Note : Cette mini-fiction comporte beaucoup de clichés, nécessaires à l'ambiance de l'histoire (ainsi que certaines références au film Sin Nombre réalisé par Cary Fukunaga). Si cela vous dérange, encore pardon ! Un bisou à Kathy (Kathleen Mirfair) pour sa bêta-lecture, Wa ayant été très occupée ces temps-ci.

Bonsoir ! Voilà le chapitre 21, dont le passage lemon (soft. Si si, j'ai essayé.) à été exceptionnellement bêta-lu par Otomatique, un grand merci à lui ! Des fleurs également pour la géniale MissPanda Manga, dont la review m'a pris aux tripes. Ne t'inquiète pas Miss, je vais bien, mais surtout si tu n'as pas envie de lire cette scène, ne le fait pas ! J'ai fait mon possible pour qu'elle reste tout de même agréable, et puis elle contient pas mal d'éléments de l'histoire, donc normalement tout devrait bien se passer si l'on suit le fil naturel des choses.

Sinon, bonne lecture, pleins de bisous à vous (courage pour les examens de fin d'année !), et n'hésitez pas à voter pour le poll d'avril ! Ya.

Crédits : Les personnages de Kingdom Hearts appartiennent aux studios Square Enix et Disney ainsi qu'à leur créateur, Tetsuya Nomura. L'image dont est inspirée la fiction et apparaissant en miniature appartient exclusivement à Nijuukoo, sur Tumblr.


The 13th Dawn.

Le dos de Xion était splendide, et le rouquin dégagea deux mèches rebelles autour de sa nuque afin de mieux en apprécier la ligne aiguisée. Le motif royal qui se dessinait au-dessus de ses omoplates lui faisait sur l'échine comme un œillet de chair, et la couronne à l'encre noire, tout juste piquée sous la peau avec ce qu'il fallait de détails et de minutie, offrait à la nuque blanche une touche de délicatesse qu'il appréciait beaucoup.

Une demande spéciale pour un travail d'orfèvre. Il reconnaissait bien là le travail Demyx.

Après avoir interrogé la demoiselle, le roux avait eu vite fait de déduire les raisons du comportement étrange de Roxas. Lors de leur brève entrevue celui-ci avait semblé évaporé du monde et, bien que son âme usée ait d'abord eu du mal à appréhender les fêlures ouvertes du cœur du blond, le Seigneur de la Mara avait senti une inexplicable colère monter en lui. Une colère sourde et passagère qui avait allumé une étincelante flamme d'acide au creux de ses boyaux, et qui l'avait poussé à s'imaginer, un instant, en train de briser le cou de l'Assassin Sublime de ses propres mains.

Ça n'avait duré qu'une infime seconde mais ce fut comme une révélation pour le rouquin. Cette émotion ambigüe qui l'avait submergé pendant quelques instants semblait s'y méprendre à de l'amour, et se rendre compte de cela l'avait laissé effroyablement pâle et surpris, alors même que Xion le regardait.

A ce moment, il n'aurait même pas eu honte d'avouer haut et fort son désir de partir en courant.

Cela faisait bien trop longtemps qui ne s'était pas inquiété aussi viscéralement pour quelqu'un d'autre que lui-même, et la sensation électrique qui lui avait profondément labouré le ventre sur le moment n'avait rien eu de plaisant. Ça l'avait même plongé dans une sorte d'horreur extatique, comme quand il redécouvrait par hasard en rangeant ses appartements le tube en plastique où flottait son petit doigt baignant dans le formol.

Complément épouvanté il également avait tiqué lorsque, pendant qu'il la déshabillait, la jeune femme avait avoué ne pas avoir compris le dialogue qu'avaient échangé Roxas et l'Assassin.

─ Il avait l'air de nous prendre pour quelqu'un d'autre, dit-elle simplement.

Elle avait haussé les épaules en se mâchouillant les lèvres et il avait renoncé à poursuivre plus longuement l'interrogatoire, au risque de se trahir lui-même. Il n'arrivait pas à se figurer dans quel but, mais quelqu'un devait avoir parlé à Roxas de Kairi et Sora. C'était arrivé. Il ne savait ni comment ni pourquoi exactement, mais il allait falloir au plus vite réparer les dégâts, au risque de perdre ce coup d'avance qu'il n'avait jamais joué.

Enfin, maintenant au moins, il était rassuré : les morts ne parlent pas et en dehors de lui, Saïx, et désormais Roxas, plus personne ne serait en mesure de dévoiler son secret. Sa faiblesse. Son unique faiblesse. La connerie qu'il avait faite un jour en offrant sa confiance à la fille de l'Ennemi, uniquement parce qu'il avait été certain de l'entière franchise de son putain de brun.

Sora avait alors disparu depuis deux jours, et il venait tout juste de gagner l'absolu respect des anciens membres de la Mara en proposant cette fameuse infiltration à la XII. Quoi de plus ingénieux en effet que d'envoyer un novice talentueux dans la gueule du loup afin de prouver aux jeunes arrivants que le Seigneur de la 13 leur accordait de la valeur ? Le moral des membres était au plus haut et le châtain était admiré et aimé pour sa surprenante honnêteté et ses talents. Un vrai petit prodige de sa génération, malgré son manque de goût pour l'argent et le sang.

Quand il n'était pas rentré le premier soir, le grand roux avait vite suspecté un problème.

Véritablement inquiet pour celui qui était bien trop vite devenu son ami, il avait illico envoyé des éclaireurs autour du quartier de la XII, mais peu d'entre eux étaient revenus. Un raid imprévu de la 11 lors du trajet les avait poussés à faire demi-tour. A l'époque il ne maitrisait pas entièrement le jeu du marché noir, et la 11 détestait que son rival s'approche de ses plates-bandes : Riku voulait la fille de la XII, et la 13 était en travers de sa route. Ce règlement de comptes avait coûté cher à l'homme aux yeux verts et il avait dû se replier par peur de perdre la toute nouvelle confiance des doyens de son gang, au risque de laisser Sora se débrouiller tout seul un moment, mort ou vivant.

Pendant ce laps de temps le Boss s'était ainsi réellement rongé les sangs, et il avait dû faire un effort surhumain pour le cacher aux autres membres. Jamais il ne l'aurait avoué, mais il tenait à Sora. Sans l'avoir jamais touché, ses yeux rieurs, l'éclat chaud de sa peau brune, la simple vigueur de ses paroles lui adoucissait le cœur et lui rappelait à quel point il avait aimé être un enfant.

Oui, Sora lui faisait penser à un enfant. Ou bien à l'adulte qu'il aurait pu devenir dans d'autres circonstances, une autre vie, voire un autre temps.

Il n'avait jamais réussi à trancher la question.

Saïx, déjà prévoyant et toujours à l'affut, lui avait conseillé durant cette période délicate de ne rien laisser paraitre jusqu'à une revendication certaine de la XII. Si Sora était tué, ils enverraient son cadavre à coup sûr. Quel moyen plus efficace de prouver aux nouveaux que leur Chef ne se souciait pas de leur sort ? Il aurait osé envoyer au Manoir le plus jeune d'entre eux, sans espoir de retour ! Cette affaire avait déjà des relents de pain béni pour le quartier du XII, et une piètre saveur de discrédit pour la 13.

Le roux avait serré les dents durant ses discours, priant inconsciemment pour que le jeune homme revienne sain et sauf, au diable sa mission. Il lui aurait pardonné n'importe quel mauvais calcul, maladresse ou précipitation.

Pourvu qu'il revienne.

Et il était revenu. Le soir même du deuxième jour, un inconnu encapuchonné vêtu de noir était apparu à l'entrée de la 13. Lexaeus, le silencieux guetteur qui gardait l'étroit passage, avait laissé passer l'inconnu. Celui-ci avait demandé à voir le Chef de la Mara. Information supplémentaire : il tenait dans sa main la Keyblade de Sora.

Dès qu'il avait appris la nouvelle, l'homme aux cheveux rouges s'était précipité dehors, véritable flammèche ambulante. Quiconque osait se placer sur sa route se voyait gratifié d'un habile coup de coudes dans le plexus, de ceux qui vous envoient à terre avant même que vous ne puissiez reprendre votre souffle.

Saïx, sur ses talons, fut le seul à pouvoir stopper cette course effrénée en lui intimant de se méfier d'une éventuelle attaque kamikaze. Passablement agacé, le roux tint compte de la suggestion et ralentit le pas.

Lorsqu'ils arrivèrent devant l'inconnu, il reconnut tout de suite l'arme qu'il avait offert à Sora. Mais où était le corps ? Il observait suffisamment ses camarades pour savoir que la silhouette devant ses yeux n'était pas celle du châtain. Sora était petit, gracile, avec des épaules marquées et de grands pieds. L'inconnu était lui aussi assez mince, mais ses hanches apparentes et le flottement incongru de ses pieds à l'intérieur de ses chaussures ne laissait pas de doutes quant à son évidente imposture.

─ Montre nous ta gueule, putain de la XII. Ordonna le rouquin de sa voix la plus forte, repoussant les curieux qui s'agglutinaient autour de lui.

L'inconnu sembla tressaillir mais n'esquissa pas le moindre mouvement.

Les traits serrés, le Seigneur de la MS-13 arracha des pans de sa ceinture un Beretta qu'il avait lui-même trafiqué pour en augmenter la portée. Sans hésitation, il fit sauter la sûreté avant de pointer le canon tout droit sur le nouvel arrivant.

─ Montre nous ta gueule, j'ai dit. Ici les messagers indésirables, soit on les baise, soit on les descend.

L'inconnu réfléchit une demi-seconde avant de lâcher l'arme, qui tomba à terre. Puis d'un geste vif, il libéra son visage rougi par la pression et la chaleur. Un immense sourire étira malgré lui les lèvres du grand roux.

L'inconnu était en fait une jeune femme, à la chevelure lit de vin et aux yeux d'un joli bleu clair. Ravissante, vraiment. Les cheveux en bataille, elle fixait l'arme avec un certain goût de la défiance, à mi-chemin entre l'indifférence et la fascination.

─ Beretta 76 22LR comme on en fait plus, remarqua-t-elle. 930 grammes à vide, 230 millimètres à vue de nez. Solide, étonnamment bien entretenu et d'une portée remarquable. Sûrement revendu par un ripou du coin. Un bien de qualité.

Le sourire du rouquin s'élargit.

─ Bien entendu, ma Lady. Idéal pour te trouer le crâne. Avec élégance, ça va de soi.

─ Aussi séduisant et impulsif que le disent les murmures, la Rafale.

─ Les anxieux ont toujours tendance à faire du bruit pour rien.

Il exécuta une petite révérence narquoise avant de se retourner vers ses pairs, qui approuvèrent d'un unique hochement de tête. Leurs rires gras gonflaient la foule dans son dos. Les traits crispés, le roux profita de la diversion pour glisser un regard vers la jeune femme, aux airs étonnamment amènes et assurés. Elle haussait les sourcils, patiente, arborant un sourire de circonstance poli.

Saïx, qui s'était fait une place parmi les hommes pour rejoindre le Boss, posa une main discrète sur l'épaule de ce dernier.

─ Cessez de vous regarder en chien de faïence. Elle est la fille de l'Assassin Sublime, c'est évident, chuchota-t-il au creux de son oreille. Tu n'es pas stupide. Sa présence ici ne peut assurer que deux choses : soit Sora est devenu l'otage de la XII et l'Assassin te propose un marché en envoyant sa fille…

─ Non, inféra aussitôt le roux. La 11 détient le trafic des armes dans les terres, leur alliance est trop importante. Marluxia n'est pas un abruti.

─ Exactement. Soit ton Sora n'était pas aussi crédule et inutile qu'il le laissait paraitre, et la petite fille à papa vient elle-même nous rendre visite pour changer de camp, comme on l'avait prévu. Joue les grands Seigneurs et fais le dos rond. Plus vite tu ravaleras ta façade de rancœur, plus vite elle sera notre alliée. Vu ?

Le balafré eut à peine le temps d'humecter les lèvres pour reprendre son souffle que les traits de son interlocuteur avaient déjà…fondus. D'angoissés à moqueurs, de moqueurs à menaçants, ils avaient sous ses yeux pris les inflexions de la beauté et de la révérence, conférant à leur porteur une palette monstrueuses d'expressions aussi séduisantes que douceâtres.

La facilité avec laquelle il exécutait ce tour de passe-passe surprenait toujours Saïx, malgré les années.

─ De la rancœur ? Où ça ? murmura le roux en affichant son plus sincère rictus.

─ Lea, espèce de monstre.

─ Pas monstre, Isa. Métamorphe, un de mes plus grands talents. Maintenant recule et admire.

Il s'avança et Saïx obtempéra, englouti dans son ombre, ses doigts se détachant progressivement de la peau du rouquin. Pilier parmi la masse, spectateur désabusé, le bleuté se demanda un instant s'il lui resterait encore un sens de l'humour dans quelques années. Chaque jour, et plus encore depuis l'assassinat de Xemnas, il se sentait devenir gris. Son rire avait disparu, drôle d'abcès putréfié dans sa gorge, et les plaisanteries amicalement surfaites qu'il balançait avaient pratiquement toutes pris le goût des cendres.

Celle-là même avait des abominables effluves de malédiction.

« Espèce de monstre. »

Saïx secoua la tête. Inutile de réfléchir à ça pour le moment. Il entreprit de surveiller attentivement les réactions de la nouvelle venue. Elle ne lui disait rien qui vaille, mais sa présence ici était d'une importance non négligeable.

Le grand dégingandé, face à elle, avait débuté son plaidoyer.

─ Mes sincères excuses, claironna-t-il en adoucissant sa voix. On vient de me dire que tu es venue ici pour négocier. C'est cela ?

─ Pas tout à fait.

La demoiselle avait croisé les bras et simulait une moue amusée malgré la tension évidente de ses muscles. Le pistolet pointé sur elle commençait à la rendre nerveuse.

─ Dans ce cas, honneur aux dames. J'ai hâte d'entendre ce que tu as à nous dire.

─ D'abord range ton arme, la Rafale. Je suis sans défenses et tu veux me faire croire à tes couleuvres sur la galanterie ?

Sans attendre le roux fit mine de se récrier de son manque de politesse, avant de lentement rengainer son Beretta pour le dissimuler entre les plis de ses vêtements. La rousse interpréta l'acte comme un effort de sa part et, à demi-satisfaite, amorça un agile coup de pied pour faire glisser la Keyblade de Sora dans sa direction.

─ Je suppose que tu la reconnais. L'épée de ton espion.

─ Une arme admirable, pour un type fabuleux −Et le pire, c'est qu'il le pensait. Où est-il ?

─ Tu veux vraiment le savoir ?

─ Ca ne répond pas à ma question.

Le rouquin commençait à perdre patience. Les mains moites, il se concentrait depuis tout à l'heure sur sa respiration afin de ne pas formuler sa hâte de manière trop flagrante. Hésitant à se baisser pour ramasser l'arme, il sauta finalement le pas. Celle-ci était étincelante, comme neuve. Pas une tête à avoir décapité son propriétaire.

La jeune femme afficha un sourire plus franc en le regardant faire.

─ Sora ! cria-t-elle soudain. Tu peux sortir du sac !

La foule sursauta d'un même geste et un silence stupéfait accompagna la déclaration de la rousse. Enfin, on vit soudain émerger de derrière les portes de la MS une tête brune et hirsute, suivie d'un éclat de rire victorieux.

─ Boss, heureux de vous revoir ! Elle est avec moi ! s'exclama Sora.

L'homme à la chevelure de sang sentit un long fleuve de feu le traverser d'un bout à l'autre. Il ne s'étonna même pas de voir son propre corps, sous l'impulsion de la voix du châtain, se mouvoir sans son accord. Avant qu'il n'ait pu s'en apercevoir le torse du brun était serré contre le sien. Leur étreinte fut chaude et brève, mais le rouquin, éloignant, sans remords le jeune homme d'un geste brusque, s'astreint rapidement à une accolade de rigueur lorsqu'il sentit planer sur lui le regard désapprobateur de Saïx.

Un regard des apparences qu'il aurait reconnu entre mille et duquel il se souciait encore à l'époque. Kaïri paraissait également les scruter avec attention. Reprenant ses esprits, le roux se mit à rire doucement.

Son cœur battait trop fort et il lui semblait nager dans une brillante mare de satisfaction, sa cervelle pataugeant dans une réussite aussi éblouissante qu'inattendue.

Il s'aperçut qu'il était heureux.

Si les choses ne s'étaient pas déroulées comme prévues, la mission avait été un véritable succès. La fille de la XII était désormais avec eux et Sora était revenu sain et sauf.

Le lendemain, les membres organisèrent une orgie monstrueuse dans les quartiers de la Mara, et le Seigneur de la 13 laissa Sora raconter son histoire comme il l'entendait. Ignorant les reproches des anciens, il s'assura ensuite que la rouquine coopérait bien avec eux : jouant les sentiments, il obtient d'elle de précieuses informations en échange d'un Baptême beaucoup moins douloureux que celui de rigueur.

Après ça les soupçons planaient toujours autour d'elle, mais elle fut acceptée par la force des choses et le petit couple qu'elle formait avec Sora passa bientôt inaperçu.

Le roux leur jetait souvent des coups d'œil envieux. Il avait été surpris de voir les liens de leur relation perdurer au-delà de la mission, à mille lieux de ce que l'on aurait pu attendre d'un amour aux bases factices. Leur couple semblait réel et affreusement tangible. Fasciné et moqueur, le Boss s'était demandé sur le moment lequel des deux s'était fait avoir, en fin de compte, lors de la mission à la MS-XII.

Outre ces broutilles sentimentales, les affaires ne s'étaient jamais portées aussi bien.

Distillant sa confiance auprès des tourtereaux, le rouquin trouva vite en eux une fraîcheur et une souplesse humaine qu'il estima profondément. Kaïri, plus qu'un atout stratégique, devint une amie au caractère piquant et au charme indéniable, tandis que Sora conservait cette place toute particulière qu'il avait dans son cœur. Ces deux-là l'accompagnaient en mission, discutaient diplomatie et, au grand dam de Saïx, donnaient leur avis sur tout.

Avec eux, le grand roux avait l'impression étrange d'être rentré à la maison. Il ne ressentait plus le besoin de combler ce trou béant qu'il cherchait toujours à remplir, à cacher, au creux de sa poitrine. Tout paraissait si simple. Il n'était plus leur supérieur. Entre leurs blagues et leurs bras, il était à nouveau Lea. Juste Lea.

Alors qu'il y repensait, mordillant l'omoplate de Xion, l'homme aux yeux verts se demanda s'il y avait eu des signes, des petites choses, qui avaient amenés à la fatale trahison de ses anciens amis. Des détails subtils auxquels il n'avait pas voulu prêter attention, aveugle qu'il était, et qui avaient fait pencher grain par grain la balance en sa défaveur.

Une pensée fragile lui effleura soudain l'esprit, mais elle lacérait tellement sa fierté qu'il la ravala hargneusement pour lui-même.

Peut-être aurait-il dû écouter Saïx ?

Après tout, Isa avait toujours été de bon conseil.

Mais le balafré n'était plus ce qu'il avait été. Gris, mauvais, il le soupçonnait encore aujourd'hui de s'être laissé avaler par l'hideux monstre de la jalousie.

Le rouquin fut donc le seul à réaliser ses prédispositions monstrueuses. Le départ inopiné de Sora et Kaïri le rendit horriblement haineux. Amer, estropié, comme à nouveau dévoré de l'intérieur par un démon du feu venu lui arracher les entrailles avec force, il eut l'impression qu'on lui mâchait progressivement la poitrine afin d'en retirer un jus de colère de plus en plus froid et visqueux.

Plus que jamais après ça, il redevint un être faux. Soupçonneux, il se rangea du côté de son bras droit et fit assassiner les lanceurs de rumeurs, les petits dealers, les putes trop bavardes, les passeurs dont le rapport frontalier n'était pas assez propre et tous les autres merdeux susceptibles de renverser l'édifice branlant de son pouvoir. C'est à cette époque qu'il forma les vautours et qu'il détourna le marché de la XII pour se l'approprier.

Des marques de griffures sur le dos, il profitait de la nuit pour se gratter les os entre deux murmures rachitiques, rongé par la rage et l'incompréhension.

Et quand quelques sanglots enflammés finissaient de lui carboniser les yeux, il s'allongeait sur le côté pour toucher du doigt les marques d'Ifrit, maudissant en silence ce destin hideux auquel il n'avait jamais cru. Après tout, ne s'était-il pas foutu dans la merde tout seul ? Risible ! Pathétique, voilà ce qu'il était. Incapable de se rappeler les souvenirs qu'il n'avait de cesse d'invoquer, pour tout et pour rien.

Quand Saïx lui proposa de poursuivre les déserteurs sur l'impulsion de quelques anciens membres, il refusa néanmoins. Par honte peut être, par lassitude sûrement, il finit de briser lui-même les échines de ses derniers détracteurs et prétexta ensuite devant tous les autres membres la mort des deux traîtres. Oui, il avait envoyé une équipe spéciale pour s'occuper de leur cas. Oui, les scalps pourris qu'il tenait dans sa main pour preuve était bien les leur.

Non, il n'avait rien d'autre à justifier.

Les cobayes de sa lâcheté furent d'un silence d'or, et Saïx s'assura que son secret serait bien gardé. Depuis l'histoire avait été étouffée, oubliée, disséminée loin des mémoires à force de paroles, de crachats et de temps. Il se dit qu'il était bien le seul à vouloir à ce point exhumer les faits enfouis dans les tréfonds de son âme, alors même que sa langue glissait sur la peau moite de Xion, plate terre promise aux sillons langoureux.

Laissant dériver ses pensées, le Seigneur de la MS-13 reporta son attention sur le dos devant lui. Il aimait d'ordinaire honorer ses conquêtes féminines en les empoignant par les hanches, les ongles enfoncés dans la chair douceâtre de leur peau bien trop souvent rendue rêche par rudesse de la baise et du cuir.

Les femmes de la Mara étaient la plupart du temps des jouets de circonstances, des marâtres à tête dure que seule la tiédeur d'une offrande moirée pouvait attendrir. Par habitude plus que par réel plaisir, il glissait ses phalanges le long de leurs formes courbes, laissant le creux de ses mains se faire à la beauté molle de leurs charmes. Caressant les cuisses, les seins et la gorge, il dévorait souvent sans aucun respect chacune des parcelles des corps qui lui étaient offerts, se délestant pour quelques heures de la frustration sourde qui le consumait nuit et jour.

Certaines fois, il était brutal. Sifflant et glissant comme un aspic privé de son venin, il coulait entre les cuisses de ses partenaires par à-coups désastreux, savourant sur un lointain nuage leurs gémissements de désir mêlés de pleurs et de douleur. Parfois, il lui arrivait d'être doux. Appréciant les mécanismes subtils des mouvements qui filtraient entre les ombres, il se prenait à effleurer les chevelures crasses qui filaient entre ses ongles comme des fils de soie, humant les senteurs excessives d'encens, de sueur et de parfums qui, une fois les étreintes achevées, s'imprégnaient longuement sur sa peau.

Ce matin, il y avait juste le dos de Xion. Un dos lisse dont la ligne fine dessinait une colline en chutant vers les reins, tout juste reliés par un creux harmonieux en forme de soleil. Le rouquin ferma les yeux pour en apprécier la chaleur. Sous ses paumes le roulis des muscles de la brune était régulier, presque nerveux. Elle ne disait rien.

La brune était une jeune femme très mince à l'ossature pleine d'arêtes. Les angles saillants de ses hanches, le relief pratiquement inexistant de ses fesses et de sa poitrine, la souplesse de son ventre avait sous le regard du roux des aspects non achevés, comme si la nature avait laissé son travail en suspens. Cette absence de formes jumelées à son propre corps lui faisait percevoir de plus en plus difficilement leurs différences physiques malgré la pleine lumière, à l'exception de sa carrure et de leur genre. Il retint un rire qui se mua en grognement étouffé.

Finalement hommes ou femmes, quelle importance ?

Lentement ses mains vinrent agripper l'épaule de Xion, assurant sa prise sur le haut de son corps. Elle n'était pas belle, et n'avait pas prétention à l'être. Elle n'était pas féminine, et ne recherchait pas ses faveurs. Elle n'avait aucune envie de rester là, et lui non plus. Leurs peaux se frottaient sans se toucher, leurs souffles se mêlaient sans se faire écho. Tout dans leur étreinte était incongru et pourtant le grand rouquin trouvait l'action étonnement naturelle.

Il n'y avait entre eux ni bestialité, ni tendresse. Juste un long vide empli de soupirs et cette échine plaquée contre lui en un arc d'ivoire, pont de marbre lisse entre leurs deux peaux.

Les coudes enfoncés dans le matelas, la brunette fixait le vide. Dans sa tête, elle était sur une plage, une oasis. Un lieu de fraîcheur pure loin de la friction ardente qui lui chauffait les reins, loin des mains fluides à la douceur sobre et nette qui la caressaient sans passion. Elle s'était attendu à souffrir la brûlure d'un volcan cruel, le feu avait pris, mais plus personne n'essayait de souffler sur les braises. Tous deux étaient ailleurs. Froids. Blasés. Elle n'avait pas remarqué à quel moment les choses avaient pris cette tournure, mais la surprise laissait stagner un reliquat de bile acide au fond de sa gorge serrée. Déglutissant sans bruit, elle frémit lorsque deux pouces incandescents vinrent se poser sur sa nuque, le tintement du collier du rouquin résonnant à ses oreilles à la manière d'un métronome.

Elle aurait pu gémir, ce n'était pas si désagréable.

Mais aucun des deux n'avait envie de jouer la comédie.

Elle ne dit rien quand il s'extirpa d'elle dans un murmure, l'attrapant soudainement par le coude pour la tourner face à lui. Coupée dans sa rêverie, elle se laissa rouler entre ses bras en réprimant un râle discret, perdue dans le brouillard. A travers ses paupières dansaient les estampes de couleurs qui tapissaient la totalité du corps du rouquin, à l'exception des côtes. Un savant mélange de motifs qui alliaient le rouge et l'ambre, l'orange cornaline et le vert d'eau, l'ensemble traçant les lignes d'un phénix immense dont les ailes d'encre se déployaient en arabesques souples, des reins jusqu'aux coudes.

Les dessins tournoyaient lentement, et Xion retint un faible haut le cœur. Allongé contre elle, le Seigneur de la MS-13 détourna la tête en remarquant son malaise.

─ Je t'ai fait mal ? demanda-t-il pensivement.

Sa voix, comme cassée par l'absence prolongée de parole, avait des allures d'excuses. Xion passa une main sur ses paupières avant de reprendre son souffle.

─ Non.

Le roux haussa un sourcil dubitatif, mais ne contesta pas. La jeune femme secoua légèrement la tête avant de prendre une seconde inspiration. En soi, non, l'acte n'avait rien eu de particulièrement déplaisant. Après tout, elle avait accepté le marché.

Mais son estime d'elle-même se trouvait actuellement plus bas que terre, et elle avait dû raconter chaque détail de sa mission à la MS-XII sans rien omettre, en dépit de ce qui lui restait d'amour propre. Et ça, c'était loin d'être réjouissant.

─ Tu as un dos magnifique, tenta le roux au bout d'une longue minute de silence.

Prise d'une vague de frissons, Xion ramena la couverture sur sa poitrine et leva les yeux vers celui qui faisait deux têtes de plus qu'elle. Il la dévisageait avec une sorte de moue perplexe, et le froncement inhabituel de ses sourcils laissait entrevoir un léger, très léger soupçon d'honnêteté.

Elle ne l'avait jamais vu comme ça.

─ Merci, murmura-t-elle.

Le rouquin roula sur le côté avant de se redresser sur un coude, passant ses longues mains dans le désordre vif de sa chevelure. Il parut un bref instant couver Xion du regard, et la brune se demanda s'il agissait d'une hallucination de sa part. La seconde d'après, l'éclat de tendresse qui luisait dans ses yeux avait disparu.

Après qu'elle se soit retournée pour rechercher ses affaires, il pointa du doigt le tatouage sur nuque, songeur.

─ C'est un très beau motif, dit-il. Tu devrais demander à Demyx de t'en refaire un comme ça.

Xion écarquilla les yeux. Il avait lancé ça sur le ton de la plaisanterie mais lorsqu'elle fit volte-face, elle vit qu'il était totalement sérieux. Désormais debout, il tentait de nouer ses cheveux en catogan après avoir vaguement rassemblé ses vêtements au bord du lit. Son visage avait retrouvé les marques d'un sourire suffisant tandis qu'il constatait l'incertitude de la petite brune.

─ Attendez, quoi ?

─ Roxas t'attends au salon. Vas-y, Xion. Tu l'as mérité.

Interloquée, la susnommée se rhabilla en silence puis arrangea le lit. Enfin, remerciant faiblement de la tête de Seigneur de la 13 qu'elle laissait derrière elle, elle passa la porte et serra les poings en toisant le soleil qui, brusquement, l'avait éblouie.

L'air était frais et dans l'allée une poignée de junkies s'échangeaient tranquillement leurs seringues, moyennant quelques liasses de billets racornis. L'un deux la siffla et lui fit un clin d'œil lorsqu'il l'aperçut à la sortie de la tente. L'ignorant royalement, la brunette fila sans attendre.

Voilà bien longtemps qu'elle ne croyait plus en la notion de mérite.