Il en aura mis du temps celui-là... Et pile poil avant que les vacances d'été n'arrivent pour ma part, ce qui est assez satisfaisant ! :D
Merci encore à tous de suivre cette fanfic, je pense que vous connaissez la chanson. Au fait, certains m'ont reproché le fait que Judith était OOC. C'est vrai, mais tout vous sera expliqué en temps voulu, promis ! J'aurais peut-être dû mettre slow burn dans le résumé, tiens.
Disclaimer : aucun des personnages cités ici ne m'appartiennent, et le dessin de couverture est un cadeau de Nanishimie.
Enjoy, et n'oubliez pas la review :D
Chapitre 21 | L'effet Cabaret Noir
Stupéfait, le changeur d'âme ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. À la place, un bruit métallique retentit quand l'oiseau se mit à avancer gauchement à terre, se dandinant maladroitement alors qu'il mettait une patte devant l'autre. Mathieu vit alors que le perroquet traînait quelque chose accroché à l'une de ses serres, provoquant ce « clic clic » contre la terre légèrement agaçant.
Intrigué, Bob l'observa marcher à sa gauche, et il voulut attraper la chaîne fixée à sa patte en tendant la main.
— Laisse, ordonna Links d'un ton habitué juste avant qu'il ne le touche.
Perplexe, le pyromane fit retomber sa main sous l'air hautain du volatile, qui s'arrêta juste aux pieds du cartographe en se rengorgeant. Ce dernier haussa un sourcil non impressionné, le regardant de haut, tandis que l'autre ouvrait grand les ailes pour s'envoler.
L'espace d'un instant, Mathieu le soupçonna d'essayer d'attaquer à nouveau le navigateur, mais il n'en fut rien. À la place, il se percha innocemment sur son épaule, sous l'air exaspéré de son maître, qui saisit l'étui métallique que tous pouvaient très bien voir de là où il était. Sans un mot, Links l'ouvrit délicatement, et un parchemin tomba au creux de sa main, glissant hors du fourreau de fer.
Il ne devait pas être plus grand que sa main, et Antoine fut le premier à se lever pour regarder par-dessus son épaule. Rapidement, tout le groupe fut aux aguets, et le sourire qui barra le visage du capitaine les rassura en un clin d'œil.
— C'est François ! s'exclama-t-il d'une voix joyeuse qui s'envola dans les airs.
Le visage de Victor s'assombrit aussitôt, en contraste avec ceux des autres qui furent encore plus intrigués. Ginger se leva en rengainant sa hache dans son dos, et Bob tendit la main pour étouffer les flammèches encore persistantes dans un chuintement qui passa inaperçu.
— Qu'est-ce qu'il dit ? demanda Mathieu d'une petite voix.
Il encore retourné par la brutale altercation entre Links et le perroquet qui semblait avoir été oublié par les autres – sauf Judith qui, d'après son air ébahi, ne s'en remettait toujours pas.
— Aucune idée, je sais pas lire, déclara nonchalamment Antoine en haussant les épaules d'un air absolument pas dérangé par ce fait.
Leur navigateur lui lança un coup d'œil désespéré par son manque de culture, et les balaya brièvement du regard avant de leur expliquer :
— C'est de François, mais aussi de Charlie. Je reconnais son tracé.
— Son tracé ? demanda Ginger, légèrement désorienté.
En retour, Links leur montra le parchemin en brandissant le poing, et tous purent ainsi l'observer correctement depuis leur position.
Mathieu vit ainsi une carte, et il ne reconnut pas vraiment ce dont il s'agissait ; en revanche, il distingua une croix noire dans la bordure de la ligne tracée au crayon, et aperçut une écriture fine en dessus du croquis, légèrement tremblante – sûrement réalisée à la va-vite.
Un petit sourire fier barrait le visage de leur cartographe, qui déclara d'un ton pompeux comme le maître d'école fier de son élève :
— Cette croix représente la ville de Nantes, c'est-à-dire notre point de départ. Nous n'avons qu'à tracer une croix à l'endroit de notre destination afin que les autres puissent savoir où nous comptons nous rendre.
Il jeta un coup d'œil appuyé envers l'oiseau sur son épaule, tout en insistant sur la phrase suivante :
— Ainsi, si par malheur la Marine venait à intercepter notre missive… Ils n'auraient aucune idée de ce que ces deux marques pourraient signifier. Seul le reste de l'équipage sait que nous venons de Nantes. Cependant…
Il fronça les sourcils, soudain affligé par une idée venant sûrement de surgir dans son esprit.
— Si la Marine venait à avoir assez d'effectifs, ils pourraient envoyer des troupes à chacun des endroits indiqués. C'est une faille assez conséquente…
Links fut silencieux pendant un moment, avant de se reprendre en chassant ses soucis :
— Mais cette possibilité n'aurait lieu que si notre messager se faisait prendre. Et je n'ai aucun doute sur sa réussite. Charlie a eu une idée remarquable !
La menace sous-jacente envers le perroquet ne passa pas inaperçue pour l'intéressé, qui lui décocha une œillade noire outrée et étonnamment expressive pour un simple animal. Mathieu sentit une part de lui être fascinée par la relation entre ces deux êtres, qui semblaient se comprendre par le biais des gestes et dont l'apparente haine réciproque avait l'air de cacher quelque chose de bien plus mystérieux.
Le Primitif pria le changeur d'âme de questionner Links sur le sujet plus tard, et le pirate acquiesça machinalement, lui aussi intrigué par une telle dynamique sociale.
Soudainement, Antoine demanda en pointant la carte d'un air naïf :
— Et du coup, qu'est-ce que François a écrit ?
Links leur ôta la vue sur le parchemin en le ramenant sous ses yeux, et haussa un sourcil désintéressé :
— Oh, ça ? C'est juste des consignes. « Notez l'endroit de l'arrivée. »
— Non, pas ça. Ça !
— Quoi, « ça » ?
— Ça, là !
— Comment ça, « ça là » ?!
— Mais ça, là !
— Mais ça veut dire quoi ça, « ça, là » ?!
— Mais ici, là, ça quoi !
« J'arrive plus à suivre, gros… »
Mathieu eut également le tournis face à ce quiproquo de taille, et vit Antoine s'énerver en s'emparant de la carte pour désigner lui-même ce qui le dérangeait :
— Ça ! déclara-t-il en posant un index au bas du papier.
L'oiseau perché sur l'épaule du navigateur et le navigateur lui-même lancèrent un regard perplexe à leur capitaine dans une parfaite synchronisation. Puis, Links daigna examiner l'endroit qu'on lui montrait, avant d'écarquiller les yeux sous la surprise :
— Ça alors…
« C'est bon, ils ont fini là ?! » s'impatienta la Fille en tapant métaphoriquement du pied.
« Ça, c'est pas sûr », répondit narquoisement le Primitif avec un sourire dans sa voix.
Links releva la tête, ébahi, et comiquement, le perroquet sembla également être surpris. L'animal pencha la tête sur le côté, ses traits tirés faisant penser à un froncement de sourcils, et son maître exprima leurs pensées communes :
— François a marqué autre chose…
— Mais ça je sais ! Du coup il dit quoi ?!
À cet instant, Antoine avait tout de l'enfant capricieux s'évertuant à faire comprendre quelque chose d'évident à sa mère. Pour perfectionner le tableau, le chef de la petite troupe tapa du pied, dans un geste d'une maturité incroyable. Victor roula des yeux malgré son expression crispée depuis la mention du Fossoyeur, et Ginger fit mine de ne pas avoir vu une seule seconde de la scène – par dignité ou par exaspération, Mathieu ne le sut jamais. Bob semblait encore traumatisé par l'atterrissage de l'oiseau qui avait failli lui éclater la tête à quelques centimètres près, ce qui ce comprenait.
Quant à Judith, elle était toujours aussi larguée par ce qui se passait sous ses yeux.
Mathieu cilla encore face à cette description.
« Pardon. Mais c'est vrai, non ? » fit le Gamin d'une petite voix.
Le changeur d'âme décida d'oublier ce qui venait de se passer, parce que Links s'appliquait désormais à déchiffrer ce que leur camarade au visage de suie avait écrit.
— Ne… Vous… Faites… Pas… Prendre… articula le navigateur en plissant les yeux. Faites… Attention… À vous ?
L'intonation dans la voix du cartographe laissa penser qu'il était surpris de ce qu'il venait de lire, et Antoine rebondit aussitôt :
— C'est tout ? T'as dû te tromper !
Le regard outré que lui lança le perroquet traduisit exactement la vexation de son maître, qui répondit d'un ton sec :
— Merci, mais je sais lire.
Un silence passa, et soudain, Links haussa un sourcil :
— Ah non, il reste un tout petit graffiti…
Antoine afficha un air triomphant, et une lueur fascinée s'alluma dans ses prunelles tandis que son camarade traduisait :
— Sauf… Victor.
Mathieu mit un instant avant d'assembler les pièces du puzzle, tout comme ses facettes. Concentré, leur capitaine fronça les sourcils, rassemblant les bouts de phrases ensemble :
— « Ne vous faites pas prendre. Faites attention à vous… »
— « Sauf Victor », compléta Ginger d'une voix atone.
Tous les regards s'étaient dirigés vers l'intéressé, qui afficha un air interdit. Ginger, Bob et Judith se figèrent sur place en comprenant le sens des mots, et Links n'osa pas briser le silence, quelques gouttes de sueurs faisant leur apparition sur son front.
Mathieu resta déconcerté pendant quelques instants. Et puis…
« NOM DE DIEU AHAHAHAHAHA- »
« La notion d'irrespect est assez présente, en effet. »
« Gros, ils en ont trop pris ! »
« Mais c'est méchant, non… ? »
« Non mais le petit a raison, arrêtez, on ne devrait pas ri- PFRRRRAHAHAHA- »
« Je commence VRAIMENT à les apprécier, ces cons. »
Des gloussements hilares résonnèrent dans sa tête, et Mathieu dut se mordre l'intérieur de la joue pour ne pas éclater de rire face à l'effronterie du Fossoyeur dont l'irrespect envers son rival allait toujours plus loin. Rapidement, il vit la façade de marbre de Ginger s'effriter, ses épaules sursautant à des intervalles irréguliers, et le visage de Bob s'empourpra d'une teinte écarlate n'ayant vraiment rien à voir avec la chaleur de ses flammes.
Le perroquet roula des yeux, et Judith fit une tête que le changeur d'âme ne l'avait jamais vue faire auparavant.
Quant à Victor… Celui-ci sembla prêt à exploser, au sens littéral du terme.
— Eh bah… Au moins, il pense à nous, il s'inquiète ! C'est sympa ! s'emballa Antoine en affichant un air ravi et pas perturbé le moins du monde.
Le pirate aux colts lui décocha une œillade noire, mais le capitaine n'en tint pas compte. Celui-ci se saisit de la carte, et de la pointe de son sabre qu'il dégaina dans le même temps, il perça le parchemin.
L'état de Links empira encore plus quand il vit ce que son supérieur venait de faire, et il écarquilla les yeux :
— Mais qu'est-ce que tu fais ?!
Le navigateur sembla au bord de l'évanouissement quand Antoine répondit d'un ton léger :
— Je trace notre arrivée !
— Tu es malade ?!
Sa voix monta dans des aiguës dont le changeur d'âme n'aurait jamais pu l'en soupçonner capable.
— Non, regarde !
Antoine brandit haut la carte. Mathieu constata qu'il n'avait fait qu'un seul petit trou, d'une précision remarquable, et que le papier n'était même pas déchiré, au plus grand soulagement de Links qui poussa un soupir de consolation.
Le cartographe reprit jalousement l'objet de peur que son capitaine ne fasse une autre bêtise, et il lâcha d'un ton impressionné :
— Comment as-tu su où se trouvait Saint-Malo ?
— J'ai fait au hasard.
Le changeur d'âme crut que Links allait faire une syncope.
« C'est quoi une syncope ? » demanda un timbre enfantin et naïf.
La réaction survoltée dans un coin de son esprit lui indiqua que l'une de ses facettes était plus qu'heureuse de pouvoir enfin parler d'un sujet la passionnant :
« Mais vois-tu c'est bien simple : la syncope – ou anoxie cérébrale – est une réaction nerveuse qui se produit lors d'une diminution d'apport d'oxygène au cerveau, souvent entraînée par un changement excessivement violent du rythme cardiaque, comme lors d'une strangulation par exemple ; elle se manifeste également par des pâleurs, des vertiges, une sensation de faiblesse ou un évanouissement brutal… »
« Notre état constant face à la vie, quoi », déclara une voix rauque d'un ton nonchalant en coupant l'explication scientifique de son collègue.
Le dit-collègue étouffa un hoquet offusqué pour avoir été ainsi interrompu, mais il n'insista pas plus sur son indignation. Quant à Links, heureusement pour sa santé mentale, il passa l'éponge sur l'inconscience innée de son capitaine, et continua d'un ton prêt à se briser :
— Et pourquoi tu as percé le parchemin au lieu d'y tracer une croix, comme demandé ?
— Parce que comme ça, si jamais on se fait prendre, on ne verra que la croix de Nantes ! Et on pensera que le trou a été fait par erreur, expliqua fièrement le chef des pirates du Cabaret Noir avec un grand sourire. Tandis que les autres, eux, ils sauront très bien ce que ça veut dire.
Son tricorne semblant à deux doigts de tomber faisait contraste avec le couvre-chef impeccablement placé du navigateur, et lui donnait l'air d'un gamin coincé dans le corps d'un adulte. Si on s'arrêtait à son apparence, jamais l'on n'aurait pu soupçonner ce pirate-là d'avoir dit quelque chose d'aussi réfléchi et sensé.
Et Links resta interdit face à une telle démonstration d'ingéniosité auquel lui-même n'avait pas pensé. Le perroquet sur son épaule eut une réaction similaire, à cela près qu'un air hautain eut tôt fait de remplacer sa mimique étonnée.
Puis, Victor – qui entre-temps s'était remis de son humiliation écrite – souffla d'un ton nonchalant :
— Woah. Depuis quand t'as des idées comme ça ?
Antoine répondit par un grand sourire, et replaça son chapeau tout en époussetant son manteau noir :
— Depuis que je sais qu'on peut atteindre un super trésor ! Maintenant, en route, on perd du temps !
La phrase du capitaine leur donna l'impression qu'un tsunami venait de doucher toute leur joie. Le sourire que Ginger avait esquissé s'était fané subitement, et Mathieu se crispa involontairement à la mention sous-jacente de la carte qui n'était qu'une illusion.
Bob se leva à son tour, une grimace discrète déformant ses traits tout en rabattant les pans de sa longue veste rouge, et Judith fit de même – à l'exception près que celle-ci haussait un sourcil inquisiteur en ne comprenant pas leur malaise soudain. Victor rangea l'un de ses colts à sa ceinture, et se mit sur ses pieds avec une vitesse étonnante ; puis, le changeur d'âme daigna se tenir debout, un sentiment de culpabilité lui rongeant les entrailles.
Links, dont le visage s'était assombri, replaça le parchemin dans l'étui en fer, et l'oiseau s'ébroua sous la sensation du poids qui venait alourdir sa patte.
— C'est bon, te plains pas, maugréa le navigateur en roulant des yeux. C'est pas si lourd que ça.
En retour, le perroquet lui donna un coup de bec sur la joue, faisant sursauter son propriétaire d'un bond :
— AÏE ! Pauvre enf-
— Erm erm, l'interrompit Ginger en croisant les bras d'un air impartial.
Le cartographe leva les yeux pour constater que toute la troupe n'attendait que son signal pour se mettre en marche, et il échangea un regard avec son compagnon ailé de l'air de deux enfants en train de se chamailler pour des bagatelles. Résigné, il tendit le bras, et l'oiseau s'agrippa à celui-ci pour prendre son envol.
Quelques secondes plus tard, il disparaissait dans le ciel désormais coloré de rose à cause de l'aube.
— … T'es sûr que sa cervelle de moineau saura retrouver le navire ? demanda Victor d'un air sceptique en croisant les bras.
Links lui jeta un drôle de regard, et Mathieu crut voir une étincelle offensée au fond de ses prunelles :
— Plectrum a intérêt.
Un silence plana, et Antoine se retourna vivement vers son navigateur :
— Attends, t'as dit quoi ?
— J'ai dit… Que Plectrum avait intérêt à retrouver le navire ? répéta Links d'un ton incertain.
Le capitaine resta silencieux un instant, puis hocha la tête :
— Mais s'il sait où se trouvent les autres, pourquoi il nous le dit pas ?
Links n'eut pas le temps de répondre, car Bob le devança aussitôt :
— C'est un perroquet. Il ne peut pas parler, Antoine.
Le navigateur sembla vouloir dire quelque chose, avant de se raviser au dernier moment tandis que leur capitaine s'emballait en croisant les bras :
— Grave déçu et choqué, fit-il d'un air ronchon.
Ginger roula des yeux face à ce comportement enfantin avant de replacer sa hache dans son dos ; Victor esquissa un petit sourire amusé, et ce fut la première fois que Mathieu vit un peu de joie sur son visage. Finalement, Links déclara d'un ton fort :
— Bon allez, assez parlé ! En route !
— Ouais, en route ! renchérit Antoine en courant pour passer devant.
Alors que le petit groupe se mettait en marche, le changeur d'âme croisa le regard de Judith, encore sonnée par l'événement du perroquet voyageur d'après son air ahuri. Par compassion, il traîna un peu afin de rester à l'arrière avec elle, et quand les autres se mirent à parler bruyamment sur leur voyage, il lui intima gentiment :
— Ça va ?
— Oui…
La réponse le laissa perplexe ; pas parce qu'elle manquait de précision, mais parce que leur ancienne guide affichait un air embêté, perdu, comme si quelque chose lui échappait. Il n'eut cependant pas à lui demander ce qui n'allait pas, car elle le fit d'elle-même :
— J'ai l'impression d'avoir déjà connu ça…
— Comment ça ?
— Ils agissent si imprudemment, comme si le danger n'existait pas, et-
— Oh, mais c'est parfaitement normal ! l'interrompit-il en affichant un grand sourire.
En la voyant lui jeter un coup d'œil sceptique, il eut l'impression de se revoir, à son arrivée sur le Vol-au-Vent, peu après que la bête gigantesque les ait attaqués. Il se souvenait de son angoisse, de son incompréhension face à l'insouciance de ses camarades et encore plus de son capitaine, et il se souvenait également de sa conversation avec Kriss là-dessus.
Kriss… La mention de l'autre changeur d'âme du groupe le rendit nostalgique. Il avait hâte de le revoir, et pas seulement pour ses conseils ; sa présence à multi-facettes avait quelque chose de rassurant, même pour quelqu'un pouvant s'avérer très lunatique. Et il avait été le premier à se préoccuper de son état sans arrière-pensées, dans le seul but de l'aider à avancer avec ce que les autres pouvaient considérer comme une tare.
C'était étrange, mais en l'espace de quelques semaines, Mathieu avait l'impression qu'il avait énormément changé. Il ne s'angoissait plus pour un rien, il se laissait porter par le vent des marées et de l'aventure ; l'équipage était devenu une seconde famille pour lui, et il avait appris à vivre selon ses codes, ses mesures – et ses dangers.
Et expliquer tout cela à Judith lui donna une sensation de déjà-vu, comme s'il reprenait le flambeau que Kriss lui avait passé :
— On n'est pas idiots, même si ceux-là en ont l'air, commença-t-il après une grande inspiration.
Après toutes les piques envers son ego depuis son arrivée sur le Vol-au-Vent, il avait bien le droit de leur rendre la pareille, songea-t-il avec un petit sourire pour reprendre :
— On est des pirates. Évidemment qu'à chaque instant de notre vie, on risque de la perdre. Mais on a choisi de vivre selon nos règles, et on est loin de le regretter. À chaque heure, à chaque minute, on peut se faire descendre à bout de portant, on peut se noyer dans l'océan, on peut se faire abattre sur une place publique. Mais est-ce que ça nous empêche de vivre ? Bien au contraire : on en profite encore plus, parce qu'on sait que nos convictions en valent la peine. Si on n'était pas là pour le faire, qui le ferait à notre place ?
Mathieu se sentit incroyablement fier de son discours, et autre partie de lui se rengorgea suite à une telle tirade – il reconnut là le Rationnel et son approbation silencieuse sur ses mots alambiqués. Cependant, la réaction de Judith ne fut pas celle qu'il attendait : au lieu de la voir approuver ses propos d'un hochement de tête, elle sembla encore plus perturbée qu'avant par sa question.
— Euh… lâcha-t-il après un moment d'inactivité de la part de son interlocutrice. Tu comprends ?
Son assurance soudaine s'envola aussi vite qu'elle était arrivée ; le changeur d'âme eut peur d'avoir fait une gaffe, et de s'être trop emporté dans son discours émotionnel, mais avant qu'il ne puisse en ajouter plus, il fut coupé par le timbre étrangement faible de leur guide :
— Oui. Oui, bien sûr que je comprends, mais…
— Maiiiiis ? répéta-t-il sur un ton encourageant.
— Mais… continua-t-elle en fronçant des sourcils. J'ai tellement l'impression de vous connaître… D'avoir été avec vous… Depuis le début ?
Mathieu pencha la tête sur le côté, ralentissant sa marche sous la surprise, avant de comprendre et de s'exclamer avec un nouveau sourire :
— J'ai la même impression, alors que je suis là depuis moins d'un mois. Ça doit être l'effet Cabaret Noir, je suppose.
Judith n'eut pas l'air de partager le même avis, mais elle n'ajouta rien. À la place, un sourire faux étira ses lèvres, ce dont le changeur d'âme s'aperçut aussitôt mais n'insista pas dessus.
— Sans doute, lâcha-t-elle d'un ton qu'elle pensait convaincant.
Le pirate et la vagabonde se turent, marchant derrière les autres sans qu'un autre mot ne soit prononcé.
— J'ai chaud, lança Antoine pour la troisième fois consécutive en moins d'une heure.
Links roula des yeux mais ne dit rien – en effet, le navigateur ôtait souvent son tricorne au foulard vert pour s'éponger le crâne. Le soleil en ce début de mars s'avérait particulièrement lourd, et tous en payaient le prix. Ginger replaçait souvent sa hache, comme si le métal de son arme pesait encore plus, et Mathieu se sentit pour la première fois heureux d'avoir perdu sa cape verte sur l'Axolot et d'avoir laissé son manteau empaqueté dans son sac, sur le Vol-au-Vent ; Judith à ses côtés avait fini par délaisser son manteau rouge pour le porter sur son bras droit. Le changeur d'âme aurait juré que cette fois-ci, Victor n'aurait pas refusé une gerbe d'eau de mer sur sa tête.
— Quand est-ce qu'on arrive à un prochain village ? lança Bob d'un air guilleret.
Le seul à ne pas être embêté par la chaleur ambiante était bien évidemment le pyromane. La seule vue de sa lourde veste écarlate encore sur ses épaules donnait horriblement chaud à Mathieu, qui se forçait à regarder droit devant lui sans flancher. Bob marchait en tête, d'un pas enjoué, et sans le savoir, son rythme soutenu les forçait tous à ne pas ralentir pour faire une pause, ce qui les aurait considérablement pénalisés.
— Je n'en ai strictement aucune idée, répondit Links d'un air las. Avant la fin de la journée, j'espère…
Cette déclaration abattit encore plus Antoine, qui réagit au quart de tour :
— Quoi, encore tout ça ?!
— Je n'y peux rien, j'ai pas encore appris à voler, moi, répondit sèchement le navigateur.
— C'est trop looooong…
Leur capitaine insista longuement sur les « o » pour souligner son désespoir, et Victor se joignit à la conversation de son ton faussement désintéressé :
— Tu n'as qu'à parler, ça passera plus vite.
Links lui décocha une œillade noire, d'un air de celui qui aurait aimé voyager en silence, mais le pirate aux colts haussa les épaules en esquissant un léger rictus.
— D'accord, j'ai une idée ! s'enthousiasma aussitôt le chef des pirates du Cabaret Noir en se redressant. On dit chacun quelque chose qu'on aime, tour à tour.
Mathieu sourit à son tour, amusé, en laissant son regard vagabonder sur le paysage autour d'eux. Il sentit Judith être étonnée de la décision de leur capitaine, mais elle n'ajouta pas un mot.
— Je commence ! J'aime l'aventure ! continua Antoine.
Il jeta ensuite un coup d'œil à Links, qui grommela d'un ton épuisé :
— J'aime quand tu la ferme.
Bob, à l'avant, se mit à enchaîner derrière le cartographe d'un air aussi enjoué que son capitaine :
— J'aime la chaleur !
Cette réponse les refroidit – ce qui était assez ironique, nota le changeur d'âme – alors que chacun se rappelait de leur état physique déplorable grâce à leur adorable pyromane préféré.
— J'aime bien ma hache, continua Ginger, résignée à jouer le jeu d'Antoine sans protestations.
Les regards se dirigèrent vers Victor, qui lança d'un ton amusé :
— La justice.
— J'aime les hauteurs, intervint Mathieu qui sentait que c'était son tour.
Il observa Judith du coin de l'œil, et celle-ci répondit simplement d'un sourire étrange :
— J'vous aime bien.
