Chapitre 24

La grisaille du mois de janvier finit par déteindre sur l'humeur d'Elizabeth. Le retour à Longbourn fut plus difficile qu'elle ne se l'était imaginé. Seule la présence de son père lui redonnait du baume au coeur, même si le vieil homme avait tendance à beaucoup s'enfermer dans sa bibliothèque. En effet, le départ de sa fille aînée pour le Derbyshire avait mis les nerfs de Mrs Bennet à rude épreuve. Elle qui avait bon espoir de voir Jane s'installer définitivement à Netherfield vit son rêve partir en fumée. Elizabeth en fit les frais, sa mère lui faisant par ailleurs payer son installation de deux mois à Netherfield. La jeune femme finit par passer ses journées dans sa chambre d'où elle ne sortait que pour manger. Peu de temps s'écoula avant qu'elle ne reçoive une première lettre de Jane.

Ma chère Lizzie,

Je vous écris depuis Morney où nous sommes installés depuis peu avec Charles. Je dois vous avouer qu'il ne m'avait pas menti, et que la demeure est splendide. Il n'y a finalement que peu de travaux à prévoir, la décoration du salon doit être refaite entièrement et les tapisseries seront changées dans toutes les chambres. Nous disposons d'un très beau jardin, qui offre beaucoup d'agréments, même si le temps pluvieux nous a empêché de le visiter entièrement. Nous partons bientôt pour Londres, la Saison débute dans deux semaines. Comme l'année précédente, nous logerons chez les Hurst durant quelques mois. Ma chère Lizzie, il me tarde de vous revoir et de vous faire visiter Morney, je suis persuadée que vous vous y plairez beaucoup. J'attends de vos nouvelles.

Votre soeur, Jane Bingley

Elizabeth était ravie pour sa soeur. Morney semblait réellement lui plaire et la perspective de passer plusieurs mois en compagnie de ses belles soeurs ne la dérangeait absolument pas. Elizabeth s'imaginait mal cohabiter avec deux personnes aussi méchantes et mal intentionnées. Le jour baissait. A contrecoeur, la jeune femme descendit chercher une nouvelle chandelle à l'office. Avisant la porte de la bibliothèque, elle frappa. Comme à son habitude, son père était installé sur le fauteuil près du feu, un livre entre les mains.

" Eh bien Lizzie ?"

" J'ai reçu une lettre de Jane. Morney lui plait énormément. Elle part prochainement pour Londres."

M Bennet hocha la tête.

" Voilà de bonnes nouvelles."

Elizabeth s'attarda encore quelques instants auprès de son père. De retour dans sa chambre, elle alluma sa nouvelle chandelle et la posa sur son secrétaire.

Ma chère Jane,

Votre lettre m'a fait grand plaisir et je suis heureuse que Morney vous plaise. D'après ce que vous m'en dites, c'est véritablement la demeure de vos rêves, et j'espère avoir bientôt l'occasion de vous donner mon avis. Rien de notable n'est advenu depuis votre départ. Mère se plaint de votre éloignement. Vous devriez la rassurer sur le nombre de chambres susceptibles d'accueillir toute notre famille.

Faites moi savoir lorsque vous serez arrivée à Londres, et n'oubliez pas de me raconter cette nouvelle Saison. Vous lire égayera mes tristes journées. Vous me manquez Jane, j'espère avoir bientôt de vos nouvelles.

Votre soeur, Elizabeth Bennet

Elizabeth relut une dernière fois sa lettre avant de la cacheter. Si le temps le permet, elle ira jusqu'à Meryton demain pour la poster.

Il sembla que le ciel entendit la requête d'Elizabeth, car elle s'éveilla le lendemain sous le soleil et malgré la froideur du jour, elle décida de se rendre à pied au village. Kitty l'accompagnait. Depuis le départ de Lydia pour Newcastle avec son mari M Wickham, la jeune fille se sentait seule, et Mary, toujours plongée dans ses sermons ou à s'exercer au piano, ne lui était pas d'une bonne compagnie. Elizabeth s'en voulait. Elle avait délaissé sa soeur au profit de Jane et depuis son retour à Longbourn elle s'enfermait tout le jour dans sa chambre. Aussi malgré le froid, c'est bien volontiers que Kitty fit le chemin jusqu'à Meryton avec Elizabeth. Depuis son accident, cette dernière n'avait pas vraiment effectué de rapprochement avec Kitty. Elle découvrait une jeune femme un peu perdue, rêveuse et maladroite, mais très attachante. Elizabeth se promit d'accorder plus de temps à sa jeune soeur. Sous l'effet du soleil, les rues de Meryton étaient sorties de leur torpeur hivernale. Beaucoup de personnes saluèrent les deux jeunes femmes. Elizabeth se félicita d'avoir emmené Kitty avec elle car elle ne reconnaissait personne. C'était la première fois qu'elle revenait au village depuis son accident et la rupture de ses fiançailles avec M Darcy. Aussi elle attira de nombreux regards et les messes basses sur son passage se firent nombreuses. Elle capta même quelques bribes de conversations qui la mirent fort mal à l'aise. Sentant le trouble de sa soeur, Kitty lui prit le bras et l'emmena rapidement vers le bureau de poste. Elizabeth la remercia. Lorsqu'elle tendit sa lettre au postier, il lui en rendit deux en retour. Kitty l'interrogea sur les expéditeurs. Elizabeth observa les écritures fines.

" Elles viennent sans doute de M Darcy et de Miss Georgiana."

Mais elle garda cette réflexion pour elle.

" Je les ouvrirai à la maison. Veux-tu visiter des magasins avant que nous rentrions ?"

Kitty hocha négativement la tête et les deux jeunes femmes s'en retournèrent à Longbourn.

Fidèle à ce qu'elle s'était promit, Elizabeth passa l'après-midi avec sa soeur. Installées dans le salon, elles devisaient tranquillement devant la cheminée, occupant leurs mains avec des travaux d'aiguille, sous le regard de Mrs Bennet. Passée l'heure du thé, Elizabeth s'excusa et s'éclipsa. Elle avait hâte de découvrir le contenu du courrier du matin. Assise sur son lit, elle choisit d'ouvrir la lettre de Georgiana.

Chère Miss Elizabeth,

Cela fait quelques jours que nous sommes de retour à Pemberley. Le voyage a été éprouvant, il a beaucoup neigé dans le Derbyshire. Le jardin ferait votre bonheur, une épaisse couche de neige recouvre les allées et les pelouses. En les regardant, je pense à cette mémorable bataille de boules de neige à Netherfield.

Mon frère est déjà reparti pour Londres où de pressantes affaires l'appelaient. A peine rentrée, que me voilà de nouveau seule. Fitzwilliam a promis de m'amener à Londres bientôt. Bien que je ne goûte pas la vie mondaine et le tourbillon de Saison, je m'y sentirai sans doute moins seule.

Je vous joins de nouvelles partitions de piano à quatre mains, je pense déjà au plaisir que j'aurais de rejouer bientôt avec vous.

Au plaisir de vous lire,

Georgiana Darcy

Elizabeth imaginait sans peine Pemberley sous la neige et le plaisir qu'elle aurait de fouler cette nappe immaculée. Puis elle examina les partitions.

" Voyons Georgiana, vous me pensez meilleure pianiste que je ne suis !"

Tant pis, elle mettra Mary à contribution pour s'entraîner dans l'espoir d'une nouvelle rencontre.

Posant la lettre de Georgiana, elle soupesa celle de M Darcy et l'observa sous tous les angles, faisant durer le plaisir.

Chère Miss Bennet,

Selon votre accord et celui de votre père, je me permets de vous écrire. J'espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé ainsi que votre famille. Je pars pour Londres quelques jours afin de régler certaines affaires restées en suspens durant mon séjour à Netherfield. Je projette d'emmener Georgiana avec moi afin qu'elle profite de la Saison, bien qu'elle n'ait pas encore été présentée à la Cour et qu'elle ne goûte pas le tourbillon mondain auquel nous sommes obligés de nous plier. Cependant, je pense qu'elle souffre de sa solitude et fréquenter la bonne société ne peut que lui être profitable. Notre cousin, le colonel Fitzwilliam se joindra à nous.

Si vous en avez le loisir, donnez-moi de vos nouvelles.

Fitzwilliam Darcy

Elizabeth relut la lettre une seconde fois. Comment une telle chose était-elle possible ? Son ton formaliste, ses réflexions guindées et son absence de chaleur étaient insupportables à la jeune femme. Aurait-il écrit à un de ses associés qu'elle n'aurait pas vu la différence. Son indignation se mua en tristesse. Ses sentiments pour M Darcy étaient plus profonds qu'elle ne se l'était imaginé. Loin d'être une réminiscence de ses anciennes fiançailles, M Darcy avait su faire naître dans son coeur de véritables sentiments et sa lettre dépourvue d'amour lui brisait le coeur. Avait-elle rêvé la complicité et la tendresse qui s'étaient instaurées entre eux ? Ou bien Netherfield n'avait-il était qu'une parenthèse ? Bouleversée, Elizabeth s'allongea sur son lit et mouilla toute la nuit son oreiller de pleurs.

" Lizzie vous avez une mine affreuse !"

Mrs Bennet regardait d'un air désapprobateur sa fille cadette. Son teint était blafard, ses yeux cernés, rouges et gonflés.

" Etes vous souffrante ?"

Kitty affichait une mine soucieuse et Elizabeth tenta de la rassurer.

" Les courriers que vous avez reçu hier étaient-ils porteurs de mauvaises nouvelles ?"

Elizabeth voulut faire taire sa soeur mais Mrs Bennet avait tout entendu.

" Quels courriers Lizzie ? J'exige de voir ces lettres immédiatement."

Bien entendu la jeune femme refusa catégoriquement, provoquant une nouvelle crise de nerf chez sa mère.

" Kitty, Mary, voulez vous vous occuper de votre mère pendant mon entretien avec votre soeur ?"

" Ah merci Monsieur Bennet, vous au moins vous saurez faire entendre raison à cette petite écervelée. Recevoir des lettres et ne rien dire à personne ..."

La voix de Mrs Bennet mourut une fois la porte du petit salon fermée et Elizabeth respira un grand coup. Une puissante migraine lui martelait les tempes, résultat de sa nuit agitée.

" Lizzie, voulez-vous bien me suivre dans la bibliothèque ?"

Elizabeth sursauta. Elle pensait que son père avait invoqué l'excuse de l'entretien pour tranquiliser sa mère. Résignée, elle suivit son père et s'installa dans le fauteuil face à lui.

" Ainsi vous avez reçu du courrier ..."

Il laissa sa phrase en suspens, le temps de bourrer sa pipe. Elizabeth acquiesça.

" Avant hier une lettre de Jane, dont j'ai parlé à mère."

M Bennet observait à présent sa fille au travers des volutes de fumée, sans dire un mot.

" Et hier j'ai en effet reçu deux lettres en provenance de Pemberley."

Cette fois-ci son père se leva et fit les cent pas. Inquiète, Elizabeth ajouta que la première lettre était de Georgiana.

" Et la seconde ?"

Un instant, Elizabeth crut que M Darcy lui avait menti et qu'il n'avait pas sollicité l'autorisation de son père pour lui écrire ainsi qu'il le lui avait indiqué. Devant la mine catastrophée de sa fille, M Bennet éclata d'un rire franc.

" Allons Lizzie ne faites pas cette tête ! Votre M Darcy avait ma bénédiction pour correspondre avec vous."

La jeune femme était doublement en colère, contre son père qui se moquait ouvertement d'elle et contre M Darcy qui ne lui manifestait pas plus d'empathie qu'à Miss Bingley. Elle finit par éclater en sanglots sous le regard médusé de son père.

" Allons allons mon enfant, que vous arrive-t'il ?"

M Bennet caressait doucement les cheveux de sa fille en attendant que ses larmes cessent. En guise de réponse, elle lui tendit la lettre de M Darcy qu'elle avait caché dans ses poches. M Bennet chaussa ses lunettes et s'approcha de la fenêtre. Ses yeux parcoururent rapidement la missive. Elizabeth essuya rapidement ses larmes et attendit le verdict de son père.

" Voici une lettre tout à fait convenable et correcte. Je n'ai rien à redire, votre mère sera rassurée quant au respect des convenances."

La jeune femme se rembrunit encore davantage et se tassa sur son siège. M Bennet s'assit en face d'elle.

" Vous ne pensiez quand même pas que M Darcy vous enverrez une lettre enflammée pour vous décrire l'étendue de ses sentiments ?"

Elizabeth rougit violemment.

"C'est donc cela qui vous met dans un état pareil ..."

M Bennet lui expliqua patiemment que les sentiments de M Darcy à son égard n'avaient pas varié et qu'elle avait dû se rendre compte que le plaisir qu'il avait pris à passer ces quelques jours en sa compagnie à Netherfield n'était pas feint.

" A en lire sa lettre, j'en doute fortement !"

M Bennet sourit. Sa fille bien aimée était à nouveau tombée amoureuse de M Darcy.