« Vous faire accepter ici va être difficile. »
Ce constat de Lexa résumait plutôt bien le débat qui faisait rage entre elles depuis dix bonnes minutes.
Seule à seule, elle et Clarke discutait de la place de cette dernière dans la perspective de cette guerre à laquelle elle n'appartenait pas, d'une manière un peu étrange. Elle restait « Lexa » pour elle, mais avait conservé partiellement son masque de commandant, et donc son ton neutre dans l'expression, autoritaire dans les intonations. Pas de petite discussion d'usage sur leur santé physique ou mentale pour ouvrir l'échange. Pas de trace d'une quelconque émotion personnelle.
Il était question de statut, de rôle, de pragmatisme.
Cela avait un peu surpris Clarke, mais elle le comprenait finalement très bien : elle n'était même plus là en tant qu'invitée comme elle avait pu l'être dans l'abri de la montagne. Il n'était pas question de revenir profiter des avantages gracieusement fournis par Lexa, mais de se rendre utile, voire indispensable, condition essentielle pour pouvoir suivre son armée.
Elle n'était pas censée être seulement Clarke Griffin, embarquée là avec ses amis parce qu'ils n'avaient nulle part où aller et que Lexa lui en avait fait l'aimable proposition. Elle était là comme opérateur, aux compétences cruciales pour pouvoir attaquer Polis en tant que représentante de son petit groupe, qu'elle avait le devoir de protéger et intégrer selon leurs facultés en tant qu'« alliée », comme cela avait été bien précisé, qui devait à présent composer avec le « Commandant ».
Et celui-ci, droit et imposant comme jamais dans son uniforme retrouvé de chef de clan, s'adressait de nouveau à elle comme lors de leurs premières rencontres. Il s'agissait d'un nouvel accord, rien de plus.
« Si nous nous montrons utiles, tes hommes seront contraints de plier » reconnut Clarke.
Lexa la regarda de biais et répondit d'un ton un peu surpris et sec :
« Oui, c'est le plan ! Je ne peux pas leur faire accepter la compagnie de gens qu'ils détestent sans leur faire voir de leurs propres yeux que vous servez notre cause de manière indispensable.
- Parle-moi encore de leurs défenses externes. »
Elle essayait de se concentrer sur les faits en remettant à plus tard la question de savoir pourquoi elle avait autant l'impression que Lexa était agacée par leur échange.
D'après ce que celle-ci lui avait résumé, son peuple, qui avait migré dans différentes directions, avait eu des contacts inégaux avec les « gens de l'ouest », soient ceux qui n'étaient ni du Komtrikru, ni des « maunon », ce peuple descendu des montagnes qui s'était emparé de Polis – cette désignation regroupait tout le reste du monde connu, en fait. Et l'hostilité réciproque et la violence qui avaient pu se dresser entre les exilés et les eux avaient développé une haine de ces derniers et une tendance à se regrouper.
En dix ans, de ceux qui vivaient depuis les Catastrophes successives en paix à Polis, loin du souci de la technologie et de la mécanique que des villes comme Ville Nouvelle ou Hon Buirgen avaient pu avoir développé, bien peu avaient eu l'occasion d'apprendre tout cela. Si certains s'étaient faits apprentis voire pilotes, comme Lexa, la majorité avait offert ses services comme mercenaires, tisserands ou soigneurs. Et même les connaissances de Lexa s'étaient bornées à la mécanique de sa moto de toujours.
Sauf exception, qui n'était pas connue par le commandant dans ses rangs, pas de génie de l'électricité, des champs de force, de l'électronique. Mais Raven s'y connaissait, comme Jasper et Monty, nés dans les vieux circuits de la décharge de Ray Jow. Clarke elle-même avait des connaissances plus basiques, mais pensait pouvoir croiser son savoir médical poussé avec celui, plus traditionnel, des soigneurs qui avaient rejoint son armée.
« Ce ne sont que des rumeurs, des choses que nous avons vues de loin, comme personne ne revient jamais de là-bas, rappela Lexa en soupirant. Mais certains disent avoir vu des éclairs qui brûlaient la plaine, juste en certains endroits. Par temps clair, et sans jamais toucher Polis. On dit que quiconque de mon peuple approchant les remparts sera foudroyé sur place ou attrapé par les hommes de la montagne. »
Ça ressemblait en effet assez fortement à une manipulation électrique sans une quelconque intervention divine. Le soleil n'apparaissait d'ailleurs que très rarement, quant aux orages... Ce ne serait pas demain la veille qu'ils découvriraient ce qu'était la pluie...
« Peut-être qu'on en saura plus avec le retour d'Indra, comme tu l'as dit. Mais comment se fait-il qu'elle ait pu obtenir des informations si tu viens de dire que vous ne pouviez pas revenir indemnes de là-bas ? »
Lexa se contenta de secouer la tête, refusant de répondre.
Elle ne devait pas bien le savoir, encore...
Elle posa ses paumes sur la table et se pencha vers elle d'un air grave :
« Penses-tu pouvoir expliquer ce phénomène et au besoin le rendre inefficace ? Il faut que je m'assure de pouvoir au moins mener mes soldats jusqu'aux portes de la ville. »
Clarke vit alors dans cette position le Commandant qu'elle avait rencontré à Ray Jow, celui avec qui il fallait savoir parlementer habilement, et surtout argumenter avec force. Lexa lui demandait si elle pouvait justifier d'une quelconque utilité – sans cela, son groupe serait laissé derrière, elle le sentait. Et avec la menace persistante d'un retournement de veste de Jaha qui leur collait aux basques, ils ne pouvaient pas vraiment faire marche arrière.
Alors, elle avança d'un pas et plongea son regard le plus persuasif dans le sien :
« Oui, assura-t-elle sans faiblir. Avec Raven, Jasper et Monty, nous serons capables de débrouiller ces informations, s'il y en a. »
Sans trop bien savoir pourquoi, elle sentait qu'insister un peu était nécessaire, parce que Lexa était dans une position dangereuse vis-à-vis de son peuple. Elle n'était pas obligée de les recueillir, encore moins de la croire et d'imposer à ses hommes la charge supplémentaire, en nourriture, matériel et maîtrise de soi, que représentait leur venue. Et elle avait suffisamment fait comprendre à Clarke tout au long de leur fréquentation chaotique à quel point son peuple passait en premier, avant tout le reste, en particulier elle-même.
Toute sa vie depuis ses dix ans, elle n'avait vécu que pour sa vengeance, qui n'était pas personnelle mais tout entière consumée dans cette responsabilité de meneur qu'elle avait endossée. Tout ce qui se dresserait sur son chemin devait être éliminé, à présent. Clarke n'avait pu traverser sa vie récemment que parce qu'elles y avaient des intérêts réciproques, et des dettes à effacer.
Celle-ci ne savait pas s'il existait encore quelque chose qui les reliât objectivement et qui justifie devant le reste du monde sa présence ici : elle devait se montrer indispensable.
« Tu en es sûre ? »
Clarke flancha légèrement :
« Pratiquement. Évidemment, je ne peux rien promettre, mais... On va faire de notre mieux.
- Ce n'est pas suffisant » rétorqua Lexa en parcourant d'un regard contrarié les documents étalés devant elle.
Clarke ne savait si elle parlait du point de vue de ses hommes, visiblement si prompts à rejeter leur présence, ou si elle le pensait vraiment. Elle était hermétique, depuis leur dernière rencontre à Hon Buirgen où elle lui avait donné les indications pour rejoindre TonDC, et ne laissait filtrer que des émanations irritées mal contenues au milieu de son comportement implacablement froid envers elle.
Clarke ne comprenait pas mais sentait confusément un reste de culpabilité à son égard.
Cela ne l'empêcha pas de laisser apparaître son propre mécontentement sous la forme d'une obstination forcée :
« Oui Lexa, nous pouvons trouver ce qui se cache derrière ce bric-à-brac qui fait visiblement joujou avec les charges magnétiques. »
A la mention de son nom, un éclair passa dans son regard qui se durcit instantanément. Clarke crut avoir déclenché quelque chose de terrible – était-ce la simple mention de son nom au lieu de son titre, dans cette pièce qui incarnait son pouvoir absolu ? - mais après l'avoir fixé une seconde, Lexa ne dit rien et se contenta d'un léger mouvement de la mâchoire, comme si elle s'était contenue.
Alors c'était comme ça ? On allait devoir à nouveau faire ce jeu de la hiérarchie ?
Clarke réprima son envie de rectifier insolemment par un « excusez-moi, commandant », mais elle se sentait plus frustrée qu'autre chose de cette irritation qui les gagnait toutes deux. Elle ne voulait cependant pas forcer Lexa à la confrontation, déjà parce qu'elle n'avait aucune idée de ce que ça pourrait donner, qu'elle n'était pas sûre que ça soit dirigé contre elle, et puis surtout parce qu'elle avait désormais la responsabilité d'assurer la sécurité de son petit groupe. Et cela ne se ferait qu'en se plaçant sous les bonnes grâces du « commandant ».
Il fallait oublier toute autre considération personnelle, même si Clarke rongeait son frein.
Elle qui pensait que cette entrevue serait le moyen de voir Lexa confirmer sa bienveillance – c'était tout le contraire ; elle lui demandait – elle l'obligeait, même – à se démener pour faire valoir les services qu'elle apportait, seul moyen de s'assurer de l'obligeance de ce chef de guerre. D'un côté, elle comprenait ses motifs. De l'autre, elle aurait vraiment souhaité considérer sa place d'égale comme un acquis, depuis ces semaines qu'elles avaient passé ensemble dans la montagne à guérir lentement.
Ce fut ainsi que leur entrevue se termina quelques instants plus tard seulement, sans qu'elle pût obtenir de réelle avancée. Lexa lui garantissait, devant Gustus qu'elle avait rappelé à cette fin, autant de tentes que nécessaires pour elle et ses amis, un accès aux ressources communes en tant que guerrier à égalité avec les autres – bref, elle lui accordait ce statut qui la faisait entrer avec les siens parmi leurs troupes. Mais cela fut fait avec toujours ce même ton officiel et neutre, qui n'inspirait à Clarke qu'un mouvement de recul. Lexa, qui avait de nouveau dressé des murs autour d'elle, ne semblait pas disposée de sitôt à les baisser pour elle.
C'était la nouvelle configuration de la situation ; elle allait faire avec. Elle inclina alors la tête de bonne grâce et se retourna pour sortir. Mais une dernière question lui revint :
« Que fait-on de Bellamy et Octavia ? »
Lexa et Gustus échangèrent un regard, et ce fut ce dernier qui répondit :
« Ils se portent bien, et disposent des mêmes conditions que séjour que vous. Vous les reverrez demain, ils rentrent avec Indra. »
Ce fut tout. Avec un dernier regard lancé à Lexa, Clarke sortit de l'entrevue avec empressement.
Un poids avait été enlevé de ses épaules, grâce à ce qu'elle avait obtenu. Mais quelque part, son ventre était toujours noué sans bien qu'elle sache pourquoi.
« Tu m'étonnes, qu'elle ne soit pas contente. Vu comme t'as présenté ça, on dirait un peu que tu les as vendus contre notre vie. »
La nuit était en train de tomber, et leur petit groupe était réuni autour d'un feu de camp allumé devant les deux tentes qu'ils avaient montées un peu à l'écart des hommes de Lexa. Clarke leur avait expliqué rapidement la situation en revenant avec le matériel promis ; Raven et Jasper avaient répondu une condescendance amusée que le job était à leur hauteur, Lincoln était demeuré obstinément muet, et ils avaient fini par monter les tentes, y ranger leur matériel et se réchauffer des conserves prises chez Abby.
En remarquant son air contrarié comme elle était assise un peu à l'écart pour réfléchir, Finn s'était rapproché et lui avait demandé s'il y avait un problème en utilisant son vieux surnom de « princesse ». Vaincue par ses doutes, elle lui avait brièvement expliqué le comportement curieusement refroidi de Lexa pendant leurs trois dernières rencontres.
Et il venait de pointer du doigt ce qu'il pensait être l'origine de tout ça : ce qu'elle avait divulgué de toute l'opération devant Jaha.
« Quoi ? s'exclama-t-elle d'un air outré. Jamais je ne...
- Oui, j'ai bien compris, la coupa-t-il d'un air rassurant, mais ça en donne l'impression. Je veux dire, si elle est vraiment attachée à ses petits secrets d'habitude, pas étonnant que ça la contrarie, quand tu offres ses plans sur un plateau d'argent à quelqu'un qui avait déjà lancé un mandat d'arrêt contre elle. T'as merdé là-dessus, c'est tout. »
Clarke fixait les longues flammes du feu de camp en fronçant les sourcils. Elle essayait de convoquer ses souvenirs du conseil où elle aurait « vendu » les hommes de Lexa à Jaha ; mais ça avait été tout le contraire, elle croyait avoir réussi à le dissuader de les poursuivre. D'ailleurs, elle avait bien réussi à lui faire arrêter les recherches, et c'était bien fini, maintenant, non ?
Mais elle comprenait très bien ce que Finn voulait dire. De l'extérieur, voire du point de vue de Lexa elle-même, elle avait en quelque sorte trahi sa confiance. Qui savait ce que Jaha pouvait faire de telles informations ? Clarke n'était même pas sûre qu'il fût au courant de l'existence de Polis, avant son intervention.
Décidément, elle avait des raisons de se sentir coupable.
« Mais eh, je vois bien que tu fais ce que tu peux – on le voit tous ! Tu prends la responsabilité de nous représenter, et je dois avouer que c'est plutôt sympa. Et courageux. Arrête de te tracasser, ok ? On échappe à Jaha et Kane, comme ça. »
On aurait dit le Finn d'autrefois, le gentil esprit libre qui l'encourageait il y a des années de cela.
On ne pouvait pas vraiment dire que ses paroles étaient complètement rassurantes, ni enthousiastes ; il n'enjolivait pas les choses, en lui confirmant qu'elle avait certainement « merdé ». Mais il reconnaissait sa bonne volonté, et rendait justice ce qu'elle avait toujours essayé de faire pour ses proches. Et ça, c'était ce dont elle avait besoin.
« Merci » murmura-t-elle, toujours sans bien savoir comment se comporter devant lui.
Il hocha la tête et se remit à manger, plongé dans ses pensées.
Elle se souvint alors qu'il lui avait dit, plusieurs semaines auparavant – ce qui lui semblait être des années – qu'il l'aimait encore. A l'époque, elle avait mis ça sur le compte de sa tentative toxique de la dissuader de risquer sa vie à la Motorholics. Et puis, en le voyant l'aider avec Raven, se ranger de son côté de plus en plus souvent, approuver tacitement ce qu'elle faisait, et même se montrer plus agréable qu'au début de leurs retrouvailles avec elles, elle s'était dit qu'il restait peut-être quelque chose, après tout. Peut-être plus le même type d'attraction qui s'était brisée avec son départ brusque sans explications, mais une sorte d'attachement, en souvenir de tout ce qu'ils avaient vécu ensemble, quelques années plus tôt. Elle le voyait changé, mais pas tant que ça. Peut-être que s'ils se donnaient un peu de temps, s'ils finissaient par s'expliquer, ils pourraient retrouver un semblant de complicité, voire redevenir amis. Peut-être...
Clarke essuya discrètement une larme qui menaçait de couler et fixait sans les voir les braises que remuait Jasper en discutant gaiement avec Raven et Monty.
Elle avait perdu beaucoup de choses, depuis le début de la Motorholics, notamment des parts d'elle-même – son innocence, sa gaieté insouciante. Mais elle savait qu'elle avait conservé le plus important, au moins en ses amis toujours présents et dans un pas trop sale état, et en cette capacité à survivre dont elle avait repoussé les limites, ces derniers temps.
Et, curieusement, au milieu des cendres de son existence passée et ancrée à Ray Jow, elle crut reconnaître un peu de ce qui ressemblait à de l'espoir, parmi les braises qui couvaient encore.
Il fallait juste continuer à tenir bon. Peut-être qu'un jour cette vague crainte de voir tout ce à quoi elle se raccrochait s'écrouler s'en irait, avant même qu'elle s'en aperçoive. Peut-être, un jour...
