Disclaimer : Il est probable que Diane se rende dans des lieux créés par J.K. Rowling et qu'elle croise des personnages tous droits réservés… Toute ressemblance n'est donc pas fortuite.


Lundi 24 septembre

J'ai toujours eu horreur des dimanches. Parce que ce sont les veilles des lundis. C'est dire à quel point j'exècre les lundis… Le buzzer qui retentit bien avant le lever du soleil, le froid qui vous saisit à peine émergée de la douce tiédeur de la couette, l'odeur de la pâtée du chat pendant que je mâchouille sans faim le pain frais de la semaine passée, la boîte de café vide parce que je ne peux être à la fois aux champs et à la ville (en l'occurrence dans les épiceries londoniennes et le pub du Pré-au-lard).

Mais une fois par mois, il y a un lundi que je vis comme un week-end prolongé. C'est le jour où je reçois en entretien monsieur J. C'est un sympathique doux-dingue comme on dit dans notre jargon pour désigner certains paraphrènes. Doux dingue, c'est tellement plus poétique… S'il continue à consulter un psy, aime-t-il me répéter dans un sourire jovial, c'est surtout pour rassurer ses proches qui le regardent parfois comme un profond malade. Il me dit que je suis une des rares à ne pas le percevoir ainsi. En même temps, je ne lui ai jamais soumis la lecture de mes comptes-rendus d'analyse…
Non… Plus sérieusement, monsieur J est heureux, ne souffre pas (même pas de l'opinion d'autrui bien qu'il aimerait partager plus avant sa passion) et le monde dans lequel il évolue ne nuit à personne. Son truc à lui, c'est l'espace interstellaire. Et les extraterrestres. Dont il est évidemment un descendant direct, c'est du moins son intime conviction. Aussi bizarre que cela puisse paraître, mon rôle n'est pas de le dissuader de sa croyance, mais au contraire, de bien vivre avec. Et de lui faire comprendre qu'il vaut mieux ne pas ébruiter l'affaire, il sait que le monde n'est pas prêt à accepter l'invasion martienne. Pari gagné, monsieur J est un homme tout ce qu'il y a de plus épanoui.
J'étais cet après-midi avec lui, il me faisait part de l'avancée des travaux de sa navette spatiale entièrement construite en boîte de Banania®. Voilà plusieurs fois que je décline l'invitation à assister à la visite et au décollage de l'engin. Bien que j'en brûle d'envie (je suis une abominable curieuse), ça ne rentre pas dans le cadre clinique imposé par nos séances. Dommage…

Alors qu'il me faisait l'inventaire des derniers détails à régler (je ne suis pas convaincue qu'un moteur alimenté par du jus de choux de Bruxelles soit terriblement efficace) et qu'il me demandait une fois de plus s'il n'était pas d'usage de convoquer la presse (définitivement non), il stoppa net son discours et son regard vint fixer un point derrière mon épaule.

« Vous avez du courrier » me dit-il enfin.

« Pardon ? » Je le regarde interloquée m'interrogeant sur l'incongruité de ses paroles.

« Vous avez du courrier. » me répète-t-il en pointant son doigt derrière moi. « Vôt' hibou… Y vous z'apporte un colis. »

Je lui accorde un pauvre sourire qui ne doit ressembler à rien et me précipite vers la fenêtre dans un charabia pitoyable censé expliquer par la logique cette étrange apparition. A vrai dire, je me sens d'autant plus bête que monsieur J semble trouver tout cela parfaitement normal. Je fourre rapidement le paquet mou dans un tiroir de mon bureau et retourne m'asseoir dans une pose des plus artificielles.
Je tente de raccrocher tant bien que mal le fil brisé de notre entretien. Une chance que monsieur J ne vive que pour sa fusée et ses géniteurs venus d'ailleurs.
L'incident aurait pu être ainsi clos et oublié s'il ne m'avait pas conseillé d'un ton badin en sortant de mon cabinet…

« Vous devriez utiliser la chouette restante, mam'zelle, on sait jamais, des fois que ça se reproduirait avec un autre que moi. »

Je suis restée interdite un long moment. Et je le suis d'ailleurs toujours.
Comment ai-je pu ainsi passer à côté d'un patient que je reçois depuis plusieurs années déjà ? Non que je remette en question sa « folie » extraterrestre, Zeus m'en préserve. Je me reproche de ne l'avoir réduit qu'à cela. Un gentil allumé bien sympathique. En occultant totalement le reste. J'ai honte.

Enfin… Passons pour le moment.

Il trône devant moi. Intact. Un paquet de papier brun ficelé par une cordelette de chanvre. Je le tâte de nouveau… Mou. C'est mou. Pas de mot. Rien. Juste le paquet. Je l'ouvre ou je l'ouvre pas ?

Je l'ouvre.

(…)

Une cape. C'est une cape. Toute noire. Ornée d'une boucle d'argent. Un serpent fièrement dressé. Je dois avoir une drôle de banane collée sur la figure. Un sourire trop grand pour ma tête de mouche.

Est-ce que le costume ne participe pas de la magie ? Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, je crois que j'en ai toujours rêvé. C'est infiniment plus élégant et original que ces doudounes dont nous nous vêtons dès les premières gelées.
De là naît une nouvelle question. Oserai-je sortir ainsi accoutrée quand la mode est à la doudoune, justement ?... Je me tracasse pour rien. Pas besoin de parader ainsi dans mon univers moldu.

Peut-être que je pourrais l'étrenner dès ce soir… J'ai bien envie de boire une petite Bièraubeurre au chaudron baveur. J'en profiterai pour demander à Tom quelques renseignements sur les chouettes restantes. Si elles existent. C'est vrai que ces fichus volatiles ne peuvent pas entrer à tout bout de champ dans mon cabinet. Ca ferait désordre.
En même temps, il est fort peu probable que je reçoive des lettres et des colis dix fois par jour. Ce n'est pas le genre de monsieur Dumbledore. Encore moins celui de Rogue. Et Arthur doit préférer utiliser la poste moldue.

J'aimerais bien que ce soit son genre.

(…)

Retour dans mes pénates. Quelle merveilleuse sensation de sortir parée de mes nouveaux atours. Comme si… Comme si j'étais moi-même… Je ne sais pas. Enfin moi-même. Difficile de retranscrire ce sentiment absolu de liberté et de bien-être.
Paradoxalement, j'ai l'impression d'avoir endossé une armure, une carapace qui au lieu de me fermer au monde, m'ouvre à lui. La chrysalide et les ailes du papillon à la fois. Moi qui craignais les regards biaiseux et moqueurs, ils ne font que glisser sur le tissu épais sans m'atteindre. Et ceux qui me touchent me remplissent d'une joie lumineuse. Car dans cet aveuglement généralisé, je me rends compte que certains arrivent encore à voir.
Les enfants. Pour eux, j'ai une existence toute particulière. Je ne parle pas des adultes. La plupart sont des cas désespérés. Je comprends pourquoi le monde sorcier semble si bien caché. La vérité est qu'il ne l'est pas. Il n'en a pas besoin. Parce que personne ne le cherche. Il n'existe pas. Sauf pour les enfants. Et seuls ceux qui refuseront d'oublier ce qu'ils savent continueront de croire. De voir.

Je suis donc retournée au Chaudron Baveur et me suis installée au bar, pour une fois. Tom a souri quand il m'a vue entrer habillée à la dernière mode sorcière (j'ai bien l'impression qu'il n'y a jamais eu que celle-là mais peut-être me trompé-je). Le pub est quasiment désert, j'en profite pour exposer mon problème à Tom. Il fronce les sourcils d'un air contrarié. « Un de vos patients a vu le hibou postal vous apporter un colis ? »
Penaude, j'opine du chef. « Oui, il m'a conseillé d'utiliser la chouette restante. Ca existe ? »
Il écarquille les yeux comme deux soucoupes. « Votre patient ? Vous avez des patients sorciers ? »
Je jubile. « Alors ça existe la chouette restante ? »
« Bien sûr que ça existe !... C'est pas croyable… Vous avez de la chance mademoiselle que l'oiseau ait fait sa livraison alors que vous receviez ce patient. D'autant qu'ils ne doivent pas être légion dans votre cabinet. Incroyable… »

« La magie existe, vous avez oublié ? »
Il sourit. « Pour votre affaire, je vais voir ce qui est possible. »

Tandis que je sirote ma Bièraubeurre, Tom va prendre les commandes et servir les rares clients. Avec un torchon à la propreté douteuse, il astique le zinc d'un air songeur. « Le problème, voyez-vous, est qu'il faut faire la demande à l'office des chouettes postales du Chemin de Traverse… et que vous ne pouvez pas accéder au Londres sorcier. Pas seule en tout cas. »
« Si c'est comme le Pré-au-lard, je pourrai sans doute me débrouiller. Les sortilèges que vous appelez 'repousse-moldus' n'ont quasiment plus… »
« Il n'y a pas de ces sortes d'enchantements justement. Il faut savoir faire usage de la magie. Et jusqu'à preuve du contraire, mademoiselle, vous ne maîtrisez pas encore les baguettes magiques. »

Pas encore. Ah ah ah. Quel joyeux plaisantin. Son nom de famille doit être Rogue à celui-là… Mais pourquoi tout doit être si compliqué ? Et qu'on m'explique cette manie de vouloir à tous prix vivre caché ! Non… Qu'on ne m'explique rien… Ma vie a retrouvé tout son sens depuis ma rencontre avec les Badin. Aujourd'hui, seul cela compte. C'est égoïste, je sais. Je n'ai envie de partager avec personne ce secret. Et les pourquoi du comment de cette partie de cache-cache, je les chercherai plus tard.

Tom va se renseigner pour la chouette restante. Paraît qu'il existe des arrangements spéciaux pour nous autres pauvres moldus ou pour les sorciers qui nous côtoient tous les jours (forcés, contraints ou par pur masochisme, sans doute).

(…)

Il faut que je le remercie pour la cape. Je peux lui envoyer un mot.

Ou attendre de le revoir…