi soupire.

- Parce que celle qui est poursuivie n'a rien. Et c'est clairement un cas qui fera parler dans les médias, donc une façon de provoquer une discussion dans la société en général. Quand de tels cas se présentent, si on décide de se lancer dans un procès, on le fait aussi pour l'impact médiatique, pour bousculer le public.

- Ok… C'est quel cas, au juste?, demande Shôta, comprenant que le défi sera immense.

- Une transsexuelle en couple avec un homme d'affaires qui est décédé l'an dernier, à 51 ans. Le testament établit qu'elle est l'héritière principale. Mais les deux fils poursuivent, car ils sont convaincus qu'elle l'a manipulé et qu'il n'était pas mentalement stable pour modifier ainsi son testament. Or il semble que la relation remonte à plusieurs années… Et c'est lors du divorce que le père s'est éloigné de sa famille pour vivre avec elle. Je ne saurai pas ce qui en est exactement avant de l'avoir rencontrée, mais... Je crois qu'elle a des chances de gagner.

Shôta s'assoit sous le choc.

- Tu vas te rendre en cour? Ce serait ta première plaidoirie…

À force de fréquenter Yôichi, Shôta sait que très peu d'avocats se rendent en cour, la plupart des dossiers se réglant avant le procès. Très peu d'avocats plaident, environ 15%, lui avait dit Yôichi, et jamais à un si jeune âge.

Yôichi prend place devant lui et le regarde franchement :

- Je sais. Je voulais plaider un jour, mais ce n'est pas l'idéal pour commencer. Je suis trop jeune, je manque de crédibilité, je n'ai pas d'expérience, l'avocat qui représente les deux fils en aura, le cas est difficile, il y aura clairement des questions sur la morale… Mais j'aimerais accepter.

- Tu ne l'as pas déjà fait?, se surprend Shôta.

- Non, je voulais t'en parler avant…

Yôichi prend les deux mains de Shôta dans les siennes :

- Tu réalises que si je prends ce dossier, les médias seront aussi sur mon cas? Ils vont parler de mon orientation, ils vont me demander ce que ça veut dire être queer, ils vont se rendre jusqu'à toi…

- Oh… Tu veux dire que notre relation sera encore plus publique?

Un des sourcils de Shôta s'est levé. Il continue :

- Crois-tu vraiment que je m'imaginais, en prenant ton nom de famille, que je pourrais continuer de me cacher?

- Non, mais il y a une différence avec…

- Yôichi.

Ça avait été si long avant qu'il soit capable de dire son prénom sans rougir. C'est encore difficile, c'est encore si intime de le prononcer. Mais il veut cette proximité avec cet homme-là. Ce fut long, mais il se sent maintenant capable d'assumer tout ce que ça veut dire, vivre avec lui.

Shôta se penche au-dessus de la table et le regarde franchement :

- J'ai compris que tu étais hors du commun il y a bien longtemps. Tu as fait ton bout de chemin jusqu'à moi. Et je t'accompagnerai moi aussi sur le tien, ok?

Yôichi le regarde avec de grands yeux, surpris. Shôta sourit :

- Ne t'attends pas à ce que je change, je les enverrai promener, tes médias trop curieux. Mais toi… Toi, Arikawa Yôichi, tu les mettras à ta main, tu les convaincras, tu les séduiras comme tu sais si bien le faire…

- Wow, tu as une haute opinion de moi, Shôta, répond Yôichi un peu tremblant.

- Oui. Si quelqu'un peut changer le Japon sur ces sujets-là, c'est toi. Alors, prends ce cas, gagne-le, et deviens le superhéros que tu voulais devenir quand tu as décidé que tu serais avocat.

Yôichi se met debout, Shôta aussi, leurs mains toujours liées. Ils restent face à face et se regardent.

- Tous les jours, je me demande comment tu réussis toujours à surpasser mes rêves les plus fous, Shôta.

Il se penche, dépose un très court baiser sur les lèvres de l'homme devant lui, avant de murmurer :

- Je t'aime tellement.

Il a encore réussi, par quelques mots, à l'émouvoir, comme il le fait si bien depuis le début. À cause de cette force, il sera un plaideur formidable, Shôta n'en doute pas.

Yôichi reprend sa bouche, l'embrassant avec une telle douceur, avec tant de tendresse que Shôta se sent comme s'il était l'être le plus précieux de l'univers. Personne ne sait que le talent de Yôichi à transmettre ses émotions s'étend bien au-delà des mots.

Le lendemain, Arikawa Yôichi déménage du 56e au 60e, à l'étage des avocats qui plaident en cour. Il est le plus jeune à obtenir ce privilège, et ils sont nombreux à prédire sa chute rapide.

Ils seront donc nombreux à avoir tort.