Chapitre 21

Jaloux, vous avez dit ?

Fébrile, Akira se précipite à sa chambre réservée – à l'instar de celles des différents protagonistes aux négociations – au dixième étage d'un hôtel Maple. La réunion s'est à peine achevée, qu'après avoir poliment pris congés de son père et de ses associés, il s'est rué vers l'ascenseur où, demeuré seul, il a desserré nerveusement, son nœud de cravate. L'après-midi durant, il n'a pu empêcher les propos de Sôjirô de jouer en boucle ininterrompue dans son esprit.

Heureusement, son père ne l'a que peu sollicité, et il a pu se contenter de seulement prétendre écouter religieusement ce qui se disait autour de lui. Autrement, il se serait peut-être trouvé embarrassé. Quoique. Il aurait su trouver quoi dire, comment faire bonne figure, tout plutôt qu'humilier son père devant toutes ses relations commerciales.

A présent, il fait les cent pas, sa veste abandonnée sur le dossier d'une chaise, et les manches de sa chemise retroussées sur ses avant-bras. Yûki a un petit ami, un dénommé Kobayashi Hiro qui l'a invitée à sortir cet après-midi. Impossible. Comment… Comment Yûki pourrait-elle avoir un homme dans sa vie ? Comment pourrait-elle être la petite amie d'un étranger ? Non ! Il refuse la vision que suscite son esprit, la vision de la jeune fille dans les bras d'un autre. Il refuse cette abomination, de toutes les fibres de son corps. Et ce Kobayashi ? Qui est-il ? Est-il vraiment un proche de Yûki ? Existe-t-il seulement ? Peut-être ne s'agit-il que d'une mauvaise farce de Sôjirô après tout ? Oui, ce pourrait être cela.

Mais non ! Son ami savait qu'il était avec son père, il n'aurait jamais osé l'appeler au beau milieu d'une réunion pour le simple plaisir de le chicaner, pas au risque de s'attirer ses foudres. Dans ce cas, Kobayashi existe bien. Mais de là à être le petit ami de Yûki… Si cela était le cas, elle lui en aurait parlé ! Agacé, inquiet, plus qu'il n'est prêt à l'admettre, Akira se décide à prendre son portable en main et recherche dans son répertoire le numéro de Sôjirô. Il lance la fonction appel, mais tombe directement sur la messagerie du jeune homme. Mince ! A cette heure-ci, si Sôjirô ne répond pas, c'est qu'il est occupé, en galante compagnie. Quel frère ! Même pas disponible quand il a besoin de lui.

Hésitant, Akira fouille à nouveau son répertoire téléphonique. Cette fois, il entend la sonnerie à trois ou quatre reprises, avant qu'une voix jeune et dynamique ne lui réponde.

- Akira ? Eh bien ! On peut dire que cette journée est placée sous le signe de la surprise. Sôjirô d'abord, toi à présent…

- Et… De quoi Sôjirô a-t-il bien pu te parler ? Pas de la pluie ou du beau temps, j'imagine.

- Tu imagines très bien. Apparemment, il s'est rendu chez Yûki, pour je ne sais quelle raison, mais sur place c'est la sœur aînée de Yûki qui l'a reçu et lui a appris qu'elle était déjà sortie… avec un camarade de classe charmant.

Akira fronce les sourcils, et s'arrête de marcher, arrivé à hauteur de l'immense baie vitrée.

- Shigeru… Connaîtrais-tu le nom de ce camarade, par hasard ?

- Oui, il s'agit de Kobayashi Hiro.

- Kobayashi… Et, Yûki… T'a-t-elle déjà parlé de lui ?

- Oui, une fois. Comme je l'ai expliqué à Sôjirô avant toi, Kobayashi est l'idole de son lycée. Pour faire simple, c'est un garçon aimable, bien élevé, bon élève et doué en sport. De plus, il est beau garçon d'après ce que Yûki m'en a dit, et très attirant…

La voix de Shigeru est porteuse de sous-entendus qui lui déplaisent souverainement.

- Shigeru ! Evite les allusions grossières s'il te plaît.

- Grossières ? Tu exagères. Tu prends les choses au tragique. Ce n'est pas comme si je t'avais dit que Kobayashi est celui qui a fait découvrir l'amour à Yûki. Ça aurait été grossier.

La main d'Akira se serre sur son téléphone. Il est ennuyé. Très ennuyé. Et les propos de Shigeru ne font rien pour calmer son état. Comme si elle pouvait sentir son agacement, Shigeru reprend sur un ton plus léger.

- Je plaisantais, Akira. Ecoute, je ne sais pas grand chose au sujet de Kobayashi, mais il y a au moins une chose dont je suis sûre. Il n'a certainement pas approché Yûki de très près. Pas encore du moins. Elle m'a parlé de lui et m'a confié qu'elle le trouve plaisant. Mais ce que je trouve étonnant, c'est que jusque-là, lui qui ne lui prêtait pas attention au point que Yûki pense ne pas être son genre, l'invite subitement à sortir avec lui. Tout de même… C'est amusant non ? Au moment où toi et Sôjirô avez accepté de relever mon défi, un autre concurrent s'est aligné au départ de la course.

Amusant ? Akira fronce les sourcils. Il ne voit rien d'amusant dans le fait qu'un autre ose inviter Yûki à passer du temps avec lui. Et ce soudain intérêt de Kobayashi pour Yûki tombe à un moment trop propice pour être jugé honnête, ainsi que l'a souligné Shigeru. Il décide sur-le-champ qu'il déteste Kobayashi et qu'il n'aura de cesse de le voir s'effacer du paysage et quitter la vie de Yûki.

- Et ce n'est pas tout…

- Quoi d'autre ? Tu vas me parler d'un quatrième mousquetaire ?

- Non, pas vraiment. Juste un concurrent en lice devenu sérieux. Je veux dire que Sôjirô est décidé maintenant. Il a vraiment accepté de se prêter au jeu. Et il m'a demandé le numéro de téléphone de Yûki.

- Tu le lui as donné ?

- Oui. Il l'aurait trouvé, même sans mon aide. S'il m'a demandé son numéro, c'est pour s'en servir et peut-être même l'a-t-il déjà appelée. Non, en fait, je suis convaincue qu'il l'a déjà fait et qu'il s'est débrouillé pour lui arracher un rendez-vous. Sôjirô est un tel dom juan !

Akira n'est plus ennuyé, il est définitivement furieux. Comment Sôjirô ose-t-il ? Comment ose-t-il s'approcher de Yûki ? N'a-t-il pas encore compris que lui seul est en droit ne serait-ce que d'effleurer ses cheveux ou la peau nue de ses bras ? Il ne l'emportera pas au paradis !

- Akira, je n'ai qu'un seul conseil à te donner. Ne laisse pas Sôjirô te battre.

- Tu me sembles bien remontée contre Sôjirô… Serais-tu de mon côté ? Tu es un juge bien partial, Shigeru.

- Tu fais erreur. Je ne suis pas de ton côté, je suis de celui de Yûki. Je veux dire, où est l'intérêt de ce duel si tu abandonnes maintenant au profit de Sôjirô ?

L'humeur d'Akira s'adoucit, sous l'ironie, la voix de Shigeru reflète son intérêt et son affection pour Yûki.

- Bien sûr, bien sûr. Rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te priver de ton duel au sommet. Bien évidemment que je ne n'abandonne rien à Sôjirô. La course débute à peine, et ni Sôjirô ou l'invité surprise Kobayashi ne me font peur. Je ne suis pas n'importe qui.

- Je le sais bien. Pourquoi crois-tu que j'ai choisi Yûki, justement ?

- Choisi ? Je pensais qu'il s'agissait du fait du hasard ?

- Euh ! Mais c'est le cas bien entendu ! Je ne pouvais pas deviner en vous laissant dans la boutique, que Yûki serait la première fille que vous verriez. Ça aurait très bien pu être sa patronne ou une cliente lambda. C'est le hasard je te dis, le ha-sard ! Simplement, il a très bien fait les choses…

- Si tu le dis ! Quoi qu'il en soit, cela n'a pas d'importance pour moi. Le fait est que c'est Yûki qu'il me faut séduire. Et j'ai bien l'intention de rafler la mise.

A l'autre bout du pays, Shigeru éclate de rire.

- Vas-y Akira ! Et surtout ne te laisse pas faire, offre-moi un beau spectacle !

Un beau spectacle ? Shigeru ne croit pas si bien dire. Mimasaka Akira n'est pas homme à se laisser effrayer par l'adversité, quelle qu'elle soit. Après avoir raccroché, Akira reste un instant près de la baie vitrée, regardant sans les voir, les tours brillantes dans l'obscurité, la silhouette diaphane et ondulante de Yûki surplombant la ville illuminée d'Osaka.

Votre correspondant n'est pas joignable, merci de renouveler votre appel ultérieurement. Contrarié, Akira jette son mobile sur le lit. Cela fait trois fois qu'il essaye de joindre Yûki, trois fois qu'il affronte le même message déplaisant. Où est-elle ? Pourquoi ne répond-elle pas à ses appels ? Le jeune homme se laisse tomber sur les draps soigneusement tirés avant de se prendre la tête entre les mains. Il a un pressentiment désagréable. Très désagréable.

Il n'a pas non plus réussi à joindre Sôjirô. Et comme par hasard, celui-ci a demandé à Shigeru le numéro de téléphone de Yûki. Sôjirô et Yûki sont tous les deux injoignables, au même moment. Horrible coïncidence. Seraient-ils donc ensemble à l'heure qu'il est ? Une sensation déplaisante vient lui étreindre le cœur. Non ! Sôjirô n'aurait pas osé… Il n'aurait pas osé s'en prendre à Yûki et l'entraîner dans une chambre d'hôtel comme si elle était l'une de ses vulgaires maîtresses ? Il ne le lui pardonnerait jamais.

Yûki… Yûki vaut mieux que cela, elle mérite ce qu'il existe de meilleur au monde. Elle mérite d'être aimée dans des circonstances exceptionnelles par un homme exceptionnel. Un homme tel que lui. Sôjirô est trop rude et grossier dans son approche, alors que Yûki… Yûki est une créature si délicate, si légère et exquise… Sôjirô ne peut pas ne serait-ce que poser un seul doigt sur elle. Lui seul. Lui seul a le droit de l'approcher, de caresser des lèvres le velours de ses joues, de tenir doucement sa main dans la sienne. Lui seul. Il ne laissera pas Sôjirô approcher sa Yûki.

Nerveux, Akira s'empare de son téléphone et essaye à nouveau de joindre Sôjirô. En vain. Bon sang ! Pourquoi n'arrive-t-il pas à le joindre ? Des images insupportables lui viennent, Sôjirô qui prend Yûki dans ses bras avant de l'embrasser, Sôjirô qui caresse le petit corps doux de Yûki, Sôjirô qui fait l'amour à Yûki… Akira croit devenir fou et abat son poing contre un mur. Non ! Il n'a pas le droit… C'est lui… Lui qui devrait être avec Yûki, lui qui devrait… Mais au lieu de cela, il est coincé dans cet hôtel, à Osaka. Il ne peut rien faire. Le jeune homme risque un regard douloureux vers son téléphone quand des coups frappés à la porte le sortent de sa torpeur. Akira se lève à regret et ouvre la porte sur une jolie jeune femme vêtue d'un tailleur seyant, le sourire aux lèvres. Elle tient entre ses mains, un plateau recouvert d'une fine serviette blanche.

- Voici le dessert que vous avez commandé, Monsieur Mimasaka. J'espère ne pas vous avoir fait attendre.

Le dessert ? Quel dessert ? Akira fronce les sourcils, perplexe.

- Je ne me souviens pas avoir commandé quoi que ce soit. C'est une erreur.

Et sans plus de cérémonie, en totale contradiction avec ses habitudes galantes, il referme la porte sur la jeune femme bouche ouverte, hébétée. S'il se trouvait dans son état normal, peut-être se souviendrait-il de la jeune et jolie réceptionniste à laquelle il a galamment proposé de partager son dessert, un parfait au café. Mais Akira n'est pas dans son état normal, et cette scène badine s'est produite avant le coup de téléphone de Sôjirô. A présent, il se moque bien de savoir ce que cache cette histoire de dessert. Maintenant, c'est le téléphone de la chambre qui se met à sonner, et Akira se demande de qui il peut bien s'agir. Sûrement pas Sôjirô, il ignore où il se trouve, et il en va de même pour Yûki.

- Allô !

- Akira ! Tu en as mis du temps à répondre. Ne me dis pas que tu es avec une femme.

- Une… Non, père, pas du tout ! Je m'excuse, le service d'étage a frappé à ma porte et…

- Très bien, si tu le dis. Ecoute, je t'appelle pour te dire que tu as bien travaillé aujourd'hui, et même si tu semblais un peu… ailleurs, tu as fait bonne impression à Monsieur Haneda. Lui, Nara et moi allons conclure cette soirée en beauté. Ta présence n'est plus requise ici, alors si tu le souhaites, tu peux partir maintenant. J'ai laissé le soin à la réception de te réserver une place sur le prochain départ du shinkansen, un taxi t'attend.

- Ah ! Merci père.

- Hum ! Préviens ta mère que je rentrerai demain comme prévu et surtout… fais quelque chose pour cette fille.

- Fille ? Mais quelle fille, père ?

- Akira…

- Oui, père.

- Fais bon voyage mon fils.

- Merci, père.

Akira continue de fixer le combiné après que son père a raccroché. Mimasaka senior est vraiment redoutable, rien ne lui échappe. Quelle heure est-il déjà ? Le cœur gonflé à bloc, Akira s'empresse de ranger ses affaires – ou plutôt de fourrer ses vêtements – dans sa valise à roulettes avant de quitter sa chambre puis l'hôtel, sans un regard en arrière.

- Allô… Akira ?

La voix douce de Yûki sur les trois syllabes de son prénom, fait courir de longs, très longs frissons agréables le long de sa colonne vertébrale, et le jeune homme s'enfonce dans le cuir de son fauteuil, rassuré, soulagé, d'entendre à nouveau la jeune fille.

- Yûki… Je suis content de t'entendre. Comment vas-tu ?

- Je vais bien merci, et toi ? Ton week-end s'est-il bien passé ?

- Oh ! Ma foi… J'ai accompagné mon père à Osaka et je suis rentré cette nuit. Je suis un peu fatigué.

- Si tu préfères, je peux te rappeler plus tard. Je ne pensais pas te gêner à une heure pareille.

- Non, non. Surtout pas. Tu ne me déranges jamais Yûki, au contraire. D'ailleurs, je suis heureux que tu m'appelles j'ai essayé de te joindre hier, sans succès hélas.

- Oui, la batterie de mon téléphone était déchargée, je l'ai donc laissé chez moi. Je suis désolée de ne pas avoir été joignable.

La voix sincère et inquiète de Yûki apaise Akira.

- Ce n'est pas grave, ce sont des choses qui se produisent. Je suis rassuré, j'ai eu peur qu'il ne te soit arrivé quelque chose. Du coup, j'ai même appelé Shigeru et Sôjirô, au cas où.

- Tu as appelé Shigeru et… Nishikado ?

- Hum ! Mais Sôjirô était indisponible également. Alors je suis vraiment heureux de t'entendre. Je suis sérieux.

- Akira…

La voix de Yûki est indescriptible, pleine d'émotion et légèrement tremblante.

- Merci de t'inquiéter pour moi. Mais je ne veux pas que tu te fasses du souci par ma faute, alors dorénavant, je ferai en sorte de ne plus sortir sans mon téléphone et il sera toujours chargé. Comme cela, tu pourras me joindre, toujours.

- Ne t'excuse pas Yûki tu n'as pas à le faire. En dehors de cela, as-tu passé un bon week-end ?

- Eh bien ! On peut dire que oui. Samedi, je suis allé au parc d'attractions avec un camarade de classe.

- T'y es-tu bien amusée ?

- Oui, mais cela aurait été plus amusant si tu avais été là…

Akira retient un cri de victoire, Kobayashi n'a vraiment rien d'un outsider.

- Ensuite, Nishikado m'a appelée et m'a invitée à dîner.

Akira tend l'oreille, et se redresse dans son siège. Il s'efforce de calmer les battements de son cœur, et de garder une voix calme. Il va savoir, ce qui s'est passé la veille. Pour sa sécurité, il vaut mieux que Sôjirô n'ait rien fait d'irréparable.

- Vraiment ? Et il s'est bien comporté au moins ? Je connais Sôjirô, il peut se comporter de manière assez cavalière avec les femmes.

- Oui, il s'est bien comporté…

Le « oui » de la jeune fille est faible, hésitant. Akira serre le poing. De toute évidence, Sôjirô a tenté quelque chose. Traître ! Il a profité de son absence pour s'en prendre à Yûki, mais il ne va pas le laisser faire !

- Yûki, si Sôjirô ne se comporte pas bien avec toi, fais m'en part. Je ne tolérerai pas qu'il te manque de respect, bien qu'il soit mon ami. D'accord ?

Il sent comme une hésitation de la part de la jeune fille, une réticence à s'ouvrir à lui de ce qui s'est passé. Mais il finira bien par savoir, et à ce moment-là…

- Akira ! Je suis heureuse de pouvoir te parler, j'ai l'impression que cela fait une éternité.

La voix de la jeune fille est, on ne peut plus sincère, et son humeur s'en ressent favorablement.

- Moi aussi Yûki, moi aussi. Que dirais-tu de boire un café frappé en ma compagnie ?

- Maintenant ?

- Oui, maintenant si tu es disponible.

- Oui ! Je veux dire oui, je suis disponible.

- Dans ce cas, je peux être chez toi d'ici une demi-heure. A tout de suite, Yûki.

- A tout de suite…

Akira peut sentir sans peine le sourire de la jeune fille contre le téléphone et cela lui donne à son tour envie de sourire, et même, de chanter. Sôjirô ne perd rien pour attendre, car sans hésitation, Yûki est à lui !